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Chapitre 8 Le Renard-Bleu

Le lendemain, aux premiers roulements des tambours battant la diane sur les remparts de la forteresse, les deux voyageurs quittèrent l’appartement dans lequel ils venaient de passer la nuit.
Aucune trace de fatigue ne paraissait plus sur leur visage.

Au seuil de la grande porte conduisant dans la cour, ils trouvèrent sir James Mackay.

L’officier vint cérémonieusement à leur rencontre.

— Déjà sur pied, messieurs ! fit-il en serrant les mains gantées que lui tendaient ses hôtes.

— Cela vous étonne, capitaine ? lui fut-il répondu par l’aîné des Waldeck ; nous prenez-vous pour des femmelettes ?

Ces mots furent prononcés avec tant de simplicité, que l’officier en demeura confondu ; il ne se sentait pas de force, en cas de besoin, à lutter contre tant de finesse.

Le plus jeune des voyageurs reprit à son tour :

— Nous désirions assister au lever du soleil. Sommes-nous en retard ?

— Ne désirez-vous pas aussi, dit le capitaine Mackay de son ton le plus indifférent, ne désirez-vous pas vous assurer par vos yeux de l’empressement mis par moi dans l’exécution de vos ordres ?

— Oh ! capitaine, nous n’avons rien ordonné.

— Votre parole était à nous, capitaine, elle nous suffisait. Nous avons dormi dans la plus profonde quiétude.

— Mille grâces, messieurs, de votre confiance en moi. Je la mérite. Veuillez me suivre, je vous prie, mes actes parleront mieux que mes promesses.

— Nous n’en doutons nullement, ni mon frère ni moi.

— Certes !

— Trop aimables ! Venez, messieurs !

Sir James Mackay précéda alors les jeunes gens et les conduisit sur les remparts.

— Regardez, dit-il en étendant le bras droit vers la plaine.

Les étrangers tournèrent les yeux dans la direction indiquée et aperçurent, les armes que le commandant anglais leur envoyait. Cette joie tenait du délire ; elle dégénéra presque en folie et, pendant assez longtemps il fut impossible au chef de se faire obéir. Enfin, peu à peu, l’exaltation tomba ; tout rentra dans l’ordre accoutumé.

Le Renard-Bleu, sans perdre de temps, fit enlever les toldos et donner le signal du départ. Les guerriers prirent aussitôt la file indienne et s’enfoncèrent dans la forêt, où ils ne tardèrent pas à disparaître en marchant du pas élastique et cadencé qu’un cheval au trot a de la difficulté à suivre et qui est particulier à leur race.

Les deux voyageurs formaient l’arrière-garde.

Du haut des remparts du fort, les officiers anglais avaient assisté au départ des Peaux-Rouges ; lorsque la campagne fut redevenue déserte, ils descendirent dans la cour.

— Pauvres jeunes gens, dit l’enseigne Ward, quelle idée ont-ils eue, eux si riches et si beaux, d’aller ainsi de gaieté de cœur s’exposer à des dangers horribles, sans espoir de bénéfice ni de gloire ?

— Vous vous trompez, monsieur, répondit le capitaine ; le bénéfice sur lequel ils comptent est la vengeance, et selon toutes probabilités, malheureusement ils réussiront !

— Que voulez-vous dire, sir James ? Pourquoi malheureusement !

— Je veux dire mon vieil ami, qu’être et paraître sont deux.

— Je n’ai jamais prétendu le contraire. Ainsi ces jeunes gens…

— Ne sont pas des hommes !

— Hein ? quoi donc alors, des singes ?

— Je ne crois pas, dit l’officier en souriant.

— Des diables ?

— Plutôt, oui, ou quelque chose d’approchant.

— Des femmes ?

— Vous y êtes, et des femmes que la haine rend traîtresses et cruelles !

— Pourquoi les avoir reçues ici ? gronda l’enseigne entre ses dents.

