Chapitre 7 Dette payée
Le jour où le capitaine de Villiers se prélassait sur les bords de la Rivière, lisant et pêchant, double divertissement qui avait failli lui coûter si cher, il était installé, déjà depuis un mois, au fort Duquesne.
Ce mois durant, l’image de Clara de Maleval s’était-elle souvent présentée à la mémoire ou aux yeux du brillant et solitaire officier ?
Avait-il eu le courage de ne pas regretter cette charmante liaison si brusquement rompue ?
Ne lui arrivait-il pas, de temps à autre, de soupirer en comparant son existence actuelle à la vie qu’il menait à Québec ?
La monotonie d’une garnison éloignée de toute habitation, tenue sur une frontière isolée, entrait-elle pour la plus grande part dans ces regrets et dans ces soupirs ?
C’est ce que nous laisserons deviner.
Toujours est-il que l’apparition de la délicieuse créature, à laquelle il devait si miraculeusement la vie, rompit définitivement le charme qui, malgré lui, l’enchaînait au passé.
L’ardente et capricieuse grande dame fut pour jamais bannie de son cœur.
Il ne songea plus qu’à la naïve jeune fille dont le langage lui avait fait éprouver les suaves angoisses d’un véritable amour.
Pour la première fois, il se sentait aimer.
Quelques jours s’écoulèrent et sa passion ne fit qu’augmenter.
Chaque matin, le jeune homme, suivi de Rameau-d’Or, dans lequel il avait confiance pleine et entière, se dirigeait en pirogue vers le rendez-vous où la jeune fille ne manquait jamais de se trouver.
Les heures s’écoulaient rapides en douces causeries, en projets d’avenir, en serments de tendresse échangés solennellement à la face radieuse du soleil.
Puis les jeunes gens se séparaient.
Le lendemain, ils se retrouvaient et recommençaient de plus belle ces interminables entretiens dans lesquels les amoureux redisent toujours la même chose, exécutant les mêmes variations sur ce thème si vieux et si peu usé qu’on nomme l’amour.
Musique adorable qui a fait et fera sans cesse palpiter si délicieusement deux cœurs battant à l’unisson.
Rien de chaste et d’attrayant comme ces rendez-vous qui se terminent par un serrement de main.
Jamais un baiser, même sur le front.
Certes, les amis de Louis de Villiers, s’il leur eût été possible d’assister à ces tranquilles entrevues, n’auraient pas reconnu le séduisant coureur de ruelles de Versailles et de Québec.
Ils n’en auraient cru ni leurs yeux ni leurs oreilles.
Et jamais, néanmoins, le jeune homme ne s’était senti si heureux.
Un matin, Angèle ne vint pas.
Le capitaine l’attendit tout le jour…
Ce fut en vain.
La nuit tomba sans que la jeune fille parût.
Louis, impatient d’abord, devint bientôt en proie à une véritable inquiétude. Rameau-d’Or, plus philosophe, eut beau lui donner toutes les raisons et les consolations qu’on trouve en pareil cas, le capitaine ne pouvait se résigner, malgré l’heure avancée, à quitter la place et à retourner au fort Duquesne.
Les raisonnements les plus subtils du brave soldat se brisèrent contre le désespoir de l’officier.
— Si elle n’est pas revenue, s’écria-t-il, c’est qu’il lui est arrivé malheur ? Maudite soit la raison qui la force à me cacher sa demeure ! Maudit, le père pour qui elle redoute la présence de tout étranger ! Je ne la reverrai plus !
— Mais, mon capitaine, vous la reverrez demain matin. Croyez-moi, une jeune personne de ce calibre-là n’est point une aiguille qui se perd dans une botte de foin ! Une femme se retrouve toujours.
Malgré la rhétorique de Rameau-d’Or, ce fut l’esprit livré aux plus sinistres pressentiments que le comte de Villiers retourna sur ses pas.
Il était tard.
Le soleil se couchait derrière les monts Alleghanys dans des flots de pourpre et d’or.
Une fraîche brise courait sur la surface de la rivière qu’elle faisait moutonner comme les vagues de l’Océan.
L’officier, à demi étendu à l’arrière de la pirogue, s’abandonnait à ses tristes pensées sans songer à admirer le magnifique paysage qui se déroulait devant lui comme un gigantesque kaléidoscope.
Soudain il se releva et prêta l’oreille à un bruit lointain.
Ce bruit s’élevait sur la rive droite de la rivière.
Le soldat avait arrêté la pirogue et, de son côté, il écoutait aussi.
On entendait des clameurs furieuses mêlées à des bruits et à des supplications, le tout entremêlé de rires et de sifflets stridents.
