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Chapitre 5 L’atepelt des Loups Hurons

Kouha-Handé était le chef principal du village où se rendaient les deux troupes, que nous avons abandonnées après les salutations de bienvenue et d’usage échangées entre elles.
Le sachem venait de prendre le commandement de la caravane.

Son premier soin fut de se mettre en tête de la colonne, et d’inviter Berger, ainsi que MM. de Villiers et de Grigny, à se placer à ses côtés.

Cette place, cette marque de distinction, désignaient immédiatement les deux officiers au respect et à la considération des Peaux-Rouges, fort sévères sur les questions d’étiquette et de hiérarchie.

Le jeunes gens, nouveaux débarqués dans les colonies françaises, n’avaient eu jusque-là que de très rares occasions de voir les Indiens de près. Ceux qu’ils avaient entrevus au fort Duquesne, obligés de se courber temporairement aux exigences de la civilisation européenne, dans leurs rapports commerciaux avec les Français, ne leur avaient offert rien de bien curieux.

Leurs manières d’agir et même leurs costumes, composés bizarres d’habits de toutes sortes, échangés avec les soldats et les colons, ne surprenaient pas les deux jeunes gens.

Cette fois était, en réalité, la première où ils pouvaient étudier sérieusement les mœurs et les coutumes de ces hommes singuliers auxquels les Européens accordent à peine une âme.

Aussi ils examinaient avec le plus vif intérêt tout ce qui les entourait ; ils accablaient de questions le bois-brûlé, qui, avec sa complaisance habituelle, se hâtait de les satisfaire.

Il leur expliquait ce qui, dans la conduite des Indiens, pouvait à première vue, non pas leur paraître inquiétant pour leur sûreté, mais tout au moins singulier et parfois même ridicule.

Quant à Rameau-d’Or et à Risque-Tout, avec cette insouciance narquoise qui caractérise à un si haut point le soldat français, ils s’étaient tout de suite faite des amis parmi les Canadiens.

Ils riaient et causaient avec eux comme s’ils les eussent connus depuis vingt ans, rendant quolibet pour quolibet et plaisanterie pour plaisanterie.

Au sortir de la forêt, les voyageurs se retrouvèrent sur le bord de la rivière.

Devant eux s’étendait une magnifique campagne, couverte d’une herbe verte et drue, s’élevant par ondulations successives jusqu’aux contreforts si imposants des montagnes qui, à perte de vue, fermaient l’horizon.

À deux milles en avant à peu près, on apercevait, construit le long des rives de la rivière, le village de Kouha-Handé.

Ce village, assez important, se composait de deux cents maisons ou plutôt habitations.

Nous le décrirons en quelques mots :

Éparpillé sur une étendue de terrain considérable, il affectait assez bien la forme d’un double arc dont la rivière figurait la corde.

Une espèce de rempart, fait avec des pieux de douze pieds de haut, plantés en terre et reliés ensemble par des cordes en écorce d’arbre, s’élevait derrière un fossé large de vingt pieds et profond de huit qui entourait complètement le village. Deux portes, placées l’une au nord et l’autre au midi, donnaient seules accès dans l’intérieur de l’atepelt – village ; – des tronc d’arbres jetés en travers sur le fossé, et faciles à retirer, servaient de ponts volants pour établir les communications avec le dehors.

Contrairement à ce qui se voit d’ordinaire auprès des centres de populations indigènes, la campagne environnante était bien cultivée et parfaitement entretenue, particularité qui devait être attribuée au séjour des métis canadiens parmi les Peaux-Rouges.

Un peu à la droite du village, dont ils n’étaient éloignés que de deux milles, se trouvaient deux cimetières : celui des bois-brûlés et celui des Indiens.

Le premier, entouré d’une haie vive, renfermait des tombes modestes surmontées de croix peintes en noir.

Le second était une réunion de ces échafaudages élevés, sur lesquels les naturels ont coutume d’étendre leurs morts, qu’ils laissent ainsi se momifier à l’air, au soleil et à la pluie.

Ce cimetière se dénonçait de loin à l’odorat blessé des voyageurs, à cause des émanations infectes qu’il exhalait et que le vent emportait dans toutes les directions.

Cet atepelt, qui peut servir de type à la plupart des centres de populations aborigènes, – pendant nos voyages dans l’Amérique du Nord, nous en avons rencontré beaucoup de semblables, – avait probablement été construit d’après les plans et sur les indications des métis canadiens.

Il affectait une certaine régularité, qui dénonçait une civilisation en progrès. Ses rues étaient larges, bien percées et rayonnaient toutes vers une vaste place formant le centre du village.

Au milieu de cette place s’élevait la grande case médecine, destinée aux conseils des chefs de la tribu.

