Chapitre 13 Le meunier.
Connaissez-vous la Tengua ?
C’est tantôt un ruisseau, tantôt un torrent, tantôt une rivière, quelquefois un fleuve.
Elle court serrée pendant un quart de verste dans une étroite caverne, et c’est avec horreur qu’elle s’y enfonce ; c’est avec rage qu’elle la traverse.
Les tempêtes de plusieurs siècles n’ont point lavé les murailles de la caverne, où hurle la Tengua, des taches noires du feu.
Des rochers entiers, précipités du haut de la montagne dans le fond de l’abîme, sont devenus le lit sur lequel elle écume et bondit furieuse et bruyante.
Les alentours de cet antre sont sauvages et sombres ; son entrée est formidable.
La rive droite du torrent jette au loin sur la vallée l’ombre de ses rochers.
La rive gauche trempe dans l’eau un étroit sentier qui traverse d’abord un petit bois.
Malheur au cavalier qui s’expose, sans guide, à entrer en lutte avec cet enfer liquide, surtout au moment du dégel, ou quand la neige fond.
Malheur à lui s’il rencontre des brigands dans cet endroit qui semble fait tout exprès pour une embuscade ! La défense et la fuite y sont impossibles.
Ici, Moullah-Nour, ce même bandit du feuillet de la vie duquel nous détachons une page, ce même Noullah-Nour, avec douze de ses compagnons, arrêta trois régiments qui revenaient avec un énorme butin de l’expédition du général Pankratief.
Lorsqu’ils furent sur le point de descendre dans la rivière, il vint au-devant d’eux tout armé et sur son cheval, jeta sa bourka à terre et dit :
— Je vous salue, camarades ! Allah vous a accordé la victoire et le butin. Honneur à vous ! mais ce serait de bons chrétiens comme vous êtes que de me faire participer à votre joie. Je n’exige pas, je prie : soyons bons, et que chacun de vous me donne ce qu’il voudra. Pensez donc, frères, vous revenez riches, rapportant des cadeaux à vos parents. Moi, je suis pauvre ; moi, je n’ai pas de maison, et, pour un moment de repos dans la maison des autres, je paie une poignée d’or. Pourtant, sachez-le, frères, les hommes m’ont lâchement dépouillé de tout. Par bonheur, Allah m’a laissé la bravoure : il m’a donné, en outre, ces cavernes sombres et ces rochers nus que vous méprisez, vous. De ces cavernes et de ces rochers, je suis roi, et personne, sans ma permission, ne passe sur mes terres. Vous êtes nombreux, vous êtes braves ; mais, si vous voulez passer de force, vous perdrez beaucoup de sang, et du temps encore plus ; car vous ne passerez que quand, moi et mes braves, nous serons tombés. Chaque pierre se battra pour moi, et moi-même je verserai ici jusqu’à la dernière goutte de mon sang ; je brûlerai ici jusqu’à mon dernier grain de poudre. Choisissez, vous avez beaucoup à perdre, et moi rien. Je me nomme lumière 1 ; mais ma vie, je vous le jure, est plus triste que les ténèbres.
Un murmure s’éleva dans les rangs des cavaliers ; quelques-uns froncèrent les sourcils ; d’autres se fâchèrent tout à fait.
— Nous foulerons Moullah-Nour aux pieds de nos chevaux, dirent ceux-là, et nous passerons. Voyez combien nous sommes et combien vous êtes ! En avant et chargeons ces bandits !
Mais nul ne se risqua le premier dans la rivière grondante, dont les fusils des douze brigands défendaient le passage.
La bravoure fit place à la réflexion, et les trois régiments consentirent à ce que demandait Moullah-Nour.
— Nous te donnons ce que nous voulons et pas autre chose, dirent-ils.
Et, disant cela, chaque cavalier jetait un peu d’argent sur la bourka du bandit.
— Mais souviens-toi que, par force, tu n’eusses pas pris un clou des fers de nos chevaux.
Et ils passaient seul à seul, un à un, devant Moullah-Nour.
Moullah-Nour les saluait en souriant.
