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Chapitre 9 Les prisonniers

L’île envahie, le Renard-Bleu, après avoir fait cerner, invisiblement pour eux, les deux officiers qui causaient avec le Proscrit dans la clairière, s’était approché des deux jeunes gens.
Il leur avait dit :

— Les chefs pâles ont dirigé l’expédition depuis le fort Nécessité ; ils sont arrivés ; que feront-ils ? Le Renard-Bleu attend leurs ordres pour agir.

Les jeunes gens avaient échangé un rapide regard.

Le plus âgé avait répondu :

— Le Renard-Bleu surprendra nos ennemis ; mon ami et moi, nous demeurerons ici en attendant le résultat de l’attaque qu’il a préparée.

— Les blancs se défendront.

— C’est probable. Le chef les prendra vivants ; notre grand-père blanc, qui commande le fort, veut les conserver prisonniers auprès de lui.

L’Indien avait alors secoué la tête d’un air de mauvaise humeur.

— Mes jeunes hommes ne sont pas des vieilles femmes qui se laissent battre sans rendre les coups qu’on leur donne.

— Les deux officiers français doivent nous être amenés sains et saufs, tel est l’ordre que nous avons reçu.

— Cela sera fait, avait répondu le chef après une hésitation assez longue ; mais plusieurs de mes guerriers ne reverront par leur wigwam.

Le jeune homme n’avait répliqué que par un mouvement d’épaules.

Le chef s’était alors éloigné à contrecœur, résolu cependant à obéir strictement à l’ordre qu’il avait reçu d’une si hautaine façon.

Cet ordre sauva la vie aux deux officiers et causa la défaite des Indiens.

Les deux jeunes gens étaient donc demeurés sous la garde de don Bernardo, attendant avec anxiété le résultat de la surprise tentée par le Renard-Bleu et ses guerriers.

Bien qu’ils se fussent arrêtés assez près du rivage, ils se trouvaient parfaitement cachés par les arbres qui les entouraient, par les hautes herbes, qui, en cet endroit, avaient plus de huit pieds ; cependant, par surcroît de précaution, ils jugèrent prudent de mettre pied à terre.

À peine quelques minutes s’étaient écoulées que le bruit d’une course précipitée frappa leurs oreilles, et presque aussitôt un homme parut, venant de l’intérieur de l’île.

Cet homme était le Proscrit.

En les apercevant il s’arrêta, fixa sur eux un regard d’une expression étrange, un sourire plissa ses lèvres minces, et, croisant les bras sur sa poitrine :

— Ah ! ah ! dit-il d’une voix stridente, vous êtes à l’affût, mes gentilshommes, il me semble ? Vous attendez que vos rabatteurs vous ramènent le gibier, n’est-ce pas ?

Les jeunes gens demeurèrent muets, étourdis par cette singulière apostrophe ; seul, l’aventurier fit un pas en avant.

— Qu’est-ce à dire, s’écria-t-il, que demandez-vous ?

— Arrière, drôle ! reprit le Proscrit en l’éloignant dédaigneusement du geste.

Don Bernardo se recula involontairement, la main sur ses armes.

— Pardieu ! continua le Proscrit, c’est un noble divertissement que celui de la chasse ! Mais celle-ci sera rude : prenez garde, gentils damoiseaux, que le gibier ne se retourne contre le chasseur, prenez bien garde !

— Monsieur ! s’écria l’un des cavaliers avec colère.

— Madame la comtesse de Maleval, répondit sans s’émouvoir le Proscrit, et vous, madame la marquise de Bois-Tracy, suivez mon conseil ; fuyez avant qu’il ne soit trop tard.

Et, saluant avec une mordante ironie les deux dames atterrées, il disparut au milieu des fourrés avant que celles à la face desquelles il avait si brutalement craché leurs noms eussent retrouvé assez de présence d’esprit pour tenter de l’arrêter, ou du moins de lui demander l’explication de ses énigmatiques paroles.

