Chapitre 7 Le fort Nécessité
L’entêtement est le côté le plus saillant du caractère anglais.
Quand un Anglais a résolu de faire une chose, quelle que soit cette chose, il n’en démord plus ; il en poursuit l’exécution par tous les moyens, ne se laissant arrêter par aucun obstacle, ne se laissant convaincre ni détourner de son but par aucune observation, ne s’arrêtant enfin que lorsque le succès vient couronner ses efforts. Il ne compte pour rien les blessures faites à son orgueil, à sa dignité, souvent même à son honneur.
Que le but soit atteint, peu lui importe le reste.
L’aphorisme élastique : La fin justifie les moyens, innocente tous ses actes.
Point de différence entre le peuple anglais et le gouvernement anglais.
Seulement la langue diplomatique les distingue, grâce à une nuance de la plus extrême délicatesse.
D’après elle, l’Anglais est entêté, le cabinet britannique est persévérant.
Cette persévérance forme le fond de sa politique : il lui doit la plupart des grands résultats obtenus par lui ; il lui doit aussi les terribles revers qui l’ont frappé sans l’abattre, à diverses époques.
Il lui demeure et il lui demeurera toujours fidèle et quand même.
Après ce qu’ils appelaient le succès de l’inqualifiable guet-apens dont M. de Jumonville avait été la victime, les Anglais, conséquents avec eux-mêmes, toujours fidèles à leur ligne politique, ne perdirent pas un instant.
Ils mirent à profit l’avantage qu’ils venaient d’obtenir si facilement.
Comprenant l’importance qu’il y avait à s’établir solidement sur les bords de la Belle-Rivière et à justifier ainsi les droits de propriété que leur contestaient les Français, ils résolurent de construire un fort rival du fort Duquesne et d’entraver ainsi à leur profit la colonisation des immenses prairies qui bordent l’Ohio.
Le major général Washington, autorisé par lettres patentes de Dinwidie, gouverneur de la Virginie, éleva, à quelques lieues à peine de l’établissement de Duquesne, sur la rive gauche de la Belle Rivière, une forteresse qu’il arma de neuf pièces de canon d’un assez gros calibre, et dans laquelle il mit cinq cents hommes de garnison.
Cette citadelle fut nommée le fort de la Nécessité. Le major Washington en reçut naturellement le commandement ; on lui donna pour lieutenant le capitaine James Makay et l’enseigne Ward, officiers d’un mérite incontestable, depuis longtemps déjà en Amérique et par conséquent habitués à la guerre des frontières.
Les Français, malgré leur vif désir d’empêcher un voisinage aussi dangereux pour eux que celui de leurs implacables ennemis, n’avaient pu, à cause de la faiblesse numérique des troupes dont ils disposaient, s’opposer à la construction du fort Nécessité ; ils se bornèrent donc, en attendant mieux, à surveiller les Anglais.
Ils les harcelaient en éparpillant dans la campagne des partis de batteurs d’estrade, choisis parmi les meilleurs chasseurs canadiens et bois-brûlés.
Ces hardis partisans se chargeaient d’inquiéter la garnison ennemie et de ne pas lui laisser une minute de tranquillité.
Tantôt ils faisaient main basse sur des convois de vivres, de bestiaux ; tantôt ils interceptaient des convois de munitions expédiés de la Virginie par Dinwidie.
Malheureusement ils ne pouvaient se trouver partout à la fois.
Leur petit nombre ne leur permettait qu’une action relativement peu gênante pour la garnison britannique.
Malgré toute leur surveillance, malgré leur adresse incontestable, les partisans français se laissaient souvent mettre en défaut par les ruses d’adversaires pour le moins aussi expérimentés, aussi habiles qu’eux.
De temps à autre, les Anglais parvenaient à se ravitailler.
En somme, ils vivaient dans l’abondance, quels que fussent les moyens employés pour les affamer et les contraindre à abandonner une position si menaçante au point de vue de l’existence des établissements français.
Un soir, quelques instants avant le coucher du soleil, trois voyageurs suivaient péniblement les détours d’un sentier étroit et sinueux taillé dans le roc vif, aboutissant au sommet de la colline sur laquelle s’élevait le fort Nécessité.
De ces trois voyageurs, deux montaient de superbes mustangs ; le troisième marchait à quelques pas en avant, le fusil sous le bras.
Les cavaliers paraissaient être des personnages d’importance.
Le piéton, revêtu d’une blouse de chasse, la tête couverte d’un bonnet de peau de castor, et les pieds garantis par des mocksens indiens, leur servait de guide. Arrivé sur les glacis de la citadelle, le guide s’arrêta.
