Chapitre 3 L’assassinat
Telle était la position des deux détachements.
D’un côté la loyauté et la confiance.
De l’autre, la ruse, la trahison de parti pris.
Mais, nous le répéterons sans cesse, à quoi bon s’étonner ? C’est de cette façon que la guerre s’est toujours faite en Amérique, entre les Anglais et nous.
Il était trois heures du matin.
Le hibou chantait.
Le ciel commençait à s’éclaircir vers le levant.
Les étoiles disparaissaient les uns après les autres.
Une brise glaciale passant mystérieusement à travers les hautes branches des arbres, les faisait s’entrechoquer avec de sourds frémissements semblables à des plaintes humaines.
Excepté les deux sentinelles chargées d’entretenir les feux et de veiller au salut commun, tous dormaient dans le camp français.
Le comte de Jumonville avait fait comme tous les siens.
Soudain, une main se posa sur son épaule.
Si léger que fut cet attouchement, il suffit pour éveiller le chef du détachement français.
Il se dressa vivement sur son séant et jeta un regard inquiet sur la clairière.
Tout était tranquille et silencieux ; le chasseur canadien se tenait debout devant lui.
— Ah ! tu es de retour, Berger ? dit-il en étouffant un bâillement.
— Oui, monsieur le comte.
— Qu’y a-t-il ? Est-ce donc déjà l’heure de se remettre en route ?
— L’heure est peut-être passée.
— Hein ? fit le capitaine en chassant les dernières vapeurs du sommeil, que veux-tu dire ? Quelle heure est-il ?
— Trois heures.
— Il y a du nouveau ?
— Oui, monsieur. Je vous l’apprendrai aussitôt que vous aurez donné l’ordre du départ.
— Tu es fou, Berger ! sur mon âme, tu es fou !
— Monsieur, répondit le coureur des bois avec une indicible expression de tristesse, il vous faut retourner sur vos pas, au plus vite.
— Hein !
— Si vous ne voulez tomber victime du plus odieux guet-apens.
— Que se passe-t-il ? s’écria le capitaine avec vivacité.
— Écoutez-moi, monsieur le comte.
— Parle.
— Dieu veuille que vous ajoutiez foi à mes paroles, sinon vous êtes perdu.
— Bah !
— Et nous avec vous.
— Cela est plus grave. Dis-moi, d’où viens-tu ?
— D’explorer la forêt.
— Seul ?
— En compagnie de Kouha-Handé, le chef huron dont vous connaissez la prudence et la sagacité.
— Eh bien ?
— La forêt est pleine d’Anglais.
— Si ce n’est que cela !
— Ils s’avancent par trois colonnes, dans le but de vous entourer et de vous surprendre.
— Attendons-les.
— Faites cela et nous sommes tous perdus.
— Tu te trompes, mon vieil ami… tu te trompes, fit M. de Jumonville avec la plus profonde conviction.
— Je voudrais le croire comme vous, monsieur, mais ce que je vous dis est la vérité pure. Je me suis mêlé aux Anglais, j’ai marché dans leurs rangs près d’une demi-heure. Il ne se sont pas gênés de causer devant moi, me prenant pour un de leurs alliés.
— Dis.
— Il nous savent ici et s’avancent à coup sûr. Instruits de notre petit nombre, ils feignent de nous prendre pour des espions et nous traiteront comme tels.
— C’est impossible !
— Je vous le répète, monsieur, mettons-nous en retraite à l’instant même. Je vous guiderai par des sentes inconnues où nul ne nous suivra. Une fois à l’abri sous les canons du fort Duquesne, nous aviserons ; marcher en avant ou rester ici, c’est se vouer à une mort inutile et certaine.
Il y eut un silence.
M. de Jumonville hésitait.
Berger eut un tressaillement de joie intérieure.
Il crut l’avoir emporté.
Hélas ! son espérance se trouva vite déçue.
Le jeune homme venait de prendre une décision irrévocable.
Il releva fièrement la tête, et s’adressant d’une voix affectueuse au chasseur :
— Merci, Berger, merci, mon ami, lui dit-il ; tu m’as volontairement accompagné, retire-toi.
— Vous dites ?
