Chapitre 18 Face à face
Après un moment de silence, le comte prit la parole, d’un air qu’il essaya de rendre indifférent.
— Deux mots, mon ami.
— Je suis aux ordres de monsieur le comte.
— Je le suppose… je ne suis pas prisonnier dans cette chambre ?
— Monsieur le comte n’a qu’à exprimer le désir de…
— S’il me plaît d’en sortir. S’y opposera-t-on ?
— Monsieur le comte est chez lui dans cette maison : libre d’entrer, de sortir, et de se promener où bon lui semblera.
— Et si cette fantaisie de promenade me prenait maintenant, répondit en souriant le jeune homme, me serait-il permis de m’y laisser aller ?
— Rien ne s’y opposerait. Cependant, avec tout le respect que je dois à monsieur le comte, je me permettrai de lui faire observer qu’il est encore bien faible pour sortir, et que peut-être vaudrait-il mieux qu’il attendît à demain.
— Je vous remercie de l’intérêt que vous me témoignez, mon ami. À propos, quel est votre nom ?
— André, monsieur le comte.
— Fort bien ! Alors, André, mon ami, je vous dirai que je me sens beaucoup plus fort que vous ne le supposez ; je vous avoue de plus que j’éprouve un vif désir de me promener au grand air. Ainsi, veuillez, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, afin d’éviter tout accident, au cas où je serais plus faible que je ne le pense, veuillez, je vous prie, m’accompagner ; de cette façon, vous veillerez sur moi et me viendrez en aide, si besoin est. Est-ce convenu ?
— Je suis aux ordres de monsieur le comte.
— Alors sortons sans retard ; j’étouffe entre ces murailles, j’ai besoin d’air et d’espace.
Le serviteur ouvrit la porte et s’inclina pour laisser passer le comte.
— Précédez-moi, dit celui-ci, il me serait impossible de me diriger ; je ne connais pas la maison.
André obéit sans répondre. La porte ouverte par lui donnait dans une espèce de salon d’attente assez convenablement meublé, mais sans luxe ; à la suite de ce salon se trouvait une antichambre très petite et donnant elle-même sur un corridor débouchant sur une cour étroite, close par une haie vive très épaisse et haute de six pieds environ. Une porte en treillage, négligemment fermée au moyen d’un loquet de bois, servait pour entrer et sortir.
Tout cela était essentiellement primitif et ne ressemblait en rien à une prison.
Dans la cour, le comte se retourna et examina avec soin la maison.
C’était une hutte assez grande, construite en troncs d’arbres juxtaposés et reliés entre eux par des crampons de fer ; les intervalles laissés entre les joints étaient bouchés par de la mousse pétrie avec de la terre et de l’eau ; à l’intérieur, ces murs, d’une grande épaisseur et d’une solidité extrême, étaient entièrement recrépis. Ce système de construction n’étonna pas le jeune homme ; il le connaissait déjà. C’était celui adopté par les traitants pour leurs loges ou comptoirs dans leurs stations d’hiver sur le territoire indien, quand ils s’arrêtaient pour trafiquer avec les Peaux-Rouges.
Cette large hutte ou maison, ainsi qu’il plaira au lecteur de la nommer, formait un carré long, avec six fenêtres de façade et deux sur chacun des côtés ; une infinité de meurtrières masquées tant bien que mal et disposées sans ordre apparent, indiquaient suffisamment quelle avait été sa destination primitive. Elle n’avait qu’un étage ; le toit, construit à la mode normande, s’avançait en dehors.
En somme, malgré son apparence de bonhomie, qui la faisait ressembler à une chaumière de paysan riche, il suffit d’un coup d’œil au capitaine pour s’assurer que c’était une forteresse solidement établie et en état de résister avec avantage à un coup de main, si jamais la pensée de l’attaquer venait aux Indiens.
Après avoir terminé cette inspection, qui ne lui demanda pas plus de cinq minutes, le comte traversa la cour et sortit.
Il reconnut alors qu’il se trouvait dans un village d’hiver indien assez considérable.
Il commença sa promenade en feignant la plus complète indifférence, mais en regardant sournoisement de tous les côtés et ne laissant rien échapper sans l’analyser et le noter précieusement dans sa mémoire.
Les Indiens, ceux de l’Amérique du Nord surtout, ont en général deux villages par tribu : celui d’été et celui d’hiver.
