Chapitre 6 Ode en l’honneur du nez.
Avez-vous jamais réfléchi, chers lecteurs, à l’admirable chose qu’est un nez ?
Un nez, oui, un nez !
Et comme un nez est utile à tout individu qui lève, comme dit Ovide, son visage vers le ciel ?
Eh bien, chose étrange ! ingratitude inouïe ! pas un poète n’a encore eu l’idée de faire une ode au nez !
Il faut que ce soit à moi qui ne suis pas poète ou qui, du moins, n’ai la prétention que de venir après nos grands poètes, qu’une idée comme celle-là pousse.
En vérité, le nez a du malheur.
Les hommes ont inventé tant de choses pour les yeux !
On a fait pour eux des chansons, des compliments, des kaléidoscopes, des tableaux, des décorations, des lunettes.
Et puis les oreilles :
D’abord, les boucles d’oreilles, Robert le Diable, Guillaume Tell, Fra Diavolo, les violons de Stradivarius, les pianos d’Érard, les trompettes de Sax.
Et pour la bouche :
Carême, la Cuisinière bourgeoise, l’Almanach des gastronomes, le Dictionnaire des gourmands. On lui a fait des soupes de toute sorte, depuis la batwigne russe jusqu’à la soupe aux choux française ; on lui a fait manger la réputation des plus grands hommes, depuis les côtelettes à la Soubise jusqu’aux boudins à la Richelieu ; on a comparé ses lèvres à du corail, ses dents à des perles, son haleine à du benjoin ; on lui a servi des paons avec leurs plumes, des bécasses sans être vidées ; on lui promet enfin, pour l’avenir, des alouettes toutes rôties.
Qu’a-t-on inventé pour le nez ?
L’essence de rose et le tabac à priser.
Ah ! ce n’est pas bien, philanthropes, mes maîtres ! poètes, mes confrères !
Et cependant avec quelle fidélité ce membre…
— Ce n’est pas un membre ! s’écrieront les savants.
Pardon, messieurs, je me reprends : cet appendice… Ah ! – Et cependant, disais-je, avec quelle fidélité vous sert cet appendice !
Les yeux dorment, la bouche se ferme, les oreilles s’assourdissent.
Le nez, lui, fait toujours bonne garde.
Il garde votre repos, contribue à votre santé. Toutes les autres parties de votre corps, les pieds, les mains, font des bêtises. Les mains se laissent prendre dans le sac, comme des sottes qu’elles sont ; les pieds buttent et font tomber le corps, comme des maladroits qu’ils sont.
Et, dans ce dernier cas, qui souffre encore, la plupart du temps ? Les pieds font la faute, et c’est le nez qui est puni.
Combien de fois n’avez-vous pas entendu dire :
— Monsieur un tel s’est cassé le nez !
Il y a eu bien des nez cassés depuis le commencement du monde.
Que l’on me cite un nez, un seul, qui l’ait été par sa faute !
Non. Sur ce pauvre nez, tout retombe.
Eh bien, il supporte tout avec une patience évangélique. Quelquefois, il est vrai, il pousse la hardiesse jusqu’à ronfler. Mais où, mais quand l’avez-vous entendu se plaindre ?
Oublions que la nature l’a créé instrument admirable pour augmenter ou diminuer à volonté le volume de notre voix. Ne disons rien du service qu’il nous rend en faisant l’intermédiaire entre notre âme et l’âme des fleurs. Repoussons son utilité et prenons-le seulement de son côté esthétique, la beauté.
Cèdre du Liban, il foule sous ses pieds l’hysope des moustaches ; colonne centrale, il sert de base au double arc des sourcils. Sur son chapiteau repose l’aigle, c’est-à-dire la pensée. Autour de lui fleurissent les sourires. Avec quelle fierté le nez d’Ajax se dressait-il contre l’orage quand il disait : « J’échapperai malgré les dieux ! » Avec quel courage le nez du grand Condé – qui n’a jamais été nommé grand qu’à cause de son nez, – avec quel courage le nez du grand Condé lui-même, dans les retranchements des Espagnols, où le vainqueur de Lens et de Rocroy avait eu la hardiesse ou plutôt l’imprudence de jeter son bâton de commandement ! Avec quelle assurance se présentait au public le nez de Dugazon, qui avait trouvé quarante-deux manières de se mouvoir, et toutes plus comiques les unes que les autres !
