Chapitre 7 Moullah-Nour.
Il est doux d’être réveillé par le premier rayon de soleil, lorsque ce premier rayon passe à travers un rideau de soie et soulève la couverture noire de la nuit du visage d’une femme qui repose auprès de vous, fraîche comme la goutte de rosée sur une feuille. Mais il est plus doux encore d’ouvrir, après un court sommeil, les yeux sous un ciel serein, et de se trouver tout à coup face avec le visage souriant de la nature. La fiancée est toujours plus belle que la femme ; et qu’est-ce que la nature, sinon la fiancée éternelle de l’homme ?
Iskander souleva lentement ses paupières encore lourdes de rêves, et admira le splendide tableau du matin. Tout autour de lui ondulait la forêt, riche de sa verdure méridionale ; au-dessus de sa tête, brillait et fumait le neigeux Chakh-Dague. À ses pieds, roulait le bruyant Samour, tantôt jaillissant en cascades, tantôt déroulant ses vagues en longs anneaux pareils à ceux d’un serpent pris dans les rochers.
Sur les bords du lit où grondait le fleuve, le rossignol chantait.
Iskander demeura un instant en extase ; mais, juste au moment où le rossignol recommençait sa chanson interrompue, un ronflement effroyable d’Ioussouf vint le ramener à la réalité.
Le nez du dormeur sortait de sa bourka, dont il dépassait la surface de deux ou trois pouces.
Iskander secoua par le nez Ioussouf, qui se réveilla.
— Holà ! qui va là ? demanda Ioussouf en ouvrant vivement les yeux. Ah ! c’est toi… Que le diable t’emporte ! dit-il à Iskander en le reconnaissant. A-t-on jamais vu secouer le nez d’un homme comme un chef de bureau russe secoue la sonnette avec laquelle il appelle ses huissiers. Apprends, Iskander, que, lorsque Allah a fait à un homme la faveur de lui donner un pareil nez, c’est pour qu’il impose à tous le respect et l’admiration. J’admire et je respecte mon nez : partage mes sentiments à mon égard, ou nous nous brouillerons.
— Mon cher Ioussouf, excuse-moi ; mais, quand je suis pressé, je tire les gens par la première chose d’eux que je trouve sous la main. La première, je dirai même la seule chose à toi que j’aie trouvée, le reste étant caché par ta bourka, étant ton nez, je t’ai tiré par là.
— Iskander, mon ami, un jour nous nous fâcherons, et, ce jour-là, je t’en préviens, sera un mauvais jour pour toi. À qui diable en voulais-tu ? Voyons !
— J’en voulais à ce maudit rossignol qui, en chantant, m’empêchait de t’entendre ronfler. Or, mon cher Ioussouf, tu ronfles si harmonieusement, que, près des airs que tu joues naturellement pendant ton sommeil, la djourna géorgienne n’est qu’une trompette de la foire.
— Oui, calme-moi maintenant ; mais puisses-tu toute ta vie ne te repaître que de l’odeur des roses et avoir toutes leurs épines dans la semelle de tes bottes, si jamais…
Iskander l’interrompit.
— Est-ce que tu n’entends rien, Ioussouf ? demanda-t-il.
Ioussouf écouta avec inquiétude.
— Non, rien, dit-il, après un instant, sinon la voix du moullah de Seyfouri.
— Eh bien, que dit cette voix, Ioussouf ? « Réveillez-vous, fidèles musulmans ; la prière vaut mieux que le sommeil. » – Nous avons du chemin à faire, Ioussouf ; prions et mettons-nous en marche.
Ioussouf céda à l’invitation en grommelant. Il lui avait semblé que, dans la discussion, Iskander lui avait cédé du terrain, et cela lui arrivait si rarement, qu’il eût bien voulu profiter de la disposition d’esprit où semblait être son camarade.
Après avoir fait leurs ablutions et leurs prières, nos voyageurs s’apprêtèrent à traverser le fleuve à gué.
L’eau n’était pas très haute ; cependant, pour qui connaît les rivières des montagnes, pour qui, surtout, connaît le Samour, il est reconnu que le passage d’un fleuve est toujours plus dangereux qu’un combat.
Tout dépend, en ce cas, de votre cheval : s’il fait un faux pas, vous êtes perdu.
Mais l’habitude rend tous les voyageurs insoucieux à ces passages, quoique, chaque année, plus d’un y reste pour toujours.
Les deux begs, grâce à leur adresse, à leur habitude de cette sorte d’exercice, et surtout à l’excellence de leurs chevaux, parvinrent sains et saufs sur l’autre rive du Samour.
Ioussouf, qui, pendant tout le temps qu’avait duré le passage, était resté muet comme une tanche, se mit à grogner de nouveau, dès qu’il eut atteint l’autre bord.
