Chapitre 15 Les conjureurs d’esprit
La main de feu, comme vous l’avez vu, mes chers petits amis, avait donné au baron de Wilbold sept jours pour se repentir ; mais celui-ci, toujours poussé par les mauvais conseils du chevalier Hans de Warburg, était bien résolu de ne pas revenir sur ses pas, et, pour s’affermir dans cette résolution, il avait décidé qu’il passerait les trois derniers jours en fêtes et en orgies. Ce qui lui donnait d’ailleurs un prétexte, c’était la célébration du jour anniversaire de la naissance de sa fille, qui tombait justement le 8 de mai : Hilda était née dans le mois des roses.
Au reste, le chevalier Hans avait un motif pour venir plus souvent qu’il ne l’avait jamais fait chez son ami, le baron de Wilbold ; il était devenu fort amoureux de la belle Hilda, et, quoiqu’il eût quarante-cinq ans au moins, c’est-à-dire trois fois l’âge de la jeune fille, il ne s’ouvrit pas moins à son ami de ses projets d’alliance.
Celui-ci n’avait jamais trop compris toutes les délicatesses de cœur sur lesquelles ordinairement les jeunes filles établissent leurs rêves de tristesse ou de joie, de douleur ou de félicité ; il avait pris sa femme sans l’aimer, ce qui ne l’avait pas empêché de se trouver parfaitement heureux en ménage, car la comtesse était une sainte femme. Il ne pensait donc pas que Hilda eût besoin d’adorer son mari pour être heureuse à son tour avec lui. À ces réflexions, venaient se joindre la grande admiration qu’il avait pour le courage de Hans, la connaissance parfaite qu’il avait de sa fortune, qui était au moins égale à la sienne ; et, enfin, l’habitude qu’il avait prise d’avoir pour convive le joyeux et bavard chevalier, lequel l’amusait beaucoup avec ses éternels récits de combats, de tournois et de duels dans lesquels, bien entendu, il avait toujours obtenu l’avantage.
Il n’avait donc ni accepté ni refusé l’offre du chevalier : mais cependant il lui avait laissé comprendre qu’il lui ferait plaisir en essayant de plaire à Hilda, ce qui ne serait probablement pas difficile à un brave, galant et spirituel chevalier comme lui.
À partir de ce moment, le chevalier Hans avait donc redoublé de soins et d’attention pour la gracieuse dame de ses pensées, laquelle avait reçu toutes ses démonstrations d’amour avec sa retenue et sa modestie habituelle, et comme si elle ignorait complètement dans quel but les compliments de Hans lui étaient adressés.
Le cinquième jour après l’apparition de la main de feu était donc le jour anniversaire de la naissance de Hilda, et, selon les projets de passer les trois jours suivants en fête, le baron Wilbold avait invité tous ses amis à un grand dîner ; et, comme on le pense bien, il n’avait pas oublié dans ses invitations son bon et inséparable compagnon, le chevalier Hans de Warburg.
Les convives étaient réunis, on venait de passer dans la salle à manger, et chacun allait prendre à la table la place qui lui était destinée, lorsqu’on entendit le bruit du cor, et que le majordome annonça qu’un chevalier venait de se présenter à la porte du château de Einsenfeld, demandant l’hospitalité.
« Pardieu ! dit le baron, voilà un gaillard qui a bon nez. Allez lui dire qu’il est le bienvenu, et que nous l’attendons pour nous mettre à table. »
Cinq minutes après, le chevalier entra.
C’était un beau jeune homme de vingt à vingt-deux ans, aux cheveux noirs et aux yeux bleus, se présentant avec une aisance qui indiquait que dans ses voyages il avait l’habitude de recevoir l’hospitalité des plus hauts seigneurs.
Sa haute mine frappa à l’instant même tous les convives, et le baron Wilbold, voyant à qui il avait affaire, voulut, comme à son hôte, lui offrir sa propre place. Mais l’inconnu dénia cet honneur, et, après avoir répondu à l’invitation du baron Wilbold par un compliment plein de courtoisie, il prit à la table une des places secondaires.
Personne ne connaissait le chevalier, et chacun l’étudiait avec curiosité. Hilda seule tenait ses yeux baissés, et quelqu’un qui l’eût regardée au moment où le chevalier apparaissait sur le seuil de la porte aurait pu remarquer qu’elle rougissait.
Le repas était somptueux et bruyant ; les vins surtout n’étaient point ménagés. Le baron Wilbold et Hans se faisaient remarquer à la courtoisie avec laquelle ils se portaient et se rendaient les santés.
