Chapitre 5 Donnant donnant.
Iskander n’était ni riche ni marié : sa porte s’ouvrait donc facilement et non pas à moitié, mais toute grande ; car il ne craignait pas qu’en venant le voir, on ne vît ou sa femme ou son coffre-fort.
Aussi Iskander recevait-il ses visites, non pas sur le seuil de sa porte, comme font les musulmans pères de famille, mais dans sa chambre la plus reculée. Rien, chez lui, ne pouvait tenter ni les voleurs de cœur ni les voleurs d’argent.
— Soyez les bienvenus ! cria-t-il aux arrivants de l’autre côté de la porte, avant même de savoir qui ils étaient.
Et la porte s’ouvrit.
Iskander-Beg était venu ouvrir lui-même, son nouker étant occupé à panser son cheval. Il resta tout ébahi en voyant dans la rue Mir Hadji Festahli et ses deux acolytes.
Le sang lui monta à la tête, et son premier mouvement fut de porter la main à son poignard.
Mais, chez lui, grâce à un violent effort, la curiosité comprima la colère.
Il posa respectueusement la main sur son cœur, salua ses hôtes et les invita à entrer.
Ils s’assirent sur les tapis, arrangèrent leur barbe avec la dignité orientale, régularisèrent les plis de leurs habits, et la conversation commença par des lieux communs.
Enfin, après cinq minutes perdues à des paroles insignifiantes, Mir Hadji Festahli aborda la question.
Il parla des malheurs qui menaçaient le Daghestan en général et la ville de Derbend en particulier, si une pareille sécheresse durait encore seulement huit jours.
À chaque période, il se tournait vers ses compagnons, comme pour leur demander de l’appuyer ; mais ceux-ci, à leur tour, restaient muets, et, s’ils ne crachaient pas sur sa barbe, ce n’était point, certes, que le désir leur en manquât.
Iskander, de son côté, paraissait peu ému de la pathétique peinture que Mir Hadji Festahli faisait des malheurs de la ville et de la province ; seulement, à la rougeur de son visage, on pouvait comprendre qu’une flamme lui brûlait la poitrine.
Il en résultat que Hadji Festahli termina son discours par cette triple exclamation :
— Malheur ! malheur ! malheur à Derbend !
— Probablement ! répondit Iskander.
— Certainement ! ajouta Hussein.
— Absolument ! larmoya Ferzali.
Après quoi, il se fit un moment de silence.
Pendant ce silence, Iskander regarda ses visiteurs les uns après les autres d’un œil interrogateur ; mais ils restèrent muets.
Iskander commença de s’impatienter.
— Vous n’êtes pas venus, mes frères, dit-il, pour que nous essuyions notre sueur et versions nos larmes en compagnie, et je présume que, de votre part, ou de la part de ceux qui vous envoient, – car vous me faites l’effet d’être des ambassadeurs près de mon auguste personne, – vous avez à me dire quelque chose de plus important que ce que vous m’avez dit.
— Mon frère est plein de pénétration, répondit Hadji Festahli en s’inclinant.
Et alors, avec une foule de périphrases orientales sur l’honneur qu’il y avait pour Iskander à être l’objet d’un pareil choix, il raconta à celui-ci ce que les habitants de Derbend attendaient de son dévouement.
Mais alors le sourcil d’Iskander se fronça d’une manière terrible.
— Choix étrange ! s’écria-t-il avec véhémence. Jusqu’à présent, les habitants de Derbend, pour lesquels je me suis cependant assez bien battu – il est vrai de dire que je me battais encore plutôt pour moi que pour eux, – non seulement ne m’ont point parlé, mais m’ont à peine salué. Et maintenant voilà qu’ils me donnent une commission que je ne sollicitais pas et dont je suis indigne. Il est vrai qu’il y a force précipices dans la montagne du Chakh-Dague ; il est vrai que, sur la montagne du Chakh-Dague, le brigand Moullah-Nour fait sa demeure habituelle ; qu’il y a dix chances contre deux que je roule dans un précipice et vingt contre une que je sois assassiné par Moullah-Nour ; mais peu leur importe, je puis leur être bon à cela, et ils ont jeté les yeux sur moi. Et pourquoi, je vous prie, moi qui aime la chaleur et le soleil, demanderais-je des nuages et de la pluie à Allah ? Tout au contraire, je suis enchanté que ma maison soit sèche, mon écurie saine, et qu’il n’y ait ni brouillard dans l’air, ni boue dans la rue. Le soleil, d’ailleurs, fait éclore mes œufs de corbeau, et mes orties poussent bien sans pluie. Vous vous êtes moqués de ce que je ne récoltais pas de blé ! Pourquoi, n’ayant pas de blé, m’inquiéterais-je du vôtre ? Vous avez calomnié mon père, vous l’avez volé, vous l’avez chassé, vous m’avez méprisé, et maintenant vous voulez que je risque ma vie pour vous être utile et que j’implore pour vous la miséricorde de Dieu ! Mais je me trompe, c’est sans doute pour une nouvelle insulte que vous venez chez moi, et pour qu’à cette insulte il ne manque rien, c’est au saint, au respectable Hadji Festahli que l’on a confié le soin de me faire une semblable proposition. On ne charge pas le chameau quand il est sur ses pieds, mais quand il se met à genoux, et moi, vous le voyez, je suis sur mes pieds.
