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Chapitre 12 L’accusation et la délivrance.

Deux jours après la fête, il y avait grande réunion dans la forteresse de Narin-Kale, près de la maison du commandant.
Les noukers, armés, tenaient en bride les chevaux de leurs maîtres ; il y avait du monde dans les cours, contre la fontaine, sur les escaliers ; le salon était plein de visiteurs, et ces visiteurs étaient les premiers de la ville. À la porte d’entrée, l’interprète du commandant racontait chaleureusement quelque chose d’extraordinaire sans doute, car on l’écoutait, on le questionnait. Partout ailleurs, on parlait bas. Les vieillards levaient les épaules ; enfin, il était facile de voir que quelque fait étrange et inusité s’accomplissait ou même s’était déjà accompli.

— Oui, disait l’interprète, voici littéralement comment les choses se sont passées. Les brigands ont fait une ouverture dans la muraille et sont entrés dans la chambre de Soliman-Beg. Il s’est réveillé, mais seulement alors qu’un des brigands enlevait ses armes accrochées au-dessus de son lit. Soliman alors tira un pistolet de dessous son oreiller et fit feu, mais la balle ne toucha personne. Pendant ce temps, deux ou trois autres brigands garrottaient sa femme dans la chambre voisine. Ils accoururent au bruit du coup et vinrent en aide aux deux autres qui étaient dans la chambre de Soliman. L’obscurité empêchait que les coups ne portassent ; cependant, Soliman blessa trois ou quatre bandits ; mais lui-même tomba mort de quatre ou cinq coups de poignard. Le coup de pistolet, les cris de Soliman et de sa femme réveillèrent les voisins ; mais, tandis qu’ils s’habillaient, qu’ils allumaient les lanternes et qu’ils accouraient à la maison de Soliman, les bandits avaient brisé et vidé les coffres et étaient partis sans qu’on pût en voir et, par conséquent, en reconnaître un seul.

— Ainsi pas un de ces coquins n’a été arrêté ? demanda un nouveau venu.

— Non, et cependant on croit que l’on a saisi un de leurs complices.

— Un de leurs complices ?

— Oui, il était placé en sentinelle : il avait une corde autour du corps, pour aider sans doute ses compagnons à escalader la muraille. À sa ceinture, il portait un pistolet et un poignard ; mais il faut dire que, comme beg, il avait droit d’être armé.

— Comment ! comme beg ? Mais il est impossible qu’un beg soit complice de voleurs ! s’écrièrent à la fois plusieurs voix.

— Et pourquoi cela, impossible ? répliqua un mirza 1 en jetant autour de lui un regard railleur. La jeunesse tatare aime fort à se distinguer.

— Oui ; mais celui d’hier est vraiment un beg, appartenant à l’une des meilleures familles de Derbend, et vous serez bien étonné quand je vous aurai dit son nom. C’est Iskander-Ben-Kalfasi-Ogli. Tenez, dans ce moment même, le commandant lit le rapport du maître de police, et à l’instant vous verrez Iskander ; l’ordre est donné de l’amener ici.

En effet, la nouvelle étonna fort tout le monde. On plaignait beaucoup Iskander. Comment un jeune homme dont la conduite était tellement exemplaire, qu’il avait été choisi pour aller chercher la neige au Chakh-Dague, pouvait-il être le complice de pareils bandits ?

L’entrée du commandant fit cesser la discussion, et un profond silence s’établit. C’était un de ces hommes qui connaissent admirablement le caractère des Asiatiques. Il était intelligemment affable, afin de mieux faire apprécier son affabilité, sévère sans cette rudesse qui envenime la justice, même quand elle est justice.

Il entra dans le salon en grand uniforme.

Tous les assistants saluèrent en appuyant les mains sur le cœur et en les abaissant le long de la cuisse jusqu’au genou.

Le commandant salua tout le monde, et parla un peu des affaires courantes. Aux uns, il reprocha doucement l’inexactitude de leur service ; il remercia les autres de faire leur devoir en confiance ; serra la main à quelques-uns des propriétaires de Derbend – il y a des propriétaires partout ! – et en invita deux à dîner le lendemain avec lui.