— Par Allah ! disait-il après cette aventure qui lui avait rapporté trois ou quatre mille roubles, ce n’est pas difficile de tondre la laine des moutons du Daghestan, lorsque, moi, j’ai rasé les poils des loups du Karabach. Je ne sais ce qu’ils ont, ces Daghestans, à se plaindre de la récolte ; je ne prends la peine ni d’ensemencer, ni de labourer, ni de herser ; je me mets sur la route, je prie, et ma prière me rapporte une ample moisson. Il faut savoir s’y prendre, et, non plus de chaque voiture, mais de chaque canon de fusil, vous tirerez une abbase.
Mais, au commencement de l’été de l’année où s’accomplissaient les événements que nous racontons, on n’avait pas vu Moullah-Nour, on n’avait pas entendu parler de Moullah-Nour sur les bords de la Tengua. Où était-il donc ? Dans le gouvernement de Chekine peut-être ; peut-être en Perse, où il avait bien pu être forcé de se réfugier ; peut-être aussi était-il mort.
Personne n’en savait rien, pas même Moullah-Sédek, qui prétendait avoir été dévalisé par lui dans son voyage de Perse à Derbend.
Il avait quitté de grand matin Kouban, ce digne, ce respectable Moullah-Sédek, et il était arrivé, vers midi, à cet endroit où la Tengua, débarrassée des chaînes de la caverne, reprend sa liberté. Avare comme le sable du désert, il n’avait pas voulu prendre un guide auquel il aurait fallu, pour sa peine, donner quelques pauvres pièces de cette monnaie recueillie à boisseaux par lui à Derbend.
Le soleil du mois de juin chauffait horriblement, et notre moullah voyageur ne faisait que passer son fusil de l’épaule droite à l’épaule gauche.
Lorsqu’il vit de loin le petit bois, il fut fort content ; mais, lorsqu’il vit de près la rivière, il fut presque désespéré.
Jamais elle n’avait été si haute, si bruyante, si rageuse.
— Le diable m’emporte ! murmura-t-il, quand bien même cette rivière roulerait, au lieu de rochers, de l’argent et de l’or, si j’avais su ce qu’elle était, je n’aurais point essayé de la traverser sans guide. En vérité, je suis bien fou de n’en pas avoir pris un.
Et il regarda avec terreur tout autour de lui : les alentours étaient vides et muets.
Pourtant, en cherchant plus attentivement, il découvrit, attaché à un arbre de la forêt, un cheval tout sellé et tout bridé, et, sous ce même arbre, un simple Tatar ayant pour toute arme son kandjar, arme sans laquelle un Tatar ne sort jamais.
Moullah-Sédek s’approcha pas à pas et regarda attentivement.
La farine qui blanchissait l’habit et la barbe du Tatar indiquait que c’était un meunier. Ce meunier déjeunait.
Notre saint homme, qui avait senti son cœur battre un instant, se rassura.
— Hé ! l’ami ! cria-t-il à l’inconnu, il me semble que tu es du pays, n’est-ce pas ?
— Sans doute que je suis du pays, répondit le meunier parlant la bouche pleine.
— En ce cas, si tu es du pays, tu dois connaître tous les gués de cette rivière ?
— Oh ! je crois bien que je dois connaître les gués de la Tengua, puisqu’elle ne coule qu’avec ma permission. Telle que tu la vois, cette rivière est ma servante.
— Tu me seras bien utile, mon brave homme, et Allah te bénira si tu me conduis de l’autre côté de la caverne.
— Attends jusqu’à la nuit, répondit tranquillement le meunier. D’ici à la nuit, la rivière baissera, mon cheval se reposera, et moi-même, je serai délaissé. Un quart d’heure alors nous suffira pour traverser la caverne ; mais, à cette heure, c’est dangereux.
— Au nom d’Allah ! au nom d’Ali et de Hussein, au nom de mes prières, je suis moullah, conduis-moi sans retard, maintenant, à l’instant même !
— Oh ! dit le meunier, il n’y a pas de prières et de bénédictions qui y fassent. Jamais, par un pareil débordement, je ne passerai la Tengua.
— Laisse-moi toucher, mon ami ; Allah te récompensera, sois-en sûr, si tu fais quelque chose pour un moullah.
