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Chapitre 10 La tanière le l’Ours-Gris

A la révélation faite par le coureur de bois, le comte de Villiers ne put cacher sa surprise.
— Explique-toi, lui dit-il.
— Pas ici, monsieur Louis. Nous sommes trop près de nos amis indiens.

— Singuliers amis, devant lesquels on ne peut ouvrir les lèvres !

— C’est ainsi. Filons !… Dans une heure on se sera aperçu de notre disparition. Mettons le temps à profit, gagnons au pied.

— Pourtant, si nous…

— Si nous ne voulons pas nous laisser dépister par ceux qui ont intérêt à nous surveiller et à faire échouer notre expédition.

— C’est juste ; mais cet homme, cet espion, Jan-Pol enfin, ainsi que tu le nommes…

— Eh bien ? demanda le chasseur.

— Ne crains-tu pas qu’il nous trahisse ?

— Lui… dit avec un mouvement involontaire d’indignation Berger, dont un sourire amer plissait les lèvres ; non, rassurez-vous, monsieur Louis, il ne nous trahira pas.

Et comme le jeune homme hochait la tête d’un air de doute :

— Croyez-moi, monsieur Louis, reprit-il avec mélancolie, vous vous méprenez sur le compte de cet homme ; plus tard vous le connaîtrez et alors…

— Alors ? fit le comte avec curiosité.

— Rien ! je m’entends. Mais c’est assez nous occuper de ce malheureux ; songeons à nos affaires.

S’adressant après cela aux bois-brûlés groupés autour de lui :

— Compagnons, leur dit-il, voici les deux officiers français dont je vous ai parlé. Vous m’avez promis de leur obéir en tout, peuvent-il compter sur votre parole ?

— Oui, répondirent les chasseurs d’une seule voix.

— Vous savez ce dont il s’agit ?

— Tu nous l’a dit ! repartit l’un d’entre eux.

— Et vous êtes résolus à faire votre devoir en gens de cœur ?

— Nous avons juré, nous tiendrons notre serment.

— C’est bon, tout est dit, compagnons.

Il se tourna alors vers les deux officiers :

— J’ai tenu ma promesse, ajouta-t-il, messieurs ; ces braves chasseurs vous suivront à travers l’eau et le feu. Comptez sur eux comme sur moi.

— Nous y comptons, répondit M. de Villiers ; au nom du roi, je les remercie de leur patriotisme.

Les chasseurs s’inclinèrent respectueusement.

Le pacte était conclu, plus solide que par devant tous les notaires royaux.

Les deux officiers étaient ravis de la tournure que prenaient leurs affaires. Avec les hommes qui les entouraient, ils se croyaient sûrs d’accomplir heureusement leur mission ; jamais jusqu’alors ils n’avaient vu une réunion si complète de gens résolus et dévoués.

— Merci, Berger, dit le comte au chasseur ; je suis content de toi.

— Alors tout va bien, répondit en riant le Canadien. Mais assez causé ; il faut nous mettre en route. Ce soir, à la halte, nous conviendrons de nos faits ; jusque-là bouche close. En route, enfants, et au coucher du soleil, où vous savez. C’est entendu, n’est-ce pas ?

— C’est entendu !

Presque aussitôt, comme s’ils eussent été engloutis dans la terre, tous les chasseurs disparurent à la fois. Les deux Français, leurs soldats et Berger, se trouvèrent seuls dans le carrefour.

Les deux jeunes gens se regardèrent avec étonnement.

Sans leur laisser le temps de l’interroger, et pour prévenir toute question de leur part. Berger prit la parole.

— Cent hommes, quelques précautions qu’ils prennent, ne voyagent pas en troupe dans le désert sans laisser des traces, dit-il ; nous sommes entourés d’espions qu’il est urgent de dépister. En marchant isolément, nous augmentons nos chances de réussite, nous mettons nos ennemis dans l’impossibilité de nous poursuivre : du reste, ce soir nous serons assez éloignés pour ne plus avoir rien à craindre. Nos gens sont partis ; à notre tour, venez !