— Que le diable soit de cette rivière maudite ! dit-il ; j’y jetterai un cochon ! Et quand on pense qu’en automne et en hiver, elle est tellement à sec, qu’une grenouille qui la traverse ne peut pas arriver à se mouiller les pattes.
— Chez qui nous arrêterons-nous à Seyfouri ? dit Iskander sans écouter les jérémiades de son compagnon, qui, le danger passé, avait déjà oublié le danger. Je n’y connais âme qui vive et il faut y faire déjeuner nos chevaux et y déjeuner nous-mêmes.
— Je brûlerai la barbe avec un bouchon de paille à tous ces gredins-là, répondit Ioussouf. Il est évident que, sans un ordre du gouverneur, pas un d’entre eux ne nous offrira une goutte d’eau ou un radis, nous vît-il tomber de soif ou de faim.
— Les habitants de Seyfouri ne sont ni meilleurs ni pires que ceux de Derbend ; mais il nous reste, au bout du compte, les Tatars.
— Voilà ! nous verrons… Peut-être qu’avec de l’argent nous en obtiendrons quelque chose… Regarde en passant de ton côté dans les cours : j’y regarderai du mien. Peut-être trouverons-nous une barbe grise : les barbes grises valent mieux que les barbes rouges. La barbe grise est d’habitude un starosta, tandis que la barbe rouge est un homme riche. La barbe rouge a presque toujours de l’argent et une jolie femme : deux raisons de fermer la porte à deux beaux garçons comme nous. Et justement, voici ce que je cherchais… Eh ! l’ami, continua Ioussouf s’adressant à une barbe grise, pouvons-nous nous reposer une heure chez vous, et nous mettre un morceau quelconque sous la dent ?
— Êtes-vous de service ou non ? demanda l’homme, grand et sombre Tatar.
— Non, mon ami, non.
— Avez-vous un ordre du gouverneur ?
— Nous avons de l’argent, rien de plus.
— C’est assez pour être les bienvenus chez moi : je reçois souvent des seigneurs du Khoraçan, et, grâce à Allah, jamais ni les cavaliers ni les chevaux n’ont eu à se plaindre d’Agraïne.
Les portes s’ouvrirent ; les voyageurs entrèrent dans la cour, mirent pied à terre, dessellèrent leurs chevaux et leur donnèrent l’avoine.
Disons, en passant, que les habitants du Daghestan sont d’une propreté remarquable, ont presque toujours des maisons de briques, à deux étages, blanchies à la chaux.
C’était une de ces maisons que possédait Agraïne. Il invita ses hôtes à monter au premier étage.
Ioussouf ne se fit pas prier et montra le chemin à Iskander.
À la porte de la première chambre, Agraïne leur prit leurs armes et les déposa contre la muraille, en signe qu’étant chez lui, c’était à lui à pourvoir désormais à leur sûreté.
Cette coutume est tellement répandue, que nos deux voyageurs ne firent aucune difficulté de s’y soumettre.
Entrés dans la chambre, ils n’y virent rien que des pantalons de femme.
Rien n’irrite plus un Asiatique et, en général, un musulman, quel qu’il soit, qu’une question sur sa femme.
Hadji Ioussouf mourait d’envie de questionner son hôte sur ces pantalons ; mais Agraïne était propriétaire d’une de ces physionomies qui arrêtent la raillerie sur les lèvres du mauvais plaisant.
— Ne nous offriras-tu pas une pincée de pilau, mon cher ? demanda-t-il au Tatar.
— Le prophète lui-même n’en a jamais mangé de pareil à celui que ma femme préparait, répondit Agraïne. Allah ! tous mes visiteurs s’usaient les doigts à force de les lécher, tant il était gras.
— Que diable nous chante-t-il là ? demanda Iskander-Beg à son compagnon.
— Je ne sais, mais il semble, parlant comme il parle au passé, que le drôle compte ne nous régaler qu’avec les pantalons de sa femme.
— Pourquoi pas ? dit Iskander. Ils sont assez gras pour cela !
Puis, au Tatar :
— Dis donc, l’ami, fit-il, n’y aurait-il pas moyen d’avoir une assiette de soupe et un morceau de chislik ? Voilà du pain et du fromage, c’est vrai ; mais le pain est bien humide et le fromage bien sec.
— De la soupe ? Et où la prendrais-je, la soupe ? répondit Agraïne. Du chislik ? Et où en prendrais-je, du chislik ? Khan-Mouelle a mangé mes moutons jusqu’au dernier. Ah ! c’était ma femme, c’était ma jeune et belle Oumi, qui le faisait à la bonne manière, le chislik !
Et le Tatar se passa la langue sur les lèvres.