— Moullah tant que tu voudras, mais je ne risquerai pas de me noyer, fût-ce pour conduire le prophète lui-même.
— Ne me méprise pas ; je ne suis peut-être pas si pauvre que tu le crois, et, si tu me rends service, ce ne sera pas pour rien.
Le meunier sourit.
— Eh bien, voyons, que me donneras-tu ? dit-il en grattant sa barbe.
— Je te donnerai deux abbases 2 ; j’espère que c’est raisonnable.
— Bon ! deux abbases ? Avec deux abbases, je n’aurai pas même de quoi faire ferrer mon cheval. Non, je ne te conduirai pas même pour deux roubles ; car, avec deux roubles, on ne peut pas acheter une tête, et on risque tout simplement sa tête dans cet affreux passage.
On marchanda longtemps ; enfin, Moullah-Sédek finit par donner la somme que le meunier exigeait.
En laissant prendre à son conducteur la bride de son cheval, Moullah-Sédek se rendait à discrétion et se livrait entièrement à son expérience. Le saint homme faillit mourir de peur, lorsqu’il commença de traverser la rivière et de s’engager sous l’ouverture de la caverne. Mais, lorsque, par l’autre ouverture, il commença de revoir la vallée couverte d’herbe, de soleil et de fleurs, le courage lui revint, et, pensant qu’il n’avait plus rien à craindre :
— Voyons, avanceras-tu plus vite, canaille ? dit-il à son conducteur.
Mais notre brave moullah redevenait brave un peu trop tôt. C’est vers la fin du gué surtout que la rivière était plus profonde et plus dangereuse.
Le conducteur s’arrêta justement à cette place, et, tournant son cheval :
— Eh bien, Sédek, lui dit-il, tu n’as plus qu’à faire dix pas et tu es sur le bord. Maintenant, réglons nos comptes. Tu sais que j’ai bien gagné la pièce d’or, hein ?
— Une pièce d’or ! as-tu une conscience, l’ami ? Non, tu ris peut-être. Autant que je me fusse fait bâtir, pour passer, un pont d’argent. Achève donc, mon cher, et, sur l’autre bord, je te donne deux abbases et tu te sauves.
— Bon ! nous étions convenus de mieux que cela, ce me semble.
— Sans doute, sans doute. La nécessité… Tu m’as mis le poignard sur la gorge, et il fallait bien passer. Où veux-tu qu’un pauvre voyageur prenne tant d’argent ? Hélas ! on m’a déjà tant volé ! Allons, allons, conduis-moi sur l’autre bord, mon frère, et, arrivé là, tu iras à tes affaires, et moi, j’irai aux miennes.
— Non pas, dit le meunier en secouant la tête. Je te l’ai dit et je te le répète, je ne quitterai pas cette place avant d’avoir fait mes comptes avec toi, et nos comptes ne datent pas de ton passage d’aujourd’hui. Tu n’as pas de conscience, Moullah-Sédek, mais tu as sans doute de la mémoire. Pour inspirer plus de pitié et obtenir plus d’argent, à Derbend, tu as inventé que Moullah-Nour t’avait arrêté, dépouillé, tout pris. Dis-moi, où cela s’est-il passé ?
— Je n’ai jamais dit cela, s’écria Moullah-Sédek ; qu’Allah me punisse si j’ai dit cela !
— Souviens-toi de la cour de la mosquée, Sédek ; souviens-toi de ce que tu as dit au Lesghien, de ce que tu as raconté au voyageur qui dormait sur sa bourka. Et maintenant, regarde-moi comme je te regarde, c’est-à-dire face à face, et peut-être que nous nous reconnaîtrons.
Moullah-Sédek regarda son conducteur ; sous la farine qui le couvrait, il était d’abord méconnaissable, mais la farine avait disparu ; peu à peu sa barbe, de blanche, était devenue noire ; au-dessous de ses sourcils froncés, brillaient deux yeux noirs. Ne lui voyant cependant, avec tout cela, d’autre arme que son poignard, Moullah-Sédek saisit son fusil ; mais, avant qu’il l’eût armé, la pointe du kandjar était sur sa poitrine.
