Chapitre 19 La surprise
Dans la même journée, au moment où le soleil se couchait, à deux milles du village, dans un ravin pierreux, lit d’un torrent desséché, cinq personnes, que nul ne serait attendu à voir réunies, assises autour d’un feu, causaient gaiement en dépeçant un superbe cuissot de chevreuil rôti.
Parmi ces cinq personnes, se trouvaient Jan-Pol, le père d’Angèle, et la Couleuvre, son inséparable compagnon. Auprès d’eux, causant et devisant amicalement, nos anciennes connaissances, Rameau-d’Or et Risque-Tout ; et enfin le señor don Palamède de Bivar y del Carpio, l’ancien flibustier, que la comtesse de Maleval avait attaché à son service quelques jours avant son départ de sa maison du Saut de Montmorency.
Les cinq compagnons paraissaient d’une charmante humeur, la plus touchante cordialité régnait entre eux ; ils dévoraient avec un appétit de loups affamés leur cuissot de chevreuil, qu’ils arrosaient d’une eau-de-vie de France, contenue dans une bouteille en cuir, à large ventre, qui circulait incessamment de l’un à l’autre.
— Ainsi, dit Rameau-d’Or, la bouche pleine, c’est pour cette nuit ?
— Pour cette nuit, répondit Jan-Pol ; oui, puisque l’exécution doit avoir lieu demain, au lever du soleil.
— Mon pauvre capitaine ! et vous croyez qu’ils auraient le courage de le martyriser ainsi ?
— Avec cela qu’ils prendraient des gants ! fit Risque-Tout en haussant les épaules. Ils sont tendres, les gaillards ! c’est une fête pour eux de couper par morceaux un officier français.
— Je croyais qu’ils se contentaient de tuer les missionnaires.
— Bah ! ils sont blasés sur ces pauvres diables ; ils en ont tant rôti que cela ne leur produit plus d’effet.
— Oh ! dit la Couleuvre, depuis quelques années, il leur est passé par les mains pas mal d’officiers et de soldats !
— Les soldats aussi ! s’écria Rameau-d’Or ; diable ! ce n’est pas drôle, cela ! ils ne respectent rien, ces gueux-là.
— As-tu peur qu’ils te mangent ? reprit Risque-Tout. Rassure-toi, mon vieux ; tu es trop coriace, ils se casseraient les dents sur toi.
Cette saillie égaya encore la réunion : on n’est pas difficile au désert.
— Écoute donc, tu en parles bien à ton aise, toi ! fit Rameau-d’Or. Être tué, ce n’est rien ; le soldat est fait pour cela, c’est son métier, il s’attend toujours que cela lui arrivera un jour ou l’autre ; mais de cette façon-là, ce n’est pas régalant !
— Le fait est que cela manque de charme, tu as raison, mon vieux ! Pour ma part, je préfère autre chose, n’importe quoi, quand ce ne serait qu’une haute paye de dix sous par jour.
— Merci ! tu n’es pas dégoûté !
— Ainsi, je puis compter sur vous, don Palamède ? dit alors le Proscrit.
Le flibustier n’avait pris aucune part à la conversation ; il s’était contenté de manger comme un ogre et de boire comme une éponge ; il releva la tête, fit une grimace qui avait la prétention de ressembler à un sourire, et répondit d’un ton de mauvaise humeur, qu’il essayait vainement de dissimuler :
— Ne vous ai-je pas donné ma parole ?
— C’est vrai ; mais vous ne paraissez pas bien enthousiasmé de mon projet. Est-ce qu’il ne vous plairait pas, par hasard ?
— Je ne dis pas cela, mon maître, au contraire ; je le trouve parfaitement conçu, d’une réussite immanquable.
— Alors, s’il en est ainsi, qu’est-ce qui vous chagrine et vous rend si morose ?
L’hidalgo prit un air digne.