Puis, s’adressant à tout le monde :

— Messieurs les begs, dit-il, vous savez ce qui s’est passé la nuit dernière, n’est-ce pas ? J’ai tout lieu de penser que c’est une entreprise de nos amis les montagnards, et non pas le fait des habitants de Derbend. Je vous prie de faire tout votre possible pour rejoindre les voleurs et pour me les amener. Eh bien, ajouta-t-il en se tournant vers le mirza, est-ce que le moullah a interrogé Iskander ? S’il l’a interrogé, qu’a répondu le beg ?

— Iskander a répondu naturellement qu’il est innocent de toute cette affaire comme l’enfant qui vient de naître. Il dit qu’il a pris la corde pour aller se promener hors de la ville et remonter par-dessus la muraille à l’heure qu’il lui plairait de rentrer, attendu, assure-t-il, que, dans la ville, il étouffe. Quant aux armes, il n’a donné d’autre explication que celle-ci : « Étant beg, j’avais le droit d’en porter. »

— C’est une singulière promenade, dit le commandant, que celle qui se fait avec une corde autour des reins ! et cependant je dois dire que toute la conduite passée d’Iskander proteste contre le crime dont on l’accuse. Je désire le voir et l’interroger moi-même : faites-le entrer.

Iskander-Beg entra, son papak sur la tête, selon l’usage asiatique ; il salua respectueusement le commandant, fièrement l’assemblée, et attendit à la place qui lui fut désignée.

Le commandant le regarda froidement. À cette idée du soupçon qui pesait sur lui, le jeune beg ne put s’empêcher de rougir ; mais son regard resta ferme et limpide.

— Je ne me doutais pas, Iskander, dit le commandant, que je dusse jamais te voir conduit devant moi comme un criminel.

— Ce n’est pas le crime, c’est la fatalité qui me mène au jugement, répondit Iskander.

— Sais-tu les conséquences du crime dont tu es accusé ?

— C’est ici seulement que j’ai appris mon crime supposé. J’avoue mon imprudence : les apparences sont contre moi, je le sens ; mais coupable, moi ? Dieu le sait !

— Par malheur, Iskander, reprit le commandant, les hommes doivent céder aux preuves visibles, et, jusqu’au moment où ton innocence sera reconnue, tu dois rester sous la main de la justice. Cependant, s’il y a quelqu’un ici qui veuille répondre de toi, je consens à te laisser libre.

Iskander jeta un regard interrogateur autour de lui ; mais personne ne s’offrit pour le cautionner.

— Comment ! dit le commandant, pas un ?

— C’est à votre volonté, commandant, répondirent en saluant les assistants.

— Eh bien, moi, je réponds de lui et m’offre pour sa caution, dit Hadji Ioussouf en s’avançant.

Le commandant sourit ; les visiteurs éclatèrent de rire ; mais le commandant fronça le sourcil, et les visages s’allongèrent.

— En vérité, cela m’étonne, messieurs, dit le commandant, que, vous qui portez si facilement caution pour les plus grandes canailles que produise notre ville, pour des misérables qui vingt fois, après avoir été cautionnés par vous, se sont enfui dans les montagnes, vous hésitiez à cautionner un jeune homme que, il y a huit jours, vous avez reconnu comme le plus pur et le plus honnête d’entre vous. Sa bonne réputation ne le sauvera pas du châtiment ; au contraire, et, s’il est coupable, il sera sévèrement puni. Mais, jusqu’à ce qu’il soit jugé, il est votre camarade, et sa vie exemplaire doit être respectée. Rentre chez toi, Iskander ; si tu n’avais pas trouvé de caution, je t’en eusse servi, moi.

Le commandant salua l’assemblée et partit pour l’église.

Le jeune beg rentra chez lui, les yeux humides des larmes de la reconnaissance.

Le soleil matinal dorait le porche de la mosquée de Derbend. Les vieillards se réchauffaient à ses vivifiants rayons en parlant des jours écoulés ; deux ou trois pauvres se tenaient debout devant la porte de la cour.

À quelques pas d’eux, un voyageur dormait sous sa bourka ; non loin du voyageur, était assis Moullah-Sédek sur son tapis.

