Chapitre 8 La chaumière du proscrit
Ce fut l’âme débordant de félicité que Louis de Villiers regagna son cantonnement, après avoir accompagné jusqu’au seuil de leur chaumière le proscrit et sa fille qui se trouvaient désormais en sûreté.
Mais une mauvaise nouvelle l’attendait au fort Duquesne.
Le courrier de Québec venait d’arriver ; au nombre des lettres apportées par lui, il s’en trouvait une à l’adresse du capitaine de Villiers.
Cette lettre était du baron de Grigny, officier au régiment de Guyenne, l’ami d’enfance de notre héros. Elle lui annonçait que la comtesse de Maleval était parvenue tout récemment à découvrir le stratagème employé par son séducteur pour arriver à se séparer, à se débarrasser d’elle et de son amour.
Furieuse de se voir si lestement abandonnée par l’homme auquel elle avait sacrifié sa renommée et sa vertu ; exaspérée de se trouver chaque jour en butte aux ironiques consolations de ses admirateurs évincés, aux sourires de toutes les femmes envers lesquelles elle s’était montrée si sévère jadis, elle avait juré de tirer une vengeance éclatante de ce lâche abandon qu’elle considérait comme une insulte sanglante.
Son amour-propre souffrait autant, plus peut-être, que son amour.
Elle avait fermé sa porte, et vivant seule, dans la retraite la plus absolue, à quelques lieues de Québec, elle mûrissait un projet dont l’exécution ne devait pas se faire attendre.
Depuis ce moment, personne n’avait pu pénétrer auprès d’elle.
Elle s’était confinée dans une de ses terres et se laissait oublier.
Le baron de Grigny recommandait sérieusement au comte de Villiers de se tenir sur ses gardes.
La haine implacable que Mme de Maleval lui avait vouée ne reculera devant rien, lui écrivait-il. En plus d’une circonstance, le caractère de cette femme s’était révélé à ses yeux sous un jour effrayant.
Il ajoutait en terminant sa lettre qu’avant peu il rejoindrait son ami au fort Duquesne, le gouverneur de la Nouvelle-France devant le charger d’une mission pour le commandant du fort.
Il promettait à son ami des renseignements et des détails plus amples lors de son arrivée.
Tout en haussant les épaules à la lecture de cette missive écrite légèrement, quoique sur un fond sérieux, le jeune homme, au lieu d’éprouver un sentiment de crainte ou d’appréhension, respira plus à son aise.
La haine de sa dernière maîtresse le déliait entièrement de tout remords envers le passé.
Que pouvait-il avoir à redouter de la haine d’une femme, au fond des terres, dans une retraite où jamais la comtesse n’aurait l’idée ni la possibilité de mettre le pied ?
Avant qu’il retournât à Québec, sa colère aurait cent fois le temps de s’user et de s’éteindre.
— Et puis, se disait-il en souriant, s’il fallait se préoccuper des menaces de toutes les femmes abandonnées qui ne savent point prendre leur abandon en patience, où irait-on ?
D’ailleurs, l’image d’Angèle était là, qui se plaçait entre lui et le souvenir de sa vindicative créole.
Après quelques minutes de réflexion, il jeta la lettre du baron de Grigny et il n’y songea plus.
En agissant ainsi, M. de Villiers prouva qu’il ne connaissait pas les femmes, même les femmes dont il s’était fait le cavalier servant.
Mais la passion aveugle, et le comte aimait passionnément la fille du proscrit.
S’il s’était agi d’une autre, il eût vu clair dans le caractère de ces séduisants lutins aux griffes roses, aux regards magnétiques, aux sourires enivrants.
Il eût bien su se mettre en garde contre ces Circés que leur organisation nerveuse, que leur nature exaltée rend si dangereuses, contre ces sirènes extrêmes dans le bien comme dans le mal, qu’une insulte à leur beauté pousse parfois jusqu’au crime.