— Que faire ? murmura la comtesse avec stupeur.

— Attendre ! répondit résolument la marquise. Ces deux hommes, si braves qu’ils soient, ne sauraient vaincre trente ennemis comme ceux qui les entourent.

Tout en parlant ainsi, Mme de Bois-Tracy dissimulait mal sa joie.

Le Proscrit ne s’était pas trompé. Les cavaliers que nous avons vus si résolument entrer au fort Nécessité, puis se mettre, avec une troupe d’Indiens, sur la piste des deux officiers français, et les poursuivre avec tant d’acharnement, étaient bien la marquise de Bois-Tracy et la comtesse de Maleval.

Comment, bien que Françaises, avaient-elles obtenu la protection absolue des autorités anglaises ? c’est ce que nous apprendrons plus tard.

La haine aveugle de la comtesse n’avait reculé devant aucun obstacle et devant aucune lâcheté pour atteindre ce but si désiré : la vengeance !

La marquise ne quittait pas son amie ; c’est tout ce que nous pouvons dire d’elle pour le moment.

Cependant, le combat continuait avec acharnement dans la clairière ; le bruit en arrivait distinctement aux oreilles des deux dames, dont l’émotion touchait aux dernières limites.

Les officiers français opposaient une vaillante résistance à l’attaque acharnée de leurs ennemis.

Malgré la certitude qu’elles croyaient avoir du succès du guet-apens qu’elles avaient si adroitement tendu, les deux femmes commençaient, malgré elles, à s’effrayer.

L’île prenait à leur yeux une apparence fantastique : les fauves, chassés de leur repaire, passaient effarés auprès d’elles ; les oiseaux voletaient çà et là avec des cris discordants, les hautes herbes avaient des oscillations effrayantes.

— Que faire ?… Ce mot revint avec une expression de terreur sur les lèvres blêmies de la comtesse de Maleval.

— Fuir ! fuir au plus vite ! s’écria un homme apparaissant tout à coup auprès d’elle et jetant un regard d’intelligence à Mme de Bois-Tracy.

— André ! mon frère ! fit cette dernière, répondant à ce regard par un geste inaperçu de son amie.

— C’est moi, oui, madame, répondit le jeune homme d’une voix haletante, je vous suis depuis le fort Nécessité, où je suis arrivé une heure après votre départ. Fuyez, au nom du ciel, fuyez ou vous êtes perdue !

— Explique-toi !

— Les Indiens vous entourent ; dans un instant, ils seront dans l’île.

— Mais les Indiens sont nos amis ! dit Mme de Maleval.

— Ceux dont je vous parle sont vos ennemis les plus acharnés. Fuyez, je vous en supplie, sans perdre un instant ; peut-être est-il déjà trop tard.

— Oh ! fit-elle avec rage, fuir !…

— Il le faut, madame.

— Mais comment ?

— Venez, reprit-il rapidement ; suivez-moi. J’ai, à quelques pas d’ici, une pirogue cachée dans les roseaux.

— Nos chevaux !…

— Abandonnez-les, mais venez, venez !

Les deux dames hésitaient encore.

— Les Indiens ! s’écria tout à coup don Bernardo avec une frayeur peu dissimulée pour un champion aussi redoutable.

Ce dernier mot les décida ; elles s’élancèrent, sur le pas d’André, au milieu des herbes. L’aventurier les suivit l’épée à la main et le pistolet au poing.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Les quatre fugitifs, aiguillonnés par la terreur, couraient avec une rapidité extrême, sans échanger une parole.

— Les voilà ! hurla don Bernardo.

— Nous sommes perdus ! murmura la comtesse.

— Pas encore ! dit résolument André. Ma pirogue est là, derrière ce bouquet d’yeuses ; sautez dedans et fuyez ! tandis que, cet homme et moi, nous nous ferons tuer pour vous donner le temps d’échapper.

— C’est cela, partez ! ajouta l’aventurier, en armant son pistolet. On est Espagnol, après tout, et descendant du Cid.