— S’il n’avait dépendu que de moi, les portes du fort ne leur eussent pas été ouvertes ; mais j’avais des ordres. Vous verrez, monsieur, que cette visite nous portera malheur.

— Pourquoi cela ?

— J’en ai un pressentiment. Vous souvient-il de la mort de M. de Jumonville ?

— By God ! oui… je ne l’oublierai de ma vie, fit l’enseigne en détournant la tête.

— Eh bien ! si je ne me trompe, cette affaire est la suite de la sienne.

— Tant pis, capitaine !… Dieu veuille que vous vous trompiez… C’est bien assez, quoique nous n’ayons fait qu’obéir, d’en avoir une pareille sur la conscience ! N’en parlons plus, voulez-vous ?

Le capitaine Mackay abondait probablement dans le sens de l’enseigne Ward.

Il ne répliqua point, et rentra triste et soucieux dans son appartement.

La mort de l’officier français, quelque involontairement qu’ils y eussent contribué, pesait comme un lourd remords sur le cœur de ces deux braves soldats.

Le Renard-Bleu ne s’était pas vanté en se faisant passer pour un grand brave et sir James Mackay lui avait rendu justice en prônant son adresse, son dévouement, ainsi que son courage.

Les deux voyageurs furent bientôt en mesure de l’apprécier à sa juste valeur.

Ils n’eurent qu’à se louer de sa conduite et de la façon dont il dirigea l’expédition.

À chaque pas, pour ainsi dire, il donnait des preuves d’une finesse et d’une sagacité surprenantes ; jamais il ne se trompait, jamais il n’hésitait ; il marchait aussi vite et aussi résolument à travers le désert que si ceux sur la piste desquels il s’était mis lui eussent communiqué leur itinéraire. Une branche cassée, une feuille tordue, la mousse d’un arbre légèrement froissée, l’eau troublée, l’herbe courbée, un rien lui servait d’indice et de point de repère pour ne pas s’écarter de la bonne route.

Deux jours après leur départ du fort, les voyageurs furent, à la halte du soir, rejoints par le señor don Palamède.

Le digne hidalgo, malgré son apparence assez ridicule, était un vieil aventurier plein de ruse et de finesse. Ayant fait tous les métiers et surtout celui de boucanier, il avait une aptitude extraordinaire pour découvrir les traces à peine visibles, laissées soit sur le sable, soit dans les buissons, ce qui l’avait fait, au premier coup d’œil, traiter avec une extrême considération par les Peaux-Rouges, très appréciateurs d’un tel mérite ; de plus, l’aventurier était brave, très adroit tireur et marcheur infatigable, qualités fort prisées des Indiens.

Cette fois, à part le désir de s’acquitter à son honneur de la mission qui lui avait été confiée, il en avait un autre plus puissant encore, celui de prendre sa revanche du coup d’épée dont il avait failli mourir et qu’il brûlait de rendre avec usure. C’était la seule dette que l’hidalgo tînt à payer.

Aussi avait-il fait à merveille. Il arrivait avec des nouvelles positives ; il savait où se trouvaient ceux qu’on voulait atteindre ; il les avait vus, le doute n’était donc pas possible ; de plus, la Couleuvre s’était chargé de les amener dans un endroit où ils seraient pris comme dans un filet, sans résistance possible.

La Couleuvre n’avait pas, à la vérité, jugé convenable d’instruire l’aventurier du moyen qu’il voulait employer pour obtenir ce résultat ; mais peu importait… le señor Palamède se croyait en droit de compter sur la promesse du chasseur, et il avait raison : celui-ci avait, en effet, l’intention de la tenir.

Ces bonnes nouvelles levèrent tous les doutes.

Le lendemain, au point du jour, on se remit en marche, cette fois plus rapidement, on savait où on allait.

La Couleuvre, voulant probablement faire preuve de loyauté, vint au-devant de la petite troupe, qu’il prit soin de guider lui-même.

