Chapitre 5 L’amour au désert
L’officier demeurait immobile, frappé de stupeur et regardant d’un œil atone le cadavre étendu à ses pieds.
Il croyait à un miracle, tant la mort à laquelle il venait d’échapper providentiellement lui avait paru inévitable.
De son côté, mis sur pied par la détonation, le soldat était accouru auprès de son capitaine pour le défendre ou se faire tuer à ses côtés.
Encore mal éveillé, le brave garçon se frottait les yeux en jetant à droite et à gauche des regards effarés.
Fatalement, ses yeux revenaient sur le Peau-Rouge qui tenait toujours serré, dans sa main crispée, le couteau à scalper. Néanmoins, ce fut lui qui reprit le premier l’usage de ses sens.
Son officier était encore sous le coup de l’émotion terrible qu’il venait de subir.
Le soldat, beaucoup moins impressionné que son chef, retrouva plus vite la parole et la gaieté.
— Bien tiré, mon capitaine, fit-il d’un ton de bonne humeur. Joli poisson que vous venez de pêcher. Et quelle bonne aubaine ! Vous attendez des truites, il vous tombe des Peaux-Rouges sous la main. Sur mon âme, voilà un fameux coup de pistolet ! Un rude hameçon !
— Cette balle-là n’est point partie du canon de mes pistolets, répondit le capitaine en relevant la tête et en essuyant son front inondé d’une sueur froide.
— Ah ! bah ! s’écria le soldat étonné.
— Non. J’ai laissé mes armes dans la pirogue. Elles y sont encore. Ce n’est pas moi qui ai tiré sur cet Indien.
— Qui donc alors ?
— Je pensais que c’était toi, Rameau-d’Or, répliqua l’officier, qui croyait à une plaisanterie de son ordonnance.
— Moi ! mon capitaine, je le voudrais ! Malheureusement je dormais trop bien pour me livrer à ce joyeux exercice sur la peau de ce sale sauvage.
— Ainsi ce n’est pas toi ?
— Non, capitaine.
— Cependant je n’ai pas rêvé, fit l’officier en réfléchissant. Attaqué à l’improviste par cet homme, je me suis vu terrassé en un clin d’œil.
— Gueusard ! grommela Rameau-d’Or en crossant du pied le corps de l’Indien.
— Son couteau, rapide comme l’éclair, continua le capitaine, descendait sur ma poitrine, quand un coup de feu retentit et mon assassin roula sans vie à mes pieds.
— Voilà qui est un peu fort !
— Tu sais le reste !
— Et vous ne soupçonnez pas l’ami inconnu qui nous est venu en aide si à point !… Pardon, capitaine, je dis nous, car après vous c’était mon tour.
— Très probablement, mon pauvre Rameau-d’Or. De toutes façons, quel que soit cet ami, je m’étonne qu’après m’avoir rendu un service aussi signalé il ne se fasse pas connaître.
— La modestie sans doute, dit en riant le soldat.
— Belle raison !
— Il est clair que, s’il paraissait, il ne serait pas trop mal reçu.
— À coup sûr, ce silence, cette abstention ont un motif.
L’officier et le soldat réfléchirent quelques instants.
Rameau-d’Or reprit :
— Êtes-vous bien sûr, mon capitaine, que d’autres Peaux-Rouges ne soient pas cachés aux environs ?
— Je n’y ai seulement pas songé.
— Ces herbes et ces broussailles sont traîtresses en diable.
— Raison de plus pour que notre sauveur se joigne à nous dans notre commun intérêt.
— Dame, oui ! on n’est jamais trop pour écraser cette vermine.
— Cordieu ! continua l’officier, je n’en aurai pas le démenti, et, dussé-je rester un mois ici, je découvrirai cet ami mystérieux.
— Et vous ferez bien, mon capitaine.
— Suis-moi, Rameau-d’Or, s’écria le capitaine en prenant une soudaine résolution.
— Où voulez-vous aller ?
— Suis-moi, te dis-je.