Cette ignorance, ou pour mieux dire cette insouciance, devait avoir pour lui des conséquences terribles.
Il ne croyait pas à un orage, et surtout à un orage si prochain.
Tout à l’emportement d’un amour qu’il considérait comme le premier de sa vie, M. de Villiers faisait litière à son passé galant, méprisait les menaces de l’avenir et résumait son existence tout entière dans le présent qui lui offrait des jouissances de cœur infinies.
Sans avoir failli au serment que la jeune Canadienne avait exigé de lui, il venait, grâce à un hasard inespéré, d’obtenir l’accomplissement de son désir le plus cher.
Il l’avait vue chez elle sans contrainte, sous les yeux de son père et par le consentement exprès de celui-ci.
En effet, à la suite de leur rencontre providentielle, le vieux planteur et sa fille avaient conduit M. de Villiers et son fidèle Rameau-d’Or jusqu’en vue de sa demeure.
Là, s’inclinant cérémonieusement devant le jeune homme, il avait retenu dans la sienne la main tendue par lui.
Puis, après quelques instants de silence et de réflexion, les yeux fixés sur ses yeux avec une ténacité étrange, il lui avait dit :
— Une dernière grâce, monsieur ?
— Je suis tout à votre dévotion, répondit Louis de Villiers, décidé à tout faire pour acquérir la bienveillance et l’amitié du père de celle qu’il adorait.
— Ne partez pas sans me laisser le nom de l’homme à qui je dois plus que la vie, ajouta le vieillard.
— Je me nomme Louis Coulon de Villiers.
Le proscrit tressaillit.
Son interlocuteur continua :
— Je suis capitaine au régiment de Royal-Marine, actuellement en garnison au fort Duquesne.
— Le comte de Villiers ! murmurait le père d’Angèle.
— Comte de Villiers, oui, monsieur, repartit le jeune homme, étonné de voir qu’on lui donnait un titre négligé par lui… Mais vous pleurez, monsieur !
Le proscrit essuyait furtivement deux grosses larmes qui tombèrent de ses yeux levés vers le ciel avec une expression de bonheur indicible.
Mais il se remit promptement et reprit :
— Monsieur le comte, voici ma modeste habitation. Si la réputation qui m’a été infligée par des colons ignorants et injustes ne vous effraie pas, si l’amitié, la reconnaissance d’un homme qui n’a jamais commis un acte de méchanceté ni de forfaiture ne vous semble pas à dédaigner, venez le plus souvent possible vous asseoir à mon foyer. Ma fille et moi, nous nous estimerons toujours très heureux de vous y recevoir.
Le jeune homme s’était incliné à son tour en signe de remerciement et s’était retiré, maîtrisant avec peine la joie qui le mettait hors de lui-même.
Rameau-d’Or l’avait suivi en faisant une réflexion philosophique sur les vicissitudes des choses de ce bas monde, l’aveuglement des pères pour les amoureux de leurs filles, et ils étaient rentrés au fort Duquesne, où la lettre du baron de Grigny attendait le comte de Villiers.
Nous venons de voir l’effet que produisit sur ce dernier la lettre pleine de prévoyance de son ami.
Le lendemain, le jeune officier s’empressa de rendre visite au solitaire.
Les jours suivants, il reparut.
Cordialement reçu par les hôtes de l’habitation isolée, il finit par prendre une telle habitude de ces visites au vieillard et à la jeune fille que ses pas le conduisaient instinctivement à la chaumière, sans le secours de sa volonté.
Rameau-d’Or ne l’accompagnait plus que rarement.
— Il paraît que je gêne mon capitaine, s’était dit le brave garçon, et il ne questionnait même plus de M. de Villiers au sujet du proscrit et d’Angèle.
Du reste, on attendait l’officier chaque jour et on le recevait avec les marques non équivoques d’une joie réelle ; si bien que le jeune homme et la jeune fille, aussi libres en présence du vieillard que quand ils se rencontraient seuls dans la forêt, en étaient venus à ne plus regretter ces heures bénies du ciel.
