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Chapitre 12 Les traitants

La nuit était sombre et sans lune.
Le vent soufflait avec force à travers les mornes ; les arbres se courbaient tristement sous l’effort d’une brise dont les froissements lugubres ressemblaient à des plaintes humaines.

Une de ces nuits enfin pleines de rumeurs sans nom, pendant lesquelles la nature en courroux accomplit ses œuvres les plus sinistres.

On n’a pas idée de ces nuits-là dans le vieux monde.

Par moment, tout se taisait ; parfois, à de longs intervalles, les glapissements ironiques des loups rouges, errant dans les ténèbres, venaient troubler le silence, puis tout se taisait de nouveau.

Au pied d’une colline assez élevée et complètement déboisée, était campée une troupe nombreuse de voyageurs ; pressés autour d’un feu ardent, dont les flammes rougeâtres les teintaient de reflets fantastiques, ils préparaient le repas du soir, en s’abritant du mieux qu’ils le pouvaient contre le souffle glacé de la brise nocturne.

Ces voyageurs, au nombre de quatre-vingts à peu près, avaient, au moyen de ballots empilés les uns sur les autres, formé une enceinte dans laquelle hommes et chevaux s’étaient réfugiés comme dans un fort. Deux sentinelles appuyées sur de longs fusils veillaient à la sûreté commune, tandis que leurs compagnons pansaient les chevaux, coupaient du bois, puisaient de l’eau, enfin se livraient à toutes ces occupations ordinaires de l’établissement d’un campement dans le désert.

Un peu à l’écart, accroupis devant un feu allumé à leur intention, trois ou quatre individus causaient entre eux à voix basse, tout en s’envoyant au visage d’énormes bouffées de fumée, sortant de pipes à tuyaux microscopiques, rivés au coin de leurs lèvres.

Ces personnages vêtus de blouses de calicot, de mitasses tombant au-dessous du genou, chaussés de mocksens indiens et coiffés de bonnets de fourrures, paraissaient être des chasseurs ou des trafiquants demi-sang.

Leurs traits étaient rudes, leurs regards farouches, leur voix rauque, leur parole brève et heurtée. L’un d’entre eux surtout, le plus grand et le plus âgé, semblait être un de ces vieux coureurs des bois qui ont complètement oublié la vie civilisée et pour lesquels le désert est devenu une patrie ; c’était lui qui parlait au moment où nous mettons ces nouveaux personnages en scène. Ses compagnons l’écoutaient avec une attention et une déférence qui témoignaient de son importance parmi eux.

— Allons ! dit-il en secouant la cendre de sa pipe sur l’ongle du pouce de la main gauche, cela va bien. Nous nous rapprochons ; encore neuf jours, et nous serons rendus.

— By God ! exclama un second, il n’est pas trop tôt ! Voyage damné ! je commence à en avoir assez, moi.

— Tu es toujours pressé, toi, l’Opossum, répondit en ricanant le premier interlocuteur ; à t’entendre, on croirait que nous sommes en route depuis un siècle, sur ma parole !

— Je te conseille de plaisanter ! Marcher pendant soixante-dix-sept jours à travers des sentiers de bêtes fauves et des routes qui n’existent pas, avoir toujours le menton sur l’épaule, pour éviter les embuscades, tu trouves cela un voyage agréable. Merci ; tu n’es pas difficile alors, vieux !

— Ah ! fit l’autre avec dédain, est-ce un brave et loyal chasseur que j’entends s’exprimer ainsi ? Comment, malheureux, tu te plains ! Eh quoi ! ne comptes-tu donc pour rien les émotions sans cesse renaissantes de cette vie qui ne tient qu’à un fil ? les enivrements de cette lutte continuelle contre la nature entière : hommes, fauves, ouragans, que sais-je ? puis, quand enfin on a renversé tous les obstacles, abattu tous les ennemis, qu’on est rentré vainqueur dans sa hutte, les joies ineffables du triomphe !