— Dans ce désert, il n’existe ni grande route, ni chemin de traverse, nous nous perdrons !
— Je suivrai la direction du coup de feu.
— C’est une idée comme une autre, grommela le soldat, qui ajouta tout haut : Pardon, attendez-moi un instant, capitaine.
— Où vas-tu ?
— Chercher vos pistolets et mon fusil. Nous ne savons qui nous rencontrerons sous ces arbres.
— Va.
— Il faut nous trouver en état de répondre aux questions qu’on nous adressera.
— Fais vite.
— Je vole et je suis à vous, capitaine.
Rameau-d’Or partit comme un trait dans la direction de la pirogue.
Peu de temps après, il revenait avec les armes à feu.
— Maintenant, dit-il, viennent les sauvages ! On les recevra avec la politesse et les égards qui leur sont dus. Où allons-nous, mon capitaine ?
L’officier passa les pistolets à sa ceinture et après avoir examiné attentivement la blessure de l’Indien et la façon dont il était tombé.
— Allons par là ! C’est de là que le coup de feu est parti, répondit-il en désignant du doigt le haut de la petite rivière.
Les deux hommes s’enfoncèrent dans les halliers.
Tout en marchant à grands pas, ils sondaient attentivement de l’œil les herbes et les fourrés que leur direction les obligeait de fouler aux pieds ou de traverser.
Aussi braves l’un que l’autre, ils allaient résolument, la main sur leurs armes, prêts à tout.
Ils avaient fait depuis longtemps leur noviciat de la vie des forêts. Pour eux, chaque tronc d’arbre cachait une embûche, chaque frémissement de feuilles ou de lianes amoncelées et entremêlées au-dessus de leurs têtes dénonçait la présence d’un ennemi occulte.
Ils n’éprouvaient aucun sentiment de crainte.
Ils se gardaient, voilà tout.
Mais aucun ennemi ne parut.
L’Indien qui venait de payer de sa vie sa tentative d’assassinat n’avait pas de complices.
C’était un de ces rôdeurs comme on en rencontre tant près des frontières.
Traversant la forêt, sans but déterminé, il avait aperçu les deux soldats.
Sa haine pour la race blanche s’était soudain éveillée.
L’occasion était si belle !
Nul risque à courir.
Le temps de frapper deux coups de couteau, d’attacher deux chevelures à sa ceinture et de se remettre en chasse !
Il n’en fallait pas davantage pour mettre en jeu ses instincts féroces et sanglants.
Mais les choses n’avaient pas tourné selon ses espérances, et le chasseur venait de tomber aux pieds du gibier.
L’officier et le soldat suivaient le bord de la rivière autant que leur permettait la sinuosité du terrain.
En peu de temps, l’espace qui les séparait de la jeune fille se trouva franchi.
Ils aperçurent la pirogue et s’arrêtèrent.
— Un bateau ! Faut-il tomber en arrêt, mon capitaine ? demanda Rameau-d’Or en riant.
— Oui.
Rameau-d’Or s’approcha de la pirogue, son fusil armé, et cherchant à découvrir le maître de l’embarcation.
— Je ne vois rien.
— Le bateau est vide ?
— Il faut croire, mon capitaine…
— C’est pourtant cette embarcation qui a amené mon sauveur.
— À moins qu’il ne soit tombé à l’eau, je ne vois pas…
Le soldat parlait et agissait en même temps.
Il tirait sur l’amarre pour amener l’embarcation au rivage.
Tout à coup il poussa une exclamation de surprise.
L’officier se vit forcé de saisir à la volée la corde que Rameau-d’Or venait de laisser échapper.
— Es-tu fou ? s’écria-t-il avec colère.
— Non, capitaine, regardez.
— Où ?
— Dans la pirogue, là, tenez…
Et le soldat effaré montrait le fond de la pirogue.
— Quoi ?
— Une jeune fille.
— Une enfant, s’écria le capitaine, blessée, inanimée !…
Et, ne se donnant pas le temps d’attirer l’embarcation jusqu’à lui, il se précipita dedans au risque de faire chavirer.