Non, je ne crois pas que le nez soit condamné à l’obscurité dans laquelle l’ingratitude des hommes l’a laissé jusqu’ici.
Peut-être aussi est-ce parce que les nez d’Occident sont en général de petits nez, qu’ils ont subi cette injustice.
Mais il n’y a pas que les nez d’Occident, que diable !
Il y a les nez d’Orient, qui sont de jolis nez.
Doutez-vous de la supériorité de ces nez sur les vôtres, messieurs de Paris, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg ?
En ce cas, Viennois, prenez le Danube ; Parisiens, le bateau à vapeur ; Pétersbourgeois, le perecladdoï, et dites ces simples mots :
— En Géorgie !
Ah ! seulement, je vous annonce d’avance une humiliation profonde ; apportassiez-vous en Géorgie un des plus grands nez de l’Europe, – le nez d’Hyacinthe ou celui de Schiller, – à la barrière de Tiflis, on vous regardera avec étonnement, et l’on dira :
— Voilà un monsieur qui a perdu son nez en chemin, quel malheur !
Dès la première rue de la ville, que dis-je ! dès les premières maisons des faubourgs, vous serez convaincus que tous les nez grecs, romains, allemands, français, espagnols et même napolitains, doivent s’enfoncer de honte dans les entrailles de la terre à la vue des nez géorgiens.
Ah ! vrai Dieu ! les beaux nez que les nez de la Géorgie ! les robustes nez ! les magnifiques nez !
D’abord, il y en a de toutes les formes :
De ronds, de gros, de longs, de larges.
Il y en a de toutes les sortes :
De blancs, de roses, de rouges, de violets.
Il y en a de montés avec des rubis, d’autres avec des perles ; j’en ai vu un monté en turquoises.
Vous n’avez qu’à les presser entre les deux doigts, et, du plus petit, coulera un pinte de vin de Kaketie.
En Géorgie, une loi de Wachtang IV a aboli la toise, le mètre, l’archine ; il n’a conservé que le nez.
Les étoffes se mesurent au nez.
On dit : « J’ai acheté dix-sept nez de tarmalama pour me faire une robe de chambre, sept nez de kanaos pour me faire un pantalon, un nez et demi de satin pour me faire une cravate. »
Et, disons-le, les dames géorgiennes trouvent que cette mesure vaut beaucoup mieux que toutes les mesures d’Europe.
Mais, à l’endroit des nez, il ne faut pas non plus mépriser le Daghestan.
Ainsi, par exemple, au milieu du visage du beg de Derbend Hadji Ioussouf, Dieu donne force à ses épaules ! s’élève une certaine protubérance à laquelle ses compatriotes en sont encore à trouver un nom convenable, et cependant les uns l’appellent une trompe, les autres un gouvernail, d’autres un manche !
À son ombre, trois hommes pouvaient dormir.
On doit comprendre combien un pareil nez devait être respecté à Derbend, par une chaleur de cinquante-deux degrés au soleil, puisque de l’autre côté de ce nez, c’est-à-dire à l’ombre, il n’y avait que quarante degrés.
On ne sera donc pas surpris qu’on eût donné Ioussouf comme guide à Iskander.
Mais disons toute la vérité : ce n’était pas tout à fait à cause de son nez qu’on le lui avait adjoint.
Comme l’indique le titre de hadji, dont nous avons fait précéder le nom d’Ioussouf, Ioussouf avait été à La Mecque.
Pour arriver là, il avait traversé la Perse, l’Asie Mineure, la Palestine, le désert, une partie de l’Arabie Pétrée et une portion de la mer Rouge.
Aussi, à son retour, quels admirables récits Ioussouf n’avait-il pas faits de son voyage, des dangers qu’il avait courus ; des bandits qu’il avait terrassés ; des animaux féroces auxquels il avait, comme Samson, brisé la mâchoire !
Quand il apparaissait au bazar de Derbend, on se rangeait et l’on disait :
— Place au lion du steppe !