Mais, au lieu d’accepter ce dévouement si noblement exprimé, les deux dames s’arrêtèrent.

— Non ! dit la marquise avec une énergie fébrile, je ne fuirai pas devant ces hommes que je méprise.

— Ni moi ! ajouta la comtesse d’une voix ferme.

— Mais… vous vous perdez !…

— Pas un mot de plus, André ; notre résolution est irrévocable. Nous préférons tomber maintenant entre les mains des sauvages que de persévérer plus longtemps dans ce projet de fuite insensée, au milieu d’un pays inconnu, fuite honteuse et humiliante !

— Mais ce que nous ne voulons pas faire, vous êtes hommes et vous pouvez le tenter ; partez tous deux.

— Jamais ! répondirent-ils avec élan, jamais !

— Je le veux, je l’ordonne, dit la marquise. Obéissez !

— L’honneur m’ordonne à moi de vous désobéir, madame, dit froidement André, c’est sa voix seule que j’écouterai.

— Pardon, compagnon, fit l’aventurier ; je crois comprendre mieux que vous la pensée de ces dames. Fuyons, s’il en est temps encore ; plus tard, nous…

— Comment ! vous auriez la lâcheté ?…

— Pas de mots malsonnants ! Ces dames veulent rester, elles ont raison ; les sauvages ne sont pas toujours cruels pour les femmes. Notre présence auprès d’elles les perd, sans chances de les servir ; donc gagnons au pied, notre heure viendra.

— Libres, vous pourrez nous sauver peut-être.

— Au lieu que morts, ajouta sentencieusement l’aventurier, il n’y aura plus de chance de salut pour les prisonnières.

— Non, dit-il… fuir avec elles… ou mourir en la… en les défendant !

— André, votre obstination nous tue ! Vivez pour nous sauver, reprit la marquise avec prière.

— Vous l’exigez ? murmura-t-il, vous l’exigez ?

— Je vous en supplie, mon ami !

— Que votre volonté soit faite !

— Allez ! et que le ciel vous conduise…

Les deux hommes s’élancèrent du côté de la rivière.

Il était temps : à peine avaient-il disparu au milieu des taillis, que les Indiens surgirent tout à coup devant les femmes et les enveloppèrent, sans cependant s’approcher assez d’elles pour gêner leurs mouvements.

Elles poussèrent un cri d’effroi et jetèrent autour d’elles des regards empreints d’une terreur folle.

Un chef se détacha alors du groupe des guerriers, et faisant quelques pas en avant :

— Que mes filles se rassurent ! dit-il d’une voix douce en les saluant. Kouha-Handé est un chef renommé dans sa nation, ses guerriers savent avec quel respect doivent être traitées les prisonnières.

Et il ajouta avec un rire sardonique :

— Que mes filles me suivent ! leurs chevaux pourraient s’égarer, il est temps de retourner auprès d’eux.

Les jeunes femmes baissèrent la tête et suivirent, rouges de honte et de colère, les Indiens qui chuchotaient et riaient entre eux en les regardant à la dérobée.

Les chevaux étaient demeurés immobiles à la place où ils avaient été abandonnés.

— Mes filles attendront ici, dit le chef.

— Pourquoi nous parler ainsi ? répondit la marquise en redressant la tête avec fierté ; ne voyez-vous pas le costume que nous portons ?

L’Indien sourit.

— Kouha-Handé a le regard de l’aigle, reprit-il ; rien n’échappe à sa vue perçante. Le costume ne fait pas le guerrier ; la douce colombe n’imitera jamais le cri strident et terrible du vautour.

La marquise détourna les yeux avec confusion ; tout se mettait contre elle, jusqu’à ce costume qui avait fait sa force.

L’Indien feignit de ne pas remarquer l’embarras de ses prisonnières :

— Mes filles attendront ici le retour du chef, continua-t-il.

Et, faisant un geste de commandement à ses guerriers, il s’éloigna avec eux.

Les deux dames demeurèrent seules.