Rameau-d’Or en fit autant pour rétablir l’équilibre.
— Par tous les saints ! dit-il avec admiration, c’est elle qui a tiré. Tenez, capitaine, elle serre encore sa carabine dans ses mains crispées. C’est elle…, la vaillante fille.
Rameau-d’Or disait vrai.
Voici ce qui s’était passé :
À la vue du danger terrible couru par l’officier, la jeune Canadienne avait tiré sur l’Indien qui le menaçait.
Mais, cela fait, après avoir obéi au cri de son cœur, une réaction terrible s’était opérée en elle, et elle avait été prise d’une violente crise nerveuse.
Elle était tombée sans connaissance au fond de la pirogue, sans avoir ni le temps ni le courage d’examiner le résultat de son heureuse hardiesse, de son inspiration audacieuse.
C’en était fait peut-être de la généreuse enfant, si l’officier n’avait pas eu le désir de remercier celui qu’il supposait lui avoir sauvé la vie.
Le premier soin des deux Français fut de s’assurer que la jeune fille respirait encore.
Une fois la certitude acquise qu’elle n’était en proie qu’à un simple évanouissement, ils s’empressèrent de la sortir de la pirogue et de la transporter à terre.
Puis, avec les plus grandes précautions, ils la déposèrent sur l’herbe épaisse au pied d’un arbre au feuillage touffu.
— De l’eau, demanda l’officier, qui, s’agenouillant devant la jeune fille, lui souleva doucement la tête qu’il appuya sur son genou.
Rameau-d’Or remplit d’eau une calebasse, et, le plus délicatement possible, il lui en jeta goutte sur goutte au visage.
Plusieurs minutes s’écoulèrent ; l’évanouissement persistait ; l’officier français commençait à frissonner sous le coup d’une anxiété terrible.
— Si elle allait ne pas revenir à elle ! murmurait-il, tout en saisissant une des mains mignonnes de la jeune Canadienne, et en la couvrant involontairement de baisers ardents.
— Elle reviendra, ne craignez rien, mon capitaine, répliqua Rameau-d’Or, qui continuait son opération hydrothérapique ; les jeunes filles reviennent toujours.
— La ravissante créature !
— Pour ça, oui ; elle est à croquer les yeux fermés. Qu’est-ce que ce sera donc quand elle aura ouvert ses deux fenêtres ?
— Elle ne bouge pas.
— Attendez, ça viendra.
— C’est à peine si elle respire !
— Connu ! fit le soldat d’un ton important ; ces petits êtres-là, ça a l’air de tenir à un fil et c’est attaché à la vie par des cordes comme mon bras. N’ayez pas peur, mon capitaine, je vous réponds d’elle.
La pauvre enfant poussa un faible soupir, comme pour donner raison au brave garçon.
— Vous voyez, voilà que ça vient.
— Pauvre chère créature.
— Ah ! dame…, mon capitaine, elle a dû passer par une suite d’émotions qui vous désarçonnent le tempérament. Écoutez donc, une jeunesse comme ça ne doit pas toujours tirer d’aussi gros gibier. Et puis, franchement, faire une si belle mouche, il y a bien un peu de quoi se trouver mal de joie.
— Si jeune ! si belle ! murmurait l’officier. S’il lui était arrivé malheur, je ne me le serais jamais pardonné.
— Avec ça qu’il y aurait eu de notre faute… Ah ! voilà qu’elle bouge.
— Crois-tu ?
— Oui, le bras, regardez…, elle ouvre les yeux… Là, vous êtes content, j’espère, mon capitaine.
— Plus bas ! Tais-toi ! Tu vas l’effrayer.
— Ah ! ouiche…, grommela Rameau-d’Or, le plus souvent. Je n’ai jamais fait peur aux femmes, ajouta-t-il avec fatuité.
La jeune Canadienne reprenait ses sens.
Elle entrouvrit les yeux.