— C’est un fier homme ! disaient les moustaches les plus pointues et les barbes les plus longues, lorsque Ioussouf-Beg coupait les têtes au fil de sa langue dorée. On dit qu’en passant sur une montagne de Perse, arrivé au sommet, il a accroché son papak à la corne de la lune, tant la montagne était haute ; il n’a eu longtemps, pour toute nourriture, que des omelettes d’œufs d’aigle, et il couchait la nuit dans des cavernes où, quand il éternuait, l’écho répondait de lui-même : « Que Dieu te bénisse ! » Il est vrai qu’il parle sans réflexion la plupart du temps ; mais, lorsqu’il a parlé, ses paroles donnent à réfléchir aux autres. Quels animaux n’a-t-il pas vus ! quels hommes n’a-t-il pas rencontrés ! Il a vu des animaux qui avaient deux têtes et un seul pied, il a rencontré des hommes qui n’avaient pas de tête et qui pensaient par le ventre.
Tous ces récits avaient bien un peu vieilli ; c’est sans doute ce qui faisait qu’on n’avait pas songé à lui, pour l’envoyer chercher la boule de neige ; mais, quand l’acclamation générale eut donné cette mission à Iskander, Ioussouf monta sur son cheval persan, passa à sa ceinture son poignard d’Andrev, son pistolet de Kouba et sa schaska de Vladikavkas, et se promena fièrement dans les rues de Derbend, en disant :
— Si vous voulez, j’accompagnerai le pauvre Iskander ; car que voulez-vous que le pauvre Iskander fasse sans moi ?
On lui répondit :
— Eh bien, soit, accompagne Iskander.
Alors il rentra chez lui pour renforcer son armure défensive d’une cuirasse à mailles de cuivre, son armure offensive d’un fusil de Nouka. Des bottes jaunes à hauts talons complétèrent son costume ; enfin il pendit à sa selle son sabre et son fouet.
À peine pouvait-il se mouvoir avec tout cet arsenal.
Il était prêt bien avant Iskander, et l’attendait à la porte, en disant :
— Eh bien, mais est-ce qu’il ne viendra pas ?… Si l’on m’eût donné cette mission, moi, il y a déjà deux heures que je serais parti.
Vers six heures de l’après-midi, Iskander sortit de sa cour sur son cheval du Karabach, et dans le costume et sous les armes avec lesquels on avait coutume de le voir.
Iskander traversa lentement la ville, non pas qu’il eût le moins du monde l’intention de se faire voir, mais parce que les rues qui conduisaient de sa maison aux portes de Derbend étaient encombrées par la population.
Enfin, il parvint à joindre Ioussouf-Beg, lui donna la main, salua une dernière fois les habitants de Derbend et partit au galop.
Ioussouf le suivit sur son coursier du Khoraçan. Pendant quelque temps, on distingua hommes et chevaux, puis on ne vit plus que de la poussière, puis on ne vit plus rien du tout.
Hommes et chevaux avaient disparu.
Arrivé à un immense cimetière, Iskander-Beg ralentit le pas de son cheval.
La nuit commençait à tomber.
Mais Iskander ne songeait ni à la nuit ni au cimetière ; il songeait à sa bien-aimée Kassime.
Ioussouf regardait à droite et à gauche avec une certaine inquiétude et profita de ce qu’Iskander ralentissait le pas pour se rapprocher de lui.
Iskander était plongé dans ses pensées.
Oh ! si vous avez jamais été jeune d’âme ; si jamais vous avez aimé de tout votre cœur, et si, jeune et amoureux, vous vous êtes éloigné du lieu qu’habitait votre bien-aimée, vous comprendrez alors quels sentiments s’agitaient dans la poitrine d’Iskander-Beg. Sans doute, c’est une folie que d’imaginer qu’en respirant le même air nous faisons les mêmes rêves ; qu’en regardant dix fois une fenêtre, fût-elle fermée, nous emportons dix souvenirs ; mais cette folie nous soulage. Notre imagination est toujours plus pittoresque que la réalité : notre imagination, c’est la poésie ; elle vole légère comme les anges et les oiseaux, et jamais ses ailes blanches ne sont souillées de la boue ni de la poussière des chemins.
La réalité, au contraire, c’est la prose : elle s’enfonce dans les détails ; en se penchant sur le cou blanc de la fiancée, elle ne regarde point à la finesse de la peau, mais se demande si les perles de son collier sont vraies ou fausses ; elle fait la cour au mari, caresse le chien et donne de l’argent aux servantes.