Il la plaça en embuscade avec une adresse qui lui valut des éloges unanimes.

MM. de Waldeck acceptèrent son offre avec empressement.

Il fallait bien tuer le temps jusqu’à l’heure du départ ; puis sir James Mackay était tellement aimable pour ses hôtes, que ces derniers pouvaient bien contenter leur nature curieuse en ayant l’air de faire quelque chose pour lui.

Vers neuf heures, on servit le déjeuner, repas anglais dans toute l’acception du mot, aussi confortable qu’à Londres même.

Sir James Mackay et l’enseigne Ward seuls faisaient les honneurs de la table réservée aux deux étrangers.

Le repas fut gai, mais on ne causa que de sujets indifférents.

Les officiers anglais étaient trop véritablement gentlemen pour faire la moindre allusion aux motifs qui amenaient les voyageurs au fort Nécessité.

Déjà depuis quelques instants la bouteille avait commencé à circuler, lorsque la porte de la salle à manger s’ouvrit, et le sergent Harrison parut amenant avec lui le chef indien.

Le Renard-Bleu était un homme jeune encore, aux traits intelligents et au regard fier, sa taille était haute, ses gestes élégants, sa démarche majestueuse ; il portait avec une grâce infinie le costume de sa nation.

En entrant dans la salle, il salua les assistants d’un signe de tête ; puis il se redressa, croisa les bras sur sa poitrine, et attendit silencieusement qu’on lui adressât la parole.

Le sergent Harrison avait les traits plus renfrognés encore que de coutume, son visage était plus rouge que son uniforme, et ses yeux brillaient comme des escarboucles.

— Soyez le bienvenu, chef, dit sir James Mackay en apercevant l’Indien et en allant cérémonieusement à sa rencontre ; mon cœur se réjouit à la vue du visage d’un ami.

— Le Renard-Bleu a reçu l’invitation de son père le chef pâle ; il s’est hâté de s’y rendre, répondit le Peau-Rouge avec cette emphase et cet accent guttural particuliers à sa race.

— Prenez place auprès de moi, chef, reprit l’officier.

L’Indien obéit ; le capitaine lui versa aussitôt un verre de whiskey, plein jusqu’au bord. Le chef dont les yeux brillèrent de convoitise, le vida jusqu’à la dernière goutte.

— Eh ! eh ! cela vous plaît, il me semble, dit en riant l’enseigne Ward, qui ne brillait pas par son estime pour les Indiens.

— Och ! répondit l’Indien, l’eau de feu est le lait des Hurons.

— Puisqu’il en est ainsi, il faut redoubler, reprit l’enseigne.

Et il versa un second verre aussi plein que le premier.

Cependant le sergent Harrison, la main droite au front, et la gauche étendue le long de la culotte, demeurait immobile et droit comme un piquet, à trois pas de la table. Il tenait les yeux si obstinément fixés sur le capitaine que celui-ci s’en aperçut.

— Que voulez-vous, sergent ? lui demanda-t-il, vous paraissez avoir quelque chose à me dire.

— Oui, capitaine, répondit le sergent de son air bourru, qui ne changeait que peu, même avec ses supérieurs.

— Alors parlez ! mais d’abord buvez cela pour vous éclaircir la voix, ajouta-t-il en lui tendant un verre d’eau-de-vie.

Le sergent prit le verre, but, s’essuya la bouche du revers de sa main, et, après avoir posé le verre vide sur la table, il se remit dans sa première position.

— Maintenant, de quoi s’agit-il ? dit le capitaine.

— Voici l’affaire, monsieur, répondit le sergent : il est inutile que Votre Honneur donne l’ordre de fermer chaque soir les portes du fort et même qu’il fasse placer des sentinelles sur les remparts.

— Pourquoi donc cela, sergent ?

