Chapitre 6 Ou l’on prouve qu’une jolie femme ne doit jamais avoir de perroquet blanc
Le comte Louis Coulon de Villiers, capitaine en premier au régiment de Royal-Marine, alors en garnison au fort Duquesne, était un gentilhomme d’une vieille race militaire originaire de l’Anjou, dont le nom se trouve glorieusement inscrit à chaque page de nos anciennes chroniques.
Chacun le sait, le fort Duquesne représentait la plus forte position militaire occupée par les Français au confluent de l’Alleghany et du Manongahéla sur l’Ohio.
Or, les comtes de Villiers prétendaient descendre d’un célèbre Brenn gaulois nommé Kayélon, chef redouté, intrépide défenseur des Marches armoricaines, lors de la première invasion romaine.
Un baron de Villiers s’était trouvé, à la prise de Jérusalem, aux côtés de Godefroy de Bouillon.
Bref, partout où il y eut prise d’armes au moyen âge, soit en Europe, soit en Asie, soit en Sicile ou en Terre Sainte, les Coulon de Villiers furent toujours vaillamment représentés.
L’humeur batailleuse et aventureuse de cette famille engagea chacun de ses membres dans toutes les expéditions où il y avait plus de gloire que de richesses à récolter.
C’était une noble race qui ne reculait devant aucun péril.
Les premiers explorateurs de la Nouvelle-France comptèrent parmi eux un Coulon de Villiers.
Ce gentilhomme, séduit par la beauté du pays et par les avantages que lui offrait un établissement sur ce territoire vierge encore, se fixa au Canada.
Une centaine de ses vassaux s’attacha à sa fortune.
Il fonda une colonie prospère tout d’abord, mais ruinée peu après de fond en comble par sa mort soudaine et inattendue.
Plus récemment, c’est-à-dire quelque trente ans avant l’époque où commence notre récit, un cadet de la famille des Villiers, officier au régiment de Carignan, venait, lui aussi, de s’établir à la Nouvelle-Orléans.
Mais comme si, dans ce pays nouveau, une fatalité étrange eût pesé sur cette antique maison, ce gentilhomme disparut un jour sans que nul pût savoir par quelle raison il avait disparu ni dans quelle thébaïde il était retiré.
On fit toutes les recherches nécessaires pour retrouver sa trace.
Ce fut en vain.
Le nom de Villiers était donc connu et respecté au Canada.
Un grand nombre de descendants des anciens vassaux de cette famille y résidaient. Malgré les longues années écoulées depuis l’établissement de leurs pères dans le nouveau monde, ces braves gens conservaient avec une religieuse vénération le souvenir de leur seigneur et ancien maître.
Doué comme tous ses aïeux d’une âme ardente et d’un caractère aventureux, le comte Louis de Villiers n’avait pas tardé à se fatiguer de parader dans les boudoirs de Paris, ou d’attendre à l’Œil-de-Bœuf un sourire froid et ennuyé de ce roi blasé qui se nommait Louis XV, le Bien-Aimé.
Les maîtresses de ce royal libertin l’absorbaient trop pour qu’il songeât à ses serviteurs les plus dévoués autrement que pour en faire d’inutiles courtisans.
Le jeune gentilhomme avait sollicité la permission de se rendre en Amérique, où déjà, depuis plusieurs années, se trouvait son frère aîné.
Le ministre de Louis XV s’était fait prier tout juste assez pour avoir l’air d’accorder une grâce.
L’autorisation obtenue, le comte de Villiers avait pris congé de ses amis, s’était rendu au Havre et, grâce à sa promptitude, il était arrivé à temps pour s’embarquer sur un bâtiment appareillant à destination de Québec, capitale de nos colonies de la Nouvelle-France.
Le jeune officier portait un beau nom.
Riche, et venant directement de Versailles, il vit s’ouvrir à deux battants devant lui les portes de tous les salons de l’aristocratie canadienne.
Il fit sensation dans la haute société de Québec.
Avec cette fatalité naturelle de la jeunesse, qui ne doute de rien, le comte Louis de Villiers se laissa aller insoucieusement au courant de ses nombreux succès.
Il fit la cour à toutes les femmes, à toutes les jolies femmes, voulons-nous dire.
Les femmes sont peu cruelles pour un jeune et brillant cavalier, surtout de l’autre côté de l’Océan.
En peu de temps, notre gentilhomme aventureux devint la coqueluche, la fleur des pois de la métropole canadienne.
Nous l’avouerons, cette existence toute filée d’or et de soie, d’amours et de plaisirs que l’officier de Versailles blâmait tant dans le roi de France, séduisit extraordinairement l’aventurier américain qui tenait à oublier pendant un certain nombre de mois les ennuis inséparables d’une longue et pénible traversée.