— Quand vous ne venez pas, Louis, lui disait Angèle, dans son naïf langage, il me semble que le soleil ne se lève pas pour notre maison.
Le proscrit, qui pour la première fois de sa vie, à la connaissance de sa fille, se départait de ses habitudes de sauvagerie et d’isolement, considérait le jeune homme comme s’il eût été de la famille.
Il prêtait les mains à la liaison, aux amours naissantes des deux jeunes gens.
Il leur laissait la plus entière liberté, allant, venant, sans autrement s’inquiéter d’eux, demeurant parfois quatre ou cinq heures en courses dans la forêt et ne semblant pas autrement étonné ni mécontent de les retrouver causant ensemble comme à l’heure de son départ.
À part le bonheur que le comte de Villiers trouvait dans ces entretiens avec Angèle, pour laquelle son amour augmentait de jour en jour, le jeune homme s’intéressait de plus en plus à ce vieillard mystérieux.
Pour lui comme pour les autres, il s’appelait : le proscrit.
Tout en se révoltant contre la stupidité et le préjugé qui l’avaient jeté si brutalement en dehors de la société, qui en avaient fait le but de l’antipathie ou de la terreur générale, il ne pouvait de temps à autre s’empêcher de se demander si ce malheureux n’avait jamais mérité cette antipathie et ce mépris inexplicables par des actes quelconques réprouvés par l’honneur.
Mais, quand ces pensées lui venaient, un regard jeté sur la loyale figure de cet homme, un sourire de son innocente maîtresse, le désarmaient et chassaient ses soupçons involontaires.
Peu à peu, la confiance finit par s’établir entre les deux hommes.
Durant leurs longues causeries, le comte de Villiers avait été à même d’apercevoir et d’apprécier les vastes connaissances, l’esprit cultivé et la rectitude du jugement de ce vieillard haï par tous, sans que jamais, à sa connaissance, il eût causé de préjudice à âme qui vive.
Les ténèbres qui enveloppaient le passé de son hôte piquaient sa curiosité.
Il se sentait attiré, dominé par cette nature forte, énergique, hautaine, qui acceptait, sans courber la tête, un opprobre immérité.
À l’injustice des colons et des planteurs, le proscrit répondait par le silence du dédain.
Jamais une plainte ni un murmure ne sortaient de sa bouche.
Il n’avait qu’indulgence pour ses persécuteurs et ses grossiers ennemis ; et, si parfois il s’en occupait, c’était pour leur rendre des services dont aucun d’eux ne connaissait jamais l’auteur.
Le comte de Villiers se le disait avec juste raison : cet homme singulier avait vu des temps meilleurs.
Son existence n’avait pas toujours été réduite à la culture de ce coin de terre isolé.
La fréquentation de la haute noblesse se sentait en lui.
Ses manières révélaient malgré lui le grand seigneur.
Soit en Europe, soit en Amérique, il avait dû tenir une large place, occuper une position élevée.
Ces pensées avaient tellement germé et travaillé dans l’esprit du capitaine qu’elles étaient pour lui arrivées à l’état de certitudes.
Aussi plusieurs fois, sans en avoir l’air, avait-il essayé de pénétrer le mystère qui voilait la première vie du père de la jeune Canadienne.
Mais tous ses efforts pour l’amener sur le terrain des confidences furent vains.
Le vieillard, qui parlait d’une façon si originale et si intéressante de toutes choses ne le concernant point, possédait un merveilleux talent pour rompre les chiens dès que le jeune homme mettait la conversation sur ce sujet.
Sans froisser son curieux interlocuteur, il trouvait facilement moyen de le dépister.
C’était à damner un saint.
Aussi l’amant d’Angèle se donnait-il au diable sans avancer d’un pouce dans ses recherches.
