‹ La Belle-RivièreChapitre 23 sur 38 · Chapitre 6 La clairière

Chapitre 6 La clairière

Les trois hommes débarquèrent, tirèrent la pirogue au plein et s’enfoncèrent aussitôt sous la feuillée.
Ils arrivèrent bientôt à une espèce de clairière naturelle. Là le chasseur fit halte, et se tournant vers les deux Français :

— Maintenant, dit-il en s’appuyant sur le canon de son fusil, dont il posa la crosse à terre, nous n’avons plus rien à redouter des oreilles indiscrètes.

— J’espère alors, mon cher Berger, que tu ne refuseras pas plus longtemps de nous expliquer ce qui…

— Je n’ai rien à vous dire, monsieur Louis, interrompit-il ; je ne suis en ce moment qu’un émissaire. Attendez celui qui seul peut vous instruire ; il ne tardera pas à paraître. Attendez !

Le chasseur jeta alors un regard investigateur autour de lui, puis il plaça deux doigts de sa main droite dans sa bouche et imita le cri de la hulotte bleue.

Cette imitation fut si parfaite que, bien que prévenus, les deux officiers levèrent machinalement les yeux vers la cime feuillue des arbres.

Presque aussitôt un cri pareil à celui poussé par le chasseur retentit à une courte distance, un bruit assez fort se fit entendre dans les halliers, les broussailles s’écartèrent, violemment rejetées à droite et à gauche ; puis un homme entra dans la clairière.

En apercevant cet homme, le comte ne put retenir un cri de surprise.

Il avait reconnu le mystérieux solitaire de la chaumière de l’Ohio, le père d’Angèle.

C’était en effet le Proscrit. Il portait son même costume, seulement une teinte plus profonde de mélancolie assombrissait son visage, aux traits si énergiques d’ordinaire.

Presque au même instant, un second individu bondit dans la clairière et vint silencieusement se ranger auprès du premier.

Ce second personnage était la Couleuvre.

Le Proscrit, sans paraître reconnaître le capitaine, s’inclina froidement devant lui.

— Vous êtes M. Louis Coulon de Villiers ? lui demanda-t-il d’une voix brève.

— Il me semble, monsieur, répondit le comte avec étonnement, que j’ai eu l’honneur de me…

— Pardonnez-moi d’insister, monsieur, répondit-il, pour que vous me fassiez l’honneur de répondre à ma question. Il me serait interdit de continuer cet entretien si…

— Soit, monsieur, reprit le comte avec hauteur. Je suis M. Louis Coulon de Villiers, capitaine au service du roi, et voici M. le baron Armand de Grigny.

— Très bien, monsieur, répondit le Proscrit d’une voix calme ; je vous remercie. C’est bien à vous et à monsieur votre ami que j’ai affaire. Consentez-vous à m’entendre ?

— Nous écoutons, monsieur, fit le comte, intérieurement froissé du ton de son interlocuteur. Veuillez vous expliquer.

— C’est ce que je vais faire, messieurs, dit-il en s’inclinant.

Il y eut un instant de silence.

Les deux officiers l’interrogeaient du regard.

Le comte de Villiers particulièrement ne comprenait rien aux façons du Proscrit.

Cette affectation de langage, l’attitude froide que ce dernier conservait à son égard, lui semblaient inexplicables.

Cependant le chasseur canadien, qui, depuis quelques instants, avait disparu dans les hautes herbes, revint se placer entre les trois interlocuteurs.

— Eh bien ? interrogea le Proscrit.

— Nous sommes seuls dans l’île, répondit-il, mais il peut plaire à quelque indiscret de tenter de surprendre votre entretien ; je me charge de surveiller les environs. Quand vous aurez fini de causer, vous m’avertirez.

— C’est convenu.

Berger plaça son fusil sous son bras gauche et se glissa de nouveau au milieu des herbes.