— Je suis gentilhomme d’aventure, répondit-il d’un ton grave ; malgré moi, je sens mon honneur se révolter à la pensée de trahir la confiance de personnes dont les procédés ont toujours été excellents à mon égard.
— Ta, ta, ta ! reprit en riant le Proscrit, quelle antienne nous chantez-vous là, compagnon ? Nous prenez-vous pour des imbéciles ?
— Dieu m’en garde ! je sais trop bien ce que je vous dois, Jan-Pol ; vous m’avez rendu de trop grands services pour que j’hésite jamais à faire ce que vous exigerez de moi.
— Oui, nous nous connaissons de longue date ; aussi, je ne serais pas fâché, une fois pour toutes, de voir clair dans votre pensée.
— Cela ne vous sera pas difficile, Jan-Pol, je suis sans détours, moi. Vous me direz ce que vous voudrez, mais je n’en suis pas moins un traître en ce moment.
— Pas encore, dit en riant la Couleuvre, mais bientôt.
— Ma présence ici me condamne ! Ah ! ma conscience m’adresse de graves reproches, fit-il avec un soupir ressemblant à un rugissement.
— Pauvre agneau sans tache ! murmura Rameau-d’Or.
— Oubliez votre conscience, elle vous laisse parfaitement tranquille, mon vieux camarade, dit Jan-Pol en souriant avec ironie.
— C’est cela ! interrompit Risque-Tout, ne parlons pas des absents, cela porte malheur !
Don Palamède de Bivar y del Carpio lança un regard de colère au mauvais plaisant, et se remit à manger.
— Savez-vous où le bât vous blesse, compagnon ? je vais vous le dire, moi, fit la Couleuvre. Ce n’est pas de trahir la comtesse qui vous taquine…
— Qu’est-ce donc alors ? demanda-t-il d’un ton rogue.
— Pardieu ! c’est de la trahir sans en tirer profit.
— Il y a du vrai, approuva Risque-Tout.
— Bah ! reprit le Proscrit, serait-ce réellement une question d’argent ?
— Il préférerait de l’or, dit Rameau-d’Or en riant ; c’est moins salissant et plus facile à porter.
— Oh ! oh ! pourquoi ne l’avoir pas dit tout de suite ? Croyez-vous donc que j’avais l’intention de vous faire travailler pour rien ?
— Je n’ai pas dit cela, répondit le flibustier, dont les traits se détendirent.
— Toute peine mérite salaire. Je comptais après l’affaire vous remettre un millier de francs, comme marque de ma gratitude ; puisque vous le désirez, je vous les donnerai à l’instant.
— Ne croyez pas que ce soit l’intérêt.
— Comment donc ? au contraire ! je connais trop bien votre désintéressement pour élever un doute à cet égard.
— Vous me rendez justice.
— Tenez, mon ami, reprit-il en lui jetant un sac d’argent, que le flibustier attrapa au vol et fit disparaître à l’instant dans les larges poches de sa culotte, prenez toujours cela et, après l’affaire, eh bien ! si je suis content de vous, je vous en donnerai encore autant. Là, êtes-vous satisfait ?
— C’est-à-dire que je suis ravi !… Ah ! Jan-Pol, je ne sais personne qui puisse vous être comparé ; vous êtes généreux comme un grand seigneur. Voilà une grande partie de mes scrupules éteints ! Oui, je le répète, vous êtes généreux comme un grand seigneur.
— Ou comme un voleur : allez, ne vous gênez pas ! fit-il en riant, c’est la même chose ; puis reprenant son air sérieux : Seulement, ajouta-t-il d’un ton bref, plus de palinodies, n’est-ce pas ? C’est fini ! Je vous ai payé sans marchander, vous m’appartenez corps et âme. Pas d’hésitations, de détours ! Vous agirez franchement et loyalement avec moi, sinon… vous savez que j’ai mauvais caractère.
— C’est entendu !
— Bien.