— Et où est-elle, ta jeune et belle Oumi ? demanda Ioussouf.
— Elle est morte et enterrée, répondit le Tatar. Avec elle, j’ai enterré mes cinquante derniers roubles : il ne me reste plus d’elle que ses pantalons, et je pleure sur eux.
Et, en effet, le Tatar prit les pantalons, qu’il baisa en pleurant.
— Un bon souvenir, dit Ioussouf. C’était donc une charmante femme que la jeune et belle Oumi ? Donne-nous à chacun une tasse de lait, et nous la pleurerons avec toi.
— Du lait ? Oh ! il fallait voir ma chère Oumi le faire couler du pis de nos vaches entre ses doigts plus blancs que lui. Mais plus d’Oumi, plus de vaches, et plus de vaches, plus de lait ! et maintenant…
— Maintenant, tu commences à nous ennuyer, mon cher, avec ta jeune et belle Oumi. – Cinquante kopecks si tu nous apportes à chacun une tasse de lait ; sinon, va te promener !
Et il le poussa hors de la chambre.
— Je vendrai ta mère pour deux oignons, vilaine bête ! continua Ioussouf en venant se rasseoir près d’Iskander et en essayant ses dents sur le fromage. Tous les coqs du village chantent dans mon estomac, et ce drôle-là essaye de nous nourrir avec les pantalons de la jeune et belle Oumi. – Bon ! le voilà maintenant qui tripote nos fusils et qui cause avec les passants. – Qu’as-tu à chuchoter avec ce méchant Lesghien, comme une bayadère de Schummak, affreux coquin, au lieu de nous apporter de la nourriture ! Allah me garde ! mais j’ai si grand-faim, que je mangerais le poisson qui a causé le déluge universel en passant du Gange dans la mer. Voyons, apporte-nous vite quelque chose.
— À l’instant, répondit le Tatar.
Et, en effet, quelques minutes après, il rentra, tenant de chaque main une tasse de lait.
Nos voyageurs trempèrent leur pain dans le lait, tandis que leur hôte reprenait ses larmes où il les avait laissées en regardant de nouveau les pantalons de sa femme.
Après avoir fini son frugal repas, Ioussouf jeta soixante kopecks sur les pantalons de la jeune et belle Oumi, et tous deux, remontant à cheval, eurent bientôt, en prenant le chemin des montagnes, laissé derrière eux l’aoul de Seyfouri.
— Regarde donc derrière nous, dit à Iskander Ioussouf toujours aux aguets. Le même Lesghien auquel parlait le tendre Agraïne nous suit des yeux et regarde où nous allons.
En effet, derrière les deux voyageurs, sur une petite éminence, on pouvait reconnaître l’interlocuteur de l’hôtelier tatar.
Mais, lorsque le Lesghien vit qu’à son tour, il était devenu l’objet de l’attention des deux voyageurs, il disparut.
— Eh bien, après ? demanda Iskander.
— Je me défie de ces gueux de Lesghiens, que veux-tu !
— À ton avis, et s’il fallait t’en croire, chaque berger serait un brigand.
— Avec cela que les bergers sont d’honnêtes gens dans ce pays-ci ! Les montagnards assassinent les voyageurs et pillent les caravanes, et les bergers nourrissent les montagnards et recèlent leur butin. Toute la troupe ou plutôt toute la bande de Moullah-Nour, qu’est-ce que c’est ? Des montagnards. Et qui nourrit Moullah-Nour et sa bande ? Les bergers.
— Eh bien, après ? Ton Moullah-Nour et ses montagnards ne sont-ils pas de chair et d’os comme nous ! Le diable m’emporte si tu ne me donnes pas envie de le rencontrer, ton bandit, ne fût-ce que par curiosité et pour voir si, comme on le dit, sa peau est à l’épreuve de la balle.
— Allons, bien ! nous voilà retombés dans la même histoire. Tu n’es ni un chien ni un païen, cependant, pour faire de pareils souhaits. Te semble-t-il donc si lourd de porter ton âme dans ton corps et ta tête sur tes épaules ? Que le diable m’arrache le nez, si je ne préfère pas rencontrer un lion à ce Moullah-Nour… Eh bien, pourquoi t’arrêtes-tu ?
— Si tu n’avais pas si grand-peur, tu n’aurais pas perdu ton chemin. Regarde un peu où tu nous as amenés. Le diable ne passerait pas ici sans lanterne.
Et, en effet, tous deux se trouvaient sur une montagne escarpée formant, pour ainsi dire, le premier échelon du Chakh-Dague. La route y devenait si dangereuse, que nos deux voyageurs furent obligés de mettre pied à terre et de s’accrocher à la queue de leurs chevaux.