À peine eut-il disparu, que le Proscrit fit deux pas en avant, se découvrit et saluant respectueusement le comte :

— Pardonnez-moi, monsieur, lui dit-il avec un sourire de bonne humeur, la façon au moins singulière dont je vous ai abordé. La prudence exigeait que je vous parlasse ainsi. J’ignorais quelles oreilles pouvaient m’entendre, et il est surtout important que tout le monde ignore que nous nous connaissions avant cette rencontre d’aujourd’hui.

— À la bonne heure, monsieur, répondit gaiement le jeune homme. Je vous reconnais maintenant ; je vous avoue que votre accueil froid et compassé m’avait surpris et blessé tout d’abord. Mais qu’il ne soit plus question de cela… Redoutez-vous donc d’être espionné par un ennemi, à vous… ou à nous ?

— Oui, monsieur. Depuis mon départ du fort Duquesne, j’ai la certitude d’avoir été suivi ; par qui ? je l’ignore ; car, malgré tous les moyens que j’ai employés, les ruses que j’ai imaginées pour donner le change à cet espion invisible, il m’a été impossible de m’en défaire. Et, vous le dirai-je ? bien que Berger m’ait assuré que nous sommes seuls ici, je n’en suis pas convaincu et je redoute une surprise…

— Ici ? ce serait assez difficile qu’on nous surprît, interrompit le baron en souriant.

— Vous ne connaissez pas la finesse des Indiens, monsieur ; mais, si vous le permettez, je vous ferai une proposition qui tranchera nettement la question et qui, dans le cas où l’on nous écouterait, nous mettra à l’abri de toute indiscrétion.

— Voyons cette proposition, dirent les deux jeunes gens.

— Parlez-vous une langue étrangère ?

— Hum ! fit le comte, je sais quelques mots d’anglais.

— Moi de même, ajouta le baron.

— L’anglais ne saurait être employé ici, autant vaudrait parler français.

— C’est juste ! Alors, je ne vois pas…

— Attendez. Vous avez fait sans doute vos humanités ?

— Certes, reprit le comte en riant, chez les jésuites ; mais à quoi bon ?

— Alors, vous comprenez le latin ?

— Assez bien ; je crois même qu’au besoin je pourrais, tant bien que mal, m’entretenir dans cette langue.

— Et votre ami ?

— Moi, dit le baron, bien que mes études aient été assez fortes, tout ce dont je suis capable, c’est de comprendre, et encore assez imparfaitement, je l’avoue à ma grande honte.

— Il suffit que vous compreniez à peu près, monsieur. D’ailleurs, M. de Villiers vous expliquera ce qui vous aura échappé.

— Prétendez-vous, reprit le comte, vous entretenir avec moi en latin ?

— Pourquoi non ? répondit le Proscrit avec une teinte de tristesse ironique. Vous êtes nouveau dans ce pays, monsieur ; vous avez bien des choses à apprendre encore, entre autres à ne pas juger les hommes sur les apparences.

— C’est vrai, monsieur ; pardonnez-moi, je ne voulais pas vous offenser. Jusqu’à un certain point, mon étonnement est excusable.

Le Proscrit lui serra la main en souriant, et, adoptant aussitôt la langue latine, il continua :

— Mais c’est trop perdre de temps en paroles oiseuses ; venons au fait.

Ces paroles furent prononcées avec une facilité et une élégance de construction dans la phrase qui remplirent les deux jeunes gens d’admiration pour cet homme.

Le père d’Angèle se montrait à eux sous tant de jours différents !

Et, malgré cela, impossible à eux de deviner non seulement ce qu’il était, mais encore à quel rang de la société il appartenait en réalité.

— Je vous écoute, dit le comte.

— Monsieur, reprit-il, le commandant du fort Duquesne m’a expédié vers vous pour vous avertir que le convoi des chasseurs anglais que vous avez l’ordre de détruire n’est plus qu’à quelques lieues de l’endroit où nous sommes ; avant trois jours, il passera à portée de vos fusils. Le commandant espère que vous prendrez vos mesures en conséquence, et que vous réussirez dans l’exécution de ses ordres.

