Chapitre 11 Deux saints hommes.
Qu’est-ce que la jeunesse sans l’amour ? Qu’est-ce que l’amour sans la jeunesse ?
La flamme brûle facilement dans l’air pur, et quel air est plus pur que celui du printemps ?
Il est vrai que les murailles des cours musulmanes sont hautes, que les cadenas de leurs portes sont solides ; mais le vent passe par-dessus les murailles et à travers les serrures.
Les cœurs des belles sont bien défendus ; ils sont cadenassés par un millier de préjugés ; mais l’amour est comme le vent, il trouve bien un passage par où y pénétrer.
Kassime aimait déjà sans avoir le courage de se l’avouer. Iskander-Beg était devenu sa meilleure pensée pendant le jour et son meilleur rêve pendant la nuit ; en brodant d’avance avec de l’or, comme fait toute jeune fille tatare, le sac au pistolet du fiancé qu’elle ne connaissait pas, Kassime se disait à elle-même :
— Oh ! si ce pouvait être pour Iskander !
Jugez donc de sa joie lorsque son oncle vint officiellement lui annoncer qu’elle était la promise du beau jeune homme !
Elle devint plus rouge qu’une cerise, et son cœur commença de battre comme celui d’une colombe en liberté.
Ainsi s’accomplissaient ses plus chers et ses plus secrets désirs.
À partir de ce moment, ses espérances sans nom s’appelèrent Iskander ; à partir de ce moment, elle pouvait avec fierté recevoir les félicitations de ses compagnes, et, dans ses entretiens avec elles, parler à son tour de son futur mari.
Quant à Iskander, il ne sentait plus la terre sous ses pieds, et, pour se consoler de ne pas voir sa promise, il ne cessait d’y penser :
Dans les contrées du Caucase qui suivent la religion d’Ali, viennent bien souvent de Perse des prêcheurs et des moullahs : ils expliquent le Coran et racontent les miracles de leurs imams.
Tout cela, d’habitude, se passe au mois de mai.
Dès le premier jour de ce mois, les Chiites célèbrent la mort de Hussein, fils d’Ali, qui, après la mort de son père, se souleva contre Yézid, fils de Moaviah, dans le but de lui enlever le califat, mais qui, ayant été battu par le général de Yézid, Obéid-Allah, fut tué dans ce combat. Les Chiites célèbrent avec une grande splendeur l’anniversaire de cet événement. La fête a lieu la nuit, à la lueur d’une grande quantité de flambeaux ; et, cette fois, arrivé de Tebbès 1 pour présider la fête, Moullah-Sédek était resté pendant tout le mois de mai à Derbend.
Moullah-Sédek était un homme de quarante-cinq ans, affectant une suprême gravité, et, pour cela, marchant aussi lentement qu’un homme de soixante-dix ans ; en un mot, on respirait à vingt pas autour de lui la sainteté et l’huile de rose.
Et cependant Sédek, tout en levant ses regards vers le ciel, n’oubliait jamais tout à fait la terre. Il avait peu d’amis ; mais, du moment qu’un homme venait à lui l’argent à la main, cet homme était le bienvenu. Il avait fait, à Derbend, une riche récolte de cadeaux ; mais son désir était d’en emporter encore autre chose que de l’argent et des bijoux. Il pensait à s’y marier, et, après avoir pris des renseignements sur les meilleurs partis de la ville, il fit des ouvertures à Hadji Festahli, à l’endroit de sa nièce, qu’il savait devoir être richement dotée.
Il avait commencé par louer Hadji Festahli, et, comme l’orgueil était le côté faible de l’oncle de Kassime, Sédek en était venu à être en peu de temps son ami le plus intime.