Le problème restait insoluble pour lui.
Après un mois d’une fréquentation aussi assidue, il était aussi peu instruit que le premier jour de leur rencontre sur le nom véritable, sur la naissance et sur le passé de son hôte.
Un matin, M. de Villiers arriva à la chaumière de meilleure heure que d’habitude.
Il était venu en chassant à travers la forêt.
Il apportait un superbe coq de bruyères.
Le proscrit, occupé en ce moment à laver et à nettoyer son fusil, le reçut en le remerciant.
— Voilà qui m’évitera la peine d’aller en quête de notre repas du matin, ajouta-t-il, Angèle va accommoder ce gibier dont je ne suppose pas que vous nous refusiez de prendre votre part. À cette heure, vous ne devez pas avoir déjeuné ?
— Ai-je déjeuné, Angèle ? demanda gaiement le jeune homme.
— Vous ne devez même pas y avoir pensé, répondit la jeune fille sur le même ton.
— C’est vrai.
— Vous acceptez mon offre, alors ?
— De grand cœur et de grand appétit.
— Reposez-vous. Dans une demi-heure au plus, nous nous mettrons à table, n’est-ce pas, fillette ?
— Oui, père, répondit Angèle, qui vaquait déjà à ses devoirs de bonne ménagère.
— Voulez-vous que je vous aide ? fit l’officier en s’approchant de la fille du proscrit qui commençait à plumer le coq de bruyères.
Elle se mit à rire et se retira.
— Avouez que vous méritiez bien cette réponse dédaigneuse, dit son père.
— Tel père, telle fille, repartit finement le comte de Villiers.
Son hôte n’eut pas l’air de comprendre l’épigramme du jeune homme.
— Quoi de nouveau au fort ? demanda-t-il.
— Rien que je sache.
— Comment ! vous n’avez reçu aucune nouvelle ?
— Aucune.
— C’est singulier, fit le chasseur avec une certaine insistance qui étonna l’officier.
— Pourquoi ?
— Pour…, pour rien.
— Vous hésitez à me répondre ?
Le vieillard avait eu en effet un moment l’air embarrassé. Il répliqua vivement :
— Non pas. Ma question vous étonne bien à tort ; mais tout va si mal dans la colonie… que malgré soi on est toujours sur le qui-vive.
— C’est un peu vrai, le mal existe un peu partout, mais qu’y faire ?
Le père d’Angèle secoua tristement la tête.
— Depuis combien de temps habitez-vous le fort Duquesne, capitaine ?
— Depuis plus de deux mois.
— Vous avez passé quelque temps à Québec ?
— Oui.
— Et vous ne savez rien de ce qui se passe ici ?
— Pas grand-chose, et je ne demande pas mieux que de compléter mon instruction. Entre nous soit dit, tout ce que j’ai vu m’a paru déplorable.
— Oui, déplorable est le mot, répondit le vieux chasseur avec amertume, et cependant cette contrée est une des plus richement dotées du nouveau monde. Il aurait été facile d’en faire une magnifique colonie.
— À qui la faute, s’il n’en est rien ?
— À nous tous, répondit sèchement le vieillard.
— Je ne vous comprends pas.
— C’est juste, mais en quelques mots je vous mettrai au courant. D’ailleurs, il n’est pas mauvais que, devant faire un assez long séjour en ce pays, vous sachiez comment les choses s’y passent.
— Je vous serais obligé de m’instruire à ce sujet. Vous devez d’autant mieux le connaître que probablement depuis longues années vous habitez la colonie.
Un sourire équivoque plissa les lèvres du vieillard à cette question directe.
— Oh ! répondit-il avec indifférence, le premier venu pourrait vous renseigner aussi bien que moi ; mais n’importe, écoutez-moi, je vous prie.