Il était bien difficile que le dîner se passât sans qu’il fût question des apparitions du château de Wittsgaw.
Le chevalier Hans se mit à railler le baron sur les terreurs que lui inspiraient les apparitions, terreur qu’il avouait avec toute la franchise d’un homme courageux.
« Pardieu ! mon cher chevalier, dit le baron, j’aurais bien voulu vous voir à ma place, quand cette terrible main de feu écrivait sur la muraille ce fameux quatrain, dont je n’ai point oublié une seule syllabe.
— Illusions ! reprit Hans. Rêves d’un esprit frappé. Je ne crois pas aux fantômes, moi.
— Vous n’y croyez pas, parce que vous n’en avez pas encore vu ; mais si vous en voyez quelqu’un, que direz-vous ?
— Je le conjurerais, dit Hans en frappant bruyamment sur sa grande épée, de manière à ce qu’il ne reparût jamais en ma présence ; je vous en réponds.
— Eh bien, dit le baron Wilbold, une proposition, Hans ?
— Laquelle ?
— Conjure l’esprit de madame la comtesse Berthe, de manière à ce qu’elle ne revienne jamais dans le château de Wittsgaw, et demande-moi ce que tu voudras.
— Ce que je voudrai ?
— Oui, répondit le baron.
— Prends garde ! dit en riant le chevalier.
— Conjure l’esprit de la comtesse Berthe, et demande hardiment.
— Et quelque chose que je te demande tu me l’accorderas ?
— Foi de chevalier.
— Même la main de la belle Hilda ?
— Même la main de ma fille.
— Mon père ! dit la jeune châtelaine avec l’accent d’un léger reproche.
— Ma foi ! ma chère Hilda, reprit le baron que quelques verres de tokai et de braunberger avaient échauffé ; ma foi ! j’ai dit ce que j’ai dit. Chevalier Hans, je n’ai qu’une parole : conjure l’esprit de la comtesse Berthe, et ma fille est à toi.
— Et accorderez-vous pareille récompense, sire baron, demanda le jeune étranger, à celui qui accomplira l’entreprise lorsque le chevalier Hans aura échoué.
— Lorsque j’aurai échoué ! s’écria Hans. Ah çà ! vous supposez donc que j’échouerai.
— Je ne le suppose pas, chevalier, répondit l’inconnu avec un accent de voix si parfaitement doux, qu’on eût dit que ses paroles sortaient de la bouche d’une femme.
— Vous en êtes sûr, voulez-vous dire alors ! Corbleu ! monsieur l’inconnu, dit le chevalier en grossissant sa voix, savez-vous que c’est fort impertinent ce que vous me dites là ?
— En tout cas, la question que j’adresse à messire Wilbold de Einsenfeld ne peut porter aucun préjudice à vos projets de mariage, seigneur chevalier, puisque ce n’est qu’après que vous aurez échoué qu’un autre se présentera.
— Et quel est cet autre qui se présentera pour accomplir une entreprise où le chevalier Hans aura échoué ?
— Moi ! dit l’inconnu.
— Mais, dit le baron, pour que j’acceptasse votre offre toute courtoise qu’elle est, mon cher hôte, il faudrait d’abord que je susse qui vous êtes.
— Je suis le chevalier Torald », dit le jeune homme.
Le nom s’était répandu dans toute la contrée d’une façon si avantageuse, qu’à ce nom tous les convives se levèrent pour saluer celui qui venait de se faire connaître ; Wilbold ne crut même pouvoir se dispenser de faire un compliment courtois au jeune homme.
« Chevalier, dit-il, si jeune que vous soyez, votre nom est déjà si avantageusement connu, qu’une alliance avec vous serait un honneur pour les plus fières maisons. Mais je connais le chevalier Hans depuis vingt ans, tandis que j’ai l’honneur de vous voir pour la première fois. Je ne pourrais donc, en tous cas, accepter l’offre que vous me faites, qu’en soumettant votre proposition à l’approbation de ma fille. »
Hilda rougit jusqu’au blanc des yeux.
« Je me suis toujours promis, dit Torald, de ne prendre pour épouse qu’une femme dont j’aurais la certitude d’être aimé. »
Depuis que le chevalier s’était nommé, Hans gardait le plus profond silence.
« Eh bien, chevalier, dit le baron, puisque vous soumettez la chose à l’approbation de ma fille, et puisque vous laissez la priorité de l’épreuve à mon ami Hans, je ne vois pas pourquoi, sauf plus profond examen de votre famille, je ne vous donnerais pas même parole qu’à lui.