— Parce que, Votre Honneur, il y a des gens qui n’ont pas besoin de portes pour sortir quand il leur plaît, et cela à la barbe des sentinelles qui, il faut leur rendre cette justice, n’y voient que du feu.

— Et qui sont ceux-là, sergent, s’il vous plaît ?

— Ils sont deux, Votre Honneur.

— Leurs noms ?

— Le premier est ce grand escogriffe auquel les Indiens ont donné le nom de Flamand rose…

— N’est-ce pas l’homme qui, il y a deux jours, nous a remis les lettres de ces gentlemen ? fit le capitaine en désignant les étrangers.

— Celui-là même, Votre Honneur ; il a disparu vers trois heures du matin et s’est fait si bien invisible, que depuis il a été impossible de remettre la main dessus…

Les deux jeunes gens échangèrent un regard d’intelligence et sourirent de la façon naïve du sous-officier.

— Hum ! et quel est le second déserteur ?

— Oh ! pour celui-ci, c’est un mauvais drôle que je connais depuis longtemps, un rascal qui n’est ni chair ni poisson ; il servait de guide à ces gentlemen, il est entré avec eux dans le fort ; il se nomme la Couleuvre ; je m’en défie….

— Il paraît que cette fois vous ne vous en êtes pas assez défié ? dit le capitaine avec ironie.

— C’est vrai, mais s’il me retombe sous la main…

— Cela n’est point probable ; vous n’avez parlé à personne de cette fuite, sergent ?

— À personne, monsieur.

— C’est bien ! retirez-vous, sergent, et surtout bouche close ! Ah ! en partant, donnez l’ordre que les chevaux de ces gentlemen soient sellés à l’instant ; buvez ceci encore.

Le sergent s’inclina, vida de nouveau le verre qui lui était offert, et se retira tout en grommelant :

— Le vin est bon… l’officier aussi… Mais cet égal, il faudra voir plus tard !

Le capitaine se tourna alors vers les jeunes gens :

— Ne vous semble-t-il pas, messieurs, dit-il, que cette double fuite est bien extraordinaire ?

— Je crois que ce digne sergent a la vue un peu trouble, répondit nonchalamment le plus âgé des étrangers. Nous avions donné une mission à notre écuyer, cet homme sera sorti du fort ce matin, à l’ouverture des portes, ainsi que nous le lui avions ordonné. Le guide, dont les services nous sont maintenant inutiles, et que par conséquent, nous avons congédié à notre arrivée ici, aura profité de l’occasion pour partir avec lui. Vous le savez mieux que personne, monsieur, les chasseurs, habitués à la vie du désert, n’aiment pas le séjour des habitations.

— C’est égal, messieurs, ce départ est fort extraordinaire, vous en conviendrez, quelle que soit votre indulgence pour ces…

— Il me semble tout naturel, à moi.

— Cependant, monsieur… fit sir James, insistant.

— Pardon, capitaine, répondit le jeune homme avec hauteur, serait-ce un interrogatoire que vous auriez l’intention de nous faire subir ? d’hôtes, passons-nous donc accusés ?

— Dieu m’en garde, messieurs ! reprit-il vivement en s’inclinant avec politesse ; mes devoirs seuls me faisaient vous parler ainsi.

— Alors brisons là, je vous prie, et occupons-nous des préparatifs de notre départ. Quant à ce qui s’est passé, nous rendrons compte de notre conduite et de celle de nos gens à lord Dinwidie, s’il le désire, et vous serez tout excusé.

Ces paroles furent prononcées avec un accent si sec et si péremptoire, que le capitaine ne trouva rien à répondre. Pour dissimuler son dépit, il s’adressa au chef qui, indifférent en apparence à tout ce qui se passait autour de lui, était complètement absorbé par la bouteille de rhum placée devant lui, et dont il faisait incessamment passer le contenu dans son verre et de son verre dans son estomac. Cette opération, exécutée avec une aisance et une facilité inouïes, témoignait d’une longue habitude.