Le village d’été, dont l’emplacement varie presque chaque année, n’est pour ainsi dire qu’un campement que l’on construit à la hâte, selon les besoins de la chasse, les Indiens n’étant pas cultivateurs ; les huttes sont construites au moyen de pieux plantés en terre et recouverts de peaux cousues, dont le bas est maintenu sur le sol par un bourrelet de terre et de pierres rapportées. Il suffit de quelques heures pour établir un de ces campements ; moins de temps encore est nécessaire pour le faire disparaître.
Quant aux villages d’hiver, leur emplacement, à moins d’une émigration définitive de la tribu, est toujours le même. Ils sont ordinairement placés au centre d’une forêt, sur le bord d’une rivière ; on n’y arrive qu’avec des difficultés extrêmes, car les Indiens cachent avec soin leurs retraites. Ils ont une forme ronde, sont entourés d’une palissade haute de dix pieds environ, qui leur sert de rempart. À l’extérieur, à un mille au plus, se trouvent les échafaudages sur lesquels sont placés les morts. Les Peaux-Rouges n’enterrent que rarement.
Les huttes, de forme ovale ou ronde, selon le goût des propriétaires, sont divisées en plusieurs compartiments au moyen de claies ou de peaux tendues sur des cordes. À la droite de chaque hutte se trouve une espèce de hangar qui sert à renfermer les provisions de la famille.
Ces huttes, assez bien alignées, forment des rues étroites et fangeuses, qui rayonnent toutes vers un même point et aboutissent à une large place, située au centre même du village. Sur cette place, assez vaste pour contenir toute la population masculine de la tribu, s’élève une immense hutte, nommée le calli médecine, c’est-à-dire la case du conseil servant à la réunion des chefs.
Devant l’entrée est planté le totem, longue perche garnie de plumes dans toute sa longueur et à l’extrémité de laquelle flotte une peau demi-tannée et sur laquelle est grossièrement peint en rouge un animal, ours, loup, tortue, emblème de la tribu, révéré de tous, espèce d’étendard sacré qui sert, dans un combat, à rallier les guerriers, et qui est porté en avant par un chef renommé ; à gauche, sur deux pieux enfoncés en terre et se terminant en fourche, est posé le grand calumet sacré, qui jamais ne doit être souillé par le contact du sol.
Au milieu juste de ces deux emblèmes et un peu en avant, une sorte de tonneau défoncé est à demi enterré, debout et enveloppé de plantes grimpantes, entretenues avec soin.
Ce tonneau, nommé l’arche du premier homme, est fort respecté des Indiens ; c’est ordinairement près de lui que se font les exécutions et que se trouve par conséquent le poteau de torture.
Çà et là, dans les rues, certains arbres, laissés exprès, ont leurs branches chargées de morceaux d’étoffes, de colliers, de wampuns, de chevelures ou de peaux de toutes sortes ; ces arbres sont des espèces d’autels votifs où les hommes et les femmes suspendent, en l’honneur du Maître de la vie, les dons que dans une circonstance dangereuse ils lui ont votés s’il les sauvait.
Depuis son débarquement en Amérique, c’était la première fois qu’il était permis au jeune Français d’étudier de près la vie indienne et de visiter un des centres réels de ces peuplades indigènes qu’on lui avait toujours représentées comme des sauvages abrutis et presque idiots.
Aussi, malgré les pensées assez tristes qui assombrissaient son esprit et l’indifférence qu’il avait cru devoir feindre, peu à peu se laissa-t-il aller à une curiosité bien naturelle, du reste, en pareille circonstance, et se livra-t-il entièrement à l’intérêt que lui causait ce qu’il voyait.
Les rues étaient littéralement encombrées par des passants de toute sorte : tantôt c’étaient des guerriers marchant la tête haute d’un air délibéré, qui, au passage, lui lançaient un regard de haine, tantôt des chefs déjà âgés, enveloppés de leur robe de bison, causant entre eux à voix basse en se promenant à pas lents.
Plus loin, des femmes et des enfants allaient et venaient d’un air effaré, conduisant des traîneaux chargés de vivres ou de bois de chauffage, et attelés à des chiens rouges, maigres et pelés, aux oreilles droites et au museau pointu, ressemblant à des loups et à des chacals. D’autres femmes passaient, portant sur l’épaule des corbeilles de jonc, tressées si habilement que pas une goutte de l’eau qu’elles contenaient ne se répandait au dehors. Puis, c’étaient des enfants de cinq à six ans, entièrement nus, se roulant dans la poussière, et quittant parfois leurs jeux pour aller téter leurs mères assises sur le seuil des huttes, causant, riant entre elles d’un côté de la rue à l’autre.