— Ah ! lui disait-il, la fin du monde ne peut tarder maintenant. Le poisson Houtte, sur le dos duquel l’univers est bâti, se lasse de porter, avec le poids des hommes, le fardeau bien autrement lourd de leurs péchés. Les musulmans se corrompent : ils sacrifient à l’argent ; ils portent des décorations à leur boutonnière, des rubans de plusieurs couleurs à leur sabre. Je ne sais vraiment ce qui serait arrivé de Derbend lorsqu’elle a été menacée du Seigneur, si tu n’avais été là pour faire de tes vertus un contrepoids aux crimes de ses habitants. Tu es un homme pur, toi ; un homme respectable, un saint homme, un vrai chiite ; tu n’es lié ni avec les Arméniens, ni avec les Russes. La seule chose que je ne veuille et ne puisse pas croire, c’est que tu maries ta nièce à ce malheureux Iskander, qui est pauvre comme le chien d’un derviche. Quand j’ai entendu raconter cela, je me suis dit : « C’est impossible ! Un homme comme Hadji Festahli ne jettera pas dans la boue la perle du prophète ; il ne donnera pas au premier venu la fille de son frère. Non, c’est un mensonge ou une plaisanterie, j’en suis sûr. »
— C’est cependant la vérité, dit Festahli tout confus.
Et il raconta à Sédek toute l’histoire : comment Iskander avait fait ses conditions et comment il avait été obligé, lui, de consentir à ce mariage.
— Il est vrai de dire, ajouta-t-il, qu’il n’y a pas, à Derbend, de jeunes prétendants ayant quelque fortune ; les riches, comme par malédiction, sont tous vieux.
Moullah-Sédek tira sa barbe et dit :
— Tout vient d’Allah ! tout retournera à Allah ! Est-ce qu’il n’y a pas de vrais adorateurs d’Hussein dans la contrée d’Iran ? Le soleil se lève et se couche deux fois par jour dans l’empire du grand roi, et c’est là que tu dois choisir un mari pour ta nièce. Ô saint prophète, si tu veux marier la lune avec une des plus belles étoiles du ciel, je t’enverrai mon cousin Mir-Heroulah-Tebris. Il est spirituel et beau. Il est tellement riche, qu’il ne sait pas le compte de ses perles et de ses diamants, et, avec tout cela, timide et rougissant comme une jeune fille. Lorsqu’il passe dans le bazar, chacun le salue, et c’est à qui l’approvisionnera de fruits, de gâteaux et de raisins. Il n’y a pas de danger qu’un seul visiteur se présente chez lui sans un cadeau. Si jamais ta nièce devient sa femme, tu peux être sûr qu’elle aura la première place aux bains de Tebbès.
Cette proposition sourit d’autant plus à Festahli, qu’elle devait désespérer Iskander, qu’il ne pouvait souffrir.
Cependant il eut conscience de manquer ainsi à une promesse sacrée.
Il répondit donc à Sédek qu’un pareil projet, s’il s’accomplissait, le rendrait l’homme le plus fier et le plus heureux du monde, mais qu’il craignait une chose, c’était que la mère de Kassime ne l’approuvât point. De son côté, le commandant de Derbend pourrait bien ne pas permettre qu’une habitante de sa ville, et, par conséquent, une Russe, épousât un Persan. Puis, enfin, que diraient les habitants de Derbend ?
Le qu’en dira-t-on a quelque valeur à Paris ou à Saint-Pétersbourg ; mais, sur les bords de la mer Caspienne, mais, en Orient, c’est la seconde conscience de celui qui a oublié la première.
— Que dira-t-on ? répliqua Sédek en raillant. Mais on dira que tu es un homme d’esprit ! Il est pardonnable de faire des fautes, mais il est louable de les réparer, et, franchement, qu’a donc fait de si fameux cet Iskander ? Crois-tu que c’est réellement sa neige qui a attiré la pluie ? Laisse-moi mener la chose, et je te dirai comment doit s’arranger l’affaire. En attendant, raconte que ta sœur est dangereusement malade et que, dans la crainte de sa mort, elle a fait serment de ne marier sa fille qu’à un parent du prophète, à un imam. Ta sœur ne quitte pas sa chambre ; dans sa chambre même, elle est muette comme un poisson : n’écoute pas ses conseils. N’as-tu pas lu dans les livres sacrés que Job a battu sa femme parce qu’elle lui conseillait de faire amitié avec le diable ? D’ailleurs, est-ce que la mère de Kassime est ta femme ? Qu’est-elle pour toi ? Une sœur, voilà tout ! Crache donc sur sa volonté.
— Et le commandant ? dit en soupirant Festahli.