— Où allons-nous ?

— Nous retournons sur nos pas pour quelques minutes seulement ; c’est par eau que doit s’effectuer notre voyage. L’eau ne laisse pas de traces.

Ils quittèrent alors le carrefour, et, ainsi que l’avait dit Berger, ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus ; mais après cinq ou six minutes, ils obliquèrent légèrement à gauche, et ils se trouvèrent au milieu d’un chaos de rochers que les jeunes gens commencèrent à escalader bravement à la suite de leur guide.

Ces rochers occupaient un emplacement considérable et s’étendaient à une longue distance dans toutes les directions.

Parvenu à une certaine hauteur, le Canadien s’arrêta, ce qui fit grand plaisir aux Français ; peu habitués à un pareil exercice, ils étaient accablés de fatigue. Les efforts qu’ils avaient été contraints de faire les avaient exténués.

— Là, dit le chasseur en s’abritant derrière un énorme bloc de granit : asseyons-nous un peu et reposons-nous.

— Ma foi ! je ne demande pas mieux, répondit le baron en s’étendant sans façon sur le sol.

Ses compagnons suivirent aussitôt son exemple.

— Ah çà ! fit le comte, quel chemin endiablé nous fais-tu prendre ?

— Un chemin excellent, quoiqu’un peu rude, monsieur ; bien fin sera celui qui y découvrira la trace de vos pas, qui ne sont pas difficiles à suivre dans les sentiers ordinaires.

— En effet, mais il nous faudra descendre ; nous ne pourrons continuellement suivre cette route, bonne tout au plus pour les chèvres, dit le baron en s’étirant de son mieux.

Le Canadien sourit avec finesse.

— Que la descente ne vous inquiète pas, monsieur, répliqua-t-il ; elle sera douce ; le plus fort est fait maintenant.

— Tant mieux ! fit le baron avec un soupir de soulagement.

— Vos forces sont-elles revenues, messieurs ?

— À peu près.

— Alors, partons ! mais d’abord, un coup de main, s’il vous plaît ?

Ils se relevèrent, et sur l’indication du guide, qui lui-même leur donna l’exemple, ils appuyèrent l’épaule contre un quartier de rocher et firent un vigoureux effort.

À leur grande surprise, ce rocher, d’une assez large dimension, s’ébranla doucement, tourna peu à peu sur lui-même, démasquant l’entrée d’un souterrain, qui semblait s’enfoncer dans la terre, et dont la gueule béante s’offrit tout à coup à leurs regards.

— Voilà notre chemin, dit le chasseur ; venez !

— Mais il fait noir comme dans un four sans feu là-dedans ! reprit le baron de Grigny.

— Venez toujours ; je vous y conduirais les yeux fermés.

— Allons ! puisque vous le voulez.

Ils entrèrent ; puis, sur l’invitation du chasseur, ils repoussèrent le rocher qui reprit sa première place et boucha hermétiquement l’entrée du souterrain.

Ils se trouvèrent alors dans une obscurité complète ; mais cette obscurité fut de courte durée. Berger battit le briquet et alluma des torches de bois-chandelle ou scotte wigwas, ainsi que le nomment les Indiens.

Une lumière brillante illumina le souterrain.

— Ici nous sommes en sûreté, dit en riant le chasseur. Toutes les troupes de Sa Majesté Britannique seraient à notre poursuite qu’elles ne nous découvriraient pas ; les Indiens eux-mêmes, ces fins limiers, ne trouveraient pas notre piste ; seul au monde il y a peu d’instants, je connaissais ce souterrain. Nous sommes cinq à le connaître maintenant.

— Il semble s’étendre fort loin, dit le comte.

— Vous en jugerez bientôt par vous-même, monsieur Louis, car il nous en faudra suivre la principale galerie dans toute sa longueur.