Elles étaient libres en apparence, mais elles ne se trompèrent pas sur cette feinte liberté qui leur était laissée. Elles comprirent que, pour être invisibles leurs gardiens n’en étaient que mieux aux aguets. Aussi, sans essayer une fuite qui n’aurait probablement eu d’autre résultat pour elles que de les faire garder plus étroitement et d’une façon plus gênante, elles s’assirent avec découragement sur le tronc d’un chêne renversé, et attendirent ce qu’il plairait à leurs vainqueurs de décider.

Une demi-heure s’écoula ainsi, sans que les deux dames, plongées dans leurs tristes réflexions, eussent échangé une seule parole.

Enfin les branches d’un buisson qui se trouvait en face de la place qu’elles occupaient, s’écartèrent doucement, et un homme parut.

Cet homme était Kouha-Handé, le chef indien aux mains duquel elles étaient si malheureusement tombées.

— Que mes filles me suivent ! dit-il.

— Où voulez-vous nous conduire ? demanda la marquise.

— Mes filles le sauront, répondit-il laconiquement.

— Pourquoi ne pas nous tuer tout de suite ici, dit la comtesse, au lieu de nous faire souffrir des tortures cruelles et inutiles ? Nous ne ferons point un pas de plus.

— Kouha-Handé est un grand chef, répondit l’Indien avec hauteur ; jamais sa hache de guerre n’a été rougie du sang d’une femme.

Et son œil noir lança un fier éclair.

— Pardonnez-moi, dit la comtesse, j’ignore vos coutumes.

L’Indien s’inclina en souriant doucement.

— Que mes filles me suivent ! répéta-t-il.

Toute résistance était non seulement inutile, mais encore dangereuse ; d’ailleurs, la déclaration si nette et si précise du chef, sans les rassurer complètement sur leur sort, leur avait donné un commencement d’espoir.

Elle se levèrent. Mme de Bois-Tracy fut la première sur pied.

— Marchons ! dirent-elles.

— Venez ! répondit le chef, en marchant devant elle, sans insister davantage.

Leur obéissance était-elle donc tout son désir ? Elles le suivirent silencieuses et mornes.

Leur course ne fut pas longue : elle dura à peine une douzaine de minutes. Le chef ne les précédait que de quelques pas, écartant avec une attention et un soin extrêmes les branches qui auraient pu les blesser ou seulement gêner leur marche. Ce procédé délicat, si en dehors des habitudes indiennes, acheva de rassurer les deux dames et de raffermir leur courage ; elles se sentaient soutenues par un pouvoir occulte.

Après avoir tourné un épais taillis, elles se trouvèrent à l’entrée d’une clairière assez vaste ; elles laissèrent échapper un cri de surprise et de colère à la vue de la scène bizarre qui s’offrit subitement à leurs yeux.

— Oh ! murmura la comtesse avec douleur, cette honte nous était-elle donc réservée ?

— Courage ! répondit à voix basse la marquise ; nous avons perdu la partie cette fois encore, mais tout n’est pas fini. Nous aurons notre revanche, je te le jure !

— Peut-être, reprit son amie avec découragement.

Elle s’étaient arrêtées sur la lisière de la clairière ; par un élan spontané, elles reprirent leur marche, la tête haute cette fois, le regard assuré, et un sourire de mépris errant sur les lèvres. Le malheur ne les avait abattues que momentanément ; elles retrouvèrent vite leur courage et leur fierté.

La clairière était encombrée de guerriers indiens ; un peu sur la droite, une vingtaine de cadavres amoncelés et horriblement défigurés gisaient dans une mare de sang. Ces cadavres étaient ceux des guerriers du Renard-Bleu, tous avaient succombé.

Au centre de la clairière se tenaient debout et appuyés sur leurs fusils plusieurs bois-brûlés ; au milieu d’eux, quatre hommes revêtus du costume de coureurs des bois, mais qu’il était facile de reconnaître pour des blancs de pure race, causaient à voix basse avec un chasseur canadien. Ces quatre hommes étaient : M. de Villiers, M. de Grigny, Rameau d’Or et Risque-Tout ; le cinquième était Berger, le Canadien.