Le comte de Villiers était admirablement préparé pour jouer le rôle que les reines de Québec lui faisaient remplir.
Mais, hélas ! tout passe, tout finit dans ce monde sublunaire.
L’homme se lasse de tout, même d’être adulé, admiré, adoré du matin au soir et du soir au matin.
Ce fut ce qui advint à notre héros.
La fatigue et le dégoût de ses faciles succès le prirent beaucoup plus tôt qu’il ne l’aurait pu supposer.
Il disparut quelque temps.
Toutes les invitations qui lui étaient adressées demeuraient sans réponse.
On ne le rencontrait ni dans les salons les plus connus ni dans les cabarets les mieux achalandés, ni dans les promenades où se donnait rendez-vous la jeunesse de Québec.
Comme de juste, on parla de lui pendant huit jours.
Mais huit jours sont huit siècles, à Paris comme à Québec.
Au bout de cette semaine de curiosité et de De profundis donnés à la mémoire de notre Don Juan disparu, les belles délaissées qui eussent pu remplir une liste aussi longue que celle du séducteur espagnol, pensant à d’autres soupirants, parlèrent d’autre chose et tout fut dit.
Cependant, ce n’était pas pour rien que Louis de Villiers avait abandonné si brusquement le théâtre de ses succès et de ses plaisirs.
Nos lectrices ne lui ayant pas encore consacré les huit jours de curiosité susénoncés, nous leur devons la clef de l’énigme si vainement cherchée par les dames de Québec.
Parmi les créoles qui tenaient alors le sceptre de la mode et de la beauté dans les salons de cette ville, il en était une qui l’emportait sur toutes ses rivales.
À ses pieds étaient venus se briser hommages flatteurs et galanteries ruineuses.
Sa réputation de vertu demeurait intacte et non effleurée ; sa bonne renommée se tenait rigide sur son piédestal, entouré par tout ce qu’il y avait de jeune, de riche, de brillant dans le haut monde de la capitale du Canada.
Son cœur de marbre ne se ternit pas une seconde aux souffles ardents qui l’assaillaient.
Aucun rayon d’amour n’était parvenu à fondre la glace de son exaspérante sagesse.
On citait les noms de plusieurs de ses victimes.
L’un s’était planté bel et bien un bowie-knife dans la poitrine, parce qu’elle avait refusé de lui ouvrir sa porte par un soir d’orage.
L’autre l’avait menacée de mettre le feu à sa résidence habituelle et de s’y laisser brûler avec elle si elle ne consentait pas à lui donner sa main.
Elle s’était contentée de partir pour une villa qu’elle possédait dans les environs de Québec.
L’amoureux évincé n’en eut pas le démenti. Il incendia la maison de la dame et se fit sauter la cervelle, du désespoir de ne l’avoir pas trouvée.
On avait commencé par admirer ses ligueurs et ses charmes.
On finit par maudire sa beauté et par la mettre à l’index.
C’était injuste, absurde, mais c’était ainsi.
Elle ne prit pas plus garde aux colères de la foule qu’aux désespoirs insensés de ses adorateurs.
L’objet de tant de rancunes et de malédictions pouvait avoir vingt-un à vingt-deux ans. Il avait nom : Clara de Maleval.
Mme de Maleval était veuve d’un officier supérieur tué dans la dernière guerre contre les Anglais, qui lui laissait les souvenirs d’une lune de miel n’ayant pas eu le temps de se changer en lune rousse et, autre motif de regret, à son point de vue sentimental, une fortune incalculable.
Cette fortune eût été une faible consolation pour toute autre veuve consolable.
Pour elle, c’était un éternel sujet de deuil, lui rappelant l’époux qui la lui avait apportée.
Nous l’avons annoncé :
C’était une singulière créature que la comtesse Clara de Maleval, singulière et charmante.
Grande, d’une taille cambrée, flexible comme la tige d’un palmier, elle était admirablement proportionnée.
On n’aurait jamais pu croire à tant de grâce mignonne dans cette femme, possédant la majesté que nos pères désignaient si bien par ces mots vieillis : un port de reine.
Ses cheveux noirs contrastaient admirablement avec des yeux bleu d’azur qui lançaient des jets de flamme sous leurs longues et soyeuses paupières.
Sa bouche, aux lèvres sensuelles et purpurines, se plissait fréquemment sous un sourire fin et moqueur.
De ses lèvres s’échappait une voix harmonieusement timbrée et mordant au cœur.
La blancheur de son teint, la finesse de ses traits, la petitesse de ses mains et de ses pieds, cette suprême élégance de la femme, en faisaient un suprême échantillon de la perfection humaine.