— Ma famille marche de pair avec les premières familles d’Allemagne, messire baron ; il y a même plus, ajouta le chevalier Torald en souriant, et je vais vous annoncer une nouvelle dont vous ne vous doutez pas, c’est que nous sommes quelque peu parents.
— Nous, parents ! s’écria Wilbold avec étonnement.
— Oui, messire, répondit Torald, et nous éclaircirons tout cela plus tard. Pour le moment, il n’est question que d’une chose, c’est de conjurer l’esprit de la comtesse Berthe.
— Oui, reprit Wilbold ; j’avoue que c’est l’affaire que je suis le plus pressé de voir terminer.
— Eh bien, dit Torald, que le chevalier Hans tente l’épreuve cette nuit, et moi je la tenterai la nuit prochaine.
— Parbleu, dit Wilbold, voici ce qui s’appelle parler, et j’aime qu’on mène les affaires avec cette rondeur. Chevalier Torald, vous êtes un brave jeune homme, touchez là. »
Et Wilbold tendit au chevalier une main que celui-ci serra en s’inclinant.
Hans gardait toujours le plus morne silence.
Wilbold se retourna de son côté, et vit avec étonnement qu’il était très pâle.
« Eh bien, camarade Hans, lui dit-il, voilà une proposition faite pour te plaire ; et puisque tout a l’heure tu avais tant de hâte de te trouver en face des esprits, tu dois remercier le chevalier Torald qui t’offre l’occasion de les voir cette nuit même.
— Oui, certainement, dit le chevalier, certainement ; mais ce sera inutile et j’aurai perdu mon temps, les esprits ne viendront pas.
— Vous vous trompez, chevalier Hans, répondit Torald du ton d’un homme qui est sûr de son fait, ils viendront. »
Hans devint livide.
« Après cela, dit Torald, si vous voulez me céder votre tour, chevalier Hans, j’accepterai avec reconnaissance, et j’essuierai le premier feu des fantômes ; peut-être seront-ils moins terribles à une seconde épreuve qu’à une première.
— Ma foi ! chevalier, dit Hans, passer le premier ou le second, cela m’est absolument égal, et si vous tenez à passer le premier…
— Non pas, non pas, dit Wilbold ; je maintiens les choses comme il a été convenu. Gardez vos rangs, messieurs. Hans, ce soir ; le chevalier Torald, demain, et ainsi donc… »
Il remplit son verre et le leva.
« À la santé des conjureurs d’esprits ! » dit-il.
Chacun fit raison au baron. Mais celui-ci s’aperçut, à son grand étonnement, que la main du chevalier Hans tremblait en portant son verre à sa bouche.
« C’est bien, dit Wilbold ; après le dîner nous partirons. »
Le pauvre chevalier Hans était pris comme une souris dans une souricière.
Il avait d’abord, en s’engageant à entreprendre l’affaire, cru s’en tirer par une de ses fanfaronnades habituelles : il comptait faire semblant d’entrer dans le château et passer la nuit aux environs, puis le lendemain raconter tout à loisir le combat terrible qu’il avait livré aux esprits. Mais il n’en était plus ainsi, l’affaire avait pris, grâce au défi porté par le chevalier Torald, un caractère de gravité qui indiquait à Hans que, soit par son ami, soit par son rival, il ne serait plus perdu de vue. En effet, après le dîner, le baron Wilbold se leva, annonçant qu’il allait accompagner lui-même le chevalier Hans, et que, pour qu’il n’y eût, ni de sa part, ni de celle du chevalier de Torald, lieu à aucune réclamation, il l’enfermerait à la clef dans la chambre à coucher, et mettrait son cachet sur la porte.
Il n’y avait pas à reculer. Hans demanda seulement la permission d’aller prendre sa cuirasse et son casque, afin d’être en état de résister à l’ennemi, si l’ennemi se présentait : cette permission lui fut accordée.
Hans passa donc chez lui, et s’arma de pied en cap, puis on s’achemina vers le château désert de Wittsgaw.
La cavalcade se composait du baron Wilbold de Einsenfeld, du chevalier Hans, du chevalier Torald et de trois ou quatre autres convives qui, se faisant un plaisir de cet événement, de quelque façon qu’il tournât, devaient en attendre le résultat dans une métairie appartenant au baron de Wilbold, et située à une demi-lieue du château.
On arriva à Wittsgaw vers les neuf heures du soir : c’était le moment favorable pour entreprendre l’affaire.