Le premier moment de stupéfaction passé, les deux dames, par une réaction facile à comprendre, reprirent toute leur présence d’esprit ; toujours guidées par le chef, elles s’avancèrent d’un pas ferme et délibéré, ainsi que nous l’avons dit plus haut, vers le groupe qui occupait le milieu de la clairière.

À leur approche, la conversation fut interrompue, les deux soldats se retirèrent à l’écart, et les deux officiers demeurèrent seuls avec Berger, qui fixait un regard narquois sur les nouveaux venus.

La marquise ouvrait la bouche pour entamer l’entretien, mais M. de Villiers ne lui donna pas le temps de prononcer une parole et se tournant nonchalamment vers le chef qui s’était arrêté à trois ou quatre pas de lui :

— Qu’est-ce cela ? demanda-t-il avec dédain.

— Des prisonniers, répondit le chef.

— Ah ! fort bien, dit-il en détournant la tête ; que voulez-vous faire de ces prisonniers, chef ?

— Les donner au chef pâle.

— À moi ?… pourquoi cela ?

— Nous n’avons pas besoin de ces prisonniers, ajouta le baron ; ils nous embarrasseraient.

« Ils commandaient les guerriers qui vous ont attaqués.

Les deux officiers couvrirent les deux dames d’un regard chargé d’un souverain mépris et haussèrent dédaigneusement les épaules.

— Je vous abandonne ces misérables, reprit le comte ; ils sont à vous, faites-en ce que vous voudrez, chef.

— Pauvres diables ! murmura le baron avec une insultante pitié… Après tout, ils n’ont que ce qu’ils méritent.

Les deux dames avaient écouté, en frémissant de honte et de colère, les paroles méprisantes de leurs ennemis ; à cette dernière insulte, leur fureur déborda.

— Ne me reconnaissez-vous donc pas, monsieur ? s’écria la comtesse, dont l’œil semblait lancer des éclairs.

— Moi, répondit froidement le jeune homme en lui tournant le dos, je ne sais qui vous êtes ; je ne vous ai jamais vu, et je désire ne pas vous voir plus longtemps !

— C’en est trop ! dit madame de Maleval en frappant du pied. Vous oubliez à qui vous parlez, messieurs. Quels que soient votre haine, votre mépris pour nous, vous ne nous laisserez pas, je suppose, à la merci de ces sauvages féroces.

On pense bien que ces paroles ne concilièrent pas la sympathie des Peaux-Rouges aux deux imprudentes prisonnières.

Le baron se préparait à répondre, le comte l’arrêta : jusque-là l’affaire ne devait se débattre qu’entre la comtesse et lui.

— Messieurs, dit-il avec un inaltérable sang-froid, en ce moment ce n’est pas nous, mais vous qui oubliez à qui vous parlez. Vous nous avez fait tomber dans un horrible guet-apens ; par vos ordres ces sauvages sanguinaires, que vous feignez de si fort redouter à cette heure, nous ont attaqués par surprise. Vos sicaires ont été vaincus, vous êtes nos prisonniers ; au lieu d’accepter franchement et noblement la position que vous vous êtes faite vous-mêmes, vous osez élever la voix en notre présence, nous menacer presque lorsque nous dédaignons de nous venger de votre perfidie. Allons, vous êtes fous !

— Monsieur, prenez garde ! s’écria la comtesse hors d’elle-même ; si jamais…

— Prendre garde ? et à quoi, s’il vous plaît, monsieur ? Je suis gentilhomme et ne crains personne au monde ; au lieu de vous châtier comme vous le méritez, je consens à…

— Nous châtier, nous ? exclama la comtesse avec fureur. L’entends-tu, Léona ? fit-elle en se tournant vers son amie.