— Que peut faire le commandant ? Et puis, ne peut-on pas le tromper, le commandant ? Qui t’empêche de prendre un passeport pour aller en Perse voir tes parents ?
Festahli consentit, ou plutôt il avait déjà consenti depuis longtemps.
Le lendemain, on renvoya à Iskander le kalmi2 qu’il avait déjà donné à sa promise.
Le jeune homme, ne pouvant s’arracher les cheveux, faillit s’arracher les oreilles. Longtemps il ne put croire à cette insulte. Le sac, avec l’argent qu’il contenait, était cependant bien devant lui, sous ses yeux. La vieille tante n’y comprenait rien et le plaignait de toute son âme.
Iskander était anéanti.
Il repassait dans son esprit tous les moyens de se venger de Festahli, sans blesser les lois russes. Ah ! s’il y eut un khan à Derbend, au lieu d’un colonel ! Un bon coup de poignard, et tout eût été dit, et Kassime était à lui.
Mais il ne fallait pas penser à ce moyen, tout expéditif qu’il était.
Iskander devint rêveur et muet comme un mort. Il ne voyait pas Hadji Ioussouf, qui se tenait depuis longtemps devant lui.
À part le mensonge et la poltronnerie, c’était vraiment un excellent homme que Hadji Ioussouf. Il était réellement ému de la douleur de son ami, et il eût pleuré, s’il avait su.
Il poussa tout doucement Iskander, et, timidement :
— Qu’y a-t-il donc, mon cher Iskander ? demanda-t-il.
— Et toi-même, lui demanda Iskander, le sourcil froncé, que me veux-tu ?
— Je venais te dire que trois bâtiments chargés de blé sont arrivés et que le peuple est très content. C’est une bonne nouvelle, Iskander.
— Si tu venais me dire qu’il est arrivé trois bâtiments chargés de poissons, la nouvelle serait meilleure encore.
— Oh ! oh ! le temps est sombre, à ce qu’il paraît ? Voyons, dis-moi ce qui te fâche.
— Que je te le dise ? Tu ne le sais donc pas encore ? Derbend tout entier ne le sait donc pas ?
— Est-ce que c’est vrai que la mère de Kassime te refuse pour gendre ?
— La mère ?
Iskander poussa un éclat de rire qui fit frissonner Ioussouf.
— La mère ? Non ; c’est ce misérable Festahli, dit-il, mais je le tuerai !
— On voit bien que tu n’as pas encore goûté du pain des montagnes, mon pauvre Iskander. Ce n’est pas une difficulté de tuer un homme et de s’enfuir ; seulement, il faut, jusqu’à la fin de sa vie, renoncer à rentrer dans sa ville natale. Pour moi, si j’ai un conseil à te donner, c’est de te contenter d’une riche volée de coups de bâton ; après quoi, tu te retireras tranquillement à Bakou. Si tu veux absolument prendre femme, eh bien, tu te marieras là pour trois mois : cela te coûtera vingt-cinq roubles. C’est une magnifique invention, pour les voyageurs surtout, que ces sortes de mariages. J’en ai tâté : je me suis, tel que tu me vois, marié, un jour, six semaines seulement ; je n’ai pas eu la patience de faire mon temps. Je me suis sauvé au bout d’un mois. Lorsque je dormais, j’avais toujours peur que ma femme ne me mordît le nez, tant elle était revêche et acariâtre. Essaie, et je parie qu’à ton retour, tu m’apporteras un cadeau de remerciement.
Iskander demeurait pensif et muet.
— Ma chère âme, mon beau lis, mon fier palmier, mon Iskander, reprit Hadji Ioussouf, est-ce que tu ne m’entends pas ? est-ce que tes oreilles sont pleines d’eau ? Une fiancée ! par ma foi, la belle chose qu’une fiancée ! Prends une poignée de roubles et va-t’en la main ouverte sur la place de Derbend en criant : « Une fiancée ! une fiancée ! » et les fiancées t’arriveront comme des poules.
Iskander continuait de garder le silence.
— Mais qu’as-tu donc à tant t’attrister, Iskander ? Que diable ! ce n’est pas une étoile que ta Kassime. D’abord, elle a un œil plus grand que l’autre, et elle est si noire, qu’elle te ruinera rien qu’en blanc d’Espagne. J’ajouterai même qu’elle est un peu bossue. Ne va pas dire non, je la connais, je l’ai vue.