Hans était fort inquiet au dedans de lui-même, mais il faisait contre fortune bon cœur, et se conservait d’assez ferme apparence. Tout, au château, était plongé dans l’obscurité la plus profonde, et, comme le silence n’en était pas troublé par le moindre bruit, il semblait un spectre lui-même.
On entra dans le vestibule désert, on traversa les grandes salles tendues de sombres tapisseries et les corridors sans fin ; enfin la porte de la fatale chambre à coucher s’ouvrit. Cette chambre était froide, calme et silencieuse comme le reste du château.
On fit un grand feu dans la cheminée, on alluma le lustre et les candélabres, puis on souhaita le bonsoir au chevalier Hans, et le baron Wilbold, ayant fermé la porte à la clef, mit les scellés dessus avec une bande de papier et deux cachets à ses armes.
Après quoi chacun cria une dernière fois bonne nuit au prisonnier, et s’en alla coucher dans la métairie.
Hans, resté seul, pensa d’abord à s’en aller par la fenêtre ; mais il n’y avait pas moyen, la fenêtre donnait sur un précipice que l’obscurité de la nuit faisait paraître plus profond encore.
Il sonda les murs : les murs rendirent partout un son mat et sourd, indiquant qu’il n’y avait aucune porte cachée dans les murailles.
Bon gré, mal gré, il fallait rester. Le chevalier Hans tâta si toutes les pièces de son armure étaient solidement attachées, si son épée était bien à son côté, si son poignard sortait bien du fourreau, et si la visière de son casque jouait à loisir ; après quoi, voyant que de ce côté tout était pour le mieux, il s’assit dans le grand fauteuil en face de la cheminée.
Cependant les heures s’écoulaient sans que rien apparût, et le chevalier Hans commençait à se rassurer. D’abord il avait réfléchi que, puisque la muraille ne présentait aucune porte secrète ; que, puisque la porte principale était fermée, les revenants auraient autant de peine à entrer qu’il en avait, lui, à sortir. Il est vrai qu’il avait entendu dire que les revenants s’occupaient peu de ces sortes de clôtures, et passaient très bien sans dire gare à travers les murailles et les trous des serrures ; mais enfin c’était toujours pour lui une sécurité.
Nous devons dire pour l’honneur du chevalier Hans qu’il commençait même à s’endormir, lorsqu’il lui sembla entendre un grand bruit dans le tuyau de la cheminée ; il jeta aussitôt un fagot sur le feu qui commençait à s’éteindre, pensant rôtir les jambes des revenants, s’ils se décidaient à descendre par cette route. Le feu, en effet, flamba de nouveau, et montait contre la plaque tout en chantant et en pétillant, lorsque tout à coup le chevalier Hans vit sortir de la cheminée le bout d’une planche large d’un pied à peu près, qui se mouvait et s’allongeait sans qu’on pût distinguer ceux qui la faisaient mouvoir. La planche descendait toujours lentement et de biais, et, arrivant à toucher le sol, se trouva placée comme une espèce de pont au-dessus des flammes. Au même instant, sur ce pont se mirent à glisser, comme sur une montagne russe, une multitude de petits nains, conduits par leur roi qui, armé de toutes pièces comme le chevalier Hans, semblait les conduire à la bataille.
À mesure qu’ils descendaient, Hans reculait avec son fauteuil à roulettes, de sorte que, lorsque le roi et son armée furent rangés en bataille devant la cheminée, Hans était arrivé à l’autre bout de la chambre, empêché par la muraille seule d’aller plus loin, et qu’il se trouvait entre eux un grand espace libre.
Alors le roi des nains, après avoir conféré à voix basse avec ses officiers généraux, s’avança seul dans l’espace.
« Chevalier Hans, dit-il alors d’un ton de voix ironique, j’ai entendu plus d’une fois vanter ton grand courage, il est vrai que c’est par toi-même ; mais comme un vrai chevalier ne doit pas mentir, j’ai dû être convaincu que tu disais la vérité. En conséquence, il m’est venu dans l’esprit de te défier en combat singulier, et ayant appris que tu avais vaillamment offert au baron de Wilbold de conjurer l’esprit qui revient dans son château, j’ai obtenu de cet esprit, qui est de mes amis intimes, de me laisser prendre sa place cette nuit. Si tu es vainqueur, l’esprit par ma voix s’engage à abandonner le château et à ne plus reparaître ; si tu es vaincu, tu avoueras franchement ta défaite, et tu céderas la place au chevalier Torald, que je n’aurai sans doute pas grand-peine à vaincre, car je ne l’ai jamais entendu se vanter d’avoir pourfendu personne. En conséquence, et comme je ne doute pas que tu n’acceptes le défi, voici mon gant. »
Et, à ces mots, le roi des nains jeta fièrement son gant aux pieds du chevalier.