Son premier regard tomba sur le jeune homme agenouillé auprès d’elle.
Ce fut comme une commotion électrique.
Elle se redressa subitement, sans effort, sans secours.
Ses yeux se fixèrent sur ceux de l’officier français. C’était la première fois qu’ils échangeaient un regard. Cela suffit. Une flamme, un éclair, et tout fut dit. Dans cet échange, ils avaient mis toute leur âme.
Ils s’aimaient et pour toute leur vie.
Pas un mot ne s’échappa de la bouche du jeune homme.
Les lèvres frémissantes de la jeune fille n’exhalèrent même pas un souffle.
Mais dans le cœur du premier se disait une ardente prière d’action de grâces.
Elle vivait !
Il remerciait le Seigneur de la lui avoir donnée et rendue tout à la fois dans le même moment.
Dans la tête de la seconde, un étrange et délicieux travail se faisait. Elle le voyait à travers un nuage, comme dans un rêve… et pourtant, la main, étendue, elle pouvait le toucher.
Celui qui depuis quelque temps se trouvait à son insu l’objet de toutes ses pensées était là, tout auprès d’elle, sauvé de la mort la plus affreuse et sauvé par elle !
De tout cela elle n’était pas encore sûre, mais la mémoire lui revenait peu à peu avec la vie. Elle se rendait compte de ce qui venait de se passer, et une sensation suave d’abord, pénible, déchirante ensuite, lui traversa le cœur.
Si ce qu’elle croyait une réalité n’était qu’un rêve ?
Si elle allait se réveiller, sortir de sa faiblesse, de son évanouissement avec la certitude que sa vision bénie n’était que l’enfant chéri de son désir ?
Toutes ces impressions se reproduisirent sur son visage mobile et délicat.
Un frissonnement général agita son corps.
Un sanglot déchira sa gorge.
Elle fondit en larmes.
C’était la fin de la crise.
Le jeune officier, tremblant pour elle, désespéré de voir ce charmant visage inondé de pleurs, les prenait pour l’expression de la douleur et ne savait plus où donner de la tête.
Le soldat, plus calme, plus froid et qui ne voyait dans la jeune Canadienne qu’une enfant comme les autres, jugea à propos d’intervenir sans être interpellé.
— Mon capitaine, fit-il, calmez-vous.
— Eh ! ne la vois-tu pas ?
— Parfaitement… et je ne m’en plains pas.
— Elle souffre, elle pleure !
— Elle pleure ! oui…, mais quant à souffrir, il ne faut pas vous y fier. Chez les femmes de cet âge-là, comme de tous les autres âges, les larmes sont aussi près de la joie que de la douleur.
— Puisses-tu dire vrai !
— Ce que vous prenez pour de la tristesse, de la souffrance, n’est que l’effet des nerfs… Tenez, avec de l’eau, on en vient toujours à bout. Buvez, mon enfant, buvez.
Il tendit la calebasse à la jeune fille.
Celle-ci but avidement.
— Là, là, continua Rameau-d’Or, en voilà assez… Tout à l’heure quelques gouttes suffisaient comme remède externe, maintenant deux ou trois gorgées doivent suffire à l’intérieur. On n’a pas été infirmier pour rien. Je sais à quoi m’en tenir, quoiqu’à vrai dire ce n’étaient pas des malades aussi tendres que j’ai eu l’habitude de soigner. Ça va-t-il mieux, ma belle enfant ?
— Merci, lui répondit la jeune fille.
— Vous voyez, capitaine, elle parle.
Celui-ci, sourd aux beaux raisonnements du soldat, se désolait de n’être bon à rien.
Mais quand, il l’entendit parler, il fut sur le point de sauter au cou de Rameau-d’Or, qui, ne se départant point de son flegme habituel, ajouta :
— Vous inquiétez pas, cette pauvre petite avait le cœur gonflé. C’est l’effet d’un épanchement lacrymatoire plus ou moins prolongé, et puis on n’y pensera plus. Tenez, voyez plutôt. La voilà qui vous sourit à travers ses pleurs et qui vous tend les deux mains. Eh bien ! que faites-vous-là, droit comme un i ? Mais, mon capitaine, réveillez-vous ! Jour de Dieu ! Mais c’est vous qui allez vous trouver mal à présent. Il ne vous manquerait plus que ça.
