Chapitre 13 L’enlèvement d’un amoureux
Un matin, à la diane sonnant et saluant le jour de ses joyeux roulements, M. de Villiers sortit du fort Duquesne par une poterne basse.
Vêtu d’un élégant négligé, et suivi par Rameau-d’Or, il portait son fusil sur l’épaule, et un carnier en bandoulière.
Rameau-d’Or était également en tenue apparente de chasse.
L’officier et le soldat avaient un petit air dégagé des choses de ce monde.
Une fois hors du fort, ils prirent le chemin de la Belle-Rivière.
Nous avons dit que le comte sortait dans l’intention apparente de chasser ; c’est avec raison que nous avons employé ce mot. En effet, le fusil que M. de Villiers tenait à la main lui servait de contenance, ou pour mieux dire, de prétexte pour sa promenade. Le jeune homme ne songeait aucunement à la chasse ; le plus magnifique daim se serait placé devant lui que certes il n’aurait pas songé à l’abattre.
Depuis quatre jours déjà, l’expédition était rentrée au fort Duquesne.
Le capitaine, retenu, après une aussi longue absence, par les exigences du service et les devoirs de son grade, n’avait, pendant ces quatre jours, pas trouvé une seconde pour s’occuper de certaines affaires particulières qui le touchaient de très près.
Aussi, dès qu’il s’était vu complètement libre d’agir à sa guise, il avait pris un fusil et s’était élancé dans la campagne, suivi, ainsi que nous l’avons dit, par Rameau-d’Or. Le soldat avait absolument voulu l’accompagner, ce à quoi, de guerre lasse, le capitaine avait consenti.
Après avoir, pendant une demi-heure à peu près, suivi les bords de l’Ohio, le capitaine fit un brusque crochet sur la droite, entra sous le couvert et s’engagea dans la forêt.
Il se rendait à la chaumière du Proscrit.
Plusieurs raisons l’avaient engagé à tenter cette démarche : d’abord, le désir de voir Angèle, la charmante fille de Jan Pol, dont il était séparé depuis si longtemps. Il l’aimait d’un amour si vrai et si pur ! amour que l’absence avait, non pas augmenté, cela était impossible, mais entouré pour ainsi dire d’une auréole céleste, en rappelant sans cesse à l’esprit du jeune homme la candeur touchante et naïve de la gracieuse enfant. En outre, il était inquiet du sort de cette jeune fille, abandonnée, seule, au fond d’un désert, sans autre gardien qu’elle-même. Son père, le seul protecteur qu’elle possédât l’avait délaissée pendant des semaines entières ; combien d’événements graves avaient pu survenir dans un laps de temps aussi long ! De plus, le capitaine désirait vivement voir le Proscrit lui-même, afin d’obtenir l’explication de sa conduite étrange, lors de leur rencontre dans l’île : cette conduite, malgré les assurances réitérées de Berger, il ne l’avait pas trouvée aussi franche et aussi loyale qu’elle aurait dû l’être d’après les bons rapports qui existaient entre eux.
Ces divers motifs faisaient, sans qu’il y songeât, accélérer le pas au jeune homme, de telle sorte qu’il se trouva à l’entrée de l’enclos de la chaumière, lorsqu’il croyait avoir à peine franchi la moitié de la distance à parcourir.
Il s’arrêta et jeta un regard sur les environs : tout était calme et silencieux.
— Il paraît que nous sommes arrivés, dit Rameau-d’Or en respirant avec force : tant mieux ! Quelle course ! ce n’est pas marcher, cela, capitaine, c’est galoper.
— Attends-moi ici, repose-toi ! répondit l’officier, qui n’avait pas entendu un mot de ce que lui disait son soldat. Je ne serai pas longtemps.
— Restez tant que vous voudrez, capitaine ; moi pendant ce temps je fumerai ma pipe.
Et il se laissa tomber sur l’herbe avec un soupir de satisfaction.
— Il y a encore de la femme là-dessous, murmura-t-il ; on ne court de cette façon enragée que lorsqu’on a l’amour au cœur. Après cela, c’est l’affaire du capitaine ! Tant mieux si la petite est jolie ; moi, je m’en bats l’œil péremptoirement. Faut que jeunesse se passe !…
Et, sans doute satisfait outre mesure d’avoir émis ces profondes appréciations sur la conduite de son capitaine, le brave soldat éclata de rire et alluma sa pipe.