« Maintenant que notre souper est terminé, convenons de nos faits, tout en fumant une pipe, l’un n’empêche pas l’autre. Écoutez-moi, messieurs !
Les auditeurs avalèrent une dernière gorgée d’eau-de-vie, allumèrent leurs pipes, et d’un commun accord, ils se tournèrent vers le Proscrit, afin de mieux entendre ce qu’il allait dire.
— Rameau-d’Or et vous, Risque-Tout, vous suivrez le señor Don Palamède, reprit Jean-Pol ; ainsi que cela est convenu il vous introduira dans la maison, où vous vous tiendrez cois, jusqu’à ce que vous entendiez le premier coup de feu. Il n’y a qu’un homme dans la maison ; les autres sont logés dans une hutte à l’extrémité du village : vous n’aurez donc pas de grandes difficultés à vaincre. Surtout évitez, s’il est possible, l’effusion du sang ; n’attaquez pas, contentez-vous de vous défendre : c’est bien compris ?
— Parfaitement, répondit Rameau-d’Or ; mais mon capitaine, qu’est-ce qu’il deviendra pendant ce temps-là ?
— Ne vous en inquiétez pas, d’autres se sont chargés de le sauver.
— Vous me le promettez ?
— Je vous le jure sur mon honneur ! répondit-il avec un ton de majesté qui convainquit le soldat ; et croyez-moi, mon bon ami, bien qu’on me nomme le Proscrit, mon honneur est sans tache, et nul ne peut dire que j’aie jamais manqué à ma parole.
— Bon ! me voilà tranquille ; mais vous, que ferez-vous ?
— J’agirai de mon côté : ma besogne sera plus rude que la vôtre. Maintenant que tout est bien convenu, il est temps de partir, ajouta-t-il en regardant le ciel. La lune se lèvera dans deux heures ; il faut que tout soit fini, ou du moins en bon chemin, avant qu’elle ne paraisse et éclaire l’horizon de sa lumière blafarde. En route !
— En route ! répétèrent les quatre hommes en se levant tous à la fois.
Ils quittèrent alors le ravin et se dirigèrent vers le village. La nuit était sombre ; ils marchaient sur une seule ligne et suivaient le Proscrit, qui tenait la tête de la petite colonne et la dirigeait avec une extrême prudence, de façon à toujours la mettre à l’abri des arbres de la forêt.
Du reste, les risques qu’ils avaient à courir étaient de peu d’importance : les Indiens se couchent de bonne heure dans leurs villages ; à huit heures du soir, il n’y a plus personne dans les rues, chacun est retiré chez soi. De plus, excepté lorsqu’une tribu est en guerre avec une autre, jamais on ne place de sentinelles, et les chiens errants, fort nombreux du reste, demeurent les seuls gardiens de la population. Mais, comme en général les chiens ont l’habitude d’aboyer les trois quarts du temps sans aucun motif et pour le seul plaisir de faire du vacarme, les Indiens, qui leur savent cette manie, les laissent hurler tout à leur aise sans s’en occuper, et n’en dorment que plus profondément.
Ainsi, à moins d’un hasard impossible à prévoir, nos cinq aventuriers avaient la presque certitude d’atteindre le village sans être découverts.
Ce fut ce qui arriva : d’ailleurs, par surcroît de précautions, le Proscrit leur avait fait faire un long détour, au moyen duquel ils étaient parvenus presque aux pieds des retranchements sous l’abri tutélaire des arbres de la forêt.
Dès qu’ils furent là, Jan-Pol adressa à voix basse quelques dernières recommandations au flibustier ; puis, après lui avoir dit : Bonne chance ! il s’éloigna rapidement, suivi de la Couleuvre.
Les trois hommes, demeurés seuls, restèrent un instant immobiles, afin de reprendre haleine, car leur marche avait été rapide ; au bout de quelques minutes, sur un signe du flibustier, ils continuèrent à s’avancer résolument en avant.
Bientôt ils atteignirent le pied des retranchements.