Les enfants indiens tètent quelquefois jusqu’à l’âge de huit ou neuf ans, sans que jamais la mère leur refuse le sein, aussi sont-ils généralement grands, fort, bien découplés, et exempts pour la plupart de ces maladies de l’enfance qui, dans nos pays civilisés, déciment si cruellement ces frêles créatures.
Après une promenade qui n’avait pas duré moins de deux heures, le capitaine, fatigué d’avoir si longtemps marché à l’aventure, mais fort intéressé par ce qu’il avait vu, reprit, en s’appuyant sur le bras d’André, le chemin de la maison qu’il habitait.
Il était sur le point d’y arriver, lorsque tout à coup il tressaillit, à la vue d’une femme qui marchait à sa rencontre.
Lorsqu’elle les eut dépassés, machinalement, par un mouvement dont il ne fut pas maître, il retourna la tête. La femme avait fait de même ; elle lui lança un regard expressif, en posant un doigt mignon sur ses lèvres rosées, et elle continua sa route.
Cette femme était Angèle ; l’homme qui l’accompagnait, son père, celui qu’on nommait le Proscrit.
Par quel hasard ces deux personnes se trouvaient-elles dans ce village ? Quel motif les y avait amenées ? Était-ce pour lui qu’elles y étaient venues ? Quelle probabilité que cela fût ! et puis la lettre laissée par la jeune fille dans le creux de l’arbre n’annonçait-elle pas un long voyage ? Le hasard seul avait sans doute amené cette rencontre.
Tout en réfléchissant ainsi le capitaine était rentré dans la maison, avait regagné sa chambre et s’était laissé aller sur un siège, brisé par la fatigue, et rappelé brusquement au sentiment de sa position par la rencontre bizarre qu’il avait faite.
Quelques minutes s’écoulèrent ainsi ; il réfléchissait profondément. La porte de la chambre s’ouvrit ; supposant que c’était André qui entrait, le comte ne releva pas la tête.
Soudain une main se posa doucement sur son épaule, et une voix dont le timbre harmonieux lui était bien connu, lui dit avec un accent affectueux :
— À quoi pensez-vous donc qui vous absorbe si complètement, monsieur le comte ?
Le jeune homme tressaillit comme s’il avait reçu une commotion électrique, et releva brusquement la tête.
Avant même de l’avoir vue, il avait reconnu la comtesse de Maleval.
C’était elle, en effet, plus belle, plus agaçante que jamais, qui se tenait immobile et souriante devant lui.
Le jeune homme se sentit frissonner sous le feu du regard de la comtesse opiniâtrement fixé sur lui ; il pâlit affreusement, chancela, et fut obligé de se retenir à un meuble pour ne pas rouler sur le sol.
— Est-ce la joie, la crainte ou la haine qui causent l’émotion que vous éprouvez à ma vue, mon cher comte ? reprit-elle avec une légère pointe d’ironie.
— Madame, répondit-il en faisant un effort immense sur lui-même, pardonnez-moi ; bien que je dusse m’attendre à vous voir, je vous avoue que je n’ai pas été maître du sentiment que j’ai éprouvé en vous apercevant tout à coup devant moi.
— Dois-je prendre ceci comme un compliment ? reprit-elle en attirant un siège et s’asseyant devant le comte qui l’imita machinalement.
Il y eut un assez long silence.
Ce fut la comtesse qui se décida enfin à le rompre.
— Vous vous doutiez que j’étais pour quelque chose dans votre enlèvement ? C’est bizarre, n’est-ce pas ? continua-t-elle : un bel officier du roi enlevé par une femme qu’il a délaissée. C’est le monde renversé, cela ! Avouez que cette aventure vous poserait extraordinairement à l’Œil-de-bœuf. Mais nous sommes ici dans un pays perdu où malheureusement elle n’aura pas le moindre retentissement. C’est fâcheux, n’est-il pas vrai ?
— Madame !
— Que voulez-vous, comte, interrompit-elle, je suis une créature bizarre, moi ! taillée sur un patron exceptionnel, j’aime qui me fuit ! Vous seriez demeuré à Québec, que probablement nous n’aurions pas tardé à rompre, et cela, sans secousse, d’un commun accord. Vous avez jugé à propos de m’abandonner ; comme une nouvelle Ariane, j’ai couru après vous, et je vous ai rattrapé.
— Quel but vous proposiez-vous donc, madame, en agissant ainsi ? je ne me l’explique guère.
— Le sais-je moi-même, serais-je femme, si je réfléchissais ? la passion ne calcule pas, elle agit ! Je voulais vous atteindre, me venger de votre perfidie, de votre abandon ; je le voulais fermement…
— Et maintenant ?