Rameau-d’Or avait raison.
L’officier, voyant que la jeune fille était complètement revenue à la vie, avait ressenti une émotion, une joie si profonde qu’il demeurait immobile devant elle sans voix et sans pensées, tout à son bonheur.
L’enfant lui tendait les mains et, lui, il ne les prenait pas.
Enfin une voix mélodieuse comme un chant d’oiseau retentit à son oreille.
La voix disait :
— C’est lui…, sainte Mère de Dieu ! c’est bien lui…, vivant…, sauvé !
— Et sauvé par vous, s’écria-t-il avec une joie ineffable.
— Oh ! que je suis heureuse ! murmura-t-elle doucement en portant la main à son cœur.
Le charme était rompu.
Rameau-d’Or poussa un :
— Allons donc ! qui mit le feu aux poudres.
Le jeune homme saisit dans ses deux mains celles de la ravissante enfant et il lui murmura doucement et de façon que ses paroles ne fussent entendues que d’elle :
— Oui, vous êtes mon ange gardien ! Dieu vous a placée là pour me conserver une vie que je jure de vous consacrer.
— Le croyez-vous ? lui répondit-elle.
Et la réponse fut accentuée aussi bas que le serment de l’officier.
Une sainte et instinctive pudeur les avertissait que la communion de leurs âmes ne devait appartenir qu’à eux seuls.
Rameau-d’Or se sentit de trop.
Le brave garçon se mit à l’écart sans affectation.
Tant il est vrai que le contact de deux êtres délicats force les natures les plus rudes à la délicatesse.
— Dites, le croyez-vous ? répéta la jeune fille.
— Sur mon âme, telle est ma conviction.
— Merci… Moi aussi je le crois… Dieu est bon… je savais bien qu’il exaucerait mes vœux.
— Vos vœux ? fit-il étonné.
— Oui, je l’ai souvent prié pour vous !
L’officier la contemplait, stupéfait, ravi.
— Vous me connaissiez déjà ? lui demanda-t-il.
— Il y a longtemps.
— Je ne vous comprends pas, ma chère enfant.
— Comment me serais-je trouvée là ? reprit-elle avec une adorable expression de reproche. Le hasard n’est pour rien dans tout cela. Tous les jours depuis un mois, qui m’a paru bien court, vous venez vous reposer ou pêcher à cette même place.
— En effet, il y a si peu de distractions dans cette garnison isolée de tout !
— Je vous ai vu.
— Vous demeurez donc…
— Près d’ici, oui… Et tous les jours, je venais, je m’arrêtais à cette pointe du fleuve et je vous regardais à travers le feuillage.
— Et moi qui n’ai rien deviné !
— Oh ! je me cachais bien… J’étais si contente, mais si contente de vous regarder, de vous voir !
Il y avait tant de pureté, tant d’innocence dans cette déclaration faite à brûle-pourpoint, que le jeune Français restait muet, le cœur béant, charmé, et ne trouvait rien à répondre.
Rameau-d’Or, qui saisissait par-ci, par-là, des bribes de leur entretien, baissait les yeux d’un air sournois et se demandait en se mordillant la moustache :
— Cordiable ! se moquerait-elle de nous ? Faudra voir.
Et il écoutait de son mieux sans avoir l’air de rien entendre.
De plus en plus gagné, entraîné par cette grâce naïve et touchante, le capitaine dit à la jeune Canadienne :
— Ainsi, vous pensiez à moi ?
— Nuit et jour.
— Et pourquoi ne pas me le faire savoir ?
— Comment ?
— D’une façon détournée… Par un signe, un mot, un message.
— Je n’osais pas !
