Chapitre 14 Le commencement d’une piste
Dans la même journée, vers les deux heures de l’après-midi, deux hommes se trouvaient, assis et causant, auprès d’un feu brillant, sur le sommet d’une accore de la Belle-Rivière.
Cette accore était située à un quart de lieue environ du fort Duquesne.
De la place où ils se tenaient, ils pouvaient clairement distinguer les remparts, surmontés du large drapeau fleurdelisé.
Ils avaient tous deux l’âme tranquille et l’esprit en repos, s’étant placés là dans l’intention de jouir du magnifique point de vue qui se déroulait, de tous les côtés, devant leurs yeux émerveillés.
Ces deux hommes étaient Berger, le Canadien, et son ami Kouha-Handé ; ils terminaient leur frugal repas, composé de superbes poissons grillés sur la braise et pêchés par eux-mêmes. Deux gourdes, l’une pleine d’eau-de-vie, l’autre de petite bière brassée au fort Duquesne, servaient à arroser ce maigre festin.
Tout en mangeant de bon appétit et ne perdant pas un coup de dent, ils causaient de choses fort intéressantes sans doute et surtout très gaies, car souvent, ils s’interrompaient, pour rire de tout leur cœur ; le Canadien, particulièrement, semblait prendre un plaisir extrême à ce que racontait son compagnon.
— Pardieu, chef, dit-il, il faut avouer que j’ai eu une fameuse chance de vous rencontrer ainsi, au moment où vous traversiez la rivière ; je ne me doutais guère que je vous verrais aujourd’hui, par exemple.
— Moi, je cherchais mon frère, répondit l’Indien en s’inclinant.
— Alors le hasard n’est pas aussi grand que je le supposais. Est-ce que vous avez quelque chose à me demander ?
— Non, rien ; le plaisir de voir un ami, simplement.
— Merci, chef. C’est égal, le tour a été bien joué ; ainsi les Anglais sont furieux de leur déconvenue ?
— Ils sont fous, ils pleurent comme de vieilles femmes.
— Dame ! écoutez donc, chef ; tant de belles fourrures, de magnifiques pelleteries, enlevées à leur barbe, presque sans combat, par surprise, juste au moment où ils sentaient déjà le feu de leur cuisine et qu’ils se croyaient hors de péril, cela n’est pas fait pour les égayer, soyons justes.
— Ils ont jurés de se venger.
— Tant mieux ! Nous aussi, nous avons fait le même serment ; la poudre parlera, on verra quels sont les fusils qui chanteront le plus fort.
— Ils rassemblent tous les guerriers qu’ils peuvent trouver.
— Ils ont raison, ils n’en auront jamais assez. Ce pauvre Aigle-Volant, qui se croyait si fin, je lui ai prouvé que j’en savais plus long que lui ; malheureusement la leçon ne lui profitera pas, ni à l’Opossum non plus.
— Mon frère les a tués, je le sais.
— Oui, j’ai eu ce malheur, répondit le chasseur en riant ; mais comment avez-vous appris cela, vous ?
— Des Anglais ont demandé l’hospitalité dans mon village. Je chassais avec mes jeunes hommes ; les vieillards, demeurés seuls, n’ont pas osé s’opposer à leur séjour dans les cases.
— C’est juste, la loi du plus fort. Et alors, ils ont tout raconté ?
— Tout. Mais qu’avez-vous fait de vos prisonniers ?
— Ils sont enfermés dans le fort ; on les garde pour faire des échanges.
— Il vaudrait mieux prendre leurs chevelures !
— Je suis assez de cet avis, mais malheureusement ce n’est pas la coutume parmi les Français.
— Ils ont tort ; un ennemi mort n’est plus à craindre.
— À qui le dites-vous, chef ? mais on ne veut pas me croire. Ah çà ! que venez-vous faire dans ces parages ?
— Les territoires de chasse de ma nation sont presque dépeuplés de gibier ; j’en cherche d’autres pour la saison de la folle avoine.
— Ah ! bien, je me charge de vous en trouver, moi ; soyez tranquille, chef, j’en connais d’excellents, non loin d’ici.
— J’avais compté sur la sagesse et l’amitié de mon frère.
— Tenez, chef, regardez de ce côté. Ces montagnes fourmillent de gibier de toutes sortes, poils et plumes.
