Chapitre 9 La berçeuse
Un soir, que, croyant sans doute la nuit moins avancée, elle était restée au jardin à se promener au bras du jardinier, elle entendit tout à coup sonner minuit ; et se rappelant que, depuis sept heures du soir, elle avait abandonné le petit Hermann, elle rentra précipitamment, et se glissant à l’aide de l’obscurité, elle traversa la cour sans être vue, atteignit l’escalier, monta, regardant avec inquiétude autour d’elle, assourdissant le bruit de ses pas, et retenant son haleine, car, à défaut des reproches que lui épargnaient l’insouciance du comte et la haine de la comtesse, sa conscience lui disait que ce qu’elle faisait là était affreux. Cependant elle se rassura, lorsqu’en approchant de la porte de sa chambre, elle n’entendit point les cris de l’enfant ; sans doute, à force de pleurer, le pauvre enfant s’était endormi ; elle tira donc avec un peu plus de tranquillité la clef de sa poche, l’introduisit avec précaution dans la serrure, et, la faisant tourner le plus doucement possible, elle poussa lentement la porte.
Mais à mesure que la porte s’ouvrait et que son regard plongeait dans la chambre, la méchante nourrice devenait plus pâle et plus tremblante, car elle voyait une chose incompréhensible. Quoiqu’elle eût, comme nous l’avons dit, la clef de sa chambre dans sa poche, et qu’elle fût bien certaine qu’il n’en existait point d’autre, une femme était entrée dans la chambre en son absence, et cette femme pâle, morne et sombre se tenait debout près du petit Hermann, remuant doucement son berceau, tandis que ses lèvres blanches comme le marbre laissaient échapper un chant qui ne semblait pas composé de paroles humaines.
Cependant, quelle que fût la terreur de la nourrice, comme elle croyait avoir affaire à une créature appartenant comme elle à la race des vivants, elle fit quelques pas vers l’étrange berceuse qui semblait ne pas la voir, et qui, toujours immobile, continuait sa monotone et terrible modulation.
« Qui êtes-vous ? demanda la nourrice ; d’où venez-vous ? et comment avez-vous pu pénétrer dans cet appartement, dont j’avais la clef dans ma poche ? »
Alors l’inconnue étendit solennellement le bras et répondit :
Je suis de ceux pour qui nulle porte n’est close :
Dans la tombe où depuis cinquante ans je repose
Les cris de cet enfant sont venus m’assaillir,
Et j’ai senti soudain sur ma couche de pierre
Dans ce cadavre éteint et tombant en poussière,
Mon cœur revivre et tressaillir.
Pauvre enfant qu’en ce monde un sort fatal apporte,
Dont le père est mauvais et dont la mère est morte,
Qu’on remet en des mains qui blessent en touchant,
Qui ne peux opposer au mal que ta faiblesse,
Et qui t’es endormi ce soir dans ta tristesse
Ainsi que l’oiseau dans son chant.
Ici-bas, cette nuit, tu dormiras encore ;
Mais à l’heure où demain se lèvera l’aurore,
T’arrachant pour jamais à cette dure loi,
À ma voix descendu de la sphère éternelle,
Un ange radieux te prendra sur son aile
Et t’apportera près de moi.
Et, à ces mots, le fantôme de l’aïeule, car c’était lui, se pencha sur le berceau et embrassa son petit-fils avec une tendresse suprême. L’enfant s’était endormi le sourire sur les lèvres et les joues rosées ; mais le premier rayon du matin, en glissant à travers les vitraux de la fenêtre, le trouvèrent pâle et froid comme un cadavre.
Le lendemain, il fut descendu dans le caveau de la famille, et enterré près de l’aïeule.
Mais, rassurez-vous, mes chers petits enfants, le pauvre Hermann n’était pas mort : la nuit suivante, l’aïeule se leva de nouveau, et, le prenant dans ses bras, elle alla le porter au roi des Cobolds, qui était un petit génie très brave et très instruit, lequel habitait une grande caverne qui s’étendait jusque sous le Rhin, et qui, sur la recommandation de la comtesse Berthe, voulut bien se charger de son éducation.
q