— Retire-toi, je t’y autorise.
— Et vous ?
— Je marche en avant.
— Mais…
— Je marche en avant, répéta le comte.
— Partir sans vous ?… Mais vous ne comprenez donc pas, monsieur… ?
— Pas un mot de plus, mon ami, fit le jeune homme. J’ai l’honneur d’être officier de Sa Majesté le roi de France. Je me suis chargé d’une mission… Cette mission, je la remplirai, quoi qu’il advienne.
— Bon !
— Ainsi, brisons là. Dis-moi adieu et séparons-nous.
— Adieu ! pourquoi faire ? Je reste.
— Mais…
— À votre tour, pas un mot de plus, monsieur le comte. Ce n’est pas sérieusement, je l’espère, que vous me proposez de vous abandonner, répondit le chasseur avec une pointe de tristesse. Ma place est près de vous, je la garderai quoi qu’il advienne aussi. Vous voulez mourir, soit ! On mourra avec vous.
— Tu es un brave cœur. Je savais bien que tu ne t’éloignerais pas.
— Malheureusement ma présence ne vous sauvera point.
— Rassure-toi. Le danger n’est pas aussi grand que tu le supposes. Les Anglais, j’en conviens, nous exècrent, mais ce sont des adversaires braves et combattant au grand soleil.
— Je le veux bien.
— Ils n’assassinent pas. Leurs officiers sont des hommes comme nous et non des bêtes fauves ou des Indiens féroces.
— Les Indiens respectent leur hôte. Un parlementaire est l’hôte de la nation vers laquelle on l’envoie. Je préférerais avoir affaire à ces Indiens féroces plutôt qu’aux soldats civilisés en face desquels nous allons nous trouver.
— Soit, mon ami, à la garde de Dieu ! Ma détermination est prise. Je ne faillirai point à ma tâche. Si je suis tué pendant l’accomplissement de ma mission, je tomberai en homme, léguant la honte de ma mort à mes assassins. Et crois-moi, Berger, quel que soit le sort qui les attende, plus tard ce stigmate sanglant leur restera au cœur et au front.
— Oui, mais…
— Éveille nos hommes, ajouta M. de Jumonville, et marchons au-devant des Anglais.
— C’est bien résolu ? demanda le chasseur une dernière fois.
— Oui, évitons-leur la moitié du chemin.
Berger s’inclina respectueusement devant le jeune homme.
Il maudissait à part lui l’aveuglement qui poussait le jeune officier à sa perte, mais, tout en maugréant, il se voyait contraint d’admirer son noble caractère.
Ayant lui-même pris la résolution de ne pas reculer d’une semelle, il se hâta de donner aux chasseurs et aux Indiens le signal du réveil.
En peu de minutes, chacun fut debout et prêt à marcher.
Le capitaine de Jumonville prit la tête de sa colonne expéditionnaire, accompagné du fidèle Canadien qui le suivait pas à pas, comme son ombre.
On sortit de la clairière et on marcha en avant.
Kouha-Handé servait de guide.
Il se tenait à vingt pas environ du détachement.
En passant devant le chasseur, le sachem avait échangé un coup d’œil avec lui.
Ce simple coup d’œil suffit entre les deux hommes pour se comprendre, conclure et sceller un pacte de dévouement.
Cependant l’aube apparaissait.
Le soleil, en se levant, avait rendu aux Français toute leur insouciance et leur gaieté.
Ils s’avançaient en riant et causant dans la forêt, lorsque, vers sept heures du matin, au moment où M. de Jumonville allait commander une halte de quelques instants, le guide qui jusque-là s’était toujours maintenu à l’avant-garde, s’arrêta, hésita, sembla prêter l’oreille, puis finit par se replier vivement en arrière.
— Qu’avez-vous, chef ? demanda l’officier.
— Yankées, répondit laconiquement le Huron.
— Ce mot Yankées est la corruption du mot English que les Indiens ne peuvent prononcer.
Il est devenu le terme qui, dans le Nouveau-Monde, sert à désigner les Américains du Nord.
— Les Anglais ? fit le capitaine. Où sont-ils ?
— Là, partout, répliqua le chef en désignant les quatre points cardinaux.