— Et du repos… ajouta l’Opossum. Oui, tu as raison, l’Aigle-Volant ; tout ce que tu dis est vrai ; mais on ne revient pas toujours ! Combien, sur notre route, avons-nous rencontré de monceaux d’ossements blanchissant au soleil, sans qu’il nous fût possible de donner un nom au moindre des squelettes que nous foulions aux pieds de nos chevaux ? Cependant, ceux-là étaient aussi, quand ils vivaient, de braves et loyaux chasseurs ! Maintenant ils sont morts ; qui les connaît ? qui se souvient seulement d’eux ? Personne. Ils ont disparu, brusquement rayés du livre de la vie, et nul n’a gardé la mémoire de ce qu’ils ont été et de ce qu’ils ont fait.

— Tout homme doit mourir, répondit philosophiquement l’Aigle-Volant ; mieux vaut tomber dans un combat que s’éteindre vieux, cacochyme et inutile, au coin d’un feu, sur un lit de feuilles… ou de plumes ! Tiens, tu radotes !

— Enfin, reprit l’Opossum, comme un homme que la discussion fatigue, faute de bons arguments à donner, Dieu veuille que notre voyage se termine bien !

— Douterais-tu donc du succès de notre expédition ? répliqua vivement l’Aigle-Volant.

— Notre voyage n’est pas fini encore, répondit l’Opossum ; il nous reste neuf jours de marche à faire. Qui sait ce qui nous attend ?

— Oui, mais les plus grands obstacles sont franchis, les plus grands dangers passés ! Te tairas-tu, oiseau de mauvais augure !

— C’est possible, dit-il en hochant la tête d’un air de doute. J’ai de tristes pressentiments que je ne puis surmonter. Est-ce ma faute ? ils viennent tout seuls, je ne les appelle pas.

— Jamais je ne t’ai vu ainsi.

— Ni moi non plus. Que veux-tu, frère ? c’est plus fort que moi. Nous sommes partis un vendredi et un 13 ; de plus, au moment de nous mettre en route, trois corbeaux se sont envolés à notre gauche : ce sont de mauvais présages. Prends garde ; nous n’aurions pas dû partir !

L’Aigle-Volant, malgré lui, était devenu pensif : son front penchait sur sa poitrine.

— Bah ! reprit-il au bout d’un instant, en relevant la tête d’un mouvement brusque, sottises ! Au diable les contes de vieilles femmes ! Ne songeons plus à cela ; soupons bien et dormons mieux ! si nous pouvons !

— Je le veux bien ; mais ce que j’ai dit n’en est pas moins vrai pour cela, tu verras !…

— Encore ! s’écria-t-il avec violence, tais-toi !

— Soit ! je me tairai, puisque cela te contrarie que je te parle ; j’essayerai même de penser à autre chose.

— Tu feras bien, by God ! Il y a de quoi devenir enragé avec des raisonnements aussi biscornus ! Bah ! le chagrin tuerait un chat. Soyons joyeux, ce sera toujours autant de gagné sur l’ennemi… et sur la mauvaise chance.

Et il passa sa gourde à l’Opossum. Celui-ci la porta à sa bouche, mais il but lentement et à contrecœur, pour ainsi dire, puis il la rendit à son ami en secouant la tête. Les deux autres chasseurs s’étaient enveloppés dans leurs couvertures, et, étendus les pieds au feu, ils dormaient à poings fermés. L’Opossum jeta un regard sur eux, comme pour s’assurer de la réalité de leur sommeil, puis il reprit d’une voix contenue, en se penchant vers son ami :

— Tiens, vois-tu, vieux, tu as tort de jouer ce jeu-là avec moi ; je ne suis pas ta dupe. Ta gaieté n’est qu’à la surface ; au fond du cœur, tu es peut-être plus triste et surtout plus inquiet que moi. Sois franc, est-ce vrai ?

D’un vigoureux coup de talon, l’Aigle-Volant rejeta au milieu du feu un tison qui avait roulé près de lui.

— Que le diable t’emporte avec tes suppositions ! fit-il d’un air bourru ; où vois-tu que je sois triste ou inquiet ?