Pendant ce temps, après quelques secondes d’hésitation, le capitaine s’était décidé à ouvrir la barrière qui fermait l’enclos et s’était dirigé vers la chaumière. Le trajet n’était pas long ; il arriva devant la porte : elle était fermée. Le capitaine fut assez étonné de voir close cette porte, qui d’ordinaire demeurait ouverte pendant toute la journée.
Il frappa, les coups résonnèrent sur le bois, mais on ne répondit pas ; nul mouvement ne se produisit dans l’intérieur de l’habitation.
Le capitaine leva la tête, il regarda à droite et à gauche. Les fenêtres étaient non seulement fermées, mais encore assurées par d’épais volets intérieurs.
M. de Villiers, sérieusement inquiet, entra dans l’écurie : elle était vide. La mangeoire, tapissée de toiles d’araignées, témoignait que depuis longtemps la provende du cheval n’y avait pas été versée. Pas de foin au râtelier, pas de paille pour faire litière. Les poules elles-mêmes, qui habituellement grattaient en liberté dans l’enclos, avaient disparu. Un silence de mort partout !
Il n’y avait plus à en douter, la chaumière était abandonnée par ses habitants, et cela depuis longtemps déjà. Bêtes et gens avaient émigré à la fois.
Sur le bord de la petite rivière, la pirogue n’était pas amarrée comme de coutume ; les canards ne se jouaient plus dans l’eau verdâtre de l’anse. Il ne retrouvait rien de ce qu’il avait laissé là.
Le jeune homme se laissa aller avec découragement ; il tomba sur le banc placé auprès de la porte ; il était en proie à une douleur mortelle qui lui serrait le cœur comme dans un étau.
Qu’était devenue Angèle ? pourquoi était-elle partie ? Son père l’avait-il emmenée avec lui dans une excursion lointaine ? Ou bien, le Proscrit, traqué comme une bête fauve, avait-il été contraint de fuir en abandonnant tout ce qu’il possédait ?
Telles étaient les questions que se posait le jeune homme sans qu’il lui fût possible d’y répondre.
Il croyait avoir un vague souvenir que lors de sa dernière entrevue avec la jeune fille, lors de l’annonce de son départ, elle lui avait répondu que peut-être ils se rencontreraient pendant le voyage qu’il allait faire ; mais en supposant qu’Angèle se fût, pour une semaine ou deux, éloignée de sa demeure, elle aurait dû être de retour déjà depuis longtemps. Et puis pourquoi cette absence ? Quelles raisons si sérieuses l’appelaient loin de sa hutte, elle, pauvre enfant, inconnue au monde entier ? En supposant même qu’elle fût partie pour un long voyage, cela ne justifiait pas l’abandon complet dans lequel elle avait laissé sa chaumière. Évidemment une catastrophe terrible avait tout à coup troublé la vie jusque-là si calme et si tranquille de la jeune fille : un malheur était arrivé, mais lequel ?
De déductions en déductions, se laissant aller au flot de pensées amères qui montaient incessamment de son cœur à ses lèvres, le capitaine s’écria tout à coup :
— Mon Dieu ! si elle était morte…
Cette idée affreuse dès qu’elle se fut présentée à son esprit, ne le quitta plus : il s’affaissa sur lui-même, sa tête s’inclina sur sa poitrine, et pendant quelques minutes, il demeura immobile, inerte, sans volonté, terrassé par la douleur et presque sans connaissance.
Mais, heureusement pour le jeune homme, la réaction fut prompte ; si elles ne tuent pas sur le coup, les grandes douleurs retrempent le courage et décuplent l’énergie. Le comte se redressa, jeta un regard étincelant vers le ciel, et, d’une voix ferme :
— C’est impossible, dit-il, Dieu n’aurait pas permis un si horrible malheur. Le Créateur n’aura pas brisé à plaisir un de ses plus charmants ouvrages ; non, non ! Angèle vit, j’en suis sûr…
Alors il se leva, et à pas lents, comme s’il accomplissait un pieux pèlerinage, il parcourut l’enclos et le jardin, s’arrêtant çà et là, aux places où lors de ses précédentes visites, il s’était arrêté dans ses promenades avec la jeune fille. Sa mémoire, implacable comme celle de tous les désespérés, lui rappelait les détails les plus futiles de ces douces promenades : là il avait cueilli une fleur, là il avait écarté une branche qui gênait le passage et obstruait l’allée ; plus loin la jeune fille émiettait du biscuit à des oiseaux dont le nid était caché à deux pas dans un fourré. En étendant le bras, la main du jeune homme toucha le nid, resté depuis la dernière saison : le nid était vide !… Non, les doigts du jeune homme saisirent un bouquet qui reposait dans le fond. Les fleurs étaient fanées, il est vrai, presque en poussière ; cependant le capitaine les reconnut avec un tressaillement de tristesse mêlée de joie.