Impossible de la voir sans se sentir attiré, séduit, subjugué au premier regard.
Le comte de Villiers la rencontra.
Cette rencontre le décida à en finir avec toutes ses amours de pacotille, avec ses conquêtes faciles et journalières.
On l’avertit du danger qu’il courait.
Les conseils que ses amis lui donnèrent ne firent naturellement qu’irriter ses désirs.
Dire à un homme amoureux d’une femme qu’il voit pour la première fois : Prenez garde ! Vous ne réussirez pas, nous avons été éconduits les uns après les autres, c’est jeter une tonne d’huile sur un incendie qui commence.
Louis de Villiers n’écouta rien.
Il se fit présenter à Mme de Maleval, qui tout d’abord le traita comme elle avait traité ses prédécesseurs.
Il s’entêta.
Elle lui ferma sa porte.
Le comte de Villiers se jura qu’il rentrerait chez elle par la fenêtre s’il le fallait.
Le hasard le servit.
Est-ce le servit qu’il nous faut dire ?
Certes, le jour où il réussit à s’ancrer dans l’intérieur de la belle créole fut un jour néfaste dans sa vie.
Mais ce qui devait être fut.
Voici par quel hasard M. de Villiers s’introduisit en vainqueur chez Mme de Maleval.
Elle possédait un kakatoès blanc à joues emplumées, à huppe rouge, originaire de la Nouvelle-Hollande qu’elle avait amené d’Europe avec elle.
Cet oiseau, d’une merveilleuse beauté et d’une mémoire extraordinaire, faisait l’admiration de tous les connaisseurs.
Sa maîtresse l’adorait.
Elle lui avait appris à parler, à chanter.
Elle y tenait comme à ses yeux.
Dans l’habitation voisine de la sienne demeurait un riche planteur.
Ce planteur possédait un macaque de la plus belle taille et du plus méchant caractère.
Il n’aimait que son maître et mordait tous les étrangers, hommes ou animaux, qui s’approchaient de lui.
Le singe s’appelait Nick.
Le perroquet Bianco.
Un jour, Nick rompit sa chaîne, grimpa sur le mur qui séparait les deux propriétés, sauta dans le parc de la comtesse, s’introduisit dans le sanctuaire où reposait Bianco et, le prenant délicatement entre ses pattes, il se sauva malgré les cris désespérés d’une négresse arrivée trop tard pour s’opposer à ce rapt inattendu.
Mme de Maleval accourut au bruit.
Le planteur, de son côté, arrivait pour remettre la main sur son singe.
Nick, grimpé sur un arbre haut de cent pieds, s’amusait de son mieux avec le pauvre Bianco, qui, lui, ne s’amusait pas du tout.
Gaieté du planteur.
Désespoir de la comtesse.
Notre officier passait et repassait souvent devant la demeure de l’intraitable créole.
Il y pénétra, attiré par les hélas ! redoublés de la maîtresse de Bianco.
— Ma vie pour sauver les jours de mon perroquet ! disait Mme Maleval, au milieu de ses larmes. Ma fortune et ma vie ; tout, je donne tout !
Le planteur riait toujours.
Le comte de Villiers s’inclina devant la veuve du comte de Maleval et lui dit respectueusement :
— Un baiser et je vous le sauve.
La jolie femme lui tendit la main.
M. de Villiers y déposa le plus délicat de ses baisers.
Puis, prenant le mousquet d’un des serviteurs de la comtesse, il visa tranquillement Nick.
Le planteur bondit jusqu’à lui, un poignard long de dix-huit pouces à la main.
— Si vous touchez à mon singe, je vous tue, s’écria-t-il.
M. de Villiers haussa les épaules et tira.
Le singe, frappé à la tête, laissa échapper le perroquet, qui s’en vint se réfugier, en voletant lourdement, sur les genoux de sa maîtresse.
En même temps, le gentilhomme français tombait à ses pieds, avec le poignard du colon planté entre les deux épaules.
Il va sans dire qu’avant de tomber et de s’évanouir le jeune officier avait brisé le crâne du planteur d’un coup de crosse de mousquet.
Ah ! c’était une bête bien précieuse que le perroquet de Mme la comtesse de Maleval.
Il venait de coûter la vie ou à peu près à un singe, à un planteur et à un gentilhomme français.
Le singe mourut réellement.
Le Canadien se fit recoller la tête tant bien que mal, mais il n’en retrouva qu’une partie et demeura idiot le restant de ses jours.
Quant à Louis de Villiers, il fallut bien que la maîtresse de Bianco le gardât chez elle jusqu’à son complet rétablissement.
Et le jeune homme fut long à se rétablir.