— Ou d’une façon plus directe, comme en ce moment.
— Ah ! c’est bien autre chose en ce moment.
— Pourquoi ? interrogea l’officier en souriant.
— Maintenant, il me semble que je vous connais depuis que je suis au monde.
— En vérité ?
— Je me demande même comment j’ai pu vivre sans vous connaître.
— Chère enfant ! Il faut donc que je vous aime par un double motif…
— Oh ! oui, aimez-moi ! interrompit-elle vivement.
— Par un double motif, répéta le jeune homme.
— Quel motif ?
— Vous m’avez sauvé la vie.
— Oh ! celui-là ne compte pas. C’est pour moi que j’ai tiré sur cet horrible Indien.
— Et vous m’aimez ?
— Certainement, je vous aime ! répondit la Canadienne avec la plus grande simplicité.
— D’amour ou d’amitié ?
— D’amour ! fit-elle interdite, et cherchant ce que ce mot pouvait signifier.
— Oui !
— Je ne sais pas.
— Je veux qu’on me pende si je crois un mot de ce que ces deux tourtereaux se racontent ! grommela Rameau-d’Or, qui tailladait des copeaux pour se donner une contenance.
La jeune fille reprit :
— Je ne sais quel nom donner au sentiment que j’éprouve.
— Expliquez-vous.
— Sans cesse vous occupez ma pensée ! Votre souvenir se mêle à mes prières, et cela malgré moi.
— Méchante !
— Oh ! je ne suis pas méchante, puisque je vous aime… Le croyez-vous ?
— Je le crois.
— Vous faites bien. Je n’ai jamais menti. Dans nos forêts on n’a pas besoin de mentir comme dans vos villes, où l’on se trompe à qui mieux mieux.
— Je ne vous tromperai pas, moi !
— Hum ! hum ! pensa Rameau-d’Or dans son coin.
— Voyez-vous, mon ami, continua l’enfant, votre image est toujours là dans ma tête et dans mon cœur. Absent ou présent, je vous vois, je vous sens toujours auprès de moi !
— Mais c’est mieux que de l’amitié cela !
— Mieux ? Non.
— Plus, peut-être.
— C’est possible, fit-elle rêveuse ; j’aime mon père aussi ; je l’aime de toute mon âme, et cependant je ne l’aime pas comme vous. Ce n’est pas la même chose.
— Pourquoi cela ? repartit le jeune homme, qui, tout en désirant s’éclairer sur les sentiments de la jeune fille, ne voulait pas risquer de la blesser dans son amour filial ou de froisser sa pudeur instinctive.
— Je suis toujours tranquille, insouciante et calme auprès de mon père, mais auprès de vous il n’en est pas ainsi. À votre vue, en vous entendant parler, je ressens une émotion qui me rend triste et joyeuse à la fois. L’espoir de vous rencontrer me serre le cœur à me le briser, et pourtant je suis heureuse de désirer vous revoir. Je tremble en venant ici et j’y viens.
À ces paroles si simples, le jeune homme ne trouva rien à répondre. Il n’était certes pas timide, et plus d’une fois, on pouvait en jurer hardiment, il avait eu affaire à des coquettes émérites qui lui avaient tenu un langage ressemblant fort à celui de la jeune Canadienne, sans qu’il eût manqué d’en profiter.
Mais il ne s’était jamais trouvé à pareille fête de candeur audacieuse.
La naïveté pure, l’innocence ignorante de l’être angélique qui se tenait calme et souriante devant lui le séduisait et le charmait à la fois.
Au contact de cette âme d’élite, une passion soudaine envahissait son âme ; passion chaste et noble comme celle qui l’inspirait ; passion, il le comprenait bien, qui ne devait finir qu’avec sa vie.
Il avait sur les lèvres tous les termes de l’amour le plus ardent et il les retenait.
À quoi lui eût servi de dire brutalement ce que ses yeux faisaient si bien comprendre ?