Rameau-d’Or et Risque-Tout se demandaient in petto comment ils feraient pour escalader cette enceinte de dix pieds de haut, qui ne leur offrait aucune prise ; mais ils furent, au bout d’un instant, rassurés à cet égard. Le flibustier, après avoir tâté quelques pieux les uns après les autres, fit un geste de satisfaction, et en saisissant un à deux mains, il lui imprima une forte secousse et l’attira à lui. Contre l’attente des soldats, le pieu ainsi arraché n’opposa qu’une résistance insignifiante et se détacha, ouvrant ainsi une brèche assez large pour livrer passage à un homme.
Le señor don Palamède, la nuit précédente, avait eu la précaution de scier ce pieu au ras de terre, dans la prévision sans doute de ce qui arrivait en ce moment ; après l’avoir complètement détaché, il l’enleva, le posa sur son épaule, et le transporta à quelques pas où il l’étendit doucement à terre ; puis il rejoignit les soldats, demeurés immobiles en attendant son retour.
— Entrons maintenant, leur dit-il à voix basse ; la porte est ouverte.
Ils passèrent alors tous les trois par la brèche et pénétrèrent dans le village.
— Maintenant, dit-il, suivez-moi ; marchez avec précaution, et faites attention aux endroits où vous poserez les pieds. Pas de bruit et le moins de traces possible.
Les soldats le suivirent sans répondre.
Le calme le plus profond régnait autour d’eux ; toute la population était plongée dans le sommeil ; les chiens eux-mêmes, par un hasard singulier, avaient fait trêve à leurs aboiements et gardaient le silence.
Nos rôdeurs de nuit s’avançaient en usant de précautions extrêmes, retenant leur respiration, marchant le fusil en avant, le doigt sur la détente ; sondant les ténèbres, prêtant l’oreille, de crainte de surprise, s’arrêtant au bruit le plus léger, et ne reprenant leur course que lorsqu’ils s’étaient assurés qu’ils étaient dupes d’une fausse alerte.
Il leur fallut plus d’un quart d’heure pour atteindre la maison vers laquelle ils se dirigeaient, bien qu’elle ne fût qu’à une distance fort courte de la palissade.
Enfin ils arrivèrent à la haie dont elle était entourée. Cette fois encore le flibustier usa du même procédé dont il s’était précédemment servi. Le digne hidalgo était décidément l’ennemi des portes, il avait un goût particulier pour passer à travers les murs.
Une brèche pratiquée à l’avance, et que don Palamède démasqua en moins de deux minutes, leur donna accès dans la cour.
— Bon ! murmura Rameau-d’Or, maintenant il ne s’agit plus que d’entrer dans la maison ; notre ami a sans doute une clef dans sa poche !
Le soldat avait deviné juste : le flibustier avait effectivement plusieurs clefs dans sa poche, mais il ne jugea pas à propos de s’en servir ; il s’approcha d’une porte, souleva tout prosaïquement le loquet : la porte s’ouvrit, ils entrèrent. Ils étaient dans la cuisine, ainsi que les soldats le reconnurent bientôt, non pas à la vue – il faisait noir comme dans un four – mais à l’odorat.
Le flibustier leur recommanda de ne pas faire un mouvement, puis il poussa une reconnaissance à l’intérieur. Son absence fut courte : tout le monde dormait, ils étaient les maîtres absolus de la maison.
Don Palamède, complètement rassuré, alluma une torche de bois-chandelle qu’il cacha dans la cheminée, afin d’en dissimuler la lumière ; puis il étendit une peau de bison devant la fenêtre, au cas peu probable où quelqu’un passerait dans la rue et s’étonnerait de voir cette pièce éclairée.
Ces précautions prises, l’hidalgo tint conseil avec les deux soldats.
La maison avait deux entrées et de plus une douzaine au moins de fenêtres, par lesquelles, dans une circonstance pressante, il serait facile de sauter et par conséquent de s’échapper, leur hauteur au-dessus du sol étant à peine de cinq pieds.