— Maintenant, j’ai changé d’avis… je vous ai revu…
— Ah ! vraiment !
— Oui ! cela vous étonne ?
— Nullement, madame, je demande seulement pourquoi, puisque vous vouliez vous venger de ce que vous nommez ma perfidie, à présent que vous avez réussi à vous emparer de moi, que vous me tenez sans défense en votre pouvoir, vous ne profitez pas de cette occasion pour satisfaire votre vengeance ?
— J’ai changé d’avis, mon cher comte, j’ai d’autres projets.
— Ces projets, me sera-t-il permis de les connaître, madame ?
— Je suis venue exprès pour vous en faire part.
— Je vous écoute.
Tout cela avait été dit de la façon la plus gracieuse, le sourire aux lèvres ; un témoin invisible de cet entretien extraordinaire n’aurait certes pu deviner quelle haine ardente bouillonnait au fond de ces deux cœurs, et combien de menaces contenaient ces sourires enchanteurs que les deux interlocuteurs échangeaient à l’envi l’un de l’autre.
M. de Villiers, complètement maître de lui-même, avait repris tout son sang-froid et par conséquent tous ses avantages ; il se préparait à soutenir bravement la lutte qu’il pressentait. Calme, souriant, il attendit qu’il plût à la comtesse de s’expliquer.
Celle-ci reprit presque aussitôt, en se mordant légèrement les lèvres :
— Vous aussi, mon cher comte, vous m’avez tenue en votre pouvoir ; pourquoi ne vous êtes-vous pas vengé ?
— Vengé de quoi, madame ? de vous avoir aimée et d’avoir été assez heureux pour être aimé de vous ? Vous raillez sans doute, répond-il galamment.
— Ne marivaudons pas, je vous prie, comte. Le temps des bergeries est passé entre nous. Répondez franchement, comme un gentilhomme doit le faire.
— Puisque vous l’exigez, madame, je vous répondrai donc : un homme de cœur, qu’il ait ou non à se plaindre d’une femme, ne se venge jamais d’elle…
— Il la méprise et la chasse, n’est-ce pas ? interrompit-elle avec violence.
— Non madame, il la plaint sincèrement et respecte en elle celle qu’à une autre époque il a aimée.
La comtesse lui lança sous ses longs cils un regard d’une expression étrange.
— Soit, dit-elle au bout d’un instant ; cette explication peut être vraie, à la rigueur.
— Elle est l’expression sincère de ma pensée, madame ; le cas échéant, j’agirais encore de même.
— C’est possible ! Mais revenons à ce que je voulais dire : vous êtes mon prisonnier.
— Je le sais, madame.
— Il ne tient qu’à vous d’être libre.
— J’attends que vous daigniez m’expliquer à quelles conditions.
— Savez-vous où vous êtes ici ?
— Mais chez vous, je suppose.
— N’équivoquons pas : je parle du pays et non de la maison.
— D’après ce que j’ai cru reconnaître, je suis dans un village indien.
— Oui, vous vous trouvez sur le territoire britannique, à dix lieues au plus, à vol d’oiseau, du fort Nécessité, au milieu d’une tribu toute dévouée aux Anglais, et qui, par conséquent, professe pour les Français une haine implacable.
— Où voulez-vous en venir, madame ? Ces détails, très intéressants, sans doute, me touchent peu ; je désirerais qu’il vous plût de vous expliquer franchement, ainsi que vous-même me sommiez il n’y a qu’un instant, de le faire, ainsi que je l’ai fait à votre demande. Nous sommes nobles tous deux : le mensonge ne nous est pas plus permis à l’un qu’à l’autre.
— Je serai donc franche avec vous, monsieur. Grâce aux moyens dont la bienveillance du gouverneur de la Virginie m’a permis de disposer, et que m’auraient refusé les autorités françaises, je suis parvenue à m’emparer de vous. Eh bien ! maintenant que je tiens entre mes mains ma vengeance, que je puis à mon gré la satisfaire sans que rien m’en empêche, je suis prête à y renoncer si vous le voulez ; cela dépend de vous. Dites un mot, un seul, et toute haine sera à jamais éteinte entre nous.
— Je serais heureux, croyez-le bien, madame, d’obtenir un tel résultat, il est le plus cher de mes vœux. Malheureusement, je ne sais pourquoi, mais il me semble que ce mot que vous exigez, que cette combinaison de lettres si simples à prononcer en apparence, ma bouche ne réussira point à l’émettre.