— Si tu remues un seul poil de tes moustaches, dit le faux meunier, je te préviens que, comme Jonas, tu iras prêcher aux poissons de ne boire ni vin ni eau-de-vie. Allons, allons ! jette ton fusil, jette ton sabre. Ton affaire, à toi, est de tromper les gens aux boutiques et dans la chaire ; de mentir le matin, de mentir le soir, de mentir toujours ; mais le combat est le métier des braves cœurs : ce n’est donc pas le tien. Ne bouge pas, te dis-je, fils de chien ! Ici, je n’ai pas même besoin de brûler pour toi une charge de poudre, et voilà pourquoi je n’ai pas pris d’arme à feu ; que je lâche seulement la bride de ton cheval et, dans cinq minutes, tu es un cadavre.
Moullah-Sédek, à ces paroles, devint pâle comme une cire. Il s’accrocha à la crinière de son cheval, sentant que la tête lui tournait et qu’il allait glisser de sa selle. Mais, sans perdre un instant de vue ce kandjar maudit qui, pareil à un éclair, brillait sur sa poitrine :
— Grâce ! je suis moullah ! s’écria-t-il.
— Je suis moi-même moullah, répondit le guide, et même plus que moullah : je suis Moullah-Nour.
Moullah-Sédek poussa un cri et tomba sur la crinière de son cheval, tenant son cou à deux mains, comme s’il sentait déjà sur sa nuque le fil tranchant de l’acier.
Moullah-Nour se mit à rire de la terreur de Sédek ; puis enfin, le redressant, il lui dit :
— Tu m’as déshonoré par ton récit aux habitants de Derbend ; tu as fait croire à tout le monde que je t’avais volé jusqu’à ton dernier kopeck, jusqu’à ta dernière chemise, moi qui donne au pauvre le morceau de pain qu’il a inutilement mendié à la porte du riche, moi qui, des marchands eux-mêmes, ne prends jamais plus qu’une pièce d’or, et cela pas pour moi, mais pour mes compagnons ; pour mes compagnons qui, si je ne les retenais pas, pilleraient et tueraient sans honte et sans remords. Il y a plus : c’est toi qui es un voleur, car tu as voulu voler ton guide en lui refusant ce que tu lui avais promis ; enfin, c’est toi qui es un assassin ; car, lorsque j’ai réclamé de toi ce qui m’était légitimement dû, tu as voulu m’assassiner.
— Aie pitié de moi, pardonne-moi, bon Moullah-Nour, dit Sédek.
— As-tu plaint quelquefois le sort du pauvre que tu voyais mourant de faim ? Aurais-tu eu des remords, si tu m’avais tué ? Non ; car tu es un misérable. Tu battais monnaie avec chaque lettre du Coran, et, dans tes intérêts, pour ton profit, tu mettais le désordre dans les familles. Je te connaissais ; je savais quel homme tu es, et je ne t’ai pas touché lorsque, en allant à Derbend, tu es passé par ici. Tu ne m’as pas vu, toi ; tu ne m’as pas rencontré ; tu ne me connaissais pas, et tu m’insultais. Eh bien, maintenant tu ne mentiras pas en racontant que je t’ai volé. Moullah-Sédek, donne-moi ton argent.
Moullah-Sédek poussa de grands cris, versa de grosses larmes ; mais il était pris, il lui fallut céder. Il jeta, les uns après les autres, tous ses pauvres roubles dans le sac que lui tendait Moullah-Nour, serrant chacun d’eux avant de le lâcher, comme si l’huile d’argent lui devait rester aux doigts.
Enfin, arrivant au dernier :
— C’est tout, dit-il.
— Tu mentiras donc jusque dans la tombe ? s’écria Moullah-Nour. Voyons, Sédek, si tu ne veux pas faire une connaissance plus intime avec mon poignard, compte mieux. Tu as encore de l’argent, ou plutôt de l’or dans la poche intérieure de ta tchouska ; je sais quelle somme et je puis te la dire : quinze cents roubles ; est-ce cela ?
Sédek se lamenta fort, mais il fut forcé de donner jusqu’à la dernière de ses pièces d’or.
