Chapitre 16 Le chevalier à la quenouille
Hans regarda d’abord autour de lui, il était seul.
Alors il regarda sur lui, et son étonnement fut grand.
Il était vêtu en vieille femme : sa cuirasse était devenue un jupon de molleton à raies ; son casque, une cornette : son épée, une quenouille ; et son poignard, un fuseau.
Vous comprenez, mes chers enfants, que, comme sous ce nouveau costume, le chevalier Hans avait conservé sa barbe et ses moustaches, le chevalier Hans était fort grotesque et fort laid.
Lorsqu’il se vit accoutré ainsi, le chevalier Hans fit une grimace qui le rendit plus grotesque et plus laid encore ; mais il lui vint dans l’idée de se déshabiller et de se mettre au lit, de cette façon il ne resterait aucune trace de ce qui s’était passé. Il posa donc sa quenouille sur le fauteuil, et voulut se mettre à dénouer sa cornette ; mais aussitôt la quenouille s’élança du fauteuil où elle était placée, et lui donna de si bons coups sur les doigts, qu’il fut obligé de faire face à ce nouvel adversaire.
Hans voulut d’abord se défendre ; mais la quenouille s’escrima si bien, qu’il fut obligé, au bout d’un instant, de fourrer ses mains dans ses poches.
Alors la quenouille reprit tranquillement sa place à son côté, et le chevalier Hans eut un moment de répit.
Il en profita pour examiner son ennemi.
C’était une honnête quenouille, ressemblant à toutes les quenouilles de la terre, si ce n’est que, plus élégante que les autres, elle était terminée à son extrémité supérieure par une petite tête grimaçante et moqueuse, qui semblait tirer la langue au chevalier.
Le chevalier fit semblant de sourire à la quenouille, tout en se rapprochant de la cheminée, et, prenant son temps, il saisit la quenouille par le milieu du corps et la jeta au feu.
Mais la quenouille ne fut pas plutôt dans le foyer, qu’elle se redressa toute en flamme, et se mit à courir après le chevalier, qui, cette fois, fut non seulement battu, mais encore allait être brûlé, lorsqu’il demanda grâce.
Aussitôt la flamme s’éteignit, et la quenouille se replaça modestement à sa ceinture.
La situation était grave, le jour commençait à paraître, et le baron Wilbold, le chevalier Torald et les autres ne pouvaient tarder à venir. Hans ruminait dans son esprit comment il pourrait se débarrasser de la quenouille maudite, lorsque l’idée lui vint de la jeter par la fenêtre.
Il s’approcha donc de la croisée tout en chantonnant, pour ne donner aucun soupçon à la quenouille, et l’ayant ouverte comme pour regarder le paysage et respirer l’air frais du matin, il saisit tout à coup son étrange adversaire, le jeta dans le précipice et referma la fenêtre ; tout à coup il entendit le bruit d’une vitre cassée, et se retourna vers la seconde croisée ; la quenouille, précipitée par une fenêtre, était rentrée par l’autre.
Mais cette fois la quenouille, qui deux fois avait été prise en traître, était furieuse ; elle tomba sur Hans, et à grands coups de tête elle lui meurtrit tout le corps. Hans poussait de véritables hurlements.
Enfin, Hans étant tombé anéanti dans le fauteuil, la quenouille eut pitié de lui, et revint se replacer à sa ceinture.
Alors Hans pensa qu’il désarmerait peut-être la colère de son ennemie en faisant quelque chose pour elle, et il se mit à filer.
La quenouille aussitôt parut fort satisfaite ; sa petite tête s’anima, elle cligna des yeux de plaisir, et elle se mit de son côté à murmurer une petite chanson.
En ce moment Hans entendit du bruit dans le corridor et voulut cesser de filer ; mais ce n’était pas l’affaire de la quenouille, qui lui donna de tels coups sur les doigts, que force lui fut de continuer sa besogne.
Cependant les pas se rapprochaient et s’arrêtaient devant la porte ; Hans était furieux d’être surpris sous un pareil costume et dans une pareille occupation, mais il n’y avait pas moyen de faire autrement.
Au bout d’un instant, en effet, la porte s’ouvrit, et le baron Wilbold, le chevalier Torald, et les trois ou quatre autres personnes qui les accompagnaient, restèrent stupéfaits du singulier spectacle qu’ils avaient sous les yeux.
Hans, qu’ils avaient quitté vêtu d’une armure de chevalier, était habillé en vieille femme avec une quenouille et un fuseau.
Les nouveaux arrivants éclatèrent de rire. Hans ne savait où se fourrer.
« Pardieu ! dit le baron de Wilbold, il paraît que les esprits qui t’ont apparu avaient l’esprit jovial, camarade Hans, et tu vas nous raconter ce qui t’est arrivé.
— Voilà ce que c’est, répondit Hans qui espérait s’en tirer à l’aide d’une gasconnade, voilà ce que c’est ; c’est un pari. »
Mais à ce moment la quenouille, qui voyait qu’il allait mentir, lui donna un si violent coup sur les ongles, qu’il poussa un cri.
« Quenouille maudite ! » murmura-t-il ; puis il reprit :
« C’est un pari que j’ai fait » ; pensant que comme le revenant était une femme, il était inutile de l’attendre avec d’autres armes qu’une quenouille et un fuseau.
Mais en ce moment, malgré le regard suppliant que Hans jetait à la quenouille, celle-ci se rebiffa et recommença à lui taper sur les ongles de telle façon, que Wilbold lui dit :
« Tiens, camarade Hans, je vois que tu mens, et que voilà pourquoi la quenouille te bat. Dis nous la vérité, et la quenouille te laissera tranquille. »
Et, comme si elle avait compris ce que venait de dire le baron, la quenouille lui fit une grande révérence, accompagnée d’un signe de tête qui voulait dire qu’il était dans la vérité.
Force fut donc à Hans de raconter ce qui s’était passé dans tous ses détails. Il voulait bien, de temps en temps encore, s’écarter de la vérité et broder quelque épisode en faveur de son courage ; mais alors la quenouille, qui se tenait tranquille tant qu’il ne mentait pas, lui tombait dessus dès qu’il mentait, et cela de telle façon, qu’il était obligé de rentrer à l’instant même dans le sentier de la vérité dont il s’était momentanément écarté.
Le récit achevé d’un bout jusqu’à l’autre, la quenouille fit une révérence moqueuse à Hans et un salut parfaitement poli au reste de la société et s’en alla par la porte, en sautillant sur sa queue, et emmenant son fuseau qui la suivait comme un enfant suit sa mère.
Quant au chevalier Hans, lorsqu’il fut bien certain que la quenouille s’était éloignée, il s’enfuit par la même porte et alla, au milieu des huées de tous les polissons qui le prenaient pour un masque, se cacher dans son château.
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