— Où sort cette galerie ? où aboutit-elle ?

— Sur le bord même de la rivière ; mais rien ne me presse plus maintenant, il est près de midi, nous ne ferons pas mal de manger un morceau avant de reprendre notre course.

Tout en causant ainsi ils avaient continué à s’avancer.

Le terrain s’élargissait peu à peu, sa voûte devenait plus haute ; ils débouchèrent enfin dans une salle assez vaste, de forme ronde et de laquelle partaient plusieurs galeries.

Cette salle paraissait avoir été récemment habitée. Plusieurs fourrures étaient jetées dans un coin… un quartier de daim et un jambon d’ours entamé pendaient accrochés aux parois de la salle ; une provision de bois sec et quelques menus objets gisaient çà et là.

Le chasseur, après avoir placé du bois dans le foyer creusé au centre de la salle, y mit le feu et éteignit les torches, dont la flamme n’était plus nécessaire ; le jour entrait par des fissures invisibles qui servaient à renouveler l’air et laissaient en même temps pénétrer une lumière suffisante.

— Mais, dit le comte avec inquiétude, es-tu sûr, mon vieux Berger, que personne autre que toi ne connaisse ce souterrain ?

— Pardieu ! répondit-il en continuant tranquillement ses apprêts culinaires… sûr, jusqu’à preuve du contraire.

— Ces vivres, ces peaux, ce bois ?

— Tout cela a été, il y a deux jours, apporté par moi, monsieur Louis, en prévision de votre visite.

— Voilà qui me rassure un peu ; cependant…

— Cependant, vous êtes inquiet ?

— Je l’avoue, tout en rendant justice à ta sagacité, je…

— Messieurs, les rochers que nous avons escaladés sont redoutés des Indiens, qui n’en approcheraient pour rien au monde ; ils les croient hantés par de mauvais esprits.

— Comment, les Indiens croient aux fantômes ?

— Aux fantômes, aux revenants ; ce sont les gens les plus superstitieux qui existent.

— Mais l’entrée qui donne sur la rivière ?

— Cette entrée est complètement invisible au dehors.

— Allons ! tu as réponse à tout. Déjeunons !

— D’autant plus que tout est prêt ; c’est ce que nous avons de mieux à faire.

Les cinq hommes s’assirent en rond et attaquèrent vigoureusement les vivres simples, mais nourrissants, placés devant eux.

— Comment avez-vous découvert l’entrée de cette caverne ? demanda le baron tout en mangeant de son meilleur appétit.

— L’histoire est courte, la voici : je crois qu’elle vous intéressera médiocrement. Un jour, il y a cinq ans de cela, je chassais avec un Canadien de mes amis ; le hasard de la chasse nous avait conduits de ce côté, à la poursuite d’un daim. L’animal blessé s’était lancé au milieu des rochers. Sans nous laisser rebuter par les difficultés du chemin, nous le serrions de près lorsque tout à coup un grognement terrible résonna à mes oreilles et, à la place de notre daim, je vis apparaître à dix pas de moi, tout au plus, un gigantesque ours gris, l’animal, entre parenthèse, le plus redoutable de tous ceux qui peuplent le désert.

« Je poussai un cri pour prévenir mon compagnon et l’avertir de se tenir sur ses gardes ; malheureusement, il était trop tard : l’ours l’avait aperçu et s’était élancé sur lui. Le chasseur attendait bravement, de pied ferme, la bête féroce et déchargea à bout portant son fusil sur lui. L’ours poussa un rugissement terrible.

« J’accourus en toute hâte au secours de mon pauvre compagnon ; l’homme et le fauve se roulaient dans une étreinte mortelle. J’hésitai une seconde, craignant de tuer mon ami au lieu de le sauver ; puis, j’épaulai mon fusil, le coup partit. L’ours tomba comme une masse ; la balle était entrée dans l’œil. Je me précipitai. Mon ami, affreusement mutilé, gisait auprès de son ennemi mort ; lui-même se débattait dans les convulsions de l’agonie. À peine eut-il la force de me serrer la main avant de rendre le dernier soupir.