C’étaient toutes ces issues qu’il s’agissait de garder. Cette fois, malgré toute sa bonne volonté don Palamède se trouvait sérieusement embarrassé ; sa tâche lui apparaissait plus difficile qu’il ne l’avait supposé d’abord.
En effet, comment, à trois hommes, garder à la fois autant d’entrées et de sorties ?
Rameau-d’Or, en digne enfant de Paris qu’il était, ne doutait jamais de rien ; il ne lui fallut que cinq minutes pour trouver le moyen que l’hidalgo se creusait vainement la tête à chercher. Il vint généreusement à son aide.
— De quoi s’agit-il ? d’empêcher de sortir, n’est-ce pas ? dit-il. C’est simple comme bonjour. Voici ce qu’il faut faire, suivez bien mon raisonnement : l’un de nous se placera juste à la bifurcation du corridor, de manière à commander les deux sorties, les deux autres s’embusqueront dans la cour ; ils se cacheront comme ils pourront, de chaque côté de la maison, et surveilleront les fenêtres, qu’ils ne perdront pas de l’œil ; de cette façon, rien ne bougera, bêtes ou gens, sans être aussitôt découvert. Ce n’est pas plus malin que cela. Maintenant, si vous n’êtes pas satisfait, tâchez de trouver mieux !
Le moyen, si simple en effet, proposé par Rameau-d’Or, parut excellent ; il fut adopté à l’unanimité. Par surcroît de précautions, le señor Palamède fut désigné pour veiller à l’intérieur de la maison. Si, par hasard, quelqu’un se levait, le premier prétexte venu suffirait pour éloigner les soupçons, l’hidalgo étant un serviteur de confiance.
Les deux soldats quittèrent alors la cuisine, et, l’un à droite, l’autre à gauche, ils se blottirent dans la haie, au milieu de laquelle ils disparurent complètement.
Nos trois aventuriers, ainsi postés, l’œil et l’oreille au guet, attendirent avec impatience le signal de l’attaque, signal qu’ils supposaient ne devoir pas longtemps tarder à retentir.
Soudain une lueur rougeâtre éclaira l’horizon de reflets sanglants ; puis plusieurs coups de feu éclatèrent suivis presque immédiatement d’une fusillade bien nourrie.
— Nous allons avoir de l’agrément, s’écria Rameau-d’Or ; on se bat et le feu est au village, nous y verrons clair pour nous tuer ! Attention, Risque-Tout !
— As pas peur, mon vieux ! répondit son camarade, je suis là !
Cependant le tumulte croissait dans des proportions effrayantes ; des femmes, des enfants fuyaient affolés, en poussant d’horribles clameurs ; la fusillade s’étendait sur tous les points du village, sans doute la résistance s’organisait. Les Indiens, surpris par une attaque imprévue, avaient repris courage et combattaient bravement pour sauver leurs demeures qui brûlaient comme de lugubres phares. Le feu mis en plusieurs endroits à la fois par les assaillants, s’était, grâce aux provisions de fourrages réunies dans les magasins, propagé avec une rapidité effrayante. Le village était changé en fournaise ; la maison, toujours calme et silencieuse, surveillée par les soldats, se trouvait maintenant former le centre d’un cercle de flammes.
Mais les deux hommes, fidèles à la consigne qu’ils avaient reçue, demeuraient immobiles à leur poste, bien que le danger augmentât d’instant en instant et que le feu, s’avançant en grondant de tous les côtés à la fois, menaçât de leur couper la retraite.
Il n’était plus temps d’arrêter ou seulement de ralentir les progrès de l’incendie. Les arbres de la forêt commençaient à s’allumer les uns après les autres, se tordant et tombant avec un fracas horrible ; des bruits sinistres, des craquements sourds, des râles d’agonie s’élevaient du fond des solitudes inexplorées de la forêt ; de grandes ombres, bondissant à travers les flammes, fuyaient en rugissant les atteintes mortelles du feu et se précipitaient dans le village en brisant et renversant tout ce qui s’opposait à leur passage.