Cette fois, Iskander avait entendu : il saisit Ioussouf à la gorge.
— Tu l’as vue ! Où l’as-tu vue ? Comment l’as-tu vue ? Quand ? Dans quel endroit as-tu osé lever sur elle tes yeux de basilic ? Mais réponds-moi donc, misérable !
— Comment veux-tu que je te réponde ? Tu m’étrangles ! Mais, au nom d’Allah, lâche-moi donc ! Ne vois-tu pas que je plaisante ? Tu sais bien que j’ai mes yeux dans mes poches et que mes poches n’ont pas de trous, Dieu merci ! Où pourrais-je l’avoir vue ? Et quand j’aurais pu la voir, pourquoi l’aurais-je regardée ? Ne sais-je pas qu’elle est la promise de mon meilleur ami ? Ne te marie jamais, Iskander ; tu es vraiment trop jaloux pour un homme qui fraye avec les Russes. Tu serais obligé de veiller toutes les nuits, et, le jour, de tâter ceux qui viendraient chez toi. Au reste, je ne sais pas comment ils font, ces diables de Russes : ils ne sont pas arrivés dans la ville depuis deux jours, qu’ils sont déjà amis avec toutes nos belles. Tu connais Moullah-Kasim ; Dieu merci ! il est jaloux, celui-là ; eh bien, il s’est acheté une femme charmante. Comme il l’avait payée assez cher, il tenait à l’avoir achetée pour lui tout seul. Sa femme n’avait qu’une amie au monde : on ne peut pas en avoir moins. Trois fois la semaine, l’amie venait chez Moullah-Kasim : lui-même l’introduisait près de sa femme et gardait la porte, craignant que les deux femmes ne vinssent sur la galerie et ne regardassent dans la rue. Sais-tu ce que c’était que cette amie ? C’était un jeune enseigne russe qui n’avait pas encore de barbe.
Iskander saisit le bras d’Ioussouf, mais, cette fois, sans colère.
— Un homme en habit de femme ? dit-il. Oui, en effet, à la rigueur, cela se peut. Merci de ton histoire, Ioussouf, elle m’a bien amusé.
— Tant mieux ! Eh bien, maintenant que tu es de meilleure humeur, je te quitte. J’ai un tas d’affaires ! Cette nuit, je représente l’ambassadeur de France à la cour de Yézid. Il faut que j’essaie mon pantalon collant. J’ai peur de ne pouvoir entrer dedans. Que le diable se fasse un gilet de la peau d’un Russe, pour avoir eu l’idée d’inventer ces damnés pantalons ! maintenant, si je rencontre un coq, il peut être tranquille, je lui arrache la queue pour me faire un plumet. Tu verras, Iskander, comme je serai majestueux quand je paraîtrai sur la scène. Tous les soldats me crieront : « Nous vous souhaitons une bonne santé, Votre Noblesse. » Adieu ! je n’ai pas de temps à perdre, si je ne veux pas manquer mon entrée.
Et Ioussouf partit en rejetant sur ses épaules les manches de sa tchouka pour aller plus vite.
Iskander resta seul et pensif, mais souriant au milieu de sa rêverie. L’anecdote racontée par Ioussouf, au milieu de tout ce bavardage inutile, avait fait naître en lui une idée : c’était de profiter de la fête que l’on célébrait – espèce de carnaval musulman – pour se déguiser en femme et arriver près de Kassime.
Disons tout de suite que rien ne prête mieux que le costume tatar, avec ses grands pantalons, son arkalouk et son immense voile, à ce travestissement.
Depuis qu’il avait pris ce parti, Iskander avait cessé de désespérer.
— Oh ! je la verrai, disait-il, et elle sera à moi ! Alors, Festahli, tu sauras ce que c’est que de réveiller un tigre. Kassime, Kassime, attends Iskander, le chemin qui doit le conduire à toi fût-il pavé de poignards.
Et, à l’instant même, Iskander sortit et alla au bazar, sous prétexte de faire un cadeau à sa fiancée, acheter un costume complet de femme.