Les deux amis s’étaient levés et regardaient dans la direction indiquée par le Canadien, lorsque celui-ci poussa tout à coup une exclamation de surprise.
— Qu’a donc mon frère ? demanda le chef.
— Tenez ! là, dit-il en étendant le bras, ne voyez-vous rien ?
— Je vois un homme qui court avec la rapidité d’un daim poursuivi par les chasseurs. Cet homme est un Visage-Pâle, c’est un guerrier blanc du fort.
— C’est cela même. Allons, j’ai la vue encore assez bonne ; car je l’ai reconnu, moi, cette homme.
— Ah ! fit l’Indien avec indifférence.
— Venez, chef, hâtons-nous ; il faut que nous arrêtions cet homme, et qu’il nous dise pour quel motif il court aussi fort.
— À quoi bon ?
— Il le faut, vous dis-je. Ce soldat est le serviteur d’un homme que j’aime, que je respecte ; je crains qu’il ne soit arrivé un accident à son maître.
— C’est différent alors, répondit l’Indien en ramassant son fusil et suivant Berger, qui déjà s’était élancé en courant sur la pente de l’accore
Berger ne s’était pas trompé ; c’était en effet Rameau-d’Or. Le brave garçon ne courait pas, il volait ; ses pieds semblaient ne pas toucher la terre. Ce n’était pas la peur qui l’engageait à presser sa course, le digne soldat ne redoutait rien au monde ; mais il avait hâte d’atteindre le fort afin de ramener le plus vite possible du secours à son capitaine qu’il avait laissé, comme on sait, dans une situation très critique.
Au moment où il allait le dépasser sans même le voir, Berger lui barra le passage et l’arrêta net.
— Où courez-vous donc ainsi, camarade ? lui dit le Canadien. Est-ce un pari que vous voulez gagner ? Si cela est, reposez-vous, car vos concurrents sont largement distancés, je vous l’assure. Peste ! quel jarret !
— Ah ! c’est vous, monsieur Berger, répondit le soldat d’une voix haletante, en le regardant d’un air effaré ; je suis heureux de vous rencontrer, très heureux !…
— Et moi aussi, mon brave, mais répondez à ma question, je vous prie.
— Laissez-moi reprendre ma respiration, il me semble que je vais étouffer, tout tourne autour de moi, je n’y vois plus.
Les deux hommes le firent asseoir. Berger lui tendit sa gourde.
Rameau-d’Or la porta à ses lèvres et but à grands traits, puis il poussa un soupir de soulagement.
— Ah ! cela fait du bien ! dit-il en reprenant haleine.
— Il paraît que cela va mieux, hein ? reprit le chasseur en souriant.
— Oh ! je suis tout à fait remis maintenant ; laissez-moi partir.
— Rien ne presse, mon garçon ! dites-moi d’abord ce dont il s’agit.
Le soldat sembla réfléchir un instant, puis il répondit :
— Au fait, vous avez raison, monsieur Berger ; c’est Dieu qui a permis que vous vous trouviez sur ma route. Vous aimez mon capitaine, vous le sauverez !
— M. Louis ! s’écria-t-il avec un bond de surprise, le sauver ! Que lui est-il donc arrivé ? Parlez si vous êtes un homme, parlez vite.
— Voilà la chose en deux mots, car nous n’avons pas un instant à perdre, si nous voulons arriver à temps. Écoutez-moi bien.
Rameau-d’Or entama alors son récit et raconta dans ses moindres détails ce qui s’était passé au moment où le comte et lui avaient été assaillis à l’improviste par une troupe d’indiens, vrais ou faux.
Les deux coureurs de bois écoutèrent avec la plus sérieuse attention la narration un peu prolixe du soldat, qu’ils n’interrompirent pas une seule fois, se contentant à certains passages de secouer la tête d’un air de doute ou de froncer les sourcils ; puis, lorsque Rameau-d’Or cessa de parler, Berger lui prit la main et, après la lui avoir chaleureusement serrée dans la sienne :
— Vous êtes un brave garçon, lui dit-il, votre conduite est au-dessus de tout éloge ; mais rassurez-vous, le péril n’est pas aussi grand que vous le supposez. Vous savez si j’aime le capitaine ; je ne voudrais pas vous tromper, il est prisonnier, voilà tout. Nous le sauverons.