Le saint homme s’apprêtait à quitter Derbend le lendemain matin, et faisait de mémoire les comptes de tous les petits profits que lui avait valus son voyage. Tout en repassant ses petits calculs dans sa tête, il mangeait une espèce de pâtisserie qu’il trempait dans du lait et de l’ail. De temps en temps, il plongeait sa plume de roseau dans son encrier de bois et écrivait quelques mots sur un petit morceau de papier qu’il avait à côté de lui. Il était curieux de voir avec quel appétit le saint homme mangeait son déjeuner et avec quel plaisir il faisait ses comptes.

Il était tellement plongé dans cette double jouissance, qu’il ne voyait pas devant lui un pauvre Lesghien qui lui demandait l’aumône. Le malheureux demandait un kopeck d’une voix si lamentable, que c’était vraiment un crime de lui refuser.

Moullah-Sédek entendit enfin l’espèce de litanie que chantait le pauvre diable : il leva les yeux sur lui, mais les ramena presque aussitôt sur ses comptes.

— Il y a trois jours que je n’ai mangé, mon maître, lui disait le Lesghien en lui tendant la main.

— Dix, vingt-cinq, cinquante, cent, comptait Moullah-Sédek.

— Un kopeck me sauvera la vie et t’ouvrira les portes du paradis.

— Cent, cinq cents, mille, continua Moullah-Sédek.

— Tu es moullah, insista le Lesghien, rappelle-toi ce que dit le Coran : « Le premier devoir d’un musulman, c’est la charité. »

Moullah-Sédek perdit patience.

— Va-t’en au diable ! dit-il avec colère. Est-ce pour des misérables comme toi qu’Allah inventa la charité ? Vous avez des bâtons dans la ville et de l’herbe aux champs. Quand vous avez la force pour vous, vous brigandez, sinon vous demandez l’aumône, et vous n’avez pas plus tôt cette aumône dans la main, que vous vous moquez de l’imbécile qui vous l’a faite. Tu n’auras rien de moi : je suis un pauvre voyageur, moi aussi, et tout ce que j’avais, ton brigand de Moullah-Nour me l’a pris.

Le voyageur, qui était couché sous sa bourka, et qui était resté jusque-là sans dire mot, se souleva doucement, et, lissant sa barbe avec sa main, il demanda poliment à Moullah-Sédek :

— Est-ce que Moullah-Nour a été si cruel que de laisser complètement sans argent un saint homme comme toi ? J’avais cependant entendu dire que Moullah-Nour était un homme consciencieux et qu’il prenait rarement plus de deux roubles à chaque voyageur.

— Deux roubles !… ce juif de Moullah-Nour ! Fie-toi à lui et tu seras bien heureux s’il ne te prend pas les deux yeux. Qu’il soit foudroyé par l’ange exterminateur et qu’il aille bouillir pendant l’éternité dans l’or qu’il m’a pris, dussé-je faire fondre cet or moi-même. Ne voulait-il pas me prendre jusqu’à mon aba de poil de chameau !

— C’est la vérité, dirent les vieillards, Moullah-Sédek est arrivé chez nous sans un aba et avec son manteau seulement : nous avons fait de notre mieux pour le rhabiller. Que ce bandit de Moullah-Nour soit maudit !

Le voyageur à la bourka se leva en souriant, et, tirant une pièce d’or de sa poche :

— Maudis Moullauh-Nour comme viennent de le faire ces honnêtes gens, dit-il au Lesghien en lui montrant la pièce d’or, et ce tchervoniès est à toi.

Le Lesghien tendit d’abord la main ; mais, presque aussitôt, la retirant et secouant la tête :

— Non, dit-il, Moullah-Nour a aidé mon frère dans le malheur : il lui a donné cent roubles ; dans dix occasions, il a secouru mes compatriotes. Je ne le connais pas de visage, mais je le connais de cœur. Garde ton or, je ne maudirai pas Moullah-Nour. Je ne vends ni mes bénédictions ni mes malédictions.

Le voyageur regarda avec étonnement le Lesghien et avec mépris Moullah-Sédek.

Puis, tirant quatre autres pièces d’or qu’il joignit à la première, il les donna toutes les cinq au pauvre Lesghien.