— Je l’espère aussi, monsieur. Berger m’a assuré que les hommes dont j’ai besoin pour tenter ce coup de main sont réunis, et n’attendent plus que l’ordre de marcher en avant.

— Fort bien ! Votre expédition terminée vous vous replierez en toute hâte sur l’Ohio.

— Je rentrerai immédiatement dans le fort ?

— Non pas… Vous expédierez les prisonniers et les marchandises au fort Duquesne ; mais vous attendrez les ordres du gouvernement en dehors des lignes.

— Soit ! Mais ces ordres, qui me les transmettra ?

— Je l’ignore. Peut-être moi, peut-être une autre personne. Comme j’ai l’honneur d’être connu de vous, monsieur, je n’ai pas jugé nécessaire de vous remettre d’abord cette lettre de créance. Veuillez, je vous prie, en prendre connaissance.

Le Proscrit tira de sa poitrine une lettre contenue dans un sachet de peau de daim, et la présenta au comte.

Le jeune homme ouvrit la lettre et la lut rapidement.

Elle ne contenait que ces mots :

« Le porteur de la présente a toute ma confiance. Ajoutez foi à ce qu’il vous dira de ma part. Je n’ai pas de secrets pour lui.

« De Contrecœur. »

— C’est bien, monsieur, répondit gracieusement le comte en rendant la lettre ; je n’avais pas besoin de cette nouvelle preuve que vous me donnez de votre fidélité pour savoir que je pouvais me fier à vous.

— Merci, monsieur, répondit le Proscrit en repliant la lettre et la renfermant de nouveau dans le sachet.

— N’avez-vous plus rien à ajouter ?

— Rien, pour ce qui regarde la colonie, monsieur.

— Puisqu’il en est ainsi, veuillez rapporter à M. de Contrecœur que je ferai tous mes efforts pour justifier le choix qu’il a daigné faire de moi pour commander cette expédition.

— Ainsi ferai-je, monsieur. Mais pardon ! j’ai maintenant à vous entretenir de choses fort graves qui vous intéressent personnellement ainsi que M. de Grigny.

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

— Je vais tâcher d’être clair… pour tous les deux.

Le baron qui jusque-là n’avait prêté qu’une oreille distraite à la conversation, se rapprocha avec curiosité.

— De quoi s’agit-il donc ? demanda-t-il.

— Vous allez le savoir. Bien qu’arrivés depuis peu de temps dans la colonie, messieurs, vous vous y êtes fait d’implacables ennemis.

— Moi ! s’écria le comte avec surprise.

— Hein ? fit le baron, encore plus stupéfait que son ami.

— N’avez-vous pas eu une rencontre, la veille de votre départ sur le bord de l’Ohio ? continua imperturbablement le Proscrit.

— En effet, je me rappelle. Un grand drôle, de mauvaise mine, m’a, je ne sais pourquoi, cherché querelle. Je crois même lui avoir passé mon épée au travers du corps, et l’avoir tué bel et bien.

— Malheureusement non, monsieur, vous ne l’avez pas tué.

— Que voulez-vous dire ?…

— Je veux dire que cet homme est rétabli de sa blessure et bien vivant, je vous jure.

— Ma foi, tant mieux ! je regrettais presque ma vivacité.

— Pardon, monsieur, interrompit le Proscrit ; c’est tant pis qu’il faut dire.

— Et pourquoi donc cela ?

— Parce que ce drôle, ancien flibustier, ancien négrier, le plus déterminé coquin qui soit, n’est en somme qu’un spadassin qui vous a été expédié avec la mission de vous assassiner… Ce qu’il fera, si vous lui en donnez l’occasion.

— Oui, dit le comte en fronçant les sourcils, je m’en étais presque douté.