Ce bouquet, les fleurs en avaient été cueillies, par lui, une à une : c’était le dernier souvenir qu’il avait laissé lors de son départ, à celle qu’il aimait. Comment avait-il été ainsi abandonné ou plutôt jeté dans ce nid ? Il le froissa et l’écrasa dans ses mains d’un mouvement nerveux, puis il le porta à ses lèvres.
Un papier, plié en quatre, s’en échappa. Le comte se baissa vivement et le saisit avant même qu’il eût touché le sol.
Il l’ouvrit en tremblant, le parcourut des yeux et une expression d’ineffable bonheur se peignit aussitôt sur ses traits un instant auparavant livides comme ceux d’un cadavre.
Voici les quelques mots écrits d’une main tremblée sur ce papier si providentiellement arrivé à son adresse, et que le comte relut mille fois :
« Vous êtes parti ; je pars aussi, hélas ! Quand reviendrai-je ? je l’ignore. Mais vous viendrez, vous ! Vous m’aimez ; votre première visite sera pour la pauvre recluse, qui ne sera pas là pour vous recevoir et vous souhaiter la bienvenue du retour. Alors vous visiterez tous les endroits où si souvent nous avons erré ensemble en nous racontant notre amour. Ce nid, dont nous avons nourri la frêle couvée, vous le retrouverez. Ses habitants ont pris leur vol ; à leur place, je mets mon cœur. Je vous aime et j’espère ; quoi qu’il arrive, espérez ! Au revoir ! bientôt.
« ANGÈLE. »
Après avoir cent fois pressé sur ses lèvres ce papier qui lui rendait le bonheur, le comte, avec cet enfantillage de l’amour que comprennent si bien ceux qui aiment réellement, ramassa soigneusement ces fleurs qui lui étaient échappées, il enveloppa les débris, désormais sacrés pour lui, dans la précieuse lettre, et il cacha le tout sur son cœur.
Après avoir dit un dernier adieu à cette chaumière qu’il était contraint de quitter, bien qu’à regret, il sortit de l’enclos et rejoignit Rameau-d’Or.
Le soldat s’était prosaïquement endormi, la pipe aux dents.
— Allons, allons, paresseux ! lui dit le comte, debout ! Est-ce que nous ne chassons pas aujourd’hui ?
— La chasse n’est donc pas terminée ? répondit Rameau-d’Or d’un air narquois, tout en bâillant à se démettre la mâchoire. Il me semblait avoir entendu un tas de coups de feu.
— Qu’est-ce à dire, maroufle ! fit le comte.
— Rien, rien, capitaine, reprit le soldat en se levant ; je ne suis point tout à fait éveillé et n’ai point la visière bien nette. Me voilà tout à vos ordres.
— Tu dois être reposé maintenant ; ainsi, en route !
— En route ! puisque vous le voulez ; et d’abord, où allons-nous ?
— Reprenons le chemin du fort, nous y retournerons en chassant.
— C’est cela. Gare au gibier ! Il n’a qu’à se bien tenir, dit-il en goguenardant ; moi je n’ai encore rien tué ; et vous, mon capitaine ?
Ils s’éloignèrent ; mais pas plus que le matin, le capitaine ne s’occupa de la chasse, il préférait s’entretenir avec ses pensées et faire des rêves de bonheur. C’était en vain que Rameau-d’Or l’avertissait ; il se contentait de secouer la tête et son fusil demeurait paisiblement sur son épaule.
— Drôle de chasse que nous faisons, tout de même ! grommelait le vieux soldat dans ses moustaches. Si nous continuons ainsi, je ne sais pas trop ce que nous rapporterons, à moins que ce ne soit une courbature. Nous allons d’un train d’enfer.