Ces mots : « Je vous adore ! » qu’il avait répétés mille fois, ne devaient pas trouver aussi facilement que son silence respectueux le chemin du cœur de cette douce et chaste enfant.
Ils se regardaient tous deux, sans un mot, sans un geste, comme dans une extase enchanteresse semblable à ces sommeils bienfaisants, à ces ivresses orientales, qui font descendre du ciel sur la terre et conduisent insensiblement à une mort pleine de jouissances idéales et de bonheur éthéré.
Rameau-d’Or, malgré son scepticisme militaire, le prosaïsme de ses coutumes amoureuses, s’essuyait les yeux en se demandant ce que signifiait cette humidité anormale de son orbite et de sa glande lacrymale.
— Tout ça, c’est… des bêtises ! grommelait-il ; mon capitaine tombe en enfance ! Je ne comprends rien à toutes ces gingineries silencieuses… mais c’est égal, ça me touche !… Si je sais pourquoi, par exemple, je veux bien qu’on me torde le cou aussi fort que ma blanchisseuse tordra demain le mouchoir que voilà.
Effectivement, il tira de sa poche un mouchoir qui, pour la première fois, recueillit les précieuses larmes que l’attendrissement et le il ne savait pas quoi ni pourquoi, faisaient couler le long de ses joues brûlées par le soleil américain.
Les deux amoureux retrouvaient la parole.
Le soldat se tut de plus belle.
— Comment vous nommez-vous ? demanda la Canadienne à l’officier.
— Louis.
— Louis ! C’est un beau nom ; je l’aime, fit-elle en battant des mains.
— Pourquoi ?
— N’a-t-il pas été porté par un saint roi ?
— En effet.
— Un roi de France ?
— Vous savez cela ! fit le jeune homme étonné.
— Je sais tout ce qui concerne la France.
— Vous êtes donc d’origine française ?
— Oui.
— Oh ! tant mieux ! Et vous, chère enfant, quel est votre nom ?
— Angèle. Vous convient-il ?
— Angèle. Certes.
— Je suis heureuse qu’il vous plaise, s’écria-t-elle.
— Aucun nom n’était plus digne de vous.
— Pourquoi ? demanda-t-elle avec naïveté.
— Angèle ne vient-il pas d’ange, répondit l’officier en lui baisant celle de ses mains qu’il tenait dans les siennes.
— Vous vous moquez de moi ?
— N’en croyez rien !
Elle le regarda bien en face et lut dans ses yeux qu’il disait vrai.
— Vous aimez la pêche ? reprit-elle.
— Faute de mieux.
— Reviendrez-vous quelquefois pêcher ici ?
— Tous les jours.
— Bon, quand vous serez fatigué de pêcher ou de lire, vous penserez à moi.
— Vous ne viendrez donc plus ? demanda-t-il, inquiet.
— Oh ! si, mais je ne vous dérangerai pas. Je ferai comme je faisais, je vous regarderai.
Rameau-d’Or, pour le coup, laissa échapper un sifflement qui contenait à la fois une exclamation de surprise et un joyeux éclat de rire.
Le jeune homme répondit vivement :
— Mais je n’entends pas cela.
— Quoi ?
— Je veux, je désire que vous troubliez ma lecture à laquelle je tiens peu, et ma pêche à laquelle je ne tiens pas du tout. Vous voyez, ajouta-t-il en riant, que je ne vous sacrifie pas grand-chose.
— Soit, je viendrai m’asseoir près de vous.
— Et nous causerons ?
— Comme aujourd’hui. Vous habitez donc près d’ici.
— À quelques milles.
— Où cela ?
— Je fais partie de la garnison du fort Duquesne.
— Le fort Duquesne ? Je ne le connais pas ; mais j’en ai entendu parler souvent.
— Par qui ?…
— Par… par mon père, répondit la jeune fille, après une légère hésitation.
— Votre père ! que fait-il ? C’est un colon, sans doute ?
À cette question si simple, si naturelle, elle devint pensive et elle pâlit malgré son désir de ne pas laisser voir d’émotion.