— Maintenant, vous pouvez en être sûr ; ainsi tenez-vous sur vos gardes. Vos ennemis ont, à la vérité, renoncé à l’assassinat, quant à présent ; mais ils tiennent plus que jamais à leur vengeance, et sont résolus à la poursuivre par tous les moyens.

— Et ces ennemis, les connaissez-vous ? demanda le comte froidement.

— Je les connais ; mais, rassurez-vous, monsieur, ce secret est dans mon cœur ; il n’en sortira qu’à votre commandement.

— Merci, monsieur. Quoi que fassent les ennemis dont vous parlez, je ne veux, pour ma part, leur nuire en aucune façon.

— Vous avez tort, monsieur : si vous n’écrasez pas les serpents qui se dressent contre vous, ces serpents vous tueront sans pitié ni merci !

— À la grâce de Dieu ! ma résolution est prise. Je me contenterai de me défendre si l’on m’attaque, mais, quoi qu’il arrive, je ne ferai pas davantage. Il y a certains ennemis dont un homme de cœur doit savoir mépriser les injures et contre lesquels toute riposte est une lâcheté ; les parades seules sont permises.

— Ce sentiment est honorable, monsieur ; mais permettez-moi de vous faire observer que dans le cas présent, agir ainsi est de la folie.

— Peut-être.

— Votre ami partage-t-il votre opinion à ce sujet ?

— Complètement, monsieur, dit vivement le baron ; je me croirais déshonoré si j’adoptais une conduite différente.

— Puisqu’il en est ainsi, je n’insisterai pas, messieurs ; je me bornerai à ajouter que, si vous avez des ennemis acharnés à votre perte, vous avez de bons amis, et que, le moment venu, ils vous le prouveront.

— Quels que soient ces amis, M. de Grigny et moi, nous les remercions sincèrement de l’intérêt qu’ils nous portent ; mais, ajouta-t-il, en appuyant avec intention sur ses mots, veuillez leur dire, de notre part, que ce serait mortellement nous déplaire que de tenter de nous défendre contre notre volonté. Nous les prions instamment de rester neutres et spectateurs indifférents dans ce conflit.

— Monsieur, je ne suis près de vous que leur mandataire ; je leur rapporterai vos paroles, mais je doute fort qu’ils les prennent en considération et consentent à vous obéir.

Les deux jeunes gens regardèrent avec étonnement le visage impassible et froid du Proscrit, cherchant inutilement à lire sur ses traits d’une rigidité marmoréenne les pensées qu’il dissimulait avec tant d’habileté.

— Enfin, reprit le comte avec une feinte indifférence, l’avenir nous découvrira ce que nous devons craindre ou espérer. Vous reverrai-je bientôt, monsieur ?

— Je ne sais, tout dépendra des circonstances.

Ils en étaient là et se préparaient à se séparer, lorsque tout à coup un bruit assez fort, ressemblant à la course précipitée d’un animal aux formes lourdes et puissantes, se fit entendre à une légère distance dans les hautes herbes.

— Qu’est cela ? s’écria le comte.

— Attendez ! dit le Proscrit en prêtant attentivement l’oreille ; puis, après lui avoir, d’un geste, recommandé de ne pas bouger de l’endroit où il se trouvait, il s’élança, suivi de la Couleuvre, dans la direction du bruit et disparut presque aussitôt, laissant le comte et son ami en proie au plus vif étonnement.

Cependant les deux jeunes gens, ignorant ce qui se passait autour d’eux et redoutant une embuscade, armèrent leurs fusils pour être prêts à tout événement.

Serrés l’un contre l’autre afin d’être à même de se soutenir au besoin, ils attendirent, l’œil et l’oreille au guet.

Un calme complet avait subitement succédé à l’agitation précédente. Un silence profond régnait dans l’île. Les deux officiers, ne voyant pas reparaître le Proscrit, se disposaient à abandonner la place et à se mettre à la recherche de Berger, lorsque le cri de l’épervier d’eau, répété à deux reprises différentes, s’éleva, strident et moqueur, au milieu des buissons qui cerclaient la clairière.