Alors, appuyant une de ses mains sur l’épaule de Moullah-Sédek et levant l’autre au-dessus de sa tête :

— Il existe au ciel, dit-il, un Dieu de vérité et il y a de braves gens sur la terre.

Après quoi, ramassant sa bourka, il la jeta sur son épaule, monta sur son cheval attaché au mur de la mosquée, et descendit tout doucement au bazar.

Puis, après avoir traversé le bazar, toujours au pas, il entra dans la rue où se trouvait la maison du maître de police.

Ce fonctionnaire était près de sa porte, entouré de plusieurs personnes auxquelles il rendait la justice ; il était déjà vieux, mais noircissait si bien sa barbe, qu’il se faisait illusion à lui-même sur son âge et se croyait dix ans de moins qu’il n’avait. Sa tchourka était ornée de galons, ni plus ni moins que celle d’un élégant, et, comme une réminiscence bien plus réelle de sa jeunesse, il avait encore quatre femmes et trois maîtresses, et buvait chaque soir plusieurs bouteilles de vin. Enfin, s’il n’eût porté lunettes, s’il n’eût été ridé comme une vieille pomme, s’il n’avait pas eu de ventre comme un potiron, on eût cru, d’après ce qu’il en disait lui-même, à une jeunesse des plus vaillantes.

Ce jour-là, Son Excellence était de mauvaise humeur : elle se fâchait contre tout le monde et querellait jusqu’aux passants.

Ce fut dans cet état d’esprit qu’il vit un voyageur descendre de son cheval et s’approcher de lui.

— Salam Aleikoum,Mouzaram-Beg ! dit le voyageur.

Le maître de police tressaillit, comme s’il était piqué par un scorpion, et mit la main à son pistolet.

Mais le voyageur se pencha à son oreille et lui dit :

— Mouzaram-Beg, si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne pas toucher aux vieux amis. Je suis, d’ailleurs, venu à toi pour ton bien. J’ai un service à te rendre ; entrons seulement dans ta maison : je te dirai une chose dont tout Derbend me sera reconnaissant. Mais, si tu fais un signe ambigu, tu sais que mon pistolet renferme une balle et que cette balle va aussi juste où je veux qu’elle aille, que si, au lieu de la placer avec l’œil, je la plaçais avec le doigt. Donc, au premier signe, je fais feu. J’ai l’air d’être seul, mais ne t’y fie pas. Une douzaine de mes braves ne me perdent pas de vue, et, à mon premier appel, ils accourront. Allons, montre-moi le chemin, Mouzaram-Beg.

Le maître de police ne fit aucune objection et passa le premier.

Que se passa-t-il ensuite ? L’entrevue fut sans témoins, personne ne peut donc le dire.

On sait seulement qu’un quart d’heure après être entré, l’inconnu sortit, remonta tranquillement sur son cheval, jeta un rouble d’argent au nouker qui en avait tenu la bride, et sortit de la ville.

Deux jours après seulement, on raconta que le célèbre brigand Moullah-Nour avait eu l’audace de traverser la ville ; que, grâce à son active surveillance, le maître de police avait été averti de son passage et avait envoyé après lui douze noukers auxquels Moullah-Nour s’était contenté de montrer les fers de son cheval.

Les gens mal élevés disaient bien pis ; mais il ne faut jamais croire à ce que disent les gens mal élevés.

Pendant ce temps, le pauvre Iskander s’attristait entre les quatre murs de sa maison. Il n’avait qu’un mot à dire pour faire connaître son innocence ; mais il eût mieux aimé cent fois mourir que de déshonorer Kassime.

L’attente du jugement, c’est l’enfer pour tout habitant de l’Asie. Un Asiatique souffre mieux un supplice qu’il n’a pas mérité que le jugement mérité, si celui-ci tarde.

— Ah ! s’écriait-il dans son impatience, des chaînes éternelles, les neiges de la Sibérie, tout plutôt que le soupçon des Russes, qui me forcent à les aimer, et que les moqueries de mes compatriotes, que je déteste. Mourir par le sabre, je le veux bien, mais par la corde, c’est mourir eux fois.

Et, enfermé sur sa parole, il rugissait en bondissant comme un tigre dans sa cage, déchirait les manches de sa tchourka et pleurait comme un enfant.