« C’est en furetant aux environs de l’endroit où s’était passé cet affreux événement que le hasard me fit découvrir ce souterrain ; il servait de tanière à l’ours, et cela depuis longtemps, ainsi que le prouvaient les ossements de toutes sortes amoncelés dans la salle même où nous sommes en ce moment. J’enterrai mon ami à l’entrée du souterrain. C’est en creusant sa fosse que je remarquai la singulière facilité qu’avait ce bloc de tourner sur lui-même et de former une porte à la caverne. Un homme seul suffit pour la faire mouvoir et si tout à l’heure j’ai réclamé votre aide, c’était tout simplement afin de le déplacer plus promptement.

« Je me suis assuré plus tard, par des questions adressées à des chefs de tribus qui campent ordinairement aux environs, que l’existence de ce souterrain est complètement ignorée ; j’ai appris de plus que le lieu où il se trouve est considéré comme maudit. Voilà l’histoire que vous m’avez demandée, monsieur ; vous le voyez, elle est simple.

— Oui, mais fort triste. Pauvre diable ! sa fin a été malheureuse. Vous avez dû passer vous-même un cruel moment ?

— Nous mourons tous à peu près ainsi dans le désert, dit-il avec mélancolie ; si nous ne sommes pas scalpés et torturés par les Indiens, les fauves nous dévorent. Lequel vaut mieux ? Après tout, cette mort n’est pas plus dure qu’une mort caduque.

— Ne songeons plus à cela, dit le comte ; mon cher Berger, parlons un peu de nos affaires.

— À vos ordres, monsieur Louis.

— Jusqu’à présent, M. le baron de Grigny et moi, nous nous sommes complètement effacés pour te laisser mener les choses à ton gré, convaincus que tout ce que tu ferais serait bien et honnêtement fait ; le principal était de ne pas appeler l’attention sur nous, et d’organiser l’expédition de façon à ne pas éveiller de soupçons. Je dois te rendre cette justice, mon vieil ami, de reconnaître que tu as, depuis le premier jour jusqu’au dernier, manœuvré avec une prudence et une habileté au-dessus de tous les éloges. Nos affaires, grâce à toi, sont en bon chemin ; la réussite de l’expédition, à moins d’un hasard impossible à prévoir, est pour moi certaine. Ne te semble-t-il pas que le moment est venu où je dois reprendre le commandement, c’est-à-dire la responsabilité, et terminer ce que tu as si bien commencé ?

— Comme il vous plaira, monsieur Louis.

— D’autant plus que j’ai hâte de mettre fin à cette expédition ; j’ai fait un serment ; mon frère n’est pas vengé encore. Tu le sais, Berger !

— C’est vrai, monsieur Louis ; ce serment, vous devez le tenir. Quant à reprendre le commandement, ainsi que vous dites, vous me l’avez abandonné, je n’ai agi que d’après vos ordres en me conformant à vos injonctions expresses. Pendant ces derniers jours, vous vous êtes un peu effacé, mais cela était indispensable pour que tout soit préparé à l’indienne ; maintenant je ne demande pas mieux que de redevenir ce que j’étais d’abord, c’est-à-dire votre guide, quitte plus tard, si vous en voyez la nécessité, à vous servir d’une autre façon. Je vous suis dévoué corps et âme, vous le savez, et je n’ai qu’un désir, celui de vous satisfaire en tout.

— Je sais cela, mon vieux camarade ; crois bien que je n’ai jamais douté de ton dévouement.

— Oh ! cela, j’en suis bien sûr, monsieur Louis. Je connais votre famille ; de père en fils on y est juste et bon. Faites donc à votre guise.

— Maintenant donne-moi quelques renseignements sur les gens que nous nous proposons d’attaquer.