Ma foi ! vive la poésie !
Iskander faisait à peu près les mêmes réflexions que nous ; seulement, il les faisait avec vingt-cinq ans de moins, ce qui devait leur donner à la fois les couleurs de la rose et le parfum de l’aubépine, lorsqu’il sentit que Ioussouf-Beg le touchait du coude.
— Eh bien, lui demanda-t-il en sortant de sa rêverie, qu’y a-t-il, Ioussouf ?
— Il y a que, puisque nous n’avons pas jugé à propos de rester dans la ville avec les vivants, je ne vois pas pourquoi nous restons dans un cimetière avec les morts. Que je brûle leurs cercueils, si toutes ces pierres ne semblent pas se soulever, et si cette diablesse de potence n’étend pas vers nous sa patte noire et décharnée !
— Elle soupire après toi, Hadji Ioussouf : elle craint que tu ne lui échappes, répondit en riant Iskander.
— Je crache sur la barbe de celui qui l’a plantée là, dit Hadji Ioussouf. Allah me garde ! mais, chaque fois que je passe par ici, si bon musulman que je me croie, si pur de cœur que je sois, il me semble toujours qu’elle va m’empoigner par le cou ; et, pour dire vrai, avoue, Iskander, que si nous n’étions pas sous la domination russe, nous ne resterions pas longtemps dans la ville le fusil à l’épaule, le pied à l’étrier. À bas les caravanes ! Oh ! comme je les arrangerais, les caravanes, comme je les hacherais en morceaux pas plus gros que des grains de millet !
— En vérité, mon cher Ioussouf, je ne te savais pas si brave pendant la nuit… Lors du blocus de Kasi-Moullah, je t’ai vu au combat pendant le jour, ou plutôt je ne t’ai pas vu ; est-ce que tu n’étais pas à Derbend ?
— Ah çà ! mon bien-aimé Iskander, tu te moqueras donc toujours de moi ? Ce n’est donc pas, toi présent, que j’ai coupé la tête à ce Lesghien, lequel était tellement enragé contre moi, que, la tête étant déjà à terre, elle m’a si cruellement mordu le pied, que j’en souffre encore aujourd’hui, toutes les fois que le temps va changer ? Comment ! sérieusement, tu n’as pas vu cela ?
— Dieu ne m’a pas accordé cette grâce.
— D’ailleurs, sont-ce des hommes, ces Lesghiens ? Est-ce la peine de risquer sa tête contre leurs balles ? Si je tue un Lesghien, ce n’est rien, mais, si un Lesghien me tue, Allah éprouvera quelque embarras à me remplacer. Aussi, celui-là tué, j’ai pensé que c’était bien assez de combats corps à corps. Je m’en allais tous les jours dans la citadelle : j’avais adopté une pièce de canon ; oui, je m’étais fait son pointeur, j’ajustais et je disais au porte-lance : « Feu ! » et alors je voyais danser le groupe sur lequel j’avais pointé ma pièce. Ah ! par Allah ! je me suis bien amusé. Je ne m’en suis jamais vanté, mais je puis le dire à toi qui es mon ami, je suis sûr que je suis la principale cause, vu le mal que je lui faisais, que Kasi-Moullah a levé le siège ; et quand on pense que je n’ai pas reçu la moindre croix, pas même celle de Saint-Georges !… Eh ! n’entends-tu pas quelque chose ? ajouta le vaillant beg en se serrant contre Iskander.
— Que diable veux-tu entendre ici, hors le sifflement du vent et les cris des chacals ?
— Maudits animaux ! je leur tuerai pères, mères et aïeuls. Quelle noce font-ils maintenant ? Je te le demande.
— Ils devinent peut-être que, demain au soir, ils se régaleront de nos cadavres. Sais-tu bien que celui qui attrapera ton nez, Ioussouf, ne sera pas malheureux ?
— Voyons, voyons, pas de méchante plaisanterie, Iskander ! Un mauvais mot appelle une mauvaise affaire. C’est justement l’heure des brigands. Les démons, dès que la nuit arrive, se répandent par les chemins. Iskander, si nous allions rencontrer Moullah-Nour !