Posant à terre la crosse de son fusil et, se tournant vers ses compagnons que les difficultés du chemin obligeaient à ne s’avancer qu’avec une lenteur extrême, il attendit qu’ils l’eussent rejoint.
Ceux-ci ne tardèrent pas à le faire.
Quelques paroles s’échangèrent entre eux à voix basse.
Puis sur l’ordre d’un des cavaliers, qu’il salua respectueusement, le guide posa son fusil sur un quartier de roches.
Cela fait, ainsi désarmé, il se dirigea d’un pas rapide vers le fort, laissant ses compagnons immobiles à la place où ils avaient eu le temps de parvenir.
Les deux cavaliers suivirent anxieusement du regard sa marche résolue.
Depuis longtemps déjà les sentinelles anglaises placées sur les remparts avaient signalé l’arrivée des voyageurs.
Aussi, lorsque le guide ne fut plus qu’à une portée de pistolet à peine des murs, une poterne s’ouvrit et un sous-officier suivi de quatre soldats, sortit à sa rencontre.
— Halte-là, camarade, cria le sous-officier ; qui êtes-vous et que demandez-vous ici ?
— Qui je suis ? répondit le batteur d’estrade avec un rire narquois, obéissant cependant à l’injonction qui lui était faite ; ne le savez-vous pas, sergent Harrison, ou bien le wiskey vous trouble-t-il à ce point la visière qu’il vous empêche de reconnaître vos amis ?
— Ami ou non, camarade, reprit le sergent d’une voix bourrue, dites votre nom, et vivement, si vous ne voulez pas qu’il vous arrive un malheur !…
— Bon ! ne vous fâchez pas, est-ce de ce côté que le vent souffle ? Soit ! je ne disputerai pas avec vous, les idées sont libres. Je me nomme la Couleuvre. Vous voulez absolument que je vous apprenne une chose que vous savez tout aussi bien que moi, puisque c’est vous-même, si j’ai bonne mémoire, qui m’avez, dans un moment de gaieté, gratifié de ce charmant surnom. Je l’ai religieusement conservé depuis. Êtes-vous content ?
En entendant ces paroles prononcées avec un accent de joyeuse ironie, les soldats éclatèrent de rire ; le sergent lui-même, malgré son air renfrogné, sembla quelque peu se dérider.
— Très bien, reprit-il ; et maintenant que venez-vous chercher ici, où personne ne vous désire, maître la Couleuvre ?
— Moi, je ne viens rien chercher du tout…
— Alors, mon camarade, puisqu’il en est ainsi, faites-moi le sensible plaisir de tourner vos talons dans la direction de l’ouest et de filer plus vite que ça !
— C’est ainsi que vous me recevez, sergent, moi, une ancienne connaissance ?
— C’est justement à cause de cela, mon digne camarade. Vous êtes trop connu ici, voilà…
— Ah ! bien, j’en suis fâché, sergent, vrai, sur ma parole ! et si cela ne dépendait que de moi, je vous réponds bien qu’après une réception aussi peu gracieuse, je me hâterais de partir.
— C’est ce que je vous conseille de faire, si vous ne voulez qu’avant cinq minutes votre blouse ne soit pleine d’os brisés.
— Désolé, sergent, de ne pouvoir vous satisfaire, dit le guide en goguenardant, mais je vous répète que cela ne dépend pas de moi.
— Ah ! et de qui donc, s’il vous plaît, mon maître ?
— Dame ! sergent, des deux cavaliers que vous voyez là ; tenez, derrière moi.
— Eux et vous, vous partirez ensemble ; s’ils sont de votre société, ils ne valent pas mieux que vous.
— Prenez garde, sergent, interrompit la Couleuvre ; je crois devoir vous avertir que vous êtes sur le point de lâcher une sottise, cher ami.
— By God ! s’écria le sergent en fronçant ses gros sourcils, vous moquez-vous de moi, drôle !…
— Non pas, je vous donne un avis charitable, voilà tout ; et puis vous m’appelez drôle… je ne suis pas si drôle que cela !
— Ah ! ah ! répondit le sergent, ébranlé malgré lui par l’aplomb goguenard de son interlocuteur, ces individus sont donc de bien grands personnages ?
— Tenez-vous sérieusement à être renseigné à ce sujet ?
— By God ! je le crois bien que j’y tiens !
— Eh bien ! faites une chose.
— Laquelle ?
— Allez le leur demander ! fit-il en lui riant irrespectueusement au nez.
Le sergent fit un geste de menace, mais se ravisant presque aussitôt :
— C’est ce que je vais faire, cria-t-il ; et s’adressant à ses soldats : Veillez sur ce drôle, ajouta-t-il, et surtout ne le laissez pas glisser entre vos mains.