Revenu chez lui, il envoya son nouker, dont il craignait l’indiscrétion, à la prairie avec les chevaux ; puis, le nouker parti, il rasa complètement sa barbe, qui, d’ailleurs, commençait à peine à naître, se teignit l’épaisseur des paupières, se peignit les sourcils, se mit du rouge, passa les pantalons, son arkalouk et son voile ; s’étudia à marcher, sous son nouveau costume, à la manière des femmes tatares, gardant sa bechemette pour se retrouver, dans le cas où il aurait besoin d’attaquer ou de se défendre, en costume d’homme.
Il attendit la nuit avec impatience ; mais, le jour, comme un oncle à héritage, ne pouvait pas se décider à mourir.
Enfin, le tambour battit à la prière, et le théâtre s’éclaira.
Alors Iskander mit sur ses joues les deux petites plaques d’or de rigueur ; passa à sa ceinture, d’un côté, son kandjar, de l’autre, son pistolet ; s’enveloppa de la tête aux pieds d’un immense voile blanc ; et partit, tenant à la main une petite lanterne.
Au bout d’un quart d’heure, la jeune fille sortit avec deux amies : toutes trois allaient voir le drame religieux qui se représentait à Derbend en l’honneur de la mort de Hussein, et qui avait beaucoup de ressemblance avec les mystères que les confrères de la Passion représentaient en France au Moyen Âge.
Les places publiques et les rues étaient pleines de peuple à pied et à cheval ; car, dans les spectacles, en Orient, il y a cela de remarquable que, si pressés que soient les spectateurs, il y en a toujours un tiers au moins à cheval. Ce tiers circule, va et vient sans s’inquiéter des pieds qu’il écrase, ni des épaules qu’il heurte. C’est l’affaire des piétons de se déranger et de se garantir. On ne leur doit rien que le mot tcherkesse kabarda ! kabarda ! jeté de temps en temps, et qui correspond à notre gare ! gare !
Les toits de maisons, seuls endroits où ne grimpent pas les cavaliers, étaient couverts de femmes enveloppées dans leurs longs voiles de toutes couleurs.
Le drame n’était pas encore commencé. Sur le théâtre préparé pour la représentation de Yésid – c’était le nom de la tragédie, – Moullah-Sédek lisait le prologue entre deux autres musulmans, et, à chaque endroit touchant, il s’interrompait pour crier aux spectateurs : « Mais pleure donc, peuple ! pleure donc ! » et le peuple répondait à cette apostrophe avec des gémissements et des lamentations.
Tout furieux, Iskander, qui avait suivi Kassime, grimpa derrière elle le petit escalier d’une maison qui les conduisit sur le toit, déjà couvert d’une quantité de femmes musulmanes éclairées par plusieurs flambeaux.
Les femmes s’embrassaient en se rencontrant et en se reconnaissant, riant et causant entre elles avec un babillage sans fin.
Toutes étaient richement habillées, parées de colliers d’or et d’argent, et chacune montrait à l’autre, plutôt comme à une rivale que comme à une amie, la parure qu’elle mettait pour la première fois.
Celui qui n’a pas expérimenté la femme d’Asie, ne connaît pas et ne connaîtra jamais la moitié d’un Asiatique, vécût-il avec lui une centaine d’années. En face des giaours, les musulmanes portent éternellement un masque, et, hors du harem, l’homme d’Orient ne montre jamais à son propre frère ni le fond de son cœur ni le fond de sa bourse. Chaque peuple a une passion qui domine toutes les autres : c’est celle de vanter ses usages. Plus qu’aucun peuple, le musulman est atteint de celle-là. S’il faut croire les musulmans sur parole, vous pouvez les regarder tous comme des saints. À les entendre, femmes et maris marchent, dans l’exécution de leurs devoirs, entre les lignes du Coran et ne s’écartent jamais ni à droite ni à gauche. Dans son intérieur seulement, le musulman se montre ce qu’il est : cela tient à ce qu’il n’a aucun compte à rendre de sa conduite, ni à sa femme ni à ses enfants. La femme, au contraire, est tout à fait libre en l’absence de son mari. À peine a-t-elle vu les talons de ses babouches, qu’elle devient méconnaissable. Muette et humble devant lui, elle devient babillarde, orgueilleuse, impudique même, vis-à-vis de ses compagnes, avec lesquelles elle est toujours sincère, attendu qu’entre femmes, en Orient, la jalousie n’existe pas, excepté pour la richesse des costumes et la valeur des parures.