— Je le devine. Vois-tu, frère, lorsque deux hommes ont vécu dix ans, côte à côte, dans le désert, à chasser, à trapper et à combattre les Peaux-Rouges, ces deux hommes, quand même ils le voudraient, ne peuvent plus avoir rien de caché l’un pour l’autre ; ils se connaissent trop. Tu as quelque chose, te dis-je. Te défies-tu de moi ? parle, qu’as-tu ?

Il y eut un silence : l’Aigle-Volant semblait en proie à une émotion profonde ; enfin il parvint à reprendre cette impassibilité de commande que les chasseurs et les Indiens affectent en toutes circonstances, et tendant, par un mouvement brusque et loyal, sa main droite à son ami :

— Eh bien ! c’est vrai, dit-il, j’ai quelque chose. Après ?

— Après ?… Rien, répondit l’Opossum. J’ai raison, voilà tout, et cela me fait plaisir. Tu es maître de garder ton secret, si cela te convient, comme je suis libre de te confier les miens.

— Non ; tu sauras tout, car tu m’arraches malgré moi la vérité du fond du cœur.

— Souvent un secret est lourd à porter, quand on est seul, fit sentencieusement le chasseur ; à deux, la charge est moindre.

— Ce secret, tu le connais, ou plutôt tu l’as pressenti.

— Moi ?

— Oui, laisse-moi parler.

— Je t’écoute.

— Comme tu l’as dit fort bien, nous sommes partis du comptoir de traite dans de mauvaises conditions. Les présages étaient contre nous ; ils ne nous ont pas trompés. Tu sais quels malheurs nous ont assaillis en route : dix hommes tués, cinq chevaux noyés, la faim, la soif, l’ouragan, rien ne nous a manqué. On aurait dit que la nature entière conspirait contre nous. Bref, c’est avec des difficultés extrêmes que nous avons réussi à arriver jusqu’ici.

— C’est vrai, et cela grâce à ton énergie et à ta connaissance approfondie du désert.

— Soit, je l’admets. Eh bien ! tout ce qui s’est passé n’est rien en comparaison de ce qui nous attend.

— Hein ? que veux-tu dire ? As-tu un soupçon précis ? de quoi ?

— L’ennemi le plus terrible, nous ne l’avons pas vu encore, interrompit l’Aigle-Volant.

— À qui fais-tu allusion ?

— By God ! tu le connais au moins aussi bien que moi, souvent tu as eu maille à partir avec lui.

— Sans-Piste !

— Ah ! je n’ai pas eu besoin de te le nommer. Oui, Sans-Piste, ce Bois-Brûlé maudit ! Il n’a pas paru encore, et je sais, à n’en pouvoir douter, qu’il est sur nos traces.

— Crois-tu que si près des habitations et en plein territoire anglais il oserait nous attaquer ?

— Sans-Piste ose tout. As-tu donc oublié qui il est et la haine qu’il professe contre notre nation, et contre moi en particulier, haine que je lui rends bien. Oui, oui !

— Je n’ai rien oublié. Eh bien ! au cas où il nous attaquerait…

— Nous serions perdus ! interrompit l’Aigle-Volant d’une voix sourde, perdus sans ressources et sans lutte possible !

— Est-ce que tu deviens fou ?

— Non ; j’ai toute ma raison, au contraire. Je te répète que nous serions perdus ; voici pourquoi : cinq de nos chevaux ont été noyés, n’est-ce pas ?

— Ce n’est malheureusement que trop vrai ; mais quel rapport ?

— Le rapport, le voici, frère : ces chevaux portaient toutes nos munitions de guerre, poudre et balles ; il ne nous reste que le contenu de nos cornes de buffalos, c’est-à-dire tout au plus une dizaine de coups à tirer par homme ; il nous a fallu chasser pour vivre le long de la route, et on a brûlé de la poudre. Voilà qui est plus triste que tes pressentiments.

— Hum ! ceci est sérieux ! Bah ! après cela, rien ne dit que ce maudit Bois-Brûlé soit sur notre piste et songe à nous attaquer, dit l’Opossum, faisant bonne contenance à son tour.

— Il rôde comme un loup aux environs du campement.

— Tu en es sûr ?… Il manque donc à son nom de Sans-Piste ?