Le capitaine aurait sans doute préféré causer avec la jeune fille qui venait de rentrer et mettre le couvert, mais comme, somme toute, la question était sérieuse et fort intéressante pour lui, il se résigna assez facilement à prêter attention à ce qu’allait lui dire son interlocuteur.
— Ce que vous me demandez est grave, monsieur, un pauvre malheureux comme moi, mis pour ainsi dire au ban de la société, n’a guère le droit de porter un jugement sur ceux qui l’entourent, reprit-il tristement. Cependant, j’essaierai de vous satisfaire. Pour entrer du premier coup au cœur de la question, prenez en masse la population du Canada, et dans tous les rangs qui la composent vous trouverez le même esprit de démoralisation, la même rapacité, la même bassesse.
— Eh quoi ! En est-il donc ainsi, dans ce malheureux pays ?
— Monsieur, nous marchons à une ruine certaine, cela est évident. Avant dix ans, cette magnifique colonie, qu’on avait nommée la Nouvelle-France, qui nous a coûté des flots d’un généreux sang, ne nous appartiendra plus et sera tout entière passée entre les mains des Anglais.
— Nos ennemis sont puissants, il est vrai ; depuis longtemps déjà ils convoitent nos possessions, et avec l’entêtement particulier à leur race ils essayent continuellement, sans se rebuter jamais, de nous en chasser, mais…
— Oui, les Anglais sont opiniâtres. Chaque tentative qui échoue est immédiatement suivie par une tentative nouvelle ; mais, si nous n’avions qu’eux à combattre, jamais ils ne réussiraient à nous vaincre. Nos ennemis les plus redoutables se trouvent au milieu de nous.
— Que voulez-vous dire ?
— Quels sont les gens qui nous arrivent d’Europe comme colons ? Des hommes perdus de vices, des femmes de mauvaise vie pour la plupart. Les chefs de la colonie, ruinés en Europe par des débordements de toutes sortes, viennent ici pour refaire leur fortune, comme ils disent, et tous les moyens leur sont bons pour obtenir ce résultat : prenant l’argent de toutes les mains, sans se préoccuper de la façon dont ils le prennent, ils sacrifient tout à leur cupidité.
— Le tableau que vous me faites là est bien sombre ; pour l’honneur de l’humanité, je veux croire qu’il est exagéré.
Le proscrit éclata d’un rire railleur.
— Les honnêtes gens se comptent ici, dit-il. Leur nombre ne va pas jusqu’à dix. M. le marquis Duquesne de Menneville est un gentilhomme de grande maison, de haute capacité, d’une honorabilité proverbiale, qui veut sincèrement le bien. Qu’a-t-il fait depuis son arrivée ? Rien.
— Comment ! Rien ?
— Rien, je le répète, monsieur ; ses réformes ne sont qu’à la surface. Il ne pouvait en être autrement, vous le reconnaîtrez bientôt. Pour obtenir un résultat, il faudrait arrêter tous les administrateurs de la colonie, les mettre en jugement et leur faire rendre gorge. Le gouverneur n’en a ni le pouvoir ni la volonté, car il n’ignore pas qu’il se trouve entre les mains de ces administrateurs fort écoutés à Versailles, et qu’un rapport défavorable ruinerait non seulement sa fortune, mais briserait encore sa carrière et anéantirait à tout jamais son crédit à la cour.
Le visage du jeune capitaine s’assombrit.
— Comment se fait-il que vous, dont l’existence s’est écoulée dans les bois, vous sachiez tant de choses que j’ignore, et que vous les sachiez si bien ?
— Ah ! fit-il avec ironie, c’est que nous autres, habitants, ces choses nous intéressent au plus haut point, placés que nous sommes, pour ainsi dire, entre l’enclume et le marteau, dépouillés tantôt par les uns, tantôt par les autres sous le plus futile prétexte, et cela sans recours d’aucune sorte contre personne.