— Vous me le promettez ?
— Je vous le jure !
— Bon ! alors vive la joie, l’hôpital brûle ! s’écria-t-il en jetant son chapeau en l’air ; me voilà rassuré.
— Bien ! maintenant, écoutez-moi à votre tour. Dans la circonstance présente, les soldats, si braves qu’ils soient, ne pourraient rien faire pour secourir le capitaine : le courage ne suffit pas ici, c’est de l’adresse qu’il faut, soit que nous ayons affaire à des Indiens, soit, ce qui est plus probable, que nous ayons devant nous des maraudeurs, et malheureusement cette vermine ne manque pas sur la frontière.
— Ce sont des Indiens que j’ai vus.
— Vous connaissez le proverbe français, n’est-ce pas ? répondit-il en souriant : « L’habit ne fait pas le moine. » Profitez-en, les proverbes sont la sagesse des nations. La chose la plus urgente que nous ayons à faire en ce moment, c’est de nous rendre à l’endroit où l’attaque a eu lieu, afin de relever les traces et les empreintes ; ensuite nous irons au fort Duquesne, nous rendrons compte de ce qui s’est passé à M. de Contrecœur, puis nous aviserons.
Que de temps perdu ! murmura le soldat avec découragement.
— Vous croyez ? Ce temps perdu, nous le regagnerons, soyez tranquille. Êtes-vous en état de marcher et de nous conduire à l’endroit juste où vous avez été surpris ?
— Je le crois bien, venez ! ce ne sera pas long.
— Bien ! marchez, nous vous suivons.
Ils partirent.
Malgré sa précédente fatigue, Rameau-d’Or avait tant à cœur de sauver son capitaine, qu’il oubliait tout et avançait d’un pas si rapide qu’il fallait d’aussi agiles batteurs d’estrade que les deux chasseurs pour le suivre sans difficulté.
Après une heure et demie de marche environ, le soldat s’arrêta sur la lisière même de la forêt.
— Sommes-nous arrivés ? lui demanda Berger.
— À peu près, lui répondit-il ; c’est ici que j’ai quitté le couvert, venez !…
— Un instant, lui dit Berger en posant sa main sur son épaule ; maintenant, mon camarade, passez, s’il vous plaît, à l’arrière-garde et laissez-nous, le chef et moi, éclairer la route.
— Pourquoi donc ? demanda-t-il avec surprise.
— Parce que, mon brave ami, comme vous ignorez complètement les habitudes du désert, avec la meilleure volonté du monde, vous brouilleriez tout, si bien qu’il nous serait ensuite impossible de nous y reconnaître. C’est un livre que nous allons lire, n’en déchirez pas les pages ; tenez, pour plus de sûreté, restez ici, ce ne sera pas long ; vous nous rejoindrez quand nous vous appellerons. C’est convenu, n’est-ce pas ?
— Comme vous voudrez, seulement je ne vous avoue que je n’y comprends rien du tout.
— Soyez tranquille ! vous comprendrez bientôt. Allons, chef !
Les deux chasseurs, au lieu d’entrer sous le couvert à la place que le soldat leur avait indiquée, se séparèrent. Ils firent un grand circuit et disparurent l’un à droite, l’autre à gauche.
— Enfin, j’espère bien qu’ils m’expliqueront plus tard ce que tout cela signifie ? dit le soldat.
Et comme maintenant que son exaltation première ne le soutenait plus, la fatigue se faisait vigoureusement sentir, il s’assit au pied d’un arbre, alluma sa pipe et attendit.
Cependant les deux chasseurs, après avoir tracé un cercle imaginaire de deux ou trois acres environ, et avoir minutieusement observé toutes les empreintes qui s’offraient à leurs regards, si exercés et si habitués à déchiffrer ces étranges hiéroglyphes du désert, se rencontrèrent, face à face, à l’endroit même de la surprise.
Là les difficultés cessèrent complètement ; les traces étaient si claires et si profondément gravées, qu’il ne resta pas le moindre doute dans leur esprit.
Après avoir terminé leur exploration, ils se communiquèrent leurs découvertes, coordonnèrent les faits ; puis, lorsqu’ils se furent mis d’accord, ils allumèrent un feu, s’assirent, bourrèrent leurs calumets de morichée, et Berger appela Rameau-d’Or.