Moullah-Nour avait dit vrai, il en savait le compte.
Alors Moullah-Nour conduisit Sédek au bord tant désiré de la rivière, et, là, il le fit descendre de son cheval.
Moullah-Sédek croyait en être quitte avec le bandit, mais il se trompait.
— Maintenant, ce n’est pas tout, dit celui-ci ; tu as empêché le mariage d’Iskander-Beg, et c’est à toi de raccommoder ce que tu as détruit. Tu as un encrier à ta ceinture ; écris à Hadji Festahli que tu as reçu en route une lettre de ton frère, dans laquelle il te dit que son fils ne veut pas se marier et est parti pour aller en pèlerinage à La Mecque ; dis même qu’il est mort, si tu veux. Tu ne dois pas être embarrassé pour mentir, que diable ! Seulement, arrange-toi de façon qu’Iskander épouse sa promise. Sans cela, c’est toi que je marie, Moullah-Sédek, et avec les houris encore.
— Jamais ! s’écria Moullah-Sédek, jamais ! Non, non, non, cela ne sera pas. Tu m’as pris tout ce que j’avais, contente-toi de ce que tu m’as pris.
— Ah ! c’est ainsi ? dit Moullah-Nour.
Il frappa trois fois dans ses mains, et, à la troisième fois, douze bandits apparurent comme s’ils sortaient des rochers.
— Le respectable Moullah-Sédek désire écrire, leur dit Moullah-Nour ; secondez-le, mes amis, dans cette louable intention.
En un instant, Moullah-Sédek, si c’était là, en effet, son désir, n’eut plus rien à souhaiter. Un des bandits détacha son encrier, un autre trempa la plume dans l’encre, un autre lui présenta du papier, un autre enfin, appuyant ses mains sur ses genoux et baissant ses épaules, lui offrit son dos en guise de pupitre.
Trois fois Moullah-Sédek commença d’écrire, mais trois fois, soit erreur, soit mauvaise volonté, il s’interrompit.
— Eh bien ? lui demanda Moullah-Nour d’une voix d’autant plus menaçante qu’elle semblait parfaitement calme.
— L’encre est mauvaise, et j’ai la tête si troublée, que je ne trouve pas les mots.
— Écris avec ton sang et pense avec ton papak alors, dit Moullah-Nour en faisant briller de nouveau le terrible kandjar ; mais écris au plus vite ! sans quoi, je te mets un tel poing entre les deux sourcils, que le diable seul pourra dire à quelle lettre de l’alphabet tu ressembles.
Moullah-Sédek comprit que ses hésitations avaient duré assez longtemps, et se décida enfin à écrire.
— Mets ton cachet maintenant, lui dit Moullah-Nour quand la lettre fut terminée.
Moullah-Sédek obéit.
— Là ! à présent, donne-le-moi, fit Moullah-Nour, je me charge de la mettre à la poste.
Il prit la lettre, la lut, s’assura qu’elle était bien telle qu’il la désirait, la fourra dans sa poche, et alors, jetant à Moullah-Sédek tout ce qu’il lui avait pris :
— Voilà ton or et ton argent, Sédek, dit-il ; reprends-les, il n’y manque pas un kopeck. Et maintenant, lequel de nous deux est avare ou voleur ? Dis. Pourtant, ce n’est pas un don, c’est un paiement. Tu as noirci mon nom à Derbend, tu dois le redorer à Schoumaka, et cela en pleine mosquée. Va donc, et sache que, si tu n’accomplis pas mes ordres, ma balle te retrouvera, si bien caché que tu sois. Tu es convaincu que je sais tout : je te prouverai que je peux tout.
Moullah-Sédek s’engagea à tout ce qu’exigeait de lui le bandit, reprit son argent tout joyeux, le remit dans ses poches, après s’être assuré que ses poches n’étaient pas trouées, et, remontant sur son cheval, il partit au galop.
Deux jours après, Moullah-Sédek scandalisait les habitants de Schoumaka par un discours dans lequel il faisait l’éloge de Moullah-Nour, le comparant à un lion qui aurait dans la poitrine un cœur de colombe.
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