La longueur de cette guérison, les visites nombreuses que le comte de Villiers faisait à la comtesse de Maleval pendant toute la durée de sa convalescence, donnèrent beau jeu aux ennemis de cette dame.
D’ailleurs, trop d’intérêts jaloux, trop d’amours-propres froissés se trouvaient en jeu pour que la première faiblesse de la farouche créole ne fût pas divulguée et ne courût pas dans toutes les bouches.
La tigresse s’était humanisée.
Son cœur avait enfin parlé en faveur du séduisant, de l’intrépide sauveur de Bianco, le perroquet blanc.
Mme de Maleval accepta sa défaite en femme vaillante et fière du sentiment qu’elle éprouvait.
Au lieu d’essayer de donner le change aux mauvaises langues et de démentir les bruits qui couraient sur sa liaison avec M. de Villiers, elle accepta si franchement son amour qu’elle arrêta net les colporteurs de nouvelles et ferma la bouche aux plus acharnés faiseurs de commentaires.
Le comte, fier de son triomphe, en jouit d’abord avec délices ; il se crut heureux.
De son côté, sa maîtresse se livra tout entière à cette passion qui l’avait surprise d’une si singulière façon.
Elle ne parlait de rien moins que de se remarier.
Ce fut le réveil.
Louis de Villiers se consulta, se tâta moralement, et de ses recherches, de ses interrogatoires consciencieux, il sortit une solution bien claire pour lui.
La comtesse lui plaisait, mais il ne l’aimait pas.
Or, le jeune officier était trop consciencieux pour épouser une femme qu’il se sentait ne point aimer.
La vanité satisfaite entrait pour beaucoup dans son bonheur.
Un beau matin, il s’éveilla tout étonné de se sentir la tête froide et le cœur vide.
Alors cette liaison qui lui avait paru si désirable et si douce lui pesa.
Il tenta de la rompre.
Malheureusement, nous l’avons dit, tout au contraire du jeune homme, la créole aimait de toute son âme et elle avait mis dans cet amour tout son espoir de bonheur à venir.
M. de Villiers manqua de courage.
Il attendit.
Le temps ne fit que resserrer les anneaux de sa chaîne.
Il avait espéré qu’un caprice nouveau lui rendrait sa liberté, mais la jeune femme demeura fidèle en dépit de toutes ses espérances.
Reconnaissant l’impossibilité d’une de ces ruptures si en usage à la cour de Louis XV, il résolut de trancher violemment la question et d’employer un moyen héroïque.
Ce moyen n’était autre qu’une prompte fuite.
M. de Villiers avait la conviction que la passion de la comtesse ne résisterait pas à une absence prolongée.
— Loin des yeux, loin du cœur ! se disait-il.
Il se rendit donc en grande hâte chez M. le marquis Duquesne de Menneville, gouverneur de la Nouvelle-France, auprès duquel il avait été chaudement recommandé.
En toutes circonstances, le marquis lui avait témoigné toute sa sympathie. Sans lui rien dire des motifs qui l’engageaient à faire cette démarche et cette demande, le jeune gentilhomme le pria de ne pas prolonger son séjour à Québec et de le mettre dans le plus bref délai à même de servir utilement le roi.
M. de Menneville était homme du monde.
Il comprit à demi-mot.
Sans même se permettre un sourire qui pût faire honneur à sa perspicacité, il félicita chaleureusement le comte sur son zèle et son dévouement au service de Sa Majesté.
Séance tenante, le capitaine de Villiers reçut l’ordre de rejoindre son régiment qui se trouvait en garnison au fort Duquesne, dans l’intérieur des terres.
Quand nous aurons expliqué à nos lecteurs que le gouverneur de la Nouvelle-France s’était vu au nombre des adorateurs repoussés de la belle comtesse de Maleval, ils comprendront la raison de cette réponse affirmative et empressée.
Aussitôt l’ordre obtenu, M. de Villiers se rendit chez sa maîtresse,
Là, il montra un visage tellement bouleversé et témoigna un si profond désespoir que la jeune femme fut sa dupe, et sa dupe affligée.
Loin de se plaindre de l’abandon dans lequel elle restait, elle se vit réduite à consoler le perfide qui riait sous cape du succès de sa ruse.
On chercha des moyens de faire révoquer cet ordre cruel.
Mais Mme de Maleval, qui n’y voyait qu’une vengeance de M. de Menneville, crut comprendre que tous leurs efforts seraient inutiles.
Il fallait se résigner.
Elle lui jura un amour éternel, il répondit par les serments de constance les plus terribles.
Et le lendemain, au point du jour, le comte Louis de Villiers, redoutant un contre-ordre ou un contretemps imprévu, quittait Québec avec armes et bagages, humant à pleins poumons l’air de sa liberté reconquise.
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