— Qu’est-ce que cela, Moullah-Nour ? fit Iskander, comme s’il ne connaissait pas celui dont son camarade de voyage venait de prononcer le nom.
— Pas si haut, Iskander ! pas si haut ! par Hussein et Ali, je t’en conjure, ou je déclare que je ne reste pas avec toi. Ce maudit Moullah-Nour a des oreilles sur tous les arbres ; au moment où l’on ne pense pas à lui, pan ! il vous tombe sur la tête comme la foudre.
— Et puis ?
— Comment ! et puis ?…
— Je demande : après ?
— Après, tu es pris. Il aime à rire et à plaisanter, mais, tu comprends, des plaisanteries de brigand. S’il te connaît pour avare, il te prendra d’abord tout ce que tu auras dans tes poches, sans compter qu’il te mettra encore à rançon. À un autre, s’il est pauvre, il ne prendra rien ; il donnera même.
— Comment ! il donnera ?
— Oui, il y a des exemples de cela. De braves garçons amoureux et qui n’avaient pas vingt-cinq roubles pour acheter leur femme, eh bien, il les leur donnait. À d’autres, il prendra de l’or la pesanteur de ce qu’il a de balles dans ses cartouches ; à d’autres enfin, il demandera autant de roubles qu’il en pourra placer sur la lame de son poignard. « Que voulez-vous ! dit-il, je suis moi-même un pauvre marchand, et tout commerce a ses risques, surtout le mien. »
— Mais, reprit Iskander en riant, est-ce que, par hasard, ceux qu’il arrête ont des pipes au lieu de fusil ? ou est-ce que Moullah-Nour est de fer ?
— De fer ? dis donc d’acier, cher ami. Les balles s’aplatissent sur lui comme sur le granit. Allah est grand !
— D’après ce que tu me dis, Ioussouf, j’aime mieux croire que Moullah-Nour est le diable en personne. Il faut être le diable, et non pas un homme, pour arrêter des caravanes entières.
— Ah ! comme on voit, pauvre garçon, que tu n’as jamais rien entendu que le chant de ton coq ! Et qui donc te dit que Moullah-Nour n’a pas de compagnons ? Mais il est entouré, au contraire, d’un tas de gaillards qui pensent que mieux vaut manger le pain cultivé par les autres que de prendre la peine de le cultiver soi-même. Des compagnons ! par Allah ! ils ne lui manquent pas, les compagnons. Ainsi, moi-même, par exemple, j’ai souvent pensé à cela. Si je n’avais pas de parents, pas d’héritage à venir, brave et aventureux… Mais que fais-tu donc, Iskander-Beg ? où vas-tu donc de ce train-là ? On dit que l’obscurité est le jour du diable, et je commence à le croire, attendu que cette nuit est noire comme l’enfer. Mais réponds-moi donc, Iskander ! à quoi penses-tu ?
— Je pense que tu es un mauvais cavalier, Hadji Ioussouf.
— Moi, un mauvais cavalier ? N’as-tu pas honte de me dire cela ? Il est fâcheux que tu n’aies pas vu comment j’ai arrangé une troupe de brigands près de Damas. Je puis dire, sans me vanter, que lorsque je l’eus sauvée, toute la caravane des pèlerins était à mes pieds, et il y avait de quoi. J’avais tant tué, que mon fusil en était rouge et partait de lui-même. Quant à mon sabre, c’était autre chose : il avait des dents comme un peigne. J’ai laissé sept morts sur le champ de bataille, et j’en ai pris deux vivants.
— Qu’en as-tu fait ?
— Je les ai brûlés le lendemain : ils m’embarrassaient.
— Ça, c’est de la férocité, Ioussouf.
— Que veux-tu ! voilà comme je suis.
— Et tu ne rougis pas de me conter de pareilles histoires ? Ton fusil avait plus de conscience que toi ; il rougissait, au moins, lui.
— Tu ne me crois pas ? Demande à Saphar-Kouli, il y était.
— Quel malheur que Saphar-Kouli soit mort, il y a huit jours !