— Vous rappelez-vous bien, chef, les recommandations qui vous ont été faites au commencement de la lune des aigles passants ? lui demanda le capitaine.

— Les paroles de mon père sont demeurées dans mon cœur, répondit le chef ; j’ai aussitôt expédié quatre de mes jeunes hommes, les pistes ont été découvertes et relevées. Qui peut échapper, dans le désert, au regard perçant du Renard-Bleu ?

— Ainsi le chef est certain de rejoindre ceux qu’on lui a désignés ?

Le Peau-Rouge sourit avec dédain.

— Mon père prend-il son fils pour une vieille femme bavarde ? Ce que dit le chef est toujours la vérité, sa langue n’est point fourchue. Mon père donnera l’eau de feu pour mes guerriers et tout sera bien.

— L’eau de feu sera donnée au retour de l’expédition ; il est donc de l’intérêt du chef de se hâter.

— Mon père donnera au moins les fusils ?

— Soit ! dix fusils seront remis aux guerriers de mon fils quand il sortira du fort, ainsi que de la poudre et des balles.

— Eoah ! mon père est un grand chef des Visages-Pâles le Renard-Bleu tiendra toutes ses promesses.

— Je compte sur votre loyauté, chef, ajouta-t-il. Puis se tournant vers les étrangers : Ces deux guerriers vous accompagneront dans votre expédition, ainsi que cela a été convenu, dit-il.

— Le Renard-Bleu obéira à ces deux guerriers comme il obéit à son père. Le Renard-Bleu est un grand brave dans sa tribu ; qui oserait lui répondre Non, quand il dit Je veux ?

Le capitaine se leva.

— Maintenant l’heure du départ est arrivée, dit-il.

Le chef porta le goulot de la bouteille à sa bouche et la vida d’un trait.

— Le Renard-Bleu est prêt, répondit-il en reposant la bouteille vide sur la table.

On sortit.

— Ne craignez-vous pas, dit à voix basse le plus âgé des étrangers au capitaine, que cet homme, après la quantité énorme de rhum qu’il a absorbée, ne soit plus en état de se conduire ?

— Rassurez-vous, répliqua le capitaine sur le même ton ; l’estomac de ce drôle est tellement brûlé par les liqueurs fortes, qu’elles ne produisent plus d’effet sur lui. Ce qu’il a bu là n’est rien, monsieur ; je lui en ai vu faire bien d’autres.

— Ainsi nous pouvons avoir confiance en lui ?

— Confiance entière ! Il est honnête à sa manière, dévoué corps et âme aux Anglais ; enfin c’est l’homme qu’il vous faut. On ne pourrait en trouver un plus…

— Comment le savez-vous ? demanda le jeune homme en l’arrêtant brusquement.

— Je le suppose, répondit-il avec un sourire équivoque.

Les chevaux étaient attelés, les mules chargées. Deux soldats portaient chacun cinq fusils sur leurs épaules ; deux autres tenaient une grande boîte en fer-blanc remplie de poudre et un sac contenant des balles : c’étaient les armes et les munitions promises au chef.

Les deux étrangers prirent affectueusement congé des officiers anglais et se mirent en selle.

L’ordre fut donné d’ouvrir les portes du fort.

— Adieu, messieurs, répétèrent les jeunes gens ; merci encore une fois de votre gracieuse hospitalité.

— Adieu, messieurs, répondit le capitaine, bon voyage et surtout bonne chasse ! Soyez prudents : le gibier que vous voulez abattre revient sur les chasseurs, ne vous laissez pas découdre !

Les étrangers comprirent sans doute l’intention renfermée dans ces paroles énigmatiques ; ils rougirent de dépit, mais ils se contentèrent de s’incliner sans répondre autrement, et rendant la main à leurs chevaux, ils s’éloignèrent au grand trot. Les portes furent immédiatement closes derrière eux.