D’autres cases l’entouraient.

Ces cases ou callis consistaient en des carrés longs, à un seul étage, dont les matériaux étaient d’énormes branches ou des troncs d’arbres dépouillés de leur écorce, superposés et fixés par des mortaises à leurs extrémités.

Les Indiens enduisaient ces murailles boisées avec de l’argile bien corroyée et mêlée de foin sec.

Chaque calli était divisé transversalement de manière à former trois pièces communiquant par des portes faites d’un cuir de daim tanné, tendu sur un châssis en bois.

En outre, de chaque calli dépendait un petit bâtiment conique couvert de terre, nommé calli chaud ou calli d’hiver.

Ces constructions auxiliaires se trouvaient généralement à quelques toises de l’habitation principale et faisaient face à la porte d’entrée.

À cause de la singularité de sa forme la grande case médecine mérite une description particulière.

Cette case était une grande rotonde pouvant contenir plusieurs centaines de personnes.

Placée, ainsi que nous l’avons dit, au centre du village, elle s’élevait au sommet d’un monticule artificiel, haut de vingt-cinq pieds.

La case médecine avait elle-même plus de trente pieds, hauteur respectable qui lui donnait un aspect majestueux et imposant.

Nous ferons observer que ce monticule factice était beaucoup plus ancien que le calli supporté par lui.

On l’avait probablement construit bien longtemps auparavant dans un autre but.

En somme, les Indiens ne savent pas plus que nous par quel peuple et pour quel objet furent élevées ces montagnes artificielles.

Beaucoup de récits se font à ce sujet, mais récits qui ne sont que des conjectures.

Il existe pourtant une tradition commune aux peuples du Nord.

Cette tradition prétend que ces sortes de monuments furent trouvés, dans l’état où nous les voyons aujourd’hui, par leurs ancêtres, à l’époque où ces derniers, arrivés de l’Occident, s’emparèrent de tout le pays, après avoir chassé ou vaincu les nations d’hommes rouges aborigènes.

Les aborigènes eux-mêmes prétendaient que de temps immémorial, il en avait été ainsi.

Et comme, toutes réflexions faites, ils n’avaient aucune raison de déguiser la vérité, il faut nous en rapporter à leurs assertions.

Ces montagnes artificielles, ainsi que nous avons été plusieurs fois à même de le constater, ont de grands points de ressemblance avec les Téocalis épars sur le sol du Mexique et construits par les Chichimèques, lors de leurs grandes migrations.

Les pyramides de Cholula, entre autres, sont construites presque sur le même modèle : ce qui porte à supposer que le peuple qui a élevé ces monuments artificiels les destinait, dans l’origine, à quelque objet religieux.

Ils servaient ou tenaient lieu de temples, selon la coutume des peuples de l’antiquité, qui dressaient des autels dans les hauts lieux pour invoquer les dieux, dont ils pensaient ainsi se rapprocher, s’imaginant par cette raison en être plus facilement entendus et exaucés.

Voici de quelle manière ingénieuse et simple à la fois s’y étaient pris les Indiens pour construire leur calli médecine au sommet de la pyramide artificielle : ils avaient d’abord enfoncé en terre un rang de piliers ou de troncs d’arbres d’environ six pieds de haut, placés à égale distance l’un de l’autre et entaillés à leur extrémité supérieure pour recevoir des traverses qui, allant de l’un à l’autre, les avaient joints tous entre eux.

En dedans de ce cercle, ils avaient mis un autre rang de piliers plus forts et plus grands, d’environ douze pieds de haut, entaillés de même et unis par des traverses. Plus intérieurement encore ils avaient placé un troisième rang de piliers plus forts que les précédents mais moins nombreux et placés à de plus grands intervalles ; enfin dans le centre de ces cercles concentriques ils avaient planté un énorme piller formant le faîte du bâtiment, et sur lequel ils avaient réuni tous les chevrons. Ceux-ci furent renforcés et liés entre eux par des pièces transversales et des lattes destinées à soutenir la toiture. Cette toiture était en écorce de bouleau enlevée au moyen de l’eau chaude, proprement appliquée et assez épaisse pour ne pas laisser filtrer la pluie.

Souvent, dans ces sortes de toitures, on ajoute une couche de terre, mais cette fois cette précaution avait sans doute été jugée inutile.

Il n’y avait qu’une seule porte à ce bâtiment ; elle était très large et très haute, regardait le soleil levant et servait en même temps à introduire la lumière et à laisser sortir la fumée, lorsque le feu du conseil était allumé. Comme en général on n’en fait guère que ce qu’il faut strictement pour entretenir la lumière pendant la nuit, et qu’on l’alimente avec du bois sec, menu, et dépouillé de son écorce, ce feu donne fort peu de fumée et n’incommode pas.