— Puisque vous avez si bien commencé à m’instruire, continuez, je vous prie ; vous me rendrez un véritable service en le faisant et peut-être, grâce au crédit personnel dont je jouis auprès du gouverneur, cette révélation ne serait-elle pas inutile aux intérêts des colons.
Le vieillard secoua la tête en souriant avec amertume.
— Il est trop tard, monsieur, reprit-il. Le mal a jeté de trop profondes racines pour qu’il soit possible d’y apporter un remède efficace ; cependant, puisque vous le désirez, je continue.
— Je vous remercie de cette obligeance.
— Le mal dont je vous parlais remonte haut, monsieur. Il date de la fondation de la colonie. Voici comment : Lorsque les premiers Français débarquèrent dans cette contrée, ils trouvèrent un pays vierge, habité seulement par des nations indiennes nomades, belliqueuses il est vrai, passionnées pour la liberté, mais avec lesquelles en somme, à part quelques-unes sans importance pour l’intérêt général, on parvint à s’entendre assez facilement. On contracta des alliances qui assurèrent la tranquillité du nouvel établissement. Pour le bien-être commun, il aurait fallu qu’on laissât chaque colon libre de choisir lui-même sa résidence et de s’établir où cela lui plairait ; le terrain ne manquait pas, grâce à Dieu. Eh bien ! au contraire, on exigea que les nouveaux débarqués se fixassent tous sur le même point. En un mot, on fonda une ville avant de songer aux moyens de nourrir les habitants. Puis, après cette ville, une seconde, une troisième, que sais-je ? de façon que tous les métiers prospérèrent, hors le plus utile de tous, celui d’agriculteur, et que les colons mouraient de faim. Ce ne fut pas tout. Le roi divisa la Nouvelle-France inculte encore et presque inhabitée en duchés, comtés et seigneuries dont il distribua généreusement les titres et les brevets à une foule de courtisans qui jamais n’avaient songé à passer la mer et qui expédièrent ici des intendants chargés de veiller à leurs intérêts. Or, ces intendants, pauvres diables toujours sans sou ni maille, n’ont pensé qu’à une chose : s’enrichir ; de sorte que la misère ne fit qu’aller en augmentant et que, malgré les efforts et le dévouement de certains hommes bien intentionnés, elle atteignit enfin, et cela en très peu de temps, le point où nous la voyons aujourd’hui.
— Mais quel moyen employer pour remédier à cet état de choses ? demanda le capitaine, vivement ému par ce tableau si sombre de la situation de la colonie.
— Je vous le répète, il est bien tard, monsieur ; cependant, peut-être y parviendrait-on ; mais il faudrait trancher dans le vif.
— C’est-à-dire ?…
— Délivrer avant tout les colons des intendants ; rendre la terre libre en abolissant les seigneuries et laisser chacun libre d’exploiter à sa guise.
— Hum ! fit le gentilhomme, c’est un moyen extrême.
— Nous ne ferions en cela que suivre l’exemple de nos voisins les Anglais ; de plus, purger le pays des mauvais sujets venus d’Europe, qui ne sont bons à rien qu’à inoculer aux colons les vices dont ils sont infectés.
— C’est plus qu’une réforme que vous demandez là, monsieur, c’est presque une révolution sociale.
— Je le sais, capitaine. Aussi en ai-je depuis longtemps déjà reconnu l’impossibilité.
— Mais il me semble que tous les colons envoyés ici ne sont pas des mauvais sujets ainsi que vous le prétendez. Est-ce que, après la première paix avec les Iroquois, les officiers et les soldats du régiment de Carignan, tous fort braves et surtout fort honnêtes, n’obtinrent pas leur congé à la condition de se fixer dans la colonie ?
Un nuage passa sur le front du proscrit, dont une pâleur livide envahit subitement le visage.
— En effet, capitaine, reprit-il avec émotion ; on distribua même des seigneuries au plus grand nombre d’entre eux, et, comme la plupart étaient gentilshommes, la Nouvelle-France possède à elle seule à présent plus de noblesse que toutes les autres colonies ensemble.