Et Iskander se leva, fier comme un roi, terrible comme un dieu.
— Maintenant, dit-il, nous avons un petit compte à régler, Hadji Festahli et moi. Nous nous éloignons pour quelques instants ; excusez-nous, dignes seigneurs.
Et il fit signe à Hadji Festahli de le suivre dans la chambre voisine.
À ce signe, la figure du saint musulman devint longue et sombre comme une nuit d’automne. Il se leva en souriant ; mais, comme chacun sait, il existe deux sourires : l’un qui avance les lèvres pour embrasser, l’autre qui montre les dents pour mordre.
Ils passèrent tous deux dans la chambre à côté.
Ce que dirent, pendant ce temps, Hussein à la barbe noire et Ferzali à la barbe rose, nous ne saurions le dire à nos lecteurs, attendu que nous écoutions à la porte de la chambre où s’étaient retirés Hadji Festahli et Iskander.
Au bout d’un instant, les deux ennemis rentrèrent le visage rayonnant : ils avaient l’air de deux plaques en diamants du Lion et du Soleil, placées côte à côte sur la poitrine d’un ministre persan.
Iskander alors se retourna vers les deux autres visiteurs et dit :
— J’avais d’abord des motifs à moi seul connus pour ne pas me rendre aux désirs des habitants de Derbend ; mais le respectable Hadji Festahli, que Dieu conserve, m’a donné de si bonnes raisons pour me décider, que je suis prêt maintenant à aller chercher de la neige au sommet du Chakh-Dague, au risque de rouler dans les précipices et de me brûler la moustache avec Moullah-Nour. Tout est au pouvoir d’Allah, et si une chaude et fervente prière peut attendrir le cœur de Dieu, j’ose dire que le cœur de Dieu s’attendrira et que les nuages eux-mêmes verseront tant de larmes, que la terre en sera désaltérée non seulement pour cette année, mais encore pour l’année prochaine. Je pars ce soir. – Priez, j’agirai.
Puis il ajouta :
— Le temps est cher, je ne vous retiens pas.
Les ambassadeurs remercièrent Iskander ; les pieds rentrèrent dans les souliers et les visiteurs sortirent.
Iskander resta seul ; c’était ce qu’il demandait.
— Eh bien, s’écria-t-il tout joyeux quand il vit que personne ne le pouvait entendre, il est encore meilleur que je ne le croyais, ce vieux coquin de Hadji Festahli. Il m’en voulait mal de mort parce que mon père, un jour, en face de tout le monde, l’avait appelé fils de… n’importe quoi ! et voilà que, comme un véritable patriarche, il sacrifie son ressentiment au bien public et me donne sa nièce en échange d’un peu de neige… Honnête homme, va !
De leur côté, en s’en allant, Hussein et Ferzali disaient :
— Ce n’est pas un homme, c’est un ange que cet Iskander. Il était furieux contre Derbend, enragé contre Festahli ; mais, lorsqu’on lui a parlé des larmes et des souffrances des pauvres, il n’a plus rien su nous refuser.
Et le peuple, à son tour, enchanté du consentement donné par Iskander, se mit à chanter et à danser.
Festahli riait dans sa barbe.
— Une parole, une parole !… murmurait-il, qu’est-ce que cela, une parole, surtout quand il n’y a pas de témoins ? Il ne peut pas me forcer. Je serais mort de honte, si j’étais revenu devant le peuple avec le refus d’Iskander. Puis, d’ailleurs, j’ai ajouté : « Si tu termines heureusement ton voyage… » Or Iskander n’est pas revenu, les sentiers du Chakh-Dague sont bien escarpés, et Moullah-Nour bien brave. Nous verrons ! nous verrons !
C’était un bien saint homme que ce Mir Hadji Festahli Ismaël Ogli ! il descendait directement du prophète.
Iskander baisa de joie son bon cheval du Karabach en disant :
— Ils sont fous, ma parole d’honneur, de croire que je fais tout cela pour leur blé. Ah ! pour Kassime, pour ma belle, pour mon adorée Kassime, j’escaladerais non seulement le Chakh-Dague, mais encore la lune ! – Ibrahim ! de l’avoine à mon cheval ! de l’avoine !
q