— Je vous avais prévenu ; nous sommes cernés, ajouta Berger avec la plus profonde tranquillité.
Le comte de Jumonville fronça le sourcil.
Il commençait à soupçonner une trahison.
Cependant son front ne pâlit pas. Son visage demeura calme, sa voix ferme.
— Halte ! enfants ! cria-t-il.
Puis, se tournant vers Berger qui s’arrêta sur place comme les autres :
— Voici ceux que nous cherchons, ajouta-t-il. Berger, sortez le drapeau de sa gaine et remettez-le-moi.
Le Canadien obéit.
— Faut-il prendre nos dispositions pour répondre à l’ennemi, en cas de besoin ? demanda-t-il.
— Non, mon vieil ami, non. Les braves gens qui me suivent n’ont rien à démêler aujourd’hui avec les Anglais. Faites désarmer les fusils, et attendons, la crosse en terre.
Berger, qui avait pris la résolution de ne plus se permettre une observation, fit exécuter l’ordre de M. de Jumonville.
Cela fait, le jeune homme lui tendit un papier qu’il venait de tirer de sa poitrine.
C’était la sommation que le chasseur devait traduire en anglais.
— Faut-il aller trouver le chef anglais, monsieur ?
— Non, attendez mon ordre. Voyons-les venir.
— Ils sont tout arrivés, grommela le chasseur ; regardez.
En effet, un grand bruit retentissait dans les broussailles qui s’écartèrent brusquement.
Les Anglais parurent de trois côtés à la fois.
Leurs dispositions avaient été prises de telle sorte que les Français se trouvèrent tout à coup enserrés dans un cercle de fer infranchissable.
En voyant leurs ennemis ou ceux qu’ils considéraient comme tels, la crosse de leurs fusils à terre dans une attente pacifique, les Anglais s’arrêtèrent étonnés.
Le comte de Jumonville profita de leur hésitation pour demander à parler à leur chef.
Washington s’avança l’épée à la main.
Il se tint froid et impassible quelques pas en avant de ses soldats.
L’officier français pria Berger, qui parlait anglais, de commencer la lecture de la sommation.
Cependant lui, de côté, le sabre au fourreau et sans se presser autrement, il déploya le drapeau de la France.
Un sourire de dédain glissa sur les lèvres du major anglo-américain.
La rougeur monta au front du comte de Jumonville.
Se redressant de toute sa hauteur, la main droite appuyée sur son drapeau, il cria d’une voix vibrante au chasseur :
— Lisez.
Celui-ci commençait à peine la lecture de la sommation que la voix lente et imprévue du major Washington répondit :
— Soldats, préparez vos armes !
Faisant deux pas en avant, le comte de Jumonville arriva presque face à face avec le commandant de la troupe ennemie.
— Je suis l’envoyé de la France, monsieur, que signifie ceci ?
L’autre leva son épée, et commanda :
— Feu !
Les fusils anglais s’abaissèrent.
Un ouragan de fer et de flamme passa comme un vent de mort sur les Français pétrifiés de stupeur, en se voyant victimes d’un si lâche guet-apens.
— Traître ! fit le comte de Jumonville, qui roula sur le sol et tomba raide mort enveloppé dans les plis du drapeau parlementaire tout rougi de son sang.
Une balle venait de le frapper à la tête.
Sept des siens gisaient couchés autour de lui.
Le reste se débanda.
Les Anglais poussèrent un formidable hourra.
Et grisés par la vue du sang qu’ils venaient de verser, ils croisèrent la baïonnette et s’élancèrent au pas de charge sur les malheureux compagnons du comte de Jumonville.
Un massacre horrible allait avoir lieu.
Mais alors il se passa un fait étrange, unique dans l’histoire de ces guerres sans pitié comme sans merci.
Les Indiens auxiliaires des Anglais, indignés de leur conduite déloyale, se jetant résolument entre les bourreaux et les victimes, leur barrèrent le passage.
Le major Washington lui-même s’interposa.
Avait-il atteint son but en réduisant pour toujours au silence le porteur des ordres du comte de Contrecœur, commandant du fort Duquesne ?