Quelques minutes plus tard, ils atteignirent les huttes indiennes, où ils furent accueillis avec les témoignages du plus profond respect par les Peaux-Rouges.

Il est difficile d’exprimer la joie qu’éprouvèrent les guerriers en recevant à une portée de canon de la forteresse à peu près, au bas de la colline, sept ou huit toldos en cuir. Ces toldos, – ils en avaient la certitude, ayant passé à cette même place, – ne se trouvaient pas là le jour précédent.

— Qu’est-cela ? demandèrent-ils avec surprise.

— Ce sont, ainsi que vous le voyez, répondit poliment le capitaine, ce sont des toldos indiens ; ces toldos renferment une trentaine de guerriers peaux-rouges, commandés par un chef célèbre, nommé le Renard-Bleu, qui consent, sur ma prière, à vous escorter partout où vous irez, et, ajouta-t-il en soulignant ses dernières paroles, il obéira aux ordres, quels qu’ils soient, qu’il vous plaira de lui donner pendant le cours de ce voyage.

— La promptitude avec laquelle vous avez satisfait notre désir double pour nous, capitaine, le prix du service que vous nous avez rendu. Nous saurons, en temps et lieu, remercier lord Dinwidie de la réception cordiale qu’à sa recommandation nous avons reçue de vous.

Le capitaine s’inclina.

— Ces Indiens demeureront là jusqu’au moment où il vous plaira de vous mettre en route.

— Leur attente sera de courte durée, capitaine ; nous comptons partir aujourd’hui même.

— J’avais espéré, malgré ce que vous m’aviez dit hier, que vous auriez consenti à nous accorder quelques jours.

— Malheureusement cela ne nous est pas possible, à notre grand regret, soyez-en persuadé, capitaine, nous sommes contraints de partir après le déjeuner.

— Que votre volonté soit faite, messieurs. Puisqu’il en est ainsi, j’enverrai prévenir le Renard-Bleu de se rendre auprès de vous, afin de recevoir vos derniers ordres.

— Je ne sais trop comment nous pourrons nous entendre, dit en riant le jeune homme.

— Cela vous sera facile. Cet Indien entend très bien l’anglais, et même, quand cela lui plaît, il le parle d’une façon intelligible.

— Oh ! c’est charmant alors. En vérité, capitaine, vous ne pouviez choisir un guide qui nous fût plus agréable.

Cependant tout était en mouvement dans la forteresse.

Des détachements sortaient à la découverte ; d’autres, qui avaient passé la nuit au dehors, rentraient pour se livrer au repos ; dans les cours, les soldats faisaient l’exercice ; çà et là, allaient, venaient et se croisaient les valets et les cantiniers. Mais au milieu de tout ce bruit et de ce désordre apparent, régnait un ordre admirable ; on se serait cru au milieu d’une ville anglaise de l’Europe, tant la vie semblait organisée sur des bases solides. Cette forteresse redoutable n’avait pourtant été construite que depuis deux mois à peine ; mais les Anglais possèdent au suprême degré cette science qui nous est malheureusement inconnue, à nous autres Français, et qui les fait si puissants, de transporter, partout où ils vont, leur pays, leur nationalité, leur patrie avec eux.

Mieux et plus encore, ils savent imposer leur personnalité orgueilleuse aux peuples qu’ils soumettent.

Le capitaine Mackay, sans exagérer les limites de la politesse et de l’amabilité qu’on se doit d’homme à homme, se mit aux ordres des deux gentilshommes pour les quelques heures qu’ils avaient encore à passer au fort Nécessité.

Il offrit de leur faire visiter l’intérieur de la forteresse dans tous ses détails.

Nous avons rapporté plus haut quels furent les résultats de ses combinaisons ; on en attendait mieux, à coup sûr.

Nous reprendrons maintenant notre récit au moment où les deux voyageurs, faits prisonniers par celui qu’ils voulaient surprendre, avaient été amenés en sa présence.

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