Presque aussitôt retentit un horrible cri de guerre.

Sept ou huit guerriers peaux-rouges bondirent comme des bêtes fauves hors des hautes herbes et se ruèrent sur les jeunes gens, qu’ils entourèrent en brandissant leurs lances et leurs tomahawks.

Les officiers français ne perdirent pas la tête ; cette attaque subite, loin de les effrayer, leur rendit, au contraire, tout leur sang-froid. Maintenant que le danger était devenu visible, toute appréhension avait cessé pour eux, et ils se préparèrent gaiement à faire face à leurs féroces ennemis.

Cependant, ceux-ci, bien qu’ils n’eussent pas d’armes à feu, n’étaient point des adversaires méprisables ; ils paraissaient décidés à combattre bravement. Leur nombre, qui augmentait d’instant en instant, les enhardissait encore ; plus de vingt guerriers avaient fait irruption dans la clairière, à la suite des premiers.

La lutte menaçait d’être terrible, et malgré leur énergique résolution, les deux Français, s’ils n’étaient promptement secourus, devaient infailliblement succomber.

— Pardieu ! dit en riant le comte à son ami, je crois que nous allons en découdre pas mal… de ces jolis messieurs.

— C’est probable, répondit le baron sur le même ton. Voilà des gaillards qui ne sont pas beaux, et qui ne semblent pas animés des meilleurs sentiments à notre égard.

— Bah ! qui sait ?… Ils sont fort laids, mais peut-être ne sont-ils pas aussi méchants qu’ils le paraissent. Il s’agit tout simplement de les contenir jusqu’à l’arrivée de nos amis.

— Surtout ne nous laissons pas entamer, reprit le baron d’un air narquois ; unissons nos deux corps… d’armée.

Ces quelques paroles avaient été rapidement échangées entre les deux jeunes gens ; puis ils, s’étaient placés épaule contre épaule, de façon à faire face de tous les côtés à la fois, et, le canon de fusil en avant, ils avaient attendu que leurs ennemis commençassent l’attaque, car jusqu’à ce moment, ceux-ci s’étaient contentés de crier, de gesticuler et de brandir leurs armes, bornant à cela leurs démonstrations hostiles.

— Ils ruminent quelque tour diabolique, dit le baron à mi-voix.

— Bon ! bon ! laissons-les faire, répondit le comte. Le temps qu’ils perdent est autant de gagné pour nous ; cela donnera à nos amis le loisir d’arriver au bon moment.

— Mais où peuvent-ils être ?

— Je ne sais, mais je suis convaincu qu’ils ne tarderont pas à nous rejoindre ; je ne les crois pas bien loin de nous.

— Ils ne sont que trois !

— C’est vrai, et ceux-ci sont beaucoup ; ils sont trop.

En ce moment, un chef indien, reconnaissable à la plume d’aigle fichée droite dans sa touffe de guerre, fit un geste de la main ; les clameurs cessèrent comme par enchantement.

Les Peaux-Rouges firent deux ou trois pas en arrière, élargissant ainsi le cercle qui enveloppait les jeunes gens.

Le chef laissa tomber sa lance à terre, et croisant les bras sur sa poitrine :

— Que les Visages-Pâles ouvrent leur oreilles, dit-il d’une voix gutturale, en mauvais français ; un chef va parler.

Le comte inclina la tête sans répondre.

— Les guerriers blancs écoutent-ils ? reprit le chef.

— Nous écoutons.

— Bien ! fit le chef. Voici ce que dit le Renard-Bleu : Le Grand-Esprit a donné à ses enfants rouges cette terre, pour qu’ils y soient les maîtres. Pourquoi les Visages-Pâles prétendent-ils la leur voler ? Mes jeunes hommes sont braves ; ils ne veulent pas que les mocksens des Visages-Pâles laissent des traces sur leurs bruyères natales. Ils les tueront et se feront des sifflets de guerre avec leurs os.