— Écoutez-moi d’abord, monsieur, vous déciderez ensuite si vous devez accepter ou refuser mes propositions.
— C’est juste, répondit-il en s’inclinant.
— Vous êtes gentilhomme, monsieur de Villiers, reprit la comtesse, de grande famille militaire même, mais vous êtes pauvre, sans protections puissantes à Versailles, où tout aujourd’hui se donne à la faveur. Il est probable que jamais vous ne dépasserez le grade de capitaine, malgré vos talents et votre courage.
— C’est probable, en effet, madame, répondit-il froidement ; aussi, je vous avoue bien humblement que j’en ai pris mon parti.
— Eh bien, moi, si vous voulez prononcer ce seul mot : J’accepte, je vous remets à l’instant un brevet du colonel, avec une dotation de trois cent mille livres pour lever votre régiment.
— Voici une singulière vengeance, avouez-le, madame, répondit-il en souriant avec ironie.
— Pourquoi ne me montrerais-je pas aussi généreuse que vous ?
— Excusez-moi, madame, mais ce que vous me dites me semble tellement extraordinaire, qu’à moins de voir, au bas de ce brevet, la signature de Sa Majesté très chrétienne le roi Louis quinzième, que Dieu protège ! malgré le profond respect que je professe pour vous, je ne saurais y croire.
— Ai-je dit que ce brevet fût signé par le roi Louis XV ? répondit-elle en fixant sur lui un regard d’une expression étrange.
— Par qui donc le serait-il alors, madame ? Nul, que je sache, excepté le roi, n’a le pouvoir de créer des officiers dans l’armée.
— Le roi Louis XV est-il donc le seul monarque qui possède cette puissance ?
— Je ne connais que lui, madame.
— Moi, monsieur le comte, je connais un aussi grand roi que celui dont vous parlez, c’est le roi Georges II.
— Le roi d’Angleterre !… s’écria-t-il en se levant avec une telle violence que, malgré elle, la comtesse se rejeta en arrière. Ah ! je comprends tout maintenant, madame. Voilà donc quelle était la vengeance que vous prétendiez tirer de moi ! C’est mon honneur qui est en jeu ! C’est mon déshonneur et ma honte qu’il vous faut ! Et vous avez osé me faire une telle proposition, à moi, Louis Coulon de Villiers, frère de l’infortuné de Jumonville, assassiné par un officier anglais ! Oh ! madame, vous me supposez donc bien vil et bien infâme.
— Monsieur, prenez garde ! je n’ai qu’un mot à dire, un geste à faire, et vous serez immédiatement livré aux Indiens.
— Ah ! je le préfère, madame, à vous écouter plus longtemps. Vienne la torture, je la subirai en gentilhomme et en homme de cœur. Mais de quel vil limon êtes-vous donc pétrie, madame, pour qu’une si odieuse pensée ait pu germer dans votre cœur ?
— Monsieur !
— Ah ! pas un mot de plus ! la mort mille fois plutôt que votre présence ! Et j’ai aimé cette femme ! ajouta-t-il en la terrassant d’un regard chargé d’un mépris écrasant.
— C’en est trop ! s’écria-t-elle avec rage. À moi ! à moi !
André parut.
— Qu’ils entrent ! dit-elle, qu’ils entrent !
André fit un signe. Une dizaine de chefs indiens pénétrèrent aussitôt dans la chambre et fixèrent leurs regards sur la comtesse.
Celle-ci, en proie à une fureur qui touchait presque à la folie, marchait à grands pas, tournant autour de la pièce comme une lionne dans sa cage. Le comte de Villiers, les bras croisés sur la poitrine, la regardait avec une expression de tristesse et de pitié. Tout à coup, elle s’élança vers lui, et le poussant brusquement aux mains des Indiens :
— Prenez-le ! dit-elle d’une voix rauque ; il est à vous, je vous le donne !
Et elle tomba, haletante, presque suffoquée par la rage, sur un siège.
— Adieu, madame, dit le comte ; je vous plains, vous devez bien souffrir. Vous n’êtes pas même digne du mépris d’un galant homme… vous ne méritez que sa pitié.
Et, se plaçant de lui-même au milieu des guerriers peaux-rouges, il leur fit signe qu’il était prêt à les suivre.
— Misérable ! murmura Mme de Maleval, au comble de l’exaspération, suis-les, préfère-les à moi ! tu cours à ta perte !… Dans peu nous serons quittes !
Le comte de Villiers sortit, emmené par les Indiens.
Elle demeura seule.
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