— Vous ne voulez pas me faire de peine, Louis ?
— Dieu me garde…
— Alors, ne me parlez jamais de… de mon père. Toute question peut être un danger pour lui. Tout ce que je suis autorisée à vous dire est ceci : Nous vivons seuls au fond des bois. Il met tous ses soins à satisfaire le moindre de mes désirs. Un sourire de moi le rend heureux. Dans la retraite où nous vivons, nous nous aimons et nous sommes tranquilles. Dans votre intérêt comme dans le mien, Louis, je vous en supplie, promettez-moi de ne jamais chercher à découvrir cette retraite.
— Je vous le jure, Angèle.
— Merci.
— Pourtant, si des circonstances imprévues nous mettaient lui et moi en présence ?
— Dieu l’aurait voulu, et je ne vous en adresserais pas de reproche. Tout ce que Dieu veut est bien.
— Ainsi, demain, vous viendrez ici ?
— Demain et tous les jours. Maintenant il faut nous séparer.
— Déjà ! fit tristement Louis.
— Il le faut, mon ami. J’ai une longue route à faire pour rentrer à la maison. Si mon père rentrait, il serait inquiet ; il me chercherait, et je tremble rien qu’à l’idée qu’il pourrait nous trouver ensemble.
— Quel mal faisons-nous ?
La question était tout au moins singulière, venant du jeune et brillant capitaine de Rameau-d’Or. Elle était sincère pourtant, l’amour étant un enchanteur qui prend plaisir à donner de l’esprit aux imbéciles et à rendre bêtes les gens d’esprit.
— Aucun, répliqua Angèle en souriant, mais je me sens si heureuse auprès de vous, que je redoute tout ce qui pourrait m’empêcher de revenir près de vous.
— Vous êtes adorable ! s’écria-t-il.
— Non, je vous aime bien, et cela me rend prudente et sage. Penserez-vous à moi, d’ici à demain ?
— Me le demander est une injure.
— Moi, je penserai à vous, j’en suis sûre. Ainsi, quoique séparés, nous resterons ensemble. Quel don céleste que celui de la pensée et de la mémoire !
Elle se dégagea de ses mains.
Alerte et joyeuse, elle sauta dans sa pirogue et saisissant ses rames :
— À demain, Louis ! cria-t-elle encore une fois.
— Angèle, à demain !
— Bon voyage, fit Rameau-d’Or.
La pirogue s’éloigna et ne tarda pas à disparaître derrière un coude de la rivière.
L’officier demeurait sur la rive, immobile, en proie à une émotion étrange.
— Je l’aime, je l’aime, s’écria-t-il, sans faire attention à son ordonnance qui venait de se rapprocher de lui…, j’en suis fou !
— Et vous avez raison, mon capitaine. La jeune personne vaut bien la peine qu’on perde un peu la tête pour elle ; mais ce n’est peut-être pas une raison pour ne pas retourner au fort Duquesne.
— Soit, partons…, mais demain !
— Nous reviendrons, et de bon matin, fit Rameau-d’Or avec son rire le plus malin.
— Au revoir, Angèle ! au revoir ! cria le capitaine comme si la jeune fille eût pu l’entendre.
— Oh ! les amoureux ! les amoureux ! grogna sourdement le soldat… Ça a beau changer, c’est toujours la même chanson.
Après ce dernier adieu jeté aux échos de la rive, les deux hommes regagnèrent leur embarcation sans s’occuper autrement du Peau-Rouge dont le cadavre resta abandonné aux vautours.
Une heure plus tard, ils atteignaient le fort Duquesne.
Un changement complet s’était opéré dans l’humeur jusque-là insouciante du jeune officier.
Les événements qui venaient de se passer donnaient un but à sa vie.
Il aimait comme il n’avait jamais aimé.
Il lui semblait avoir vécu un siècle en quelques heures.
Tout son passé disparaissait.
Un avenir inattendu, plein de lumière et de joie, s’ouvrait devant lui.
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