Le mur extérieur avait été construit d’après le système adopté pour les autres cases du village, c’est-à-dire en troncs d’arbres couchés l’un sur l’autre, remplissant les intervalles laissés par les piliers et reliés entre eux par de fortes mortaises.

Tout autour de l’intérieur de la rotonde, entre le second et le premier rang de piliers, on avait placé un rang de sièges, composés de deux ou trois gradins en amphithéâtre, sur lesquels les chefs et les principaux guerriers de la nation s’accroupissaient ou se couchaient à leur guise, lors des réunions solennelles. Ces gradins étaient recouverts de nattes ou de tapis faits avec beaucoup de soin, de petites éclisses de frêne et de chêne entrelacées.

À la droite du grand pilier du milieu était planté le Totem ou emblème distinctif de la nation ; à sa gauche, sur deux piquets terminés en forme de fourche, reposait le grand calumet sacré, qui jamais ne doit toucher la terre.

C’est au pied de ce pilier que s’allume le feu qui conserve la lumière et auprès duquel se placent les musiciens.

Les danseurs exécutent leurs jeux et leurs exercices autour du feu du conseil dans les fêtes publiques, qui, nous le constaterons en passant, ont lieu à peu près tous les jours pendant toute l’année, les Indiens n’ouvrant jamais un conseil sans le faire précéder de danses mystiques ou religieuses, afin de se rendre le Grand-Esprit favorable.

La réception faite par les Peaux-Rouges aux officiers français fut simple, cordiale et hospitalière ; les femmes, les enfants et les vieillards, groupés dans les rues, saluaient leur passage avec des cris de joie et des souhaits de bienvenue.

L’expression de cette joie était franche et naturelle ; on voyait que ces braves gens pensaient bien réellement ce qu’ils disaient : qu’ils recevaient chez eux avec un véritable plaisir les Français, pour lesquels ils éprouvaient une sincère amitié et une profonde reconnaissance ; et cela à cause des bienfaits que depuis l’époque de leur débarquement dans le pays ils n’avaient cessé d’en recevoir.

Ces témoignages naïfs d’une gratitude qui saisissait avec empressement l’occasion de s’épancher toucha les jeunes gens et les remplit d’une douce joie : en effet n’étaient-ils pas les représentants de cette grande nation pour laquelle ces pauvres Indiens éprouvaient une si vive sympathie ?

M. de Villiers et ses compagnons, seuls dans un pays sauvage, à plusieurs milliers de lieues de leur patrie et à une grande distance de tous les établissements des blancs, avaient, malgré eux, éprouvé une appréhension secrète en se voyant ainsi isolés pour la première fois depuis leur arrivée en Amérique, au milieu de gens dont ils ne connaissaient ni la langue ni les mœurs. Il est vrai que quelques hommes de la même couleur qu’eux les accompagnaient ; mais, excepté Berger, ces hommes leur étaient complètement étrangers, et leur genre de vie, si différent du leur, était loin de les rassurer malgré leurs protestations.

Mais la réception cordiale qui leur fut faite leur rendit toute leur confiance, et, avec cette insouciante témérité particulière à la nation française, ils s’abandonnèrent franchement à la joie inspirée par leur présence et la partagèrent sans arrière-pensée.

Cependant la petite troupe était parvenue sur la place du village. Arrivé là, on fit halte. Quelques compliments furent encore échangés ; puis, sur un signe de Kouha-Handé, les habitants se dispersèrent et se retirèrent de différents côtés, pour ne pas incommoder leurs hôtes.

Le chef prit alors M. de Villiers par la main et le conduisit vers une grande case de belle apparence, dans laquelle il le fit entrer ainsi que ses compagnons d’aventure.

— Mon frère est chez lui, dit-il en le saluant gravement.

Puis, sans ajouter un mot, il se retira, laissant les Français libres d’agir à leur guise.

Quelques jours s’écoulèrent, pendant lesquels les Français se reposèrent de leurs fatigues passées.

Les Indiens les traitaient avec les plus grands égards.

Berger était devenu invisible.

Le soir même de l’arrivée de M. de Villiers au village, le chasseur avait tout à coup disparu sans avertir personne.

Cette absence prolongée, à laquelle il ne comprenait rien, inquiétait fort le capitaine, qui, privé des conseils de son expérience, se voyait, à son grand déplaisir, contraint de demeurer dans une inaction complète, au milieu des Indiens dont il ignorait la langue. Il n’osait, d’un autre côté, s’aboucher avec les chasseurs canadiens fixés dans le village, et auxquels il aurait peut-être été imprudent de se confier.