— C’est vrai. Comme s’il n’eût pas pu attendre, l’imbécile ! Ah çà ! mais, à t’entendre, je serais un poltron. Par Allah ! mets-moi en face d’une douzaine de brigands, et tu verras comme je les arrangerai. Voyons, où sont-ils ? Montre-les-moi du bout du doigt… Seulement, pas la nuit. Oh ! je n’aime pas à me battre la nuit ; je veux que le soleil voie ma bravoure ; et puis j’ai une habitude, c’est de viser toujours à l’œil droit.
— Je ne reviens pas de mon étonnement, Ioussouf. Douze brigands, et tu en fais ton affaire ?
— C’est un déjeuner pour moi.
— Vienne donc le jour, et puissions-nous rencontrer douze brigands ; juste douze. Je te promets que je te les laisserai tous, Ioussouf. Je n’en toucherai pas un, même avec le pommeau de mon poignard.
— Mon cher, il ne faut jamais désirer voir le diable ou aussitôt il nous apparaît. Or, comme les brigands sont des diables et que nous sommes ici sur leurs terres, mieux vaut ne pas les évoquer. Avec cela qu’il fait de plus en plus sombre. Il faut que Satan ait emporté la lune. Maudite nuit, elle nous tire le chemin des pieds… Aïe ! à moi ! au secours !
— Qu’y a-t-il ?
— Un brigand qui m’arrête, Iskander ! Veux-tu me lâcher, démon ?
— Démasque-le, et je ferai feu.
— Démasque-le, démasque-le ! c’est bientôt dit. Je crois qu’il a des griffes. Il me tient comme le faucon tient sa proie… Qui est-tu ? Que me veux-tu ? Voyons, mon ami, on peut s’entendre.
Iskander s’approcha d’Ioussouf.
— Je m’en doutais, dit-il. La peur a de grands yeux : ton brigand est un buisson de dergy-de-revo1. Oh ! mon cher Ioussouf, tu aurais mieux fait d’aller chercher de l’eau sur un âne à la fontaine que de venir avec moi chercher de la neige au mont Chakh-Dague.
— Un buisson ? Je te déclare que c’était bel et bien un Lesghien ou un Tchetchen ; mais il m’a vu mettre la main à mon poignard, et il m’a lâché.
— Il t’a vu mettre la main à ton poignard par une pareille obscurité, quand, tu le dis toi-même, le diable a emporté la lune ?
— Ces drôles-là sont comme les chats : ils y voient dans l’obscurité, c’est connu. Ohé ! mon cher Iskander, que voyez-vous là, devant vous ?
— C’est la rivière. Comment ! avec un nez comme le tien, tu ne sens pas l’eau ?… Tiens, regarde, mon cheval s’y connaît mieux que toi.
— Est-ce que tu vas passer la rivière ce soir ?
— Sans doute.
— Iskander, c’est imprudent, ce que tu veux faire là. Iskander, mieux vaut attendre à demain. Ce n’est pas une bagatelle que de passer la rivière à cette heure-ci, et la Karatcha encore !…
Iskander était déjà au milieu de l’eau.
Ioussouf aimait encore mieux suivre son compagnon que de rester en arrière ; il se lança dans la rivière Noire 2, et, après s’être plaint de la fraîcheur de l’eau, après avoir crié qu’on le tirait par les pieds, après avoir invoqué Allah en disant qu’il était un homme perdu, Ioussouf finit par atteindre l’autre bord.
Les deux compagnons se remirent en marche et passèrent successivement l’Alcha et la Velvète.
Au point du jour, ils étaient sur les bords de la rivière Samour.
Le Samour coulait largement : on voyait d’énormes pierres rouler avec ses vagues, et des arbres déracinés suivaient son cours, flottant à sa surface, comme des brins de paille à celle d’un ruisseau.
Cette fois, Iskander céda au conseil d’Ioussouf et s’arrêta.
Les cavaliers mirent pied à terre pour donner à leurs chevaux le temps de se reposer : eux-mêmes se couchèrent sous leurs bourkas.
Mais Ioussouf n’était pas homme à s’endormir sans raconter quelques-unes de ses prouesses.
Iskander l’écouta cette fois sans l’interrompre ni le railler : il sentait venir le sommeil.
L’un racontait ce qui ne s’était jamais passé.
L’autre rêvait à ce qui allait lui venir.
Enfin, voyant qu’il était seul à soutenir la conversation, Ioussouf se décida à s’endormir.
Iskander dormait depuis longtemps.
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