De là vient ce double monde complètement étranger à celui d’Europe et dont ce livre sera au moins un des premiers à signaler et à faire sentir la différence ; – monde plus inabordable encore aux hommes qu’aux femmes, attendu que l’homme se découvre sans cesse à la femme ; la femme à l’homme, jamais.
Maintenant, supposez que, d’une manière quelconque – laquelle ? cela ne me regarde pas – supposez que, d’une manière quelconque, vous êtes ici avec une musulmane ; supposez que vous avez pénétré au bain et entendu son bavardage avec une amie ; que vous êtes entré au harem et que vous l’avez vue batifoler – c’est le seul mot qui se présente à ma plume ; la langue grecque était plus riche que la nôtre – batifoler, dis-je, avec ses compagnes ; il est évident que vous en saurez plus par vous-même que ne vous en racontera jamais un musulman, plus qu’il n’en saura lui-même.
Jugez donc combien Iskander fut étonné lorsqu’il se trouva au milieu des indiscrétions féminines. Perdu dans un troupeau de femmes jeunes, jolies et bavardes, lui qui n’avait jamais parlé à une femme à moins qu’elle n’eût passé la soixantaine ! il les dévorait des yeux ; il voulait entendre tout ce qu’elles disaient.
— Ah ! ma chère, quelle jolie coiffure tu as ! Moi, mon pingre d’époux a été à Snizily et m’a rapporté des pantalons brodés en or. J’ai tort de l’appeler pingre, car il ne l’est pas pour moi : il ne me refuse rien de ce que je lui demande. Il est vrai qu’il est exigeant et que, de mon côté – été ou hiver – je fais tout ce qu’il veut, ne m’inquiétant pas de la différence des époques ou des températures 3.
— Sais-tu, Fatime, disait une autre, que mon vieux singe de mari a pris une seconde femme à Bakou ? Je me suis mise à pleurer et à me plaindre. Devine ce qu’il m’a répondu ? « Est-ce que je puis rester sans pilau ? » Oh ! je me vengerai ! Il prend une seconde femme, le vieux coquin, et il n’est pas en état de célébrer le samedi avec moi. Non, ma chère, non ! C’est incroyable ! n’est-ce pas ? Mais c’est ainsi. À propos, sais-tu qu’il y a maintenant, en Russie, un ukase qui ordonne aux femmes de porter des pantalons ? J’ai vu moi-même les dames de Derbend avec des pantalons blancs tout brodés et festonnés à jour. – Il était temps ! C’était honteux de les voir, quand il faisait du vent.
— Oh ! le bon savon que tu m’as donné, ma chère Cheker, disait une troisième, et que je t’en suis reconnaissante ! Imagine-toi qu’après m’en être frottée, mon corps est devenu comme du satin.
— Eh bien, oui, elle est morte, disait une quatrième ; il l’a tuée, tant pis pour elle ! Du moment qu’elle voulait faire l’amour avec un autre, elle devait savoir se cacher. Dès que son mari s’absentait, elle s’en allait en visite, avec une lanterne, encore. Ma foi, il l’a tuée raide !
— Ah ! ma chère, disait une cinquième, que mes enfants m’ennuient ! Je n’ai jamais vu des enfants grandir si vite ! À les regarder, on croirait que je suis une vielle femme, et puis ils ont mal à la tête. Comprends-tu : moi qui n’ai jamais eu un bouton. Cela vient de leur père.
Ah ! si tu as mal à la tête de tes petits enfants, moi, j’ai mal au cœur de mes grands. Mégely m’ennuie au possible. Il ne me laisse pas de repos pour que je lui achète une femme.
— Eh bien, achète-lui-en une, à ce garçon. Il est grand et en âge d’avoir une femme. Je l’ai regardé passer encore hier.
— Tu es bonne, toi ! Tu en parles comme si une femme était un sifflet de deux kopecks ! Cela coûte cher, une femme. Où prendrai-je de l’argent ? Je te le demande.