Un matin, entre dix et onze heures, quinze jours environ après son arrivée, au moment où le capitaine achevait de déjeuner, en tête à tête avec son ami le baron de Grigny, la porte de la cabane s’ouvrit brusquement, et une voix joyeuse s’écria :

— Bonjour et bonne santé !

Le capitaine, au son de cette voix, qu’il reconnut aussitôt, se retourna brusquement.

— Berger, s’écria-t-il, enfin c’est toi !

— Moi-même, pour vous servir, monsieur Louis, reprit gaiement le chasseur ; car c’était lui en effet qui venait d’entrer à l’improviste. Est-ce que vous ne m’attendiez pas ?

— Certes si, je t’attends ! et avec impatience depuis longtemps.

— Je m’en doutais. Et bien ! me voilà, monsieur Louis.

Le chasseur referma la porte de la cabane, prit un siège et s’assit en face du capitaine.

— As-tu faim ? lui demanda M. de Villiers.

— Non, merci ! j’ai déjeuné depuis près de deux heures. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, vous étiez inquiet de ma longue absence, n’est-ce pas, monsieur Louis ? Soyez franc.

— Je l’avoue, mon vieux Berger, et d’autant plus inquiet que le temps nous presse… Nous venons d’en perdre beaucoup.

— C’est vrai ! malheureusement je n’ai pu, malgré tous mes efforts, terminer plus vite l’affaire que…

— Comment ! terminer ? s’écrièrent les deux jeunes gens avec surprise.

— Je m’entends, répondit le Canadien avec bonhomie ; j’espère du reste vous prouver bientôt que j’ai bien employé les jours pendant lesquels je suis resté absent.

— Mais pourquoi ne pas nous avoir prévenus de votre départ ? lui dit le baron. Cela ne valait-il pas mieux ?

Le chasseur hocha la tête, et sourit de cet air fin qui n’appartenait qu’à lui :

— Monsieur le baron, répondit-il, souvenez-vous de ceci : c’est qu’au désert les arbres ont des oreilles et les feuilles ont des yeux.

— Ce qui veut dire ?

— Que, bien que nous soyons assez éloignés des plantations, il se trouve cependant, auprès de nous, des hommes qui nous surveillent dans l’ombre, écoutent nos paroles, guettent nos moindres actions, et ne se feraient aucun scrupule de nous dénoncer à nos ennemis.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr. Or, en toute affaire, le meilleur complice est celui qui ne sait rien, parce qu’il ne peut même pas comprendre ni commettre d’imprudence. Voilà pourquoi j’ai agi sans vous prévenir… êtes-vous satisfaits de mon explication ?

— Mais maintenant…

— Maintenant, c’est autre chose. Vous allez tout savoir, et vous jugerez si j’ai perdu mon temps.

— Parlez donc ! s’écria le baron avec impatience.

— Ici ? oh ! non pas, s’il vous plaît, trop d’oreilles sont aux écoutes. Prenez vos fusils et venez faire un tour au dehors ; en chassant, nous causerons.

Les deux jeunes gens suivirent le chasseur ; les rues du village étaient à peu près désertes, les femmes enfermées dans les cabanes, s’occupaient aux soins de leurs ménages ; quant aux guerriers en état de porter les armes, ils étaient partis depuis deux jours en expédition secrète, sous les ordres de Kouha-Handé ; les quelques vieillards qui étaient demeurés se tenaient pour la plupart nonchalamment assis sur le seuil de leurs demeures et se chauffaient au soleil, en surveillant de ce regard pensif particulier à l’âge mûr, les jeux des enfants. Nul ne semblait donc remarquer ou du moins se préoccuper de la sortie des trois hommes dont, au reste, le pas tranquille n’avait rien qui pût attirer l’attention.

Bientôt ils disparurent sous le couvert et se trouvèrent en pleine forêt.

Au bout de quelques minutes, M. de Villiers s’arrêta et, posant son fusil à terre :

— Eh bien ! demanda-t-il au chasseur, parleras-tu enfin ?

— Silence ! répondit celui-ci, d’un ton qui n’admettait pas de réplique, nous sommes trop près encore.

La promenade ou plutôt la marche continua.

Ils atteignirent le bord de la rivière ; une pirogue était échouée sur la plage.

Berger mit la légère embarcation à flot et fit signe à ses compagnons d’entrer dedans. Ceux-ci, intrigués par les façons mystérieuses du Canadien, obéirent.

Le chasseur poussa alors au large, saisit les pagaies, et se dirigea vers une île complètement boisée, d’une dizaine d’acres environ, et qui semblait une corbeille de fleurs surgissant au sein des eaux.

Quelques minutes suffirent pour atteindre l’île.

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