— Que se passe-t-il ? demanda le comte à voix basse.
— Il me semble bien qu’on s’égorgille en famille.
— Si nous nous dirigions de ce côté ?
— Comme il vous plaira, mon capitaine, mais il se fait tard, et, si nous nous mêlons des affaires des autres, nous manquerons les nôtres ; nous arriverons au fort après la fermeture des portes.
— Tu dis vrai, continuons notre route.
— D’autant plus que, dans ce pays-ci, les indigènes ne se gênent pas pour pousser des hurlements pareils à ceux que nous venons d’entendre, pour faire honneur à leurs dieux et à leurs déesses. On croit qu’ils sont eu train de se dévorer les uns les autres ; pas du tout, ces messieurs et ces dames sont en train de banqueter et de faire une noce à tous crins.
M. de Villiers levait la main pour faire signe à Rameau-d’Or de reprendre sa route, lorsqu’un cri déchirant traversa l’espace ; le jeune homme frissonna.
Une pâleur mortelle couvrit subitement son visage.
Il venait de reconnaître la voix d’Angèle.
— En avant, garçon ! fit-il d’une voix nerveuse.
Le soldat avait compris.
Sans explication plus ample, il se courba sur les rames, fit exécuter un crochet à l’embarcation et se dirigea rapidement vers le rivage.
Les cris devenaient de plus en plus distincts.
Le comte de Villiers bouillait d’impatience et d’inquiétude.
— Plus vite ! plus vite !
Rameau-d’Or lui tendit silencieusement une rame.
Louis la saisit.
La pirogue vola sur l’eau. À peine son avant grinça-t-il sur le sable que les deux hommes s’élancèrent à terre, le fusil à la main.
Ils se glissèrent alors à travers les broussailles qui leur masquaient la vue ; puis pénétrant, dans la forêt, ils marchèrent à grands pas du côté où les cris se faisaient entendre, répétés et perçants.
Leur marche devint une course furieuse.
Cette course à travers les halliers ne fut pas de longue durée.
Bientôt ils atteignirent le bord d’une clairière.
Là, un spectacle terrible s’offrit à leurs regards.
Une vingtaine d’individus, qu’à leur costume il était facile de reconnaître pour des planteurs canadiens, hurlaient, gesticulaient et brandissaient des sabres, des haches, des fusils sur la tête d’un vieillard et d’une jeune fille entourés par eux.
Dans la jeune fille, le comte de Villiers reconnut la jeune Canadienne.
Il ne s’était pas trompé.
Poussant un cri de rage, sans même faire appel à son compagnon, sans calculer le danger auquel il s’exposait, il se précipita d’un bond sur les lâches qui menaçaient les jours de sa bien-aimée.
Il s’ouvrit facilement un passage jusqu’à elle, repoussant, frappant et renversant tous les hommes qui l’en séparaient.
Rameau-d’Or, bien qu’il fût plus calme et murmurât à part lui : « Ils sont beaucoup, ils sont trop !… », suivit son chef, ne voulant pas le laisser s’exposer seul au premier effort de la colère de ces gens dont il venait entraver les projets, que ces projets dussent aboutir à un crime, à un acte de justice ou de vengeance.
C’était bien un acte de vengeance et de justice à la fois que ces hommes grossiers et furieux prétendaient accomplir.
La victime qu’ils avaient choisie n’était rien moins que le père d’Angèle, l’homme mystérieux que le comte maudissait quelques instants auparavant, celui que les planteurs et les colons nommaient le Proscrit ou le Sorcier, ne sachant son véritable nom ni sa vraie origine.
Voici ce qui s’était passé :
Un certain nombre de planteurs revenaient du fort Duquesne, où ils s’étaient rendus pour faire des achats, des ventes et des échanges.
Sur leur route, dans une sente écartée, ils rencontrèrent le vieillard cheminant côte à côte avec la jeune fille et regagnant paisiblement sa demeure au fond des bois.
Pendant les quelques heures passées au fort à faire leurs marchés, les planteurs ne s’étaient point abstenus de trinquer avec les soldats.
Leurs libations avaient été assez copieuses pour que, sans être complètement ivres, ils se trouvassent sous le coup d’une vive surexcitation.
Le père et la fille s’écartèrent pour les laisser passer.
Ce fut ce qui faillit assurer leur perte.
Si les Canadiens ne s’étaient trouvés que quatre ou cinq, non seulement ils se seraient gardés d’accoster le vieillard, pour lequel ils éprouvaient un respect inexplicable et une terreur instinctive, mais ils auraient encore soigneusement évité sa rencontre et sa vue.