— Certes ! répondit impassiblement le comte. Supposez-vous donc que nous ignorons que, Français, vous avez lâchement renié votre patrie ? Dans un but que nous ne voulons pas rechercher vous avez pris service chez les Anglais, nos ennemis mortels. Remerciez-nous, au contraire, messieurs, d’oublier que vous êtes des traîtres et des transfuges ; au lieu de vous infliger la punition que vous méritez si bien par votre inqualifiable conduite, nous vous traitons en prisonniers ordinaires, et vous vous plaignez ?

Nulle expression ne saurait rendre l’état de rage et de honte dans lequel se trouvaient les deux dames si impitoyablement raillées par leurs vainqueurs. L’impuissance de se venger ajoutait encore à leur fureur ; pâles, les traits bouleversés, en vain elles essayaient de se débattre sous le coup horrible qui les frappait. Elles enduraient une torture rendue plus épouvantable encore par le sanglant mépris avec lequel les traitaient ces ennemis détestés, qu’un instant elles avaient espéré vaincre et abattre à leurs pieds.

Elles n’étaient pas dupes de la feinte ignorance des deux gentilshommes à leur égard, elles comprenaient que cette obstination à ne pas les reconnaître était un parti pris, et par conséquent une insulte plus sanglante encore que toutes les autres.

Ce qui rendait leur position plus horrible, c’est qu’il leur fallait courber le front, accepter toutes ces injures sans les rendre, et se plier en frémissant sous la volonté de fer de ces implacables vainqueurs. Les deux officiers étaient cent fois plus cruels que s’ils avaient consenti à discuter la légitimité de leur vengeance.

Mais ils refusaient toute explication, ils ne daignaient même pas reconnaître deux femmes qui, par passion, par amour, par haine jalouse, venaient de renier leur sexe, leur vie passé.

Elles avaient fait litière de tout ce qui compose le triomphe de la mère, de la sœur, de l’épouse, de l’amante même, et on ne leur tenait pas compte de tout le mal qu’elles voulaient faire.

En vérité, voilà ce que les deux prisonnières ne pouvaient pardonner. La comtesse de Maleval surtout ne se possédait plus.

Mme de Bois-Tracy avait laissé dire son amie ; elle s’était contentée, pendant ce court entretien, de regarder le baron de Grigny.

M. de Grigny, imitant son compagnon d’aventures, ne lui rendait ni attention pour attention, ni haine pour haine ; il ne s’était pas encore une seule fois donné la peine de tourner la tête de son côté.

Ce mépris, calme et digne, alla au cœur de la marquise ; des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues, mais pas un mot ne s’échappait de ses lèvres. Elle attendait le moment de venir en aide à l’ancienne maîtresse de M. de Villiers ; elle souffrait cruellement toutefois. Les femmes sont ainsi faites : la pitié les irrite, les blesse, les exaspère dix fois plus que la haine.

Toute la rage, toutes les mauvaises passions qui dévoraient l’âme de Mme de Maleval s’exhalèrent dans un cri déchirant :

— Ah ! vous n’êtes pas des gentilshommes !

— Nous sommes des soldats, fit le comte froidement.

— Ni gentilshommes ni soldats… mais des lâches !

— Oui, répliqua-t-il en souriant et en montrant le monceau de cadavres, de terribles lâches, qui ne consentent pas à se laisser assassiner !

— J’avais donné l’ordre de vous prendre vivants ! cria-t-elle exaspérée. Misérables, c’est ce qui vous a sauvés !

— Vos sicaires s’y sont pris d’une singulière façon pour arriver à ce beau résultat ! Enfin, monsieur, je veux bien vous croire sur parole, et vous épargner le châtiment que votre trahison devrait vous attirer.

Les deux femmes frémirent.

Pour la première fois, elles comprenaient l’odieux de leur conduite ; jusqu’alors elles n’avaient pas essayé de sonder la profondeur de l’abîme dans lequel elles s’étaient jetées à corps perdu.

Le tourbillon de leur haine les avait emportées.