Ils étaient sur le point d’atteindre les limites de la forêt et de déboucher sur la plage de la Belle-Rivière, lorsque, tout à coup, une vingtaine d’hommes surgirent du milieu des hautes herbes et de derrière les troncs d’arbres ; en un clin d’œil ils enveloppèrent si bien les deux chasseurs qu’ils les prirent comme dans un filet.
Ces hommes portaient le costume indien et paraissaient être des Peaux-Rouges.
— Eh ! eh ! fit Rameau-d’Or en ricanant selon son habitude ; cela se dessine, la chasse sera belle !
Et il arma son fusil. Le comte s’était adossé à un arbre, le fusil en avant, prêt à se défendre ; mais il ne prononça pas un mot.
Il y eut un instant de silence, puis un des sauvages ou soi-disant tels fit quelques pas et, après avoir respectueusement salué le comte :
— Rendez-vous, capitaine ! lui dit-il en excellent français ; il ne vous sera fait aucun mal. Vous voyez que toute résistance est inutile.
— Un homme de cœur est toujours maître de sa vie ! Je ne me rendrai pas à de misérables bandits, répondit-il avec dédain.
— Il nous est ordonné de vous prendre, nous vous prendrons !
— Essayez ! En se tournant vers Rameau-d’Or : Au large ! lui cria-t-il, sauve-toi !
— Bah ! répondit en riant le soldat, mourons ensemble, mon capitaine, je préfère cela : me sauver comme un lapin !… moi ?
— Pars ! te dis-je, je te l’ordonne. Qui me vengera si je meurs ? qui me délivrera si l’on me prend ? Va-t’en !
— C’est juste ! Au revoir, capitaine !… Je me sauve par obéissance.
— Emparez-vous de cet homme ! s’écria le chef des assaillants en désignant le grenadier.
— Allons donc ! répliqua celui-ci, toujours goguenard, prendre Rameau-d’Or ! un Parisien ! pas assez malins pour ça, les sauvages ! À bientôt, mon capitaine !
Tout en parlant ainsi, il se précipita sur les Indiens les plus rapprochés de lui, déchargea son fusil presque à bout portant, puis, saisissant son arme par le canon, il fit un moulinet terrible, passa au travers des rangs ennemis et disparut en poussant un cri de triomphe. Ce cri apprit au capitaine qu’il était sauvé.
Quelques Indiens voulurent se lancer à sa poursuite, le chef les rappela.
— Vous avez été assez maladroits pour laisser échapper cet homme, dit-il, qu’il aille en paix ! Nous n’avons rien à redouter de lui ; sa capture importe peu !
Le capitaine avait assisté à cette scène sans faire un mouvement, le doigt sur la détente de son arme.
— Capitaine, reprit le chef pour la dernière fois, rendez-vous ! vous aurez la vie sauve, rendez-vous.
— Non ! reprit-il laconiquement, et il épaula son fusil, en visant le chef au cœur !
— Prenez garde ! dit le chef avec insistance.
— Prenez garde vous-même ! je vous tiens au bout de cette arme. Qui osera m’attaquer ?
— C’est votre dernier mot ?
— Oui.
— Soit donc, puisque vous le voulez, et faisant un geste : Allez ! dit-il.
À peine ces mots étaient-ils prononcés que le capitaine reçut un choc si violent que son fusil lui échappa et que lui-même il roula à terre.
Du milieu du feuillage de l’arbre contre lequel il s’appuyait, deux hommes, qui s’y tenaient cachés, avaient bondi sur lui et l’avaient renversé. Avant même qu’il lui fût possible de se rendre compte de cette attaque, il était roulé dans une couverture et garrotté de façon à ne pouvoir faire aucun mouvement.
— Lâches ! cria-t-il avec mépris, lâches et traîtres !
— C’est vous, capitaine, qui nous avez contraints à agir ainsi ; du reste, cette ruse est de bonne guerre, vous n’avez pas à vous plaindre. Nous évitons l’effusion du sang, et nous accomplissons notre mission, puisque vous êtes prisonnier.
Le comte dédaigna de répondre à ces paroles prononcées avec un accent de raillerie qui redoublait sa colère.
Le chef continua :
— Donnez-moi votre parole d’honneur de ne pas essayer de vous échapper, de ne tenter aucune violence, de vous laisser bander les yeux lorsque les circonstances l’exigeront et la liberté de vos membres vous sera immédiatement rendue.