— Oh ! il n’y a pas de danger que j’essaie de m’en aller, je suis trop bien ici !
Et il s’assit sans cérémonie sur l’herbe tandis que le sergent tout déferré par cette constante ironie, se dirigeait à pas précipités vers les deux cavaliers.
Durant l’échange des phrases qui précèdent, phrases que l’éloignement les avait empêchés d’entendre, les deux voyageurs n’avaient pas bougé de la place où la Couleuvre leur avait recommandé de demeurer.
Insouciants, ils attendaient la fin de ce conciliabule.
En voyant venir le sergent de leur côté, ils ne sortirent ni de leur calme, ni de leur immobilité.
Cependant, au fur et à mesure que le digne Harrison diminuait la distance qui le séparait des deux étrangers, un changement radical s’opérait dans ses manières et dans sa physionomie : la physionomie devenait plus conciliante, les manières moins altières.
À coup sûr, l’opinion que le sergent venait de se faire des deux cavaliers, vers lesquels il se dirigeait à grands pas, ne leur était pas défavorable.
Il s’était mis en route sur le pied de guerre et dans des intentions plutôt brutales que pacifiques ; mais arrivé à quelques pas des voyageurs, il se trouva animé des meilleurs sentiments à leur égard.
Après les avoir examinés une dernière fois, il ôta son feutre avec les marques du plus profond respect et plia sa longue échine jusqu’à former un angle obtus.
Les voyageurs étaient probablement habitués à ces manières et à ces démonstrations ; ils ne s’en émurent pas autrement.
Ce ne fut qu’après quelques instants de silence que le sous-officier se permit de leur adresser la parole.
Voyant qu’on ne l’interrogeait pas, il se décida à parler le premier.
Le visage riant, la bouche en cœur et la voix mielleuse, il osa enfin… les assurer de son dévouement, de son obéissance et de son vif désir de se mettre tout entier à leur disposition.
Comme on le voit, il y avait loin de là à leur demander leurs noms, leurs qualités et le motif de leur présence.
Mais le brave sergent savait se plier aux nécessités de la situation.
Il venait de reconnaître la légèreté de sa conduite envers l’envoyé des cavaliers.
Il tâcha, par son obséquiosité, de racheter ce que ses premières paroles avaient eu de trop imprudent.
Le guide, qui possédait une vue de lynx, riait sous cape.
Les quatre soldats qui le gardaient, en voyant les génuflexions de leur supérieur, comprirent que celui-ci reconnaissait avoir fait fausse route, ce dont pas un seul d’entre eux ne fut fâché.
Un des étrangers daigna enfin répondre à maître Harrison.
C’était le plus âgé des deux : il paraissait avoir à peine vingt ans ; ses traits aristocratiques, fins et délicats comme ceux d’une femme, étaient d’une rare beauté.
Après avoir souri dédaigneusement aux protestations serviles du sous-officier, il se contenta de lui intimer, d’une voix brève et sèche, l’ordre de les introduire au plus tôt dans la forteresse.
Le sergent allait répliquer : un geste impératif lui coupa la parole.
Harrison salua de nouveau, tourna sur ses talons avec une précision mathématique et militaire, puis, sans se permettre la moindre observation, il reprit le chemin de la poterne, suivi de près par les deux cavaliers.
La Couleuvre ne bougeait pas.
— Comment, fit le sergent de son ton le plus aimable, en arrivant près du guide, toujours étendu sur l’herbe : comment, mon cher camarade, vous n’êtes pas encore entré dans le fort ! Faut-il que ces hommes soient bêtes ! ajouta-t-il en désignant ses soldats qui naturellement ne sourcillèrent pas.
— Je vous attendais, cher ami de mon cœur !…
— Eh bien, venez !
Puis, à voix basse, il dit :
— Ne me gardez pas rancune pour ce qui s’est passé entre nous, mon vieux camarade ; l’homme est sujet à l’erreur.
— À qui le dites-vous ? répondit l’autre en se levant ; vous ne voulez plus me briser les os ?
— Oubliez cela, vous dis-je ; nous terminerons cette sotte querelle le verre à la main, avant dix minutes.
— Je ne demande pas mieux… Je n’ai pas de rancune, moi, surtout avec des compagnons aimables comme vous.
Les voyageurs entrèrent dans la forteresse.
Pendant qu’ils mettaient pied à terre, le sergent dit quelques mots à voix basse à un soldat ; presque aussitôt un domestique s’approcha des étrangers, et après les avoir salués respectueusement, il leur annonça que le commandant du fort était prêt à les recevoir.