C’étaient les hôtes terribles du désert qui, chassés de leur repaire, fous de terreur et de rage, s’élançaient droit devant eux et ajoutaient encore, par leur invasion au milieu de la malheureuse population, à l’horreur de sa position.
— À moi ! à moi ! cria l’aventurier, de l’intérieur de la maison.
Deux coups de feu retentirent.
— Cours voir ce qui se passe, s’écria Rameau-d’Or ; moi je reste ici.
À la lueur incertaine d’une torche échappée des mains de l’un d’eux et qui continuait à brûler à terre, deux hommes luttaient corps à corps avec un acharnement de démons.
Tout à coup ils roulèrent sur le sol sans lâcher prise et continuèrent à s’entre-déchirer ; vainement le soldat s’élança pour les séparer, il lui fut impossible de secourir celui qui l’avait appelé à l’aide. Enlacés comme deux serpents, rugissants comme deux bêtes fauves, les deux ennemis ne cessèrent de se frapper que lorsque la mort vint mettre un terme à cette lutte affreuse.
— Diable ! voilà deux gaillards qui n’y allaient pas de main morte ! murmura le soldat ; et ramassant la torche, il se pencha sur les corps.
Le premier qu’il souleva il ne le reconnut pas : c’était André, le frère de lait de la marquise ; le second était l’hidalgo.
— Pauvre garçon ! reprit le soldat, voici sa carrière terminée ; il a, ma foi, tenu sa promesse et gagné son argent ! À propos, à qui cet argent profitera-t-il ? Pardieu ! ajouta-t-il en s’emparant de la bourse et la faisant passer de la poche du mort dans la sienne, que je suis niais ! il profitera à mon camarade et à moi ! Ce qui tombe dans le fossé est pour… les soldats !
Un coup de feu retentit au dehors, suivi immédiatement d’un second.
— Il y a du grabuge par là ; allons un peu voir ce qui se passe ! s’écria le soldat en s’élançant dans la cour.
Voici ce qui était arrivé : À peine Risque-Tout avait-il pénétré dans la maison, qu’une fenêtre s’était ouverte avec fracas et une femme à demi-vêtue s’était penchée au dehors.
Rameau-d’Or s’était avancé aussitôt, et, le fusil à l’épaule, il avait enjoint à cette femme de rentrer et de refermer la fenêtre, en ajoutant que si elle obéissait, il ne lui serait fait aucun mal.
Cette femme lui avait ri au nez et avait essayé d’enjamber la fenêtre pour s’enfuir.
— Madame, avait repris Rameau-d’Or avec la plus grande politesse, rentrez ! je vous le répète, ou sinon prenez garde ; j’ai ma consigne.
— Prends garde toi-même, misérable ! s’était écriée cette femme, et elle avait déchargé deux pistolets sur lui. Les balles avaient sifflé à ses oreilles, l’une même lui avait fait une légère blessure à la tête.
— C’est comme ça ! s’écria le soldat furieux.
Et il lâcha son coup de fusil.
La femme poussa un cri de douleur et disparut.
— Bien ! je crois qu’elle a du plomb dans l’aile, dit philosophiquement le soldat en rechargeant son arme. Tant pis pour elle, c’est sa faute ! Soyez donc gentil avec les femmes !
Au même instant, une troupe de gens armés envahit la cour.
Berger et le baron de Grigny étaient à leur tête.
— Eh bien ! demanda le Canadien, quoi de nouveau ?
— Pas grande chose ! répondit le soldat. Les oiseaux sont au nid.
— Mais ces coups de feu ?
— Une simple escarmouche ! histoire de passer le temps ! dit Risque-Tout, qui arrivait en ce moment.
q