— Ce sont de rudes gaillards, je dois vous en avertir. Tout d’abord, des chasseurs anglais, comme nous sommes, nous, des chasseurs français ; des hommes accoutumés à la vie du désert, d’une bravoure à toute épreuve, connaissant à fond toutes les ruses indiennes, et pour lesquels le mot impossible n’existe pas.

— Hum ! sais-tu que tu me fais un magnifique portrait de ces gens-là ? Il y a plaisir à les avoir pour adversaires.

— Je ne dis que la stricte vérité ; la haine ne doit pas nous rendre injustes pour nos ennemis ; ils nous donneront fort à faire, j’en suis convaincu. J’ai préféré vous les montrer tels qu’ils sont, parce que c’est en connaissant bien ses adversaires qu’on parvient à les vaincre ; si on affecte de les mépriser, on est perdu.

— Ces observations sont fort sensées. Maintenant je désire savoir si leur troupe est nombreuse ; peux-tu me renseigner à cet égard ?

— Parfaitement, monsieur Louis, ils sont quatre-vingts en tout.

— Bon, nous leur sommes supérieurs en nombre.

— Cela ne signifie pas grand-chose, nous leur laissons l’avantage de la position.

— Nous tâcherons de le prendre, cet avantage.

— Cela sera difficile. L’homme qui les commande est un demi-sang nommé l’Aigle-Volant, dont la vie tout entière s’est écoulée dans le désert. Il s’est fait une réputation de finesse que bien peu d’entre nous ont la prétention d’égaler.

— Tu es trop modeste, mon ami. J’ai, moi, la conviction contraire ; je suis persuadé que si tu veux t’en donner la peine, tu parviendras facilement à être plus rusé que ce redoutable Aigle-Volant.

— Ce sera rude. Je ne puis répondre que d’une chose, c’est qu’il ne dépendra pas de moi que…

— Je ne t’en demande pas davantage, interrompit le comte ; je sais que tu feras toujours plus que tu ne promettras. Portent-ils beaucoup de marchandises avec eux ?

— Oui, c’est ce qui, dans les circonstances présentes, fera leur faiblesse : il leur faudra non seulement se défendre, mais encore veiller sur leurs fourrures.

— Tant mieux. Quand seront-ils près de nous ?

— Dans deux jours au plus tard.

— C’est plus qu’il ne nous faut pour nous préparer à les recevoir. Tu connais le pays, c’est à toi de trouver un endroit propice pour établir une embuscade ; nous chercherons ensemble, si tu veux

— Je suis à vos ordres.

— Peut-être serait-il préférable de tâcher de les surprendre de nuit, pendant la halte ?

— Eh ! voilà une idée qui ne me serait pas venue, à moi ; il y du bon dans ce que vous dites là, monsieur Louis. Réfléchissez de votre côté, j’y penserai aussi du mien ; nous avons du temps devant nous.

— À présent que nous nous entendons, et que, provisoirement du moins, nous n’avons plus rien d’important à discuter, peut-être ferions-nous bien de nous remettre en marche.

— Quand vous voudrez, monsieur Louis, répondit-il en se levant. Plus nous arriverons vite, plus nous aurons de temps pour visiter le terrain sur lequel nous voulons manœuvrer.

— Tu parles comme un vieux soldat. Allons, en avant ! dit en riant le capitaine. Engage-toi parmi nous ; je te promets un avancement rapide.

Berger reprit l’avant-garde de la petite troupe qui s’engagea à sa suite dans une galerie latérale.

Cette galerie, assez claire pour qu’il ne fût pas nécessaire d’allumer les torches, faisait de nombreux circuits ; elle semblait parfois revenir sur elle-même. De distance en distance on croisait d’autres galeries, s’ouvrant à droite et à gauche, dans lesquelles, s’ils n’avaient pas eu un guide aussi sûr que le Canadien, les Français se seraient égarés ; le sol allait en pente douce et presque insensible. Après avoir marché d’un pas rapide pendant près d’une heure, les Français aperçurent le jour devant eux.