On arriva enfin sur un plateau, et, selon son habitude, Ioussouf, qui était resté muet tant que le danger avait existé, se mit, le danger passé, à jurer et à sacrer.
— Que la queue du diable hache cette montagne comme chair à pâté ! dit-il ; que tous les sangliers du Daghestan y fassent leur bouge ! que le tremblement de terre la bouleverse, et que le tonnerre la réduise en poudre, la maudite !
— La faute est à toi, et tu t’en prends à la montagne, dit Iskander en haussant les épaules. Que m’as-tu dit ? « Je connais le chemin comme les poches de ma mère ; je te conduirai dans les défilés du Chakh-Dague aussi facilement que dans les détours du bazar. J’ai joué aux osselets sur tous les rochers et à la fossette dans toutes les cavernes. » M’as-tu dit ou ne m’as-tu pas dit cela ?
— Certainement que je te l’ai dit. Est-ce que je ne suis pas monté, il y a trois ans, au plus haut sommet du Chakh-Dague ! mais, il y a trois ans, il n’était pas aussi escarpé qu’aujourd’hui.
Et, en effet, au point où en étaient arrivés les voyageurs, le Chakh-Dague s’offrait à eux comme une muraille surmontée de blancs créneaux : ces blancs créneaux, c’était la neige.
Les voyageurs comprirent l’impossibilité d’escalader la montagne de ce côté-là.
Ils résolurent de tenter l’entreprise du côté oriental. Seulement, c’était plus facile à résoudre qu’à exécuter. Tout était sauvage et solitaire sur ces pentes escarpées et ardues ; les aigles seuls troublaient par leurs cris cette sombre tranquillité, qui semblait celle de la mort.
Iskander-Beg se retourna vers Ioussouf et le regarda d’un air qui voulait dire : « Eh bien ? »
— Que mille millions de malédictions tombent sur la tête de ce misérable Chakh-Dague ! Ah ! voilà comme il reçoit les visites, le malappris ! Il tire son bachlik sur mes oreilles, s’enferme dans ses murailles et tire à lui son escalier ! Où allons-nous aller maintenant ? sur la montagne ou sous la montagne ? Ma foi ! demande conseil à qui tu voudras, toi, Iskander ; quant à moi, je demanderai conseil à ma bouteille.
Et Ioussouf tira de sa poche une gourde pleine d’eau-de-vie.
— Quel pécheur endurci tu fais, malheureux ! dit Iskander à son compagnon. N’as-tu donc pas assez de ta propre folie, sans y ajouter celle de ce vin ?
— Ce n’est pas du vin ; c’est de l’eau-de-vie.
— Vin ou eau-de-vie, c’est tout un.
— Non pas, distinguons : Mahomet a défendu le vin, mais pas l’eau-de-vie.
— Je crois bien, elle n’était pas inventée du temps de Mahomet : il ne pouvait pas défendre ce qui n’existait pas.
— C’est ce qui te trompe, Iskander. En sa qualité de prophète, Mahomet savait très bien que l’eau-de-vie serait inventée plus tard, ou, s’il ne le savait pas, eh bien, c’est qu’il était un faux prophète.
— Pas de blasphèmes, Ioussouf ! dit Iskander en fronçant le sourcil ; cherchons plutôt notre chemin.
— Notre chemin, il est là, dit Ioussouf en frappant sur sa gourde.
Il approcha la gourde de ses lèvres et avala cinq ou six gorgées de la liqueur dont l’orthodoxie était contestée, en fermant béatement les yeux.
— Ioussouf, Ioussouf, dit Iskander, je te prédis une chose, moi : c’est qu’avec un pareil guide, tu seras plus vite arrivé à l’enfer qu’au ciel.
— Eh bien, que te dirai-je, Iskander ? fit Ioussouf. Avant que j’eusse donné cette accolade fraternelle à ma gourde, je ne voyais pas un seul sentier ; maintenant, brrrou ! j’en vois une douzaine.
— Soit, Hadji Ioussouf ; mais ce n’est pas moi qui les suivrai, tes sentiers, dit Iskander. Prends à droite, prends à gauche, prends par où tu voudras. Moi, je vais essayer de monter tout droit. Si l’un de nous trouve un bon passage, celui-là reviendra ici et appellera son compagnon ou l’attendra. Je prends une demi-heure et t’en donne autant pour notre recherche. Au revoir !
Hadji Ioussouf, échauffé par les cinq ou six gorgées d’eau-de-vie qu’il avait prises, ne daigna pas même répondre à Iskander. Il partit bravement pour chercher son sentier.
Iskander, de son côté, tenant son cheval par la bride, se mit à monter tout droit, comme il avait dit.
Le jour touchait à sa fin.
q