En effet, presque aussitôt, un officier parut et s’avança avec empressement au-devant des voyageurs, qu’il salua en silence et qu’il précéda pour les conduire aux appartements du commandant.
Cet officier était l’enseigne Ward.
Après avoir traversé plusieurs pièces assez confortablement meublées, l’officier introduisit les étrangers dans un vaste salon, où il les pria d’attendre un instant, puis il se retira.
Lorsqu’ils se trouvèrent seuls, les deux inconnus se regardèrent en souriant.
— Vous voyez, ma chère belle, dit le plus âgé, que mes prévisions étaient justes… Tout se passe au mieux.
— En effet, chère Léona, répondit le second voyageur, nous sommes attendues ; votre émissaire est arrivé à bon port et nous a bien préparé les voies.
— Oh ! le señor Palamède est un fin limier, j’étais certaine qu’il parviendrait à tromper la vigilance des éclaireurs français. Votre amour-propre national est humilié !
— Maintenant réussirons-nous ? voilà la question.
— Je l’espère, ma chère Camille ; du reste, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir à cet égard. Si je ne me trompe, voici le commandant du fort lui-même, il ne serait ni homme ni Anglais s’il nous éconduisait.
En effet, une porte s’ouvrit et un officier revêtu d’un brillant uniforme entra dans le salon.
Les trois personnages se saluèrent cérémonieusement ; puis l’officier, après avoir, d’un geste gracieux, indiqué des sièges à ses visiteurs, prit la parole aussitôt que, sur son invitation, ils se furent assis.
— J’ai reçu, messieurs, dit-il, la lettre de recommandation que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer par un de vos serviteurs. S. Exc. le gouverneur de la Virginie pour Sa Majesté Britannique insiste surtout pour que je me mette à votre disposition ; je suis prêt à me conformer aux ordres de Son Excellence et à vous servir en tout ce qui dépendra de moi.
— Nous vous remercions, monsieur, répondit le plus âgé des deux voyageurs, de l’accueil cordial que vous daignez faire à des personnes aussi complètement inconnues de vous.
— Pardonnez-moi, monsieur, reprit l’officier avec un fin sourire, les protégés de lord Dinwidie ne sauraient être considérés par moi comme des inconnus.
— Vous êtes sans doute, monsieur, le major Georges Washington ?
— Non, monsieur ; je suis le capitaine James Mackay. Le major Washington a été contraint, il y a trois jours, de partir en expédition, c’est moi qui, en son absence, commande la forteresse. Mais que cette absence ne vous inquiète point, messieurs ; je suis ici pour le remplacer, et je saurai agir envers vous de façon à vous empêcher de vous apercevoir que ce n’est pas lui qui vous reçoit. Veuillez donc, je vous prie, m’expliquer sans plus tarder ce que vous attendez de moi, je me mets tout à votre disposition.
Il y eut un instant de silence. Les deux étrangers échangèrent entre eux un regard qui n’était pas exempt d’une inquiétude secrète ; enfin le plus jeune se décida à renouer l’entretien.
— La mission dont nous sommes chargés est fort délicate, monsieur, dit-il. En venant ici, nous espérions y rencontrer le major Washington, et s’il ne fallait que quelques jours de patience…
— Malheureusement, interrompit le capitaine, il a été contraint, je vous le répète, de s’absenter ; nous sommes ici sur une frontière dangereuse, exposés, à chaque minute, à une attaque, et par conséquent continuellement sur le qui-vive. Le major, en nous quittant, n’a pu nous fixer l’époque de son retour, qui cependant, ne saurait être très éloigné.
— Peut-être serait-il préférable que nous l’attendissions.
— Ce sera comme il vous plaira. Cependant, dans votre intérêt même, pardonnez-moi si je vous parle aussi franchement, messieurs, peut-être devriez-vous vous ouvrir complètement à moi, qui ai la confiance entière de mon chef.
— Entière, monsieur ? dit avec intention le plus âgé des voyageurs.
— Oui, monsieur, entière, répondit-il en saluant gracieusement son interlocuteur.
— Ainsi, reprit celui-ci, le major vous a fait connaître les motifs de notre visite dans ce fort que vous commandez ?… Il vous a fait connaître, sans restrictions ?
— Il me les a communiqués, oui, monsieur.
— Et sans doute, reprit le jeune homme avec un léger tremblement dans la voix, le major Washington vous a dit aussi qui nous sommes ?