Cinq minutes après, le soldat les rejoignit.
— Eh bien ! leur demanda-t-il, avez-vous découvert quelque chose ?
— Nous avons tout découvert, répondit le Canadien ; nous allons fumer le calumet en conseil, afin de décider ce qu’il convient de faire. Asseyez-vous et écoutez. Voici ce qui s’est passé.
— Je le sais, dit-il en s’asseyant.
— À peu près ; il y a beaucoup de choses que vous ignorez, vous en acquerrez la certitude bientôt. Les gens qui vous ont attaqués étaient nombreux : les uns étaient à pied, les autres à cheval.
— Je n’ai vu que des Indiens à pied.
— Les cavaliers sont demeurés cachés à vingt pas d’ici, dans un fourré épais ; ceux-ci étaient vingt en tout ; les traces laissées par leurs chevaux sont si visibles que je les ai comptées. Les assaillants ont attendu longtemps votre arrivée ; ils s’impatientaient ; quelques-uns d’entre eux furent même envoyés à la découverte, afin de prévenir leurs compagnons de votre approche. Parmi les cavaliers, il y avait cinq Indiens, ce qu’il m’a été facile de reconnaître à la disposition des queues de loups. De plus, il y avait deux femmes ; elles ont mis pied à terre, afin de s’approcher d’ici et d’assister invisibles à l’attaque. Leurs pieds mignons ont laissé leurs traces très visiblement derrière l’arbre qui est là-bas ; elles s’impatientaient elles aussi ; le capitaine pris, on leur a amené leurs chevaux, et elles sont parties avec les autres cavaliers. Ils se dirigent vers l’ouest.
— Mais je n’ai rien vu de tout cela ! fit Rameau-d’Or.
— Nous l’avons vu, nous ; attendez ! Les hommes qui vous guettaient étaient cachés derrière des arbres, plusieurs d’entre eux ont tourné autour des troncs, afin de ne pas être aperçus. Parmi ces individus, il y avait sept Indiens. Les autres, au nombre de dix-huit, sont tous des blancs ! Les Peaux-Rouges marchent les pieds en dedans ; le pouce est écarté des quatre autres doigts ; ils posent d’abord la pointe, puis le talon ; leur trace est donc reconnaissable, puisque les blancs, au contraire, appuient d’abord lourdement le talon, et ont de fortes chaussures. Tous les blancs portaient des fusils, cinq Indiens seulement en avaient. Les autres étaient armés de lances, d’arcs et de flèches ; au moment de l’attaque, vous étiez là, près de cet arbre, séparé du capitaine par une quinzaine de pas.
— C’est vrai ! on dirait, Dieu me pardonne ! de la façon dont vous parlez, que vous l’avez vu !
Le chasseur sourit et continua :
— Vous avez voulu courir au secours de votre capitaine ; vous avez même fait quelques pas vers lui, mais il vous a ordonné de vous sauver, vous vous êtes arrêté net ; vous avez tourné sur les talons, et vous vous êtes précipité sur vos ennemis : vous en avez tué quatre.
— Vous croyez !…
— J’en suis sûr ; le premier a reçu une balle dans le cœur, les autres ont été assommés à coups de crosse ; leurs corps sont cachés sous les feuilles.
— Alors que le diable les caresse ! Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient ; mais continuez ; c’est amusant comme un conte de fées ce que vous dites là.
— Il y a eu un moment de lutte corps à corps ; vous êtes parvenu à grand-peine à vous dégager, vous êtes même tombé sur un genou.
— C’est, ma foi vrai, dit le soldat stupéfait.
— Mais grâce à Dieu, vous avez réussi à vous sauver… Voilà pour ce qui vous regarde.
— Oui, en effet ; mais mon pauvre capitaine ?
— Nous y arrivons, soyez tranquille. M. Louis était adossé à cet arbre ; un blanc, déguisé en Indien, s’est approché de lui, sans doute pour lui proposer de se rendre.
— Oui, et il a refusé bravement. C’est alors qu’il m’a ordonné de partir ; moi, je ne voulais pas, vous comprenez…
— C’est cela même. Il y a eu d’assez longs pourparlers ; ce blanc s’impatientait, enfin deux hommes, cachés dans le feuillage de l’arbre, se sont laissés tomber sur le capitaine, qu’ils ont renversé.