— J’ai relevé moi-même des empreintes un peu avant le coucher du soleil, ce sont ses compagnons qui l’ont trahi.

— La situation devient critique. Que comptes-tu faire ?

— Je ne sais pas encore ; je ne me suis arrêté à aucun parti. Que ferais-tu toi, dans une circonstance pareille ?

— Je me défendrais, by God ! jusqu’à la mort !

— Ceci n’est pas la question ; me supposes-tu capable de me rendre lâchement et de rendre sans combattre les riches marchandises que nous avons eu tant de peine à amener jusqu’ici ? Mais il est dur pour des hommes de cœur de se faire tuer ainsi comme des veaux à l’abattoir, sans espoir de vengeance.

— C’est dur, en effet, mais peut-être y aurait-il un moyen de s’en tirer.

— Lequel ? parle.

— Il est scabreux, et sur cent chances, il y en a quatre-vingt-dix-neuf pour qu’il ne réussisse pas ; mais nous n’avons pas le choix.

— Il suffit qu’une chance reste.

— Tu as raison. À vingt-cinq lieues, dans l’ouest, se trouve le premier poste anglais établi sur la frontière indienne.

— Bon ! après ?

— Vingt-cinq lieues ne sont rien à franchir avec un bon cheval, quand on connaît le pays. Réveille ton monde ; fais augmenter par des abattis d’arbres et des mouvements de terre les fortifications du camp, qui déjà, grâce à la place que tu as si judicieusement choisie, est presque inexpugnable ; si on t’attaque, résiste jusqu’à la dernière extrémité.

— J’y compte bien !

— Pendant ce temps, un homme sûr partira pour le fort et ramènera des secours. C’est l’affaire de deux jours, trois au plus ; tu peux tenir ce temps-là et même davantage.

— Quand je devrais être seul, je tiendrais !

— Voilà mon conseil, comment le trouves-tu ?

— Excellent ! mais qui se chargera d’aller chercher le secours ?

— By God ! moi, si tu veux.

— Toi ? comment ! tu consentirais à risquer ainsi ta vie ?

— Pour sauver mes compagnons ? je le crois bien ; d’autant plus que cela me procurera sans doute l’occasion de jouer un mauvais tour à ce démon de Sans-Piste, qui semble être notre mauvais génie.

— Eh ! eh ! dit tout à coup une voix railleuse qui résonna comme un glas funèbre aux oreilles des chasseurs, on parle de moi ici, il me semble ; on en parle même un peu librement.

Les deux hommes se retournèrent avec épouvante. Berger était derrière eux, nonchalamment appuyé sur le canon de son fusil dont la crosse reposait à terre ; le Canadien regardait ses ennemis avec un sourire railleur et d’une tranquillité exaspérante pour eux.

Après avoir joui un instant de la surprise causée par son apparition imprévue :

— Bonsoir, compagnons, dit-il ; avez-vous fait un bon voyage ? Eh ! eh ! ajouta-t-il au bout d’un instant, l’accueil que vous me faites manque de cordialité, savez-vous ! Est-ce là votre hospitalité !

L’Aigle-Volant et l’Opossum, bien que pris à l’improviste, étaient deux hommes trop fortement trempés pour demeurer sous le coup de l’émotion qu’ils éprouvaient, une réaction presque instantanée s’était opérée dans leur esprit. Aussi fut-ce du ton le plus tranquille que l’Aigle-Volant répondit au Canadien ;

— Est-ce l’hospitalité que vous demandez, Sans-Piste ? Si vous venez en ami, prenez place et soyez le bienvenu !

— Merci, répliqua-t-il, sans cependant s’asseoir ; je viens presque en ami… oui, sur ma foi !… presque en ami.

— Presque en ami ? interrompit l’Opossum.

— Oui, puisque je vous suis envoyé comme ambassadeur.

— Que voulez-vous dire ?

— Ce que je dis, pas autre chose ; m’acceptez-vous comme tel ? Fumerons-nous en conseil ?

— Expliquez-vous.

— Répondez-moi d’abord, clairement et sans tergiverser ; je porte avec moi la paix et la guerre. Que choisissez-vous ?