Pendant que le roi des nains faisait son discours d’une petite voix claire, le chevalier Hans l’avait regardé attentivement, et s’étant assuré qu’il n’avait guère plus de six pouces et demi de haut, il commençait à se rassurer, car un pareil adversaire ne lui paraissait pas fort à craindre ; il ramassa donc le gant avec une certaine confiance, et le mit sur le bout de son petit doigt pour l’examiner.
C’était un gant à la Crispin, taillé dans une peau de rat musqué, et sur lequel avaient été cousues avec une grande habileté de petites écailles d’acier.
Le roi des nains laissa Hans examiner le gant tout à son aise ; puis, après un instant de silence : « Eh bien, chevalier, dit-il, j’attends la réponse. Acceptes-tu ou refuses-tu le défi ? »
Le chevalier Hans jeta de nouveau les yeux sur le champion qui se présentait pour le combattre et qui n’atteignait pas à la moitié de sa jambe, et, rassuré par sa petite taille :
« Et à quoi nous battrons-nous, mon petit bonhomme ? dit le chevalier.
— Nous nous battrons chacun avec nos armes, toi avec ton épée, et moi, dit-il, avec mon fouet.
— Comment ! vous avec votre fouet ?
— Oui, c’est mon arme ordinaire ; comme je suis petit, il faut que j’atteigne de loin. »
Hans éclata de rire.
« Et vous vous battrez contre moi, dit-il, avec votre fouet ?
— Sans doute. N’avez-vous pas entendu que je vous ai dit que c’était mon arme ?
— Et vous n’en prendrez pas d’autre ?
— Non.
— Vous vous y engagez ?
— Foi de chevalier et de roi.
— Alors, dit Hans, j’accepte le combat. »
Et il jeta à son tour son gant aux pieds du roi.
« C’est bien, dit le roi, qui fit un bond en arrière pour ne pas être écrasé. Sonnez, trompettes ! »
En même temps, douze trompettes, qui étaient montés sur un petit tabouret, sonnèrent une fanfare belliqueuse, pendant laquelle on apporta au roi des nains l’arme avec laquelle il devait combattre.
C’était un petit fouet dont le manche était formé d’une seule émeraude. Au bout de ce manche s’attachaient cinq chaînes d’acier longues de trois pieds, au bout desquelles brillaient des diamants de la grosseur d’un pois : sauf la valeur de la matière, l’arme du roi des nains ressemblait donc fort à un de ces martinets avec lesquels on bat les habits.
Le chevalier Hans, de son côté, plein de confiance dans sa force, tira son épée.
« Quand vous voudrez ! dit le roi au chevalier.
— À vos ordres, sire », dit Hans.
Aussitôt les trompettes firent entendre un air plus guerrier encore que le premier, et le combat commença.
Mais aux premiers coups qu’il reçut, le chevalier comprit qu’il avait eu tort de mépriser l’arme de son adversaire. Tout couvert d’une cuirasse qu’il était, il ressentait les coups de fouet comme s’il eût été nu, car partout où frappaient les cinq diamants, ils enfonçaient le fer comme ils eussent fait d’une pâte molle. Hans, au lieu de se défendre, se mit donc à crier, à hurler, à courir autour de la chambre, à sauter sur les meubles et à monter sur le lit, poursuivi de tous côtés par le fouet de l’implacable roi des nains, tandis que l’air guerrier que sonnaient les trompettes, s’appropriant à la circonstance, avait changé de mesure et de caractère pour devenir un galop.
C’est ce même galop, mes chers enfants, que notre grand musicien Aubert a retrouvé et a placé, sans rien dire, dans le cinquième acte de Gustave.
Après cinq minutes de cet exercice, le chevalier Hans tomba à genoux et demanda grâce.
Alors le roi des nains remit le fouet aux mains de son écuyer, et prenant son sceptre :
« Chevalier Hans, lui dit-il, tu n’es qu’une véritable femme ; ce n’est donc point une épée et un poignard qui te conviennent, c’est une quenouille et un fuseau. »
Et, à ces mots, il le toucha de son sceptre. Hans sentit qu’il se faisait un grand changement sur sa personne ; les nains éclatèrent de rire, et tout disparut comme une vision.
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