— Comment savez-vous cela ?
— Oh ! s’écria le soldat en fermant les poings avec colère, qu’ils tombent un jour sous ma coupe, ces brigands-là, je leur ferai danser la boulangère sans violons ; je ne vous dis que cela. Allez toujours !
— Les ravisseurs ont ensuite construit un brancard sur lequel ils ont placé leur prisonnier ; puis, de même que les cavaliers, ils se sont dirigés vers l’ouest, en l’emmenant avec eux. Voici, à peu de différence près, comment les choses se sont passées. Ainsi, il est probable qu’ils ont bandé les yeux du capitaine en lui enveloppant la tête avec une blouse.
— Qui vous fait supposer cela ?
— D’abord parce qu’il doit être important pour eux qu’il ignore où on le conduit ; ensuite parce que, des quatre hommes tués par vous, trois sont complètement vêtus, le dernier seul n’a pas de blouse. Je n’affirmerai pas ce dernier fait, bien qu’il soit probable, d’autant plus que dans le désert, à moins d’absolue nécessité, on ne dépouille pas les morts, surtout quand ils sont amis.
— Vous devez avoir raison ! Mon pauvre capitaine ! un si brave officier ! un si bon chef !
— Maintenant, il s’agit de nous entendre ; de savoir ce que nous voulons faire. Quel est votre avis ?
— Mon avis, c’est qu’il faut délivrer mon capitaine et tuer tous ces gredins-là !…
— Cet avis est à peu près le nôtre ; mais quels moyens devons-nous employer pour réussir à le délivrer ?
— Ah ! quant à cela, serviteur ! ne me le demandez pas ; tout ce que je peux vous affirmer, c’est que, le moment venu, je n’épargnerai pas ma peau ; je taperai dur, je vous en réponds !
— J’en suis convaincu, mais cela ne suffit pas : voyons autre chose. Parlez, chef ; c’est votre tour à donner votre avis.
— Kouha-Handé, répondit l’Indien, est un grand chef. Il a beaucoup d’expérience. Qui peut lui cacher sa trace ? Il découvre le passage de l’aigle dans les airs. Il se mettra sur la piste du capitaine et ne la perdra plus jusqu’à ce qu’il soit arrivé à la fin : puis il retournera vers son ami et lui dira tout ; pendant ce temps, Sans-Piste se rendra dans la grande hutte forte des Visages-Pâles ; il parlera au chef des blancs, lui dira ce qui s’est passé ; ensuite il lui demandera ses frères les Bois-Brûlés, et avec eux il marchera dans le sentier de Kouha-Handé. Qu’il ne prenne pas des guerriers des Visages-Pâles : ils sont braves, mais ils bavardent comme des vieilles femmes ; ils ignorent comment on marche sur la sente de guerre dans la savane. J’ai dit. Que pense mon frère des paroles d’un chef ?
— Je pense que vous êtes un homme sage et qui nous avez parfaitement expliqué ce qu’il fallait faire ; aussi je me range complètement à votre opinion, parce qu’il est impossible d’en émettre une meilleure. Ainsi voilà qui est bien entendu : je pars pour le fort avec ce Visage-Pâle ; mon frère, sans perdre un instant, prendra la piste de l’ennemi.
— Kouha-Handé le fera, répondit le chef en se levant et serrant sa ceinture.
— À bientôt, chef, et bonne chance ! D’ailleurs, comment ces individus pourraient-ils s’échapper ? ils ont sur leur piste les deux meilleurs éclaireurs du désert.
Les trois hommes se serrèrent une dernière fois la main ; puis l’Indien s’enfonça dans la forêt, tandis que Berger et Rameau-d’Or sortirent, au contraire, du couvert et se dirigèrent à grands pas vers le fort Duquesne, où ils arrivèrent un peu avant le coucher du soleil.
Les deux hommes furent immédiatement introduits auprès de M. de Contrecœur, dont l’inquiétude était vive ; l’absence prolongée du capitaine de Villiers lui paraissait alarmante ; il avait hâte d’apprendre des nouvelles.
Lorsque les deux hommes entrèrent dans le cabinet du commandant, celui-ci n’était pas seul.
Le baron de Grigny, fort inquiet aussi du sort de son ami, se trouvait auprès de lui.
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