— Qui êtes-vous, pour me parler ainsi ? Ce n’est pas le langage d’un Indien, cela !…
— Peu vous importe qui je suis, capitaine ! Acceptez-vous mes conditions ?
— Je refuse, malgré votre déguisement, je vous ai reconnu. Vous êtes un Français, un traître à son pays et à son roi ! Je ne veux rien avoir de commun avec un misérable comme vous. Faites de moi ce qu’il vous plaira ! Je ne vous promets rien.
Le chef tressaillit, ses sourcils se froncèrent à se joindre ; mais se remettant presque aussitôt :
— Vos insultes glissent sur moi, capitaine. Au lieu de récriminer ainsi, de m’adresser des injures gratuites, puisque je vous ai toujours témoigné la plus grande déférence, croyez-moi, mieux vaudrait pour vous accepter mes conditions. Nous avons loin à aller ; la traite sera longue, les chemins mauvais. Nous serons forcés de vous placer, comme un ballot, en travers sur le cou d’un cheval ; vous vous condamnez à d’horribles tortures !
— Je les préfère à tout ce qui peut ressembler à un pacte avec vous. Martyrisez-moi, si bon vous semble ; tuez-moi même, vous n’obtiendrez rien de mon honneur.
Le chef fit un geste d’impatience et de désappointement.
— Vous êtes bien résolu ? Vous nous forcez à une cruauté inutile.
–^ ^ Oui, et ce mot est le dernier qui sortira de ma bouche. Agissez donc à votre guise ; je ne répondrai plus, quelles que soient les questions que vous m’adressiez.
Le chef dit quelques mots à voix basse à un des hommes les plus rapprochés ; celui-ci prit une blouse de calicot et il en enveloppa la tête du capitaine, de manière à le rendre momentanément aveugle, tout en lui laissant la faculté de respirer librement.
Aussitôt, deux hommes le saisirent, l’un par la tête, l’autre par les pieds ; on l’enleva de terre, il fut placé sur une espèce de brancard et il sentit qu’on l’emportait. Dans quelle direction ? c’est ce qu’il ne pouvait deviner.
La marche était soutenue et rapide ; elle dura plusieurs heures. Au bout de ce temps, un sifflement aigu résonna : les porteurs du capitaine firent halte.
Quelques minutes s’écoulèrent ; puis on lui enleva la blouse qui l’enveloppait, en même temps qu’on détachait ses mains.
Le premier soin du capitaine fut de jeter un regard investigateur autour de lui, afin de se reconnaître, si cela était possible. Soin inutile.
Le paysage lui était totalement inconnu, il se trouvait dans une espèce de ravin étroit, entre deux montagnes complètement boisées. Il ne se rappela pas être jamais venu dans un lieu semblable.
Il constata seulement que le soleil se couchait.
Ses ravisseurs, les soi-disant Indiens, diversement groupés, avaient allumé plusieurs feux et préparaient activement le repas du soir.
Des sentinelles, posées dans différentes directions, veillaient à la sûreté générale.
Le capitaine vit toutes ces dispositions d’un coup d’œil.
Un soupir étouffé s’échappa de sa poitrine en reconnaissant intérieurement son impuissance.
Le chef s’approcha de lui. Après l’avoir salué avec cette politesse respectueusement ironique qu’il affectait en parlant à son prisonnier :
— Vos forces doivent être épuisées, monsieur, lui dit-il ; voulez-vous manger ?
Le comte détourna la tête et haussa les épaules sans répondre.
Cependant le chef ne se rebuta pas de ce refus tacite.
Il fit un signe. Un homme apporta un cuissot de daim rôti, placé sur une écuelle de bois, et le posa sur le brancard, ainsi qu’une gourde pleine de petite bière.
M. de Villiers avait quitté le fort au lever du soleil, il n’avait donc rien pris depuis la veille : il mourait littéralement de faim. Cependant, fidèle à la parole qu’il s’était donnée à lui-même, il ne témoigna aucun désir de satisfaire son appétit. Prenant l’écuelle de la main droite, la gourde de la main gauche, il lança le tout loin de lui ; puis il se recoucha en souriant sur son brancard.
Le chef considéra un instant son prisonnier avec une extrême surprise, puis enfin il s’éloigna tout pensif.
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