Ou ressentait-il déjà le remords de son acte inqualifiable ?
Toujours est-il qu’il désarma les siens et que les survivants de la troupe française furent sauvés.
Il va sans dire qu’on les retint prisonniers de guerre.
Nous n’appuierons pas davantage sur cet épouvantable attentat.
On n’invente pas de pareils faits lorsqu’il s’agit d’une grande figure historique comme celle de Washington.
Seulement, nous sommes obligé d’affirmer à nos lecteurs que ce récit est vrai de point en point[2].
Deux hommes avaient profité du tumulte et du désordre jeté par l’intervention des Indiens pour tirer au large et s’échapper.
Ces deux hommes étaient : Berger, le chasseur canadien, et Kouha-Handé, le chef huron.
Lorsque les Anglais se furent retirés, emmenant leurs prisonniers et ne daignant même pas donner la sépulture aux victimes de leur félonie, les deux amis sortirent avec précaution des fourrés dans lesquels jusque-là ils s’étaient réfugiés et tenus aux aguets.
Leur premier soin fut de s’assurer que les assassins du comte de Jumonville avaient effectivement quitté la place.
Cela fait, Berger alla pieusement s’agenouiller auprès du corps du jeune officier, et il pria.
La prière du chasseur en valait bien une autre.
Laissant le Canadien s’abandonner à sa douleur, respectant le dernier témoignage d’amitié qu’il donnait au capitaine français, Kouha-Handé s’arma d’un de ces larges couteaux nommés bowie-knives, pendu à sa ceinture, et se mit à creuser activement la terre, encore humide de sang.
C’était par amitié pour le chasseur que le chef se livrait à cette rude besogne ; de M. de Jumonville, il ne se souciait pas plus qu’un Peau-Rouge ne se soucie d’un blanc.
Le Canadien se releva, et, contemplant les restes de l’officier français :
— Pauvre enfant ! murmurait-il, tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues brunies : si jeune ! si beau ! si brave ! finir ainsi ! au coin d’un bois, au mépris de toutes les lois divines et humaines. C’est affreux. Pauvre enfant !…
Il souleva doucement la tête du capitaine, lui coupa une boucle de cheveux, enleva un double médaillon suspendu à son cou par une fine chaîne d’acier, prit ses papiers, et, le baisant au front, il reposa son corps à terre.
— Que dirai-je à son frère ? pensait-il, tout en s’occupant de ces derniers soins. Comment lui annoncer cette affreuse nouvelle ! En aurai-je la force seulement ?
Il demeura un instant absorbé par le flot de pensées qui brûlaient son cerveau.
Cependant la besogne du chef était terminée.
Kouha-Handé vint tirer le chasseur de son amère rêverie.
— Vous avez fini, chef ?
— Oui.
— Allons, mettons les malheureux dans leur dernière demeure. Ici, du moins, ils ne craindront plus les trahisons des hommes, ici ils jouiront d’un éternel repos !
Alors, enveloppant respectueusement le comte de Jumonville dans les plis du drapeau qui l’avait si peu protégé, Berger le déposa auprès des autres cadavres, dans la fosse creusée par le chef indien.
Glorieux linceul pour le jeune homme !
Les Anglais n’avaient pas songé à le lui arracher des mains.
Peut-être même, honteux de leur lâcheté, avaient-ils reculé devant cette dernière profanation.
Les deux hommes rejetèrent la terre sur les cadavres, puis ils amoncelèrent de lourdes pierres sur la tombe.
De la sorte ils étaient certains que les bêtes fauves ne viendraient pas profaner le dernier asile où reposaient ces hommes assassinés par d’autres hommes, leurs frères, mais plus féroces qu’elles.
Ce devoir accompli, le chasseur canadien se releva le front pâle, les sourcils froncés et, le bras étendu sur la fosse fraîchement fermée, il s’écria :
— Dormez en paix, nobles victimes, vous serez vengées !
Le chef inclina silencieusement la tête en signe d’approbation et les deux hommes s’éloignèrent d’un pas rapide à travers les sentes ignorées de la forêt.
Un silence funèbre plana alors sur cette place redevenue solitaire et désormais maudite.
q