— Ah ! s’écriait une sixième, quelle honte ! et tu dis, ma chère, qu’elle est avec un Arménien ? Est-ce qu’il n’y a plus de musulmans ni de Russes donc ?
— Que mon mari est sage ! Si tu savais, disait une septième, et comme il est beau ! On dirait le prophète en personne, et, quoique gros, si léger, que c’est à ne pas croire. Imagine-toi…
Iskander écoutait avec une attention si profonde, qu’elle lui avait presque fait oublier la chose pour laquelle il était venu. Mais les cris : « On commence ! on commence ! » firent cesser tous les bavardages.
Chacun se tourna vers le théâtre et s’occupa du drame. Yézid, en cafetan rouge et en turban vert, était assis sur son trône. À sa gauche, au-dessous de lui de toute la hauteur des quatre degrés de son trône, se tenait l’ambassadeur européen, représenté par Ioussouf, en costume fantastique, dont les principaux condiments étaient un chapeau à trois cornes, surmonté d’un plumet immense, d’un sabre énorme et d’éperons de six pouces.
La suite de Yézid, composée de comparses en ruban blanc, entourait son trône et formait un demi-cercle.
Mais Yézid sur son trône, mais cette magnifique suite en turban blanc, ne firent point un effet comparable à celui d’Ioussouf, avec son chapeau qui ne pouvait tenir en équilibre sur sa tête rasée, avec son sabre qu’il ne savait où fourrer, avec ses éperons qui accrochaient les pantalons des seigneurs les plus nobles et les plus graves de la cour de Yézid.
Mais ce qui surtout excitait chez les hommes la plus grande hilarité et chez les femmes la plus vive discussion, c’était ce nez gigantesque et ce plumet colossal.
— Oh ! voyez, ma sœur, dit une petite fille noble, voyez cet animal qui est près de Yézid. Quelle sorte de bête représente-t-il ?
— C’est un lion, petite sotte, répondait la sœur. Ne sais-tu pas que cet abominable tyran de Yézid, ce bourreau des califes, avait toujours près de lui un lion ? Si quelqu’un lui déplaisait, on le jetait au lion, qui le dévorait. Tiens, écoute, voilà Yézid qui dit à Hussein : « Adopte ma religion ou je te fais mourir. » Hussein éternue, ce qui signifie : « Je ne veux pas. »
— Ce n’est pas un lion, insista la petite entêtée ; les lions n’ont pas de bec, c’est un oiseau.
— Un oiseau avec une queue sur la tête ! Tu as vu des oiseaux avec des queues sur la tête ?
— Sans doute, c’est une huppe.
— C’est une crinière.
— La petite a raison, dit une troisième se mêlant à la dispute. Ne vois-tu pas que c’est un perroquet ? Ce perroquet était secrétaire interprète chez Yézid. Vois-tu comme le calife le caresse ?
— Alors pourquoi crie-t-il comme un diable ?
— Mais taisez-vous donc, nièces de perroquets vous-mêmes ! dit une bonne dame tatare pesant cent cinquante kilogrammes, tenant la place de quatre personnes ordinaires et qui désirait écouter pour elle seule comme pour toute une société.
La dispute devint générale à cette apostrophe. Les unes continuèrent de prétendre que c’était un lion, les autres soutinrent que c’était un oiseau ; mais, ce qui dut flatter énormément Ioussouf, c’est que l’avis général fut que c’était un animal quelconque.
Lui, ne se doutant pas que cette rumeur qu’il entendait était causée par son nez et par ses plumes, discourut pendant ce temps avec le tyran.
— Mon roi, disait-il, maître du Frangistan, apprenant tes conquêtes, m’envoie te proposer son amitié.
Yézid répondit :
— Que ton roi cesse de manger du cochon, qu’il défende à ses alliés d’en manger et qu’il leur ordonne de se faire musulmans.
— Mais si ses amis refusent ? répondit l’ambassadeur.
— Alors qu’il introduise mon système.
— Voyons ton système… demanda l’ambassadeur.
— Introduisez mon système, dit Yézid.
Un bourreau entra, le sabre nu à la main.
Ioussouf secoua la tête.
— Que veux-tu dire ? demanda Yézid.