— Soit ! nous fumerons en conseil. Votre vie est sauve ; vous serez libre de vous retirer sans crainte d’être arrêté.

— Quant à ce dernier article, vous pouvez le supprimer : je demeurerai ou partirai à ma guise, sans votre autorisation.

Il s’assit alors sur une pierre, garda son fusil entre ses jambes, et, retirant sa pipe de sa ceinture, il la bourra et l’alluma avec ce flegme dédaigneux qui ne l’avait pas abandonné une minute depuis le premier mot de cet étrange entretien.

Les traitants anglais étaient trop experts dans les ruses en usage sur la frontière pour ne pas être intérieurement convaincus que le Canadien n’était venu dans leurs rangs qu’à bon escient ; qu’il ne s’y était pas jeté à l’aveuglette, et que s’il agissait aussi audacieusement, c’est qu’il se sentait soutenu par une force imposante. Bien que rien ne révélât encore la présence de l’ennemi, leur résolution fut prise en une seconde ; ils acceptèrent avec une feinte indifférence la présence de cet adversaire, qu’ils avaient été impuissants à arrêter, et qui, lui, les avait surpris d’une façon si singulière et si terrible dans sa placidité.

— Nous écoutons, dit l’Aigle-Volant ; mais permettez-moi, avant tout, de vous féliciter de l’adresse avec laquelle vous vous êtes introduit au milieu de nous. C’est avec raison qu’on vous a surnommé Sans-Piste. Mes compliments, camarade.

— Mon Dieu ! répondit-il avec bonhomie, vous attachez beaucoup trop de prix à une chose fort simple en elle-même et dont au reste vous ignorez les détails.

— En effet, cependant…

— Ces détails, je me fais un devoir de vous les donner, interrompit-il. Tenez, regardez vos sentinelles.

— Eh bien ?

— Elles ont été relevées par deux soldats français, deux charmants garçons, dont, je l’espère, vous ferez bientôt la connaissance.

— Comment ! s’écria l’Aigle-Volant en faisant un mouvement brusque pour s’élancer du côté des barricades.

Mais Berger lui posa la main sur l’épaule, et, sans violence apparente, il le contraignait à demeurer immobile à sa place.

— Ne vous dérangez donc pas. Vos sentinelles ont été adroitement escamotées, voilà tout ; elles n’ont souffert aucun dommage, et se portent aussi bien que vous et moi.

— Oh ! murmura le vieux chasseur avec désespoir, vous êtes le diable !

— Allons ! allons ! calmez-vous, je continue : ainsi que vous le disiez tout à l’heure à votre honorable ami, votre camp est bien choisi ; il est presque inexpugnable, je le reconnais.

— Ah ! ah ! fit le chasseur, vous en convenez. C’est toujours cela !

— Parfaitement, pourquoi pas, puisque je répète une opinion émise par vous ? Mais vous vous trompiez en parlant ainsi… c’est-à-dire en disant la vérité.

— Hein ?

— Dame ! c’est clair ; voici pourquoi : Vous vous êtes appuyés à une colline que vous supposiez impossible à escalader. Eh bien ! vous avez, en agissant ainsi, commis une grave erreur. Il existe un sentier fort étroit, fort difficile même, mais qui, faute de mieux, peut servir, et la preuve, tenez, tournez la tête de ce côté-là, eh bien ! que voyez-vous ?

Tout en parlant ainsi, il étendit le bras dans la direction de la colline.

— Un feu ! s’écrièrent les deux traitants avec stupeur.

— Oui, et très brillant même ; il vous est facile de distinguer d’ici les gens qui l’entourent, n’est-ce pas ?

— Ah ! vous êtes le diable, Sans-Piste ! répéta le chasseur avec rage et en se levant comme poussé par un ressort.

— Non, répondit-il de son air moitié figue et moitié raisin, je suis un coureur des bois et je connais le désert, voilà tout.

— Où voulez-vous en venir ?