Le Renard-Bleu se tut, sans doute pour juger de l’effet produit par ses paroles sur les officiers français. Ceux-ci haussèrent les épaules avec mépris, mais ils gardèrent le silence.

Après un instant, le chef continua :

— Les Visages-Pâles ne sont que deux ; qu’ils comptent les guerriers qui les entourent, ils reconnaîtront que la résistance est impossible, ils jetteront leurs armes et se mettront entre les mains de mes jeunes hommes. J’ai dit. Le Renard-Bleu attend.

— En supposant que nous consentions à jeter nos armes et à nous livrer aux guerriers du Renard-Bleu, que feront de nous les Peaux-Rouges ? demanda le comte.

— Les Visages-Pâles mourront, répondit emphatiquement le chef. Au coucher du soleil, ils seront attachés au poteau de torture.

— Ma foi ! dit en riant le jeune homme, mourir pour mourir, nous préférons succomber bravement les armes à la main.

— Mon frère pâle dit non ? reprit froidement le chef.

— Pardieu ! vous êtes fou, Peau-Rouge, de nous faire de telles propositions, fit gaiement le baron.

— Ach’ett ! – c’est bon ! – répondit le Renard-Bleu, toujours impassible.

Il ramassa sa lance et se tourna vers les Indiens, sans doute pour donner à ceux-ci le signal de l’attaque, lorsque tout à coup deux coups de feu éclatèrent.

Le chef bondit sur lui-même et tomba la face contre terre. Il était mort.

Près de lui, un autre Indien se tordait dans les dernières convulsions de l’agonie.

Au même instant, deux hommes s’élancèrent dans la clairière, se ruèrent sur les Indiens, frappant et renversant tous ceux qui se trouvaient devant eux. Ils s’ouvrirent passage et vinrent résolument se ranger auprès des jeunes gens.

Ceux-ci poussèrent un cri de joie en les voyant ; ils avaient reconnu Rameau-d’Or et Risque-Tout.

Les deux braves soldats étaient trempés jusqu’aux os ; pour arriver plus vite, il avaient traversé la rivière à la nage. Mais peu leur importait, puisqu’ils avaient réussi dans leur audacieuse tentative.

— Soyez les bienvenus, mes braves ! s’écria le comte ; avec votre secours, nous n’avons plus rien à craindre ; nous sommes quatre maintenant. Ces mécréants vont voir beau jeu.

— Dans dix minutes, nous serons cent, capitaine, répondit Rameau-d’Or.

— Oui, répondit Risque-Tout, nous sommes venus en éclaireurs… mouillés.

— Bravo ! dit le baron, et vous avez débuté en nous débarrassant d’un insipide bavard.

— Silence ! interrompit le comte ; nous causerons plus tard. Attention, enfants ! les Indiens se préparent à nous attaquer. Surtout, quoi qu’il arrive, ne nous séparons pas !

Les Peaux-Rouges, surpris à l’improviste par l’attaque imprévue des soldats et atterrés de la mort de leur chef, s’étaient d’abord, selon leur coutume, retirés en désordre, ne sachant pas à combien d’ennemis ils avaient affaire ; mais, reconnaissant bientôt que ceux qui s’étaient si témérairement précipités sur eux n’étaient que deux, la honte de fuir devant un si petit nombre d’adversaires les retint, et le désir de venger la mort de leur chef, en excitant leur colère, leur rendit tout leur courage.

Après quelques minutes d’hésitation, ils enveloppèrent de nouveau les Français, et, poussant leur terrible cri de guerre, ils se précipitèrent sur leurs ennemis avec une ardeur féroce. Ce fut une terrible mêlée.

Les Français s’attendaient à cette attaque, ils étaient prêts à la recevoir. Après avoir déchargé leurs fusils à bout portant sur les Indiens, qu’ils contraignirent ainsi à reculer, ils saisirent leurs armes par le canon, et s’en servant comme de massues, ils les firent voltiger autour de leur tête avec une dextérité et une adresse inouïes. Un cercle de fer et de bois les défendait.