— Je veux dire, grand prince, que ton système ne réussirait pas en Europe.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu’il serait impossible de couper une tête européenne comme tu coupes une tête arabe.
— Impossible ? dit Yézid. Tu vas voir si c’est impossible.
Et, se tournant vers ses gardes et vers le bourreau :
— Prenez l’ambassadeur européen, dit-il, et coupez-lui la tête pour qu’il voie que mon système peut s’appliquer à tous les pays.
Les gardes et le bourreau s’avancèrent vers Ioussouf ; mais il y avait si peu de temps qu’il avait été acteur dans une scène semblable chez Moullah-Nour, que la fable et la réalité se confondirent à ses yeux et dans son esprit ; lorsqu’il vit les gardes prêts à mettre la main sur lui, il voulut fuir ; lorsqu’il vit le bourreau lever son sabre, il poussa des cris terribles. On l’arrêta comme il allait sauter du théâtre dans la rue, et on l’entraîna, au milieu des applaudissements frénétiques de la multitude, qui n’avait jamais vu représenter la terreur avec tant de naturel.
Il était déjà depuis longtemps derrière la toile du fond, qu’on l’entendait encore appeler Iskander à son secours.
Mais Iskander avait bien autre chose à faire que d’y aller.
Iskander avait fini par se glisser près de Kassime. À peine pouvait-il respirer de joie : son cœur brûlait ; il sentait la chaleur des joues de Kassime ; il respirait le parfum de son haleine.
Que voulez-vous ! il était amoureux ; il avait vingt ans ; il aimait pour la première fois.
Mais il ne put se contenir plus longtemps lorsque, en se soulevant pour s’asseoir plus à son aise, Kassime appuya la main sur son genou.
— Kassime, murmura-t-il à son oreille, il faut que je te parle.
Et il lui serra doucement la main.
Le cœur et l’esprit de la jeune fille étaient pleins d’Iskander. Elle espérait le voir dans cette fête, à laquelle assistait tout Derbend. Ce n’était point pour Yézid qu’elle était venue ; ce n’était pas le bourreau des califes qui l’occupait.
De tous les côtés, ses regards avaient cherché Iskander, et nulle part elle ne l’avait vu.
Jugez donc de son étonnement, comprenez donc sa joie lorsqu’elle entendit à son oreille cette voix bien connue, cette voix chérie !
Elle n’eut pas la force de résister.
Iskander se leva, elle le suivit. Il l’emmena dans le coin le plus sombre du toit.
Les assistants étaient tellement occupés de Yézid, qu’il n’y avait rien à craindre.
Iskander comprit cependant qu’il n’avait pas de temps à perdre.
— Kassime, dit-il, sais-tu que je t’aime ? sais-tu que je t’adore ? Tu vois ce que j’ai entrepris pour te voir un instant, pour te dire quelques mots. Alors comprends ce que je suis capable de faire si tu me dis : « Iskander, je ne t’aime pas. » Oui ou non, Kassime ? oui ou non ?
Les yeux d’Iskander lançaient des flammes à travers son voile. Sa main gauche serrait la taille de Kassime, sa main droite la crosse de son pistolet. La pauvre enfant tremblait en regardant autour d’elle.
— Iskander, dit-elle, je ne te demande que deux choses : ne me tue pas, ne me déshonore pas ! Je serais heureuse de te serrer dans mes bras aussi étroitement que le fait la ceinture de ton sabre ; mais tu connais mon oncle.
Puis, entraînée malgré elle après un dernier moment d’hésitation :
— Iskander, dit-elle, je t’aime !
Et ses lèvres, comme le fer à l’aimant, se collèrent aux lèvres du jeune homme.
— Et maintenant, dit-elle, laisse-moi fuir.
— Soit ; mais à une condition, mon amour : c’est que demain, dans la nuit, nous nous reverrons.
Kassime ne répondit pas ; mais on lisait si clairement, dans le regard qu’elle jeta à son ami en le quittant, le mot demain, qu’Iskander tint le rendez-vous pour accepté.
Je ne saurais vous dire comment Kassime passa la nuit ; mais le sommeil d’Iskander fut bien doux.
Il y a des péchés après lesquels on dort mieux qu’après les meilleures affaires.
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