Malheureusement pour l’objet de leur antipathie et de leur haine, ils se comptèrent, ce qui les rendit braves.
S’encourageant les uns les autres, ils commencèrent à lui lancer quelques quolibets auxquels celui-ci dédaigna de répondre.
Ils s’enhardirent et, l’entourant, ils l’insultèrent grossièrement.
Si le vieillard avait été seul, peut-être se serait-il contenu et aurait-il continué sa route, au mépris de leurs insultes et de leurs railleries.
Mais, à bout de patience et craignant pour sa fille, il pensa qu’en faisant acte d’homme il leur imposerait.
S’avançant résolument vers les meneurs de la bande, il saisit le plus insolent et le plus braillard à la gorge, et, sans effort apparent, il le jeta à dix pas.
Cette preuve de vigueur exceptionnelle dans un homme d’un âge avancé étonna les planteurs.
Ils hésitèrent et firent même mine de lui céder la place.
Mais celui qui venait de se voir si rudement étrillé se releva et hors de lui, son couteau à la main, il s’avança vers le père d’Angèle, excitant ses camarades par ses railleries et ses reproches.
— Sus au proscrit ! À mort le sorcier ! hurlait-il… Lâches, n’êtes-vous pas honteux de reculer ainsi devant un seul homme ? Laissez-moi passer que je lui plante mon couteau dans la poitrine.
Le père s’était placé devant sa fille, attendant ses adversaires de pied ferme et les armes à la main.
Mais les Canadiens, excités par les railleries de leur camarade et comptant sur leur nombre, se ravisèrent et tous à la fois se ruèrent sur lui.
Il y eut une mêlée horrible.
Le proscrit luttait avec la rage désespérée d’un père qui voit sa fille exposée à devenir la proie de bandits sans foi ni loi.
Les deux plus rapprochés roulèrent sur le sol, l’un le crâne fendu, l’autre une balle dans le cœur.
Les autres se jetèrent sur lui comme une meute sur un sanglier acculé. Pendant quelques minutes, le terrible vieillard secoua, entraîna, écrasa la grappe humaine qui s’était attachée à ses bras, à ses épaules et à ses jambes.
Ces gens égarés par l’ivresse et par l’odeur du sang n’avaient plus qu’un but : terrasser, garrotter leur ennemi pour le tuer à leur aise.
Que pouvaient les efforts héroïques d’un seul homme contre vingt assassins ?
Retarder de quelques instants sa défaite et sa chute.
Le succès des assaillants ne fut pas longtemps douteux.
Accablé par le nombre, le vieillard fut renversé, saisi, porté au centre de la clairière, où, malgré les pleurs et les supplications de sa fille, on l’attacha étroitement au tronc d’un arbre.
On délibéra ensuite sur le châtiment qu’on allait lui infliger.
Ce châtiment, du reste, ne pouvait être autre que la mort ; il ne s’agissait plus que de choisir le genre de mort applicable au prisonnier.
En dehors du meurtre de leurs deux compagnons tués par le vieillard en se défendant, les accusations portées contre lui étaient de la plus haute gravité.
Mais la plus terrible de toutes, celle contre laquelle il lui était impossible de se défendre, par la raison toute simple que ses accusateurs ne pouvaient ni la prouver ni même la formuler nettement, était l’accusation de sorcellerie.
Les planteurs étaient convaincus que ce malheureux jetait des sorts pour faire périr leurs troupeaux, détruire leurs moissons, incendier les cases et les plantations.
Peut-être, par un reste de pitié pour la jeune fille qui se roulait à leurs pieds en leur demandant grâce et merci, ils résolurent d’épargner à leur victime toute torture extraordinaire.
Mais leur haine devait être assouvie.
Les cadavres de leurs amis demandaient vengeance.
Le proscrit fut condamné à mourir fusillé et à demeurer pendu à un arbre par les pieds pour servir de pâture aux oiseaux de proie.
Tous ces hommes portaient des fusils ; sans plus tarder, ils se mirent en mesure d’exécuter leur sentence.
Angèle, folle de désespoir, s’était élancée sur le corps de son père et s’était attachée à lui comme une chaîne vivante, résolue à ne pas lui survivre, lui jurant de partager son sort.
Les menaces des assassins, les prières et les ordres du condamné qui tour à tour la suppliait et lui ordonnait de l’abandonner et de sauver sa propre vie ne servaient à rien.
— Non, non, répétait-elle d’une voix étranglée par la douleur, ensemble ! Père, nous mourrons ensemble !