Les Français, calmes, muets, impassibles en apparence, se défendaient avec une indomptable énergie, sans reculer d’un pas, opposant à la rage aveugle de leurs ennemis l’inaltérable sang-froid d’hommes braves qui ont fait, sans arrière-pensée, le sacrifice de leur vie et sont résolus à ne tomber que morts.

Les Indiens, exaspérés par les pertes sérieuses qu’ils avaient éprouvées, furieux d’être tenus en échec par un aussi petit nombre d’ennemis, s’excitaient par des cris sauvages et redoublaient leurs efforts, déjà prodigieux, pour vaincre ces quatre hommes, dont la tranquille bravoure semblait au-dessus de l’humanité.

Le combat durait depuis quelques minutes, déjà une douzaine d’indiens gisaient morts ou grièvement blessés sur la terre rougie de leur sang ; il était impossible de prévoir à qui demeurerait l’avantage, car, malgré la lassitude qui commençait à s’emparer d’eux et à paralyser leurs bras, les Français, redoublant d’énergie, continuaient à résister vaillamment, lorsqu’un incident imprévu changea la face des choses et contraignit les Peaux-Rouges à s’avouer vaincus.

Soudain, une foule d’indiens, à la tête desquels se trouvaient Berger et Kouha-Handé, se précipitèrent dans la clairière de tous les côtés à la fois, et se ruèrent avec une irrésistible furie sur les agresseurs des Français.

Il était temps que ce secours arrivât ; ceux-ci étaient à bout de forces ; quelques minutes de plus, ils auraient succombé, vaincus non par leurs ennemis, mais par la lassitude.

Le choc fut terrible. Les Indiens, culbutés, essayèrent vainement de chercher leur salut dans la fuite ; traqués comme des bêtes fauves, ils furent impitoyablement massacrés par leurs féroces adversaires.

Les deux officiers tentèrent vainement de s’opposer à ce massacre, tous furent tués et scalpés.

— Oh ! c’est horrible ! s’écria le comte en s’adressant à Berger, assassiner des malheureux qui ne se défendaient plus !

— Bah ! dit celui-ci en haussant les épaules, vous trouvez, monsieur Louis ! Qu’auriez-vous donc fait, vous ?

— Ne valait-il pas mieux s’emparer de ces misérables ?

— À quoi bon ! Nous avons été cléments, au contraire ; vous ne connaissez pas les mœurs de ce pays. Mieux vaut avoir tué ces pauvres diables, croyez-moi, que de les avoir faits prisonniers !

— Oh ! pouvez-vous parler ainsi, Berger ?

— Pardieu ! ils n’ont pas souffert au moins. Le passage de la vie à la mort a eu pour eux la durée d’un éclair ; au lieu que, si nous les avions épargnés aujourd’hui, demain ils auraient été attachés au poteau, torturés pendant plusieurs jours, et finalement brûlés vifs.

Le comte fit un geste d’horreur.

— D’ailleurs, continua l’implacable chasseur, s’il vous plaît d’être miséricordieux, rien ne vous est plus facile ; j’ai ici près des prisonniers que j’ai conservés exprès pour vous.

— Que veux-tu dire ?

— Ils m’ont été donnés par l’homme avec lequel vous vous êtes si longtemps entretenus ici même.

— Et cet homme ?

— Il est parti. Il était urgent qu’on ne le vît pas ici.

— Mais ces prisonniers !

— Vous voulez les voir ?

— Certes, tout de suite.

— Bon ! c’est facile ; attendez !

Et d’un geste, il appela Kouha-Handé.

Le chef accourut.

Ils s’entretinrent pendant quelques secondes à voix basse avec une certaine animation ; puis Kouha-Handé fit un signe d’assentiment, s’éloigna et ne tarda pas à disparaître dans le bois.

q

Page 1