Le soir, à l’heure où toutes les rues de la ville étaient devenues solitaires, où les maisons s’animaient à la fois du bruit des voix et de l’éclat des lumières ; tandis que le musulman marié goûtait le repos de l’âme près de la femme et même près des quatre femmes que le prophète lui permet d’avoir, et qu’au contraire le célibataire s’attristait près de son foyer, Iskander, près du sien, la tête enfoncée entre ses deux mains, entendit qu’un des carreaux de sa fenêtre se brisait au choc d’un objet quelconque, et que cet objet tombait dans sa chambre.

L’objet était un caillou auquel était attaché un petit billet.

Il déplia le billet.

Moullah-Nour à Iskander, salut ! Plutôt captif et innocent que coupable et en liberté, crois-moi.

Je sais tout ; je ferai tout au monde pour que ton innocence soit reconnue.

Le reste est dans les mains d’Allah !

Patience et espoir ; ta délivrance ne se fera pas longtemps attendre.

Le lendemain, Iskander fut appelé chez le commandant ; mais il n’avait pas eu le temps d’arriver chez celui-ci, que chacun le félicitait déjà de l’heureux dénouement de son affaire.

Les brigands étaient pris : ils s’étaient rassemblés à Baktiara pour partager leur butin ; là, ils avaient été entourés et faits prisonniers.

Deux étaient des Lesghiens, deux des gens de la ville.

Dans la maison d’un de ceux-ci, était une double muraille, et, entre les deux murailles, étaient cachés les objets volés.

Iskander-Beg était tout à fait innocent.

Alors, à son tour, Iskander, profondément touché des égards dont l’avait entouré le commandant, lui avait demandé un entretien particulier, et il lui avait tout dit, tout raconté : son amour pour Kassime, le manque de parole de Festahli.

Le commandant l’écouta, moitié souriant, moitié triste.

— Iskander, lui dit-il, vois toi-même où une imprudence t’a conduit. Festahli se trompe, soit ; mais on ne se venge pas d’un trompeur en trompant soi-même. Il n’y a pas que les vols d’argent qui soient des vols : un honnête homme ne fait rien en secret. Le secret et la nuit sont le manteau des ravisseurs, des brigands. Ton bonheur futur est dans ton cœur : je ferai ce que je pourrai pour qu’il passe de ton cœur dans ta vie. Adieu, Iskander ! Au nom de ceux qui t’aiment, reste ce que tu es, et ce que tu as failli cesser d’être, un honnête homme.

Et il lui serra affectueusement la main, en lui renouvelant ses souhaits de bonheur.

Iskander était reconnu innocent, Iskander était libre ; la joie de ce double bonheur ne dura qu’un instant. Il était si triste pour le jeune homme de songer qu’il fallait renoncer à sa chère Kassime !

Le baiser qu’il avait pris sur ses lèvres répondait à chaque instant au fond de son cœur. Il se rappelait minutieusement tous les détails de sa dernière rencontre avec sa bien-aimée ; son âme semblait près de s’envoler au souvenir de cette douce voix dont elle était devenue l’écho.

— Non, disait-il, Moullah-Nour m’a écrit une sottise, et, quand à ce que m’a dit le commandant, on voit bien qu’il n’est pas amoureux. Je suis prêt à acheter Kassime même par un crime, et je suis sûr que, malgré ce crime, je serai heureux avec elle ; heureux, quand même je serais forcé de l’emporter dans la montagne, de gré ou de force. Je l’enlèverai, ne serait-ce que pour une heure : je veux tremper mon cœur dans les félicités du ciel.

La pauvre Kassime s’attristait de son côté. Dans sa solitude, elle apprit, aux dépens de ses larmes, à compter les longues heures de la séparation.

— Une rose s’est attachée à ma poitrine, disait-elle, et a murmuré : « Je suis le printemps » ; un rossignol m’a chanté son hymne d’amour et je l’ai appelé la joie ; Iskander m’a regardée et m’a donné un baiser, et avec ce baiser j’ai connu l’amour. Mais où es-tu, ma belle rose ? où es-tu, mon doux rossignol ? où es-tu, mon Iskander ? Ils sont où s’est envolé mon bonheur.

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