— Nous arrivons ! dit le Canadien en s’arrêtant.

Il entra dans une excavation dont il sortit peu après, chargé de rames qu’il confia aux soldats ; il revint ensuite, portant sur ses épaules une de ces légères pirogues faites en écorce de bouleau, seules embarcations en usage parmi les Indiens.

— Voilà notre affaire ! dit-il ; marchez avec précaution et tenez-vous toujours à une dizaine de pas de moi, de crainte d’accident.

Ses compagnons lui laissèrent prendre l’avance qu’il désirait, puis ils reprirent leur marche. La pente devenait de plus en plus roide, le sol était mouillé ; il fallait user d’une prudence extrême pour ne pas tomber.

Enfin ils arrivèrent auprès du chasseur, la pirogue était à flot.

— Embarquez-vous ! dit-il.

— Mais je ne vois pas d’issue.

— Laissez-moi faire, nous sortirons ; je trouverai un passage.

Les quatre hommes descendirent dans la pirogue.

— Là, bien ! reprit le chasseur ; étendez-vous dans le fond, de manière à ce que vous ne dépassiez pas le niveau du plat-bord. Y êtes-vous ?

— Oui, dit le baron ; mais la position n’est pas commode !

— C’est l’affaire de dix minutes ; surtout baissez la tête.

— Que fais-tu donc ? demanda le comte, voyant que le Canadien quittait ses vêtements.

— Je me déshabille, monsieur Louis.

— Comment ! tu te déshabilles ?

— Oui, oui, soyez tranquille, voilà qui est fait. À la grâce de Dieu !… Maintenant tenez-vous bien !

On entendit le bruit d’un corps qui tombait dans l’eau.

Les Français sentirent alors la pirogue se mouvoir comme si une main invisible la dirigeait ; sa vitesse augmenta peu à peu et devint bientôt assez grande.

Les jeunes gens, étendus sur le dos, virent alors avec effroi la voûte du souterrain s’abaisser graduellement ; sa hauteur ne fut plus bientôt que de deux pieds au-dessus de la pirogue, puis d’un pied, puis de quelques pouces à peine ! Ils éprouvèrent un moment d’inexprimable angoisse ; si braves qu’ils fussent, ils frissonnaient de terreur, et instinctivement ils fermèrent les yeux.

— Eh bien ! comment trouvez-vous le paysage ? Est-ce que vous vous êtes endormis pendant la traversée ?

Aux accents joyeux de cette voix amie, les jeunes gens tressaillirent de plaisir.

Ils rouvrirent les yeux et poussèrent un cri de bonheur, en apercevant le ciel bleu au-dessus de leur tête.

Ils étaient en pleine rivière. Berger, perché comme un flamant sur un îlot, remettait ses habits.

— Venez me chercher, s’il vous plaît, dit-il en riant.

Les soldats saisirent les rames et accostèrent l’îlot. Berger s’embarqua.

— L’eau est fraîche, grommela-t-il en se secouant avec vigueur.

— Par où diable sommes-nous passés ? demanda le baron ; je ne vois pas d’issue.

— Elle est bien cachée, hein ? Elle ne s’élève que de deux pieds et demi au-dessus de l’eau, vous ne pouvez la voir, à cause des plantes qui sont devant.

— Je me suis cru perdu, murmura le comte en souriant.

— Ma foi, j’avoue que j’ai eu grand-peur, reprit le baron.

— Cela m’a produit le même effet, la première fois que je suis passé par là ; maintenant je n’y pense plus. C’est l’histoire d’un bain froid, voilà tout.

Les deux soldats ne disaient rien, mais ils étaient blancs comme des cadavres.

Berger se mit à l’arrière pour gouverner au moyen d’une pagaie, et la pirogue, obéissant à l’impulsion des quatre rames frappant l’eau en cadence, commença à voler sur la rivière avec la rapidité d’une mouette ou d’un satanite.

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