Quant au proscrit, auquel nous conserverons cette dénomination jusqu’à nouvel ordre, le visage pâle, mais le regard ferme, il semblait défier ses ennemis. Si parfois il s’attendrissait, c’était sur sa fille, dont, lui absent, lui parti, lui mort, l’avenir l’effrayait. Qui la protégerait ? Qui la défendrait ? Son cœur se déchirait en une horrible agonie et il redoublait de prières et de douces paroles pour forcer la pauvre enfant à le quitter et à fuir ses persécuteurs.
Cependant la délibération était close.
Les planteurs visitaient leurs armes et formaient un demi-cercle autour de leur victime.
Deux ou trois d’entre eux, les plus irrités, les plus féroces, sortirent du groupe et s’approchèrent de l’arbre fatal dans le but de rompre l’étreinte passionnée qui enchaînait l’enfant à son père.
La vaillante créature résista silencieusement aux efforts de ses bourreaux.
— Laisse-moi, va-t’en, chère fille ! criait le vieillard. Au revoir ! Dans le ciel !
L’enfant ne répondait que par ses larmes et ses caresses, et elle résistait, se tordant comme un serpent entre les mains qui le saisissent.
La rage du meurtre impuissant montait au cerveau de ces brutes sanguinaires.
Cette scène déchirante se prolongeait trop au gré de quelques-uns des planteurs plus pressés d’en finir que leurs compagnons.
Ils commencèrent à murmurer.
Les uns se moquaient de ces hommes vaincus par la ténacité et la bravoure d’une faible enfant.
Les autres finirent par dire que puisqu’elle mettait obstacle à leur volonté, puisqu’elle tenait tant à partager le sort du sorcier, il fallait la satisfaire et la tuer, elle aussi.
Le tumulte était à son comble.
L’ivresse et les fumées de l’eau-de-vie se mêlaient aux vapeurs du sang versé.
Peut-être la troupe furieuse, hors d’elle-même, allait-elle se laisser aller à suivre cette épouvantable impulsion, lorsque la venue soudaine des deux militaires changea la face des choses.
Nous l’avons dit plus haut :
M. de Villiers s’était vigoureusement frayé un passage jusqu’au proscrit, et, se plaçant tout à coup devant lui et devant sa fille, il leur fit un rempart de son corps.
Pendant que les planteurs stupéfaits de cette apparition reculaient de quelques pas, Rameau-d’Or s’occupait activement à trancher les liens qui attachaient le proscrit au tronc noueux de l’arbre changé en poteau de supplice.
En apercevant le capitaine, Angèle avait retrouvé la voix et avec cette force que seul peut donner l’amour filial elle s’était précipitée à ses pieds en lui criant à travers ses sanglots :
— Sauvez-le, Louis ! sauvez mon père !
— Ne craignez rien, Angèle ! Je vous réponds de lui, répondit le comte d’une voix ferme.
— Ils se connaissent ! murmura le vieillard, qui dans cette terrible occurrence conservait le calme propre aux âmes fortes.
Cependant l’officier, fixant un regard menaçant sur les planteurs terrifiés et reculant devant la flamme qui jaillissait de ses yeux :
— Lâches bandits ! continua-t-il, êtes-vous des bêtes fauves ou des Indiens sauvages, pour vous acharner ainsi sur un vieillard et une enfant ! Vive Dieu ! je ne sais qui me tient de faire un exemple sur l’heure et de vous infliger la peine méritée par votre couardise et votre cruauté.
Rameau-d’Or, tranquille comme un jour de parade, se tenait au port d’armes, comprenant l’idée de son chef et l’aidant de son superbe sang-froid.
— Bas les armes d’abord ! ordonna le comte de Villiers.
Les planteurs baissèrent la tête sans répondre et plusieurs fusils tombèrent aux pieds de l’audacieux jeune homme.
La vue de l’uniforme français leur inspirait une terreur salutaire.
Les fumées de l’ivresse se dissipaient.
La honte de leur crime, le remords, entraient dans leur cœur.
C’étaient des hommes ignorants, des natures abruptes et superstitieuses, mais ils s’étaient égarés les uns les autres et, la première effervescence de la colère passée, ils comprirent leur faute.
Ils tremblaient à la pensée que la justice française, justice militaire et sommaire, pouvait leur demander un compte sévère de leur indigne action.
Le comte devina les sentiments qui les agitaient.
Il comprit sa victoire et résolut d’en tirer le parti le plus prompt.
— Rameau-d’Or, dit-il à son soldat, immobile à son côté et prêt à exécuter ses ordres quels qu’ils fussent, Rameau-d’Or, ces misérables vont être conduits au fort Duquesne. Fais avancer le détachement.