— À ceci. Écoutez-moi avec attention, cela en vaut la peine. Derrière chacune des sentinelles qui ne sont plus à vous, mais à moi, il y a vingt hommes bien armés qui n’attendent qu’un cri pour se précipiter dans votre camp. Vous pouvez vous en assurer, si cela vous plaît. De plus, en face, sur la colline, se trouvent soixante hommes auxquels il est facile de vous fusiller comme des pigeons, et cela sans courir le moindre risque. Ces hommes sont commandés par deux officiers français, venus exprès du fort Duquesne pour cette expédition.

— Des officiers français ?

— Mon Dieu, oui ! Mais tenez, voici quelques-uns de vos chasseurs qui, éveillés par le bruit de notre altercation, semblent vouloir se mêler de nos affaires. Priez-les, dans leur intérêt, de se tenir tranquilles jusqu’à nouvel ordre ; cela vaudra mieux pour eux et pour vous.

L’Aigle-Volant fit un geste muet à l’Opossum. Celui-ci se dirigea aussitôt vers les chasseurs qui, en effet, inquiets de ce qui se passait dans le camp, s’éveillaient les uns les autres et commençaient à former des groupes armés.

— Finissons-en ! dit l’Aigle-Volant d’une voix contenue.

— Je ne demande pas mieux. Vous reconnaissez comme moi que toute tentative de résistance de votre part serait un acte d’insigne folie : vous manquez de munitions, vous-même l’avez dit ; vous nous tueriez quelques hommes probablement, mais vous seriez massacrés jusqu’au dernier. Je suis donc chargé de vous sommer de mettre bas les armes et de nous livrer vos marchandises.

— Après ? fit le traitant d’une voix sourde.

— Vous serez prisonniers de guerre et traités comme tels.

— Est-ce tout ?

— Non ! vous marcherez avec nous jusqu’à la Belle-Rivière ; là vos armes et vos chevaux vous seront rendus, et vous serez libres d’aller où bon vous semblera.

— Est-ce tout, cette fois ?

— Oui, je n’ai pas autre chose à vous proposer.

— Et si nous refusons ?

— Alors, que le sang versé retombe sur vous, compagnon !

— C’est le tien, démon ! qui sera versé d’abord, reprit l’Aigle-Volant.

Et, par un bond de tigre, il se rua sur le Canadien en brandissant son couteau et en criant : « Aux armes ! »

L’attaque fut si brusque que c’en était fait du chasseur s’il ne s’était pas tenu aussi constamment sur ses gardes, les yeux fixés sur son ennemi, dont il connaissait de longue date la haine et le courage féroce ; il le surveillait avec soin, tout en feignant la plus entière confiance.

Il se rejeta vivement en arrière et en même temps il épaula son fusil.

— Ah ! traître ! cria-t-il, à moi ! à moi !

Le coup partit : l’Aigle-Volant roula, le crâne fracassé, sur le sol.

Le camp fut envahi de tous les côtés à la fois ; les chasseurs, embusqués sur la colline, se précipitèrent comme une avalanche sur les Anglais terrifiés de cette triple attaque, à laquelle ils étaient si loin de s’attendre. Les traitants, vaincus presque sans combat, jetèrent leurs armes et se rendirent à discrétion.

Un seul homme résista, l’Opossum. En voyant tomber son ami, il ne voulut pas lui survivre et se fit bravement tuer à ses côtés.

Les événements s’étaient succédé avec une telle rapidité, qu’il ne s’écoula pas plus de dix minutes entre la surprise du camp et la défaite totale de ses défenseurs.

Au point du jour, sur l’ordre de M. de Villiers, après que les morts eurent été enterrés, la caravane s’organisa, et les Bois-Brûlés, joyeux de leur facile victoire, s’éloignèrent, à marche forcée, dans la direction du fort Duquesne.

Ils emmenaient avec eux les Anglais prisonniers et les riches ballots de fourrures amenés de si loin, avec tant de difficultés, et qui avaient si vite changé de maîtres.

Dix-huit jours plus tard, M. de Villiers rentrait triomphant au fort Duquesne. Pour prix du succès de sa dangereuse expédition, il sommait M. de Contrecœur de tenir la promesse qu’il lui avait faite de ne pas laisser sans vengeance la mort de M. de Jumonville, son frère.

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