Elles n’avaient rien examiné, rien vu en dehors de la passion qui les dominait.

— Messieurs, dit le comte, nous ne voulons savoir ni vos noms ni vos qualités. Cette ignorance dans laquelle nous prétendons demeurer, vous sauve ; ignorant qui nous devons frapper, nous nous abstenons de tout châtiment ; vous êtes libres de vous retirer où bon vous semblera, nul ne s’opposera à votre passage. Dieu veuille que cette dure leçon vous profite, que vous rentriez en vous-mêmes ; vous comprendrez enfin que la haine est une mauvaise conseillère, et que rien ne saurait absoudre un gentilhomme français d’être traître à son roi et à sa patrie.

— Ne gardez d’autre souvenir de nous, ajouta le baron, que celui d’hommes chez lesquels l’honneur a parlé assez haut pour les engager à tout oublier.

La marquise s’avança vers lui ; il lui tourna le dos et s’éloigna d’elle.

Le comte s’approcha alors du chef.

— Que mon frère réunisse ses guerriers, lui dit-t-il, nous partons.

— Les prisonniers ? demanda le chef en fixant un regard sinistre sur les deux dames, qui frémirent et se serrèrent involontairement l’une contre l’autre.

— Ils sont libres, répondit le comte ; les guerriers de ma nation ne s’acharnent pas sur leurs ennemis lorsqu’ils sont à terre.

Kouha-Handé s’inclina, et sans ajouter une parole, il donna l’ordre de départ.

— Comte, au nom du ciel ! s’écria Mme de Maleval en joignant les mains avec prière, un mot encore !

— Je ne vous connais pas, monsieur !

— Oh ! Armand, serez-vous donc impitoyable ? murmura la marquise avec douleur, impitoyable comme votre ami ?

Le baron fixa sur elle un regard d’une expression glaciale.

Il hésita, puis :

— Non ! répliqua-t-il après un instant, puisque je consens à ne pas me souvenir.

— Si vous vous doutiez pourtant du motif de ma présence ?…

Le baron suivit son ami, qui déjà s’éloignait à grands pas.

Les deux malheureuses femmes, ainsi abandonnées à elles-mêmes, se laissèrent tomber sur le sol, cachèrent leurs têtes dans leurs mains et éclatèrent en sanglots.

Le remords arrachait ceux de Mme de Maleval.

La douleur seule faisait couler les pleurs de Mme de Bois-Tracy.

Déjà la clairière était déserte ; les Indiens, les Canadiens et les Français étaient partis.

Berger marchait silencieusement auprès du comte.

Au bout d’un instant celui-ci se retourna :

— Qu’as-tu donc, mon vieil ami ? lui demanda-t-il, pourquoi ce mutisme obstiné ?

— Parce que je ne suis pas content, monsieur Louis.

— Pas content ? tu n’approuves donc pas ma conduite ?

— Excusez-moi, monsieur Louis ; non seulement je ne l’approuve pas, mais encore je la blâme fort. J’en suis encore à me demander comment vous avez été assez… imprudent pour…

— Allons, tu es un vieux fou ! interrompit le jeune homme.

— Pas aussi fou que vous le supposez ; la clémence est bonne en Europe, ici c’est une duperie. Ces femmes, que vous avez si imprudemment épargnées, ne vous pardonneront jamais le mépris avec lequel vous les avez traitées ; elles sont deux, et sur les deux, une au moins ne…

— Que voulais-tu que je fisse ?

— Nous disons ici : Morte la bête, mort le venin !

— Malheureux ! tuer des femmes !…

— Les ennemis n’ont pas de sexe, monsieur Louis : fasse le ciel que vous ne l’appreniez pas bientôt à vos dépens !

— À la volonté de Dieu ! fit le comte en souriant dédaigneusement.

Le bois-brûlé hocha la tête à plusieurs reprises ; mais il ne jugea pas convenable de continuer l’entretien.

Dix minutes plus tard, toute la troupe avait quitté l’île.

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