— Oui, capitaine, répliqua l’ordonnance, faisant un mouvement comme pour obéir, sans donner la moindre marque d’hésitation.
Les planteurs échangèrent des regards désolés.
Les pauvres diables connaissaient la justice expéditive du gouverneur.
Ils se crurent perdus et se mirent à trembler de tous leurs membres.
Mais alors le proscrit intervint ; arrêtant Rameau-d’Or du geste, il s’avança à pas lents vers M. de Villiers soutenu par sa fille, tant l’avait brisé la lutte qu’il venait de soutenir.
Sur un signe de son capitaine, Rameau-d’Or était revenu sur ses pas.
Le vieillard s’inclina avec une suprême noblesse devant le jeune homme et lui dit :
— Monsieur, je vous dois la vie. Soyez béni, non pour me l’avoir conservée, j’ai déjà trop vécu, mais pour m’avoir rendu à l’amour de ma fille bien-aimée que ma mort aurait tuée. Pour ce bienfait, je suis éternellement votre obligé ! Mais je vous en supplie, ne soyez pas généreux à demi.
— Parlez, monsieur.
— Accordez-moi une grâce.
— Je n’ai rien à vous refuser.
— Ces hommes étaient égarés ; ils ne savaient ce qu’ils faisaient. Ils se repentent. Pardonnez-leur comme je leur pardonne.
— Ce que vous demandez là…, répondit le capitaine, ayant l’air de ne pouvoir accéder à la prière du vieillard.
— Pardonnez ! murmura la jeune fille à son oreille. Pardonnez, Louis ! je suis si heureuse !
— Je vous en conjure, reprit le proscrit, au nom de ce Dieu tout-puissant qui vous a conduit ici, pour devenir mon sauveur et celui de mon enfant.
En voyant intercéder pour eux celui-là même qu’ils avaient voulu assassiner, les Canadiens éclatèrent en sanglots et tombèrent à genoux devant lui et devant l’officier.
Le comte demeura un instant silencieux.
Les colons attendaient suppliants.
Il leur ordonna enfin de se relever et s’adressant au proscrit :
— Soit, monsieur, fit-il, à votre considération, à votre prière, je consens à laisser aller ces hommes. Qu’ils s’éloignent donc ! Qu’ils partent, mais qu’ils le sachent bien, c’est vous seul qui leur donnez la vie. Puissent-ils conserver le souvenir de votre générosité ! Mais si jamais…, ajouta-t-il avec menace en se tournant vers les colons…, si jamais ils l’oublient, prompte justice serait faite de leur ingratitude.
Les planteurs, heureux d’en être quittes à si bon marché, n’attendirent pas une seconde invitation de partir.
Ils se relevèrent, prirent leurs armes et s’éloignèrent en toute hâte sans même regarder derrière eux, craignant à chaque instant de voir déboucher le terrible détachement que Rameau-d’Or avait été sur le point de requérir.
Les deux soldats, le vieillard et la jeune fille attendirent que le dernier d’entre eux eût disparu.
Alors un joyeux éclat de rire retentit. C’était Rameau-d’Or qui le poussait.
— Compagnons, camarades, soldats, cria-t-il gaiement, déposez les armes !
M. de Villiers allait étouffer cet éclat de rire intempestif, mais le proscrit ne lui en laissa point le temps.
— Merci, monsieur, lui dit-il, en lui tendant la main. Voici ma main. Il y a plus de dix ans que je ne l’ai tendue à une main aussi courageuse et, ajouta-t-il lentement, aussi loyale, je l’espère.
L’officier prit la main du proscrit et la serra.
Le vieillard respira, soulagé d’un soupçon affreux qui l’avait saisi en entendant sa fille l’appeler : Louis, en l’entendant appeler sa fille : Angèle.
Celle-ci remercia son père d’un regard et d’un sourire qui lui payèrent au centuple l’avance faite par lui au jeune homme.
— Partons, père, retournons à la maison, dit-elle doucement.
— Allons.
— Vous êtes trop faible pour regagner seul votre demeure, dit le capitaine après une certaine hésitation.
Le proscrit sourit tristement.
Il n’était pas dupe des sentiments qui poussaient l’officier à lui offrir son assistance.
Mais ne voulant pas avoir l’air de comprendre, il lui répondit :
— C’est vrai, mon habitation se trouve loin d’ici, je serai heureux de vous y recevoir.
Angèle était rouge comme une fraise des bois.
Son amant dissimulait à peine sa joie.
Rameau-d’Or se mit à siffler une marche triomphale entre ses dents et la petite troupe s’éloigna lentement de cette clairière, où un meurtre odieux avait failli s’accomplir.
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