— Certes, monsieur, fit l’officier avec un sourire d’une expression indéfinissable. Il m’a annoncé qu’en son absence, je recevrais probablement la visite de deux gentilshommes allemands, nommés MM. de Waldeck, voyageant dans ces contrées pour leur plaisir ; il a ajouté que ces gentilshommes étaient sous la protection expresse de S. Exc. le gouverneur de la Virginie, et que par conséquent je devais les accueillir avec les plus grands égards, les satisfaire en tout ce qu’ils me demanderaient, et leur obéir comme je le ferais à lui-même. Croyez bien, messieurs, qu’il m’en coûtera peu.
— Le major Washington ne vous a rien dit de plus, monsieur ? reprit l’aîné des voyageurs.
— Non, monsieur ; y aurait-il autre chose ?
— Vous êtes parfaitement renseigné, monsieur ; il suffit.
Le capitaine s’inclina avec le plus beau sang-froid du monde.
— Ainsi, monsieur de Waldeck, votre intention est de… ?
— De ne pas différer davantage à vous adresser ma demande, repartit le jeune homme avec un charmant sourire.
— Je serai heureux de vous satisfaire, monsieur ; veuillez vous expliquer.
— Ainsi que vous l’a très bien dit le major Washington, nous voyageons dans ces contrées pour notre plaisir ; pourtant nous avons un autre but encore.
— Et cet autre but est…
— De nous instruire en visitant les peuplades sauvages de ce pays, dont nous désirons étudier les mœurs.
— Ce but est louable monsieur ; mais je ne vous cacherai pas que la réalisation de ce projet est hérissée de difficultés et très dangereuse.
— Nous le savons, monsieur, mais notre résolution est prise. Vous le savez : qui ne risque rien n’a rien !
— Puisqu’il en est ainsi, je n’insisterai pas. Vous ne pouvez songer à visiter les tribus indiennes sans avoir avec vous une escorte respectable ; ce serait une folie que de le tenter. Quelles sont vos intentions ?
Les deux jeunes gens lancèrent au capitaine un double regard d’une expression singulière. L’officier demeura impassible ; c’était le digne élève de Washington.
— Le service que nous attendons de vous, monsieur, répondit au bout d’un instant le plus jeune des voyageurs, a précisément trait à une escorte.
— Ordonnez !
— D’abord, pouvez-vous nous la fournir ?
— Certes ; de quel côté comptez-vous vous diriger ?
— Vers le nord.
— C’est là que se trouvent les peuplades les plus féroces.
— Nous le savons, monsieur.
— Et le sachant, votre résolution n’est pas ébranlée ?
— Non, monsieur
— Quand comptez-vous partir ? fit le capitaine après un temps.
— Demain, si cela est possible.
— Aussi tôt ?
— Nos moments sont comptés.
— Demain donc, votre escorte sera prête, messieurs.
— Et elle se composera ?
— De trente Indiens Hurons, renommés dans leur tribu, avec lesquels, je vous en donne ma parole, vous passerez partout, quels que soient, ajouta-t-il avec intention, les ennemis qui essaient de vous barrer le passage… si tant est que vous rencontriez des ennemis.
— Je suis réellement confus, monsieur, et je ne sais de quelle manière vous exprimer ma reconnaissance.
— Vous ne m’en devez aucune, monsieur ; j’accomplis un devoir, voilà tout.
Les voyageurs se levèrent.
— Mais, reprit le capitaine, j’oublie que vous avez fait une longue route, que vous êtes fatigués.
Il frappa sur un timbre ; un soldat parut.
— Conduisez ces messieurs à l’appartement préparé pour eux.
Les trois personnages se saluèrent et prirent congé les uns des autres.
— Chère Léona, dit alors tout bas, à son compagnon, le plus âgé des voyageurs, nous sommes reconnues ; cet homme sait qui nous sommes. Tout me le prouve dans ses façons.
— Que nous importe ? répondit l’autre sur le même ton ; qu’il feigne de l’ignorer, c’est tout ce que je lui demande.
Ils suivirent le soldat, qui les conduisit à un magnifique appartement meublé avec tout le confortable qu’il avait été possible de se procurer dans cette contrée sauvage, et les quitta après les avoir respectueusement salués. Là, une vieille connaissance les attendait.
Le señor don Palamède Bernardo de Bivar y Carpio, complètement guéri de sa blessure, mais plus blême, plus long et plus maigre que jamais, se tenait immobile dans l’antichambre, le feutre sur l’oreille, et la main noblement posée sur la garde de son immense rapière.
Les voyageurs lui ordonnèrent, d’un geste, de les accompagner jusqu’à un salon contigu, où ils s’entretinrent avec lui jusque fort avant dans la nuit : puis ils le congédièrent et demeurèrent seuls.
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