— Mais que devinrent ces officiers et ces soldats ?
— Ils se dispersèrent, ajouta-t-il d’une voix altérée, et se fixèrent sur toute l’étendue du territoire. Beaucoup d’entre eux s’enfoncèrent dans les forêts vierges, dans lesquelles ils firent des défrichements. Ils épousèrent des Indiennes, devinrent chasseurs et peu à peu se mêlèrent aux naturels du pays. C’est aux descendants de ces gentilshommes qu’on a donné le nom de Bois-Brûlés, à cause de la teinte bistrée que le croisement des races a imprimée sur leur peau.
— Peut-être vous-même êtes-vous un Bois-Brûlé, mon hôte ?
— Qui sait ? répondit-il avec un sourire contraint.
— Une idée, un souvenir m’a toujours tourmenté, murmura le jeune homme.
— Quel souvenir ?
— Un de nos parents faisait partie de ce régiment de Carignan.
— Ah ! s’écria le vieillard, qui se leva, comme s’il avait été atteint d’une balle en pleine poitrine. Voilà votre repas servi, ajouta-t-il brusquement en détournant la tête.
— Ne le partagerez-vous pas ? demanda M. de Villiers, stupéfait de ce changement singulier dans le ton et les manières de son hôte.
— Non, monsieur le comte, c’est impossible.
L’officier allait insister, mais un regard d’Angèle lui cloua les lèvres.
— Vous m’excuserez, continua le père, je me vois obligé de vous fausser compagnie… Une affaire… Un rendez-vous auquel je ne puis manquer… Des voyageurs à qui j’ai promis de servir de guide.
— Ne vous gênez pas, mon hôte, dit le capitaine, qui n’eut pas l’air de s’apercevoir que le vieux chasseur cherchait un prétexte pour s’éloigner.
— Merci, capitaine. Je vous laisse avec ma fille. Elle vous empêchera de vous apercevoir de mon absence, ajouta-t-il en souriant.
— Je ferai de mon mieux, père, dit-elle ingénument.
— Bois-Brûlé, ou non, capitaine, reprit le proscrit en lui serrant la main, souvenez-vous que je vous suis dévoué corps pour corps.
— Je le sais.
— Si quelque jour vous avez besoin de mon aide, comptez sur moi.
— J’ai foi en vous.
Le vieillard embrassa sa fille et se dirigea vers la porte.
Mais, au moment où il allait sortir, il se ravisa et revenant lentement sur ses pas :
— Monsieur le comte, avez-vous depuis peu reçu des nouvelles de votre frère ? demanda-t-il.
— Non, pourquoi me faites-vous cette question, monsieur ?
— Y a-t-il longtemps que vous l’avez vu ? continua-t-il sans répondre à l’interrogatoire du capitaine.
— Je n’ai pas vu M. de Jumonville depuis mon débarquement en Amérique, dit le comte. Lorsque j’ai quitté Québec, je comptais le trouver au fort Duquesne, mais le matin même de mon arrivée il avait quitté le fort chargé d’une mission par le gouverneur, dont il est aide de camp.
— Une mission auprès des Anglais ?
— Oui. Pauvre frère ! Comme il a dû regretter de ne pas pouvoir retarder son départ de quelques heures afin de m’embrasser avant de se mettre en route.
— Et depuis lors ?
— J’attends son retour impatiemment.
— Dans nos forêts, mieux vaut avoir affaire aux Peaux-Rouges et même aux bêtes fauves qu’aux Anglais, dit le proscrit avec une sombre amertume.
— Que voulez-vous dire ?
— Courage, monsieur de Villiers, courage ! répondit le proscrit d’une voix étouffée.
Tournant brusquement le dos au jeune homme vivement émotionné par ces paroles énigmatiques, il s’éloigna à grands pas de sa demeure.
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