‹ La boule de neigeChapitre 8 sur 14 · Chapitre 8 Comment Ioussouf arriva, plus tôt qu’il n’aurait voulu, au sommet de la montagne.

Chapitre 8 Comment Ioussouf arriva, plus tôt qu’il n’aurait voulu, au sommet de la montagne.

Juste au-dessus de la place où se séparèrent les deux voyageurs, vers la limite des nuages et des neiges, s’élevait un énorme rocher. Sur son sommet aplati, les hommes et les chevaux trouvaient un asile.

Seize Tatars et un Lesghien étaient couchés autour d’un feu ; autant de chevaux qu’il y avait d’hommes mangeaient l’herbe fauchée avec les poignards.

À quelques pas d’eux, se tenait, couché sur un tapis, un homme de quarante ans à peu près, remarquable par la beauté de son visage et le calme de sa physionomie.

Il était fort simplement vêtu ; seulement, – signe non pas de richesse, mais des habitudes d’une vie guerrière, – l’or et l’argent brillaient sur la monture de son fusil et sur le fourreau et la poignée de son kandjar.

Il fumait une chibouque et regardait avec amour un jeune garçon qui dormait à ses genoux. Tantôt il soupirait en secouant la tête, tantôt il soupirait péniblement en jetant un regard curieux autour de lui.

C’était Moullah-Nour, le fléau du Daghestan ; le brigand Moullah-Nour avec sa bande.

Tout à coup, il aperçut Ioussouf, qui, à mille pieds au-dessous de lui, cherchant toujours un sentier pour gravir le Chakh-Dague, s’avançait avec précaution au milieu des pierres.

Pendant quelque temps, Moullah-Nour, se soulevant sur le coude, suivit des yeux le voyageur ; puis il sourit et, se penchant à l’oreille du jeune garçon, il lui dit :

— Réveille-toi, Goulchade.

Goulchade, en tatar, veut dire la rose.

Le jeune homme ouvrit les yeux en souriant lui-même.

— Goulchade, lui dit Moullah-Nour, veux-tu que je te salue jusqu’à terre ?

— Je le veux bien, dit le jeune homme, et ce sera une nouveauté pour moi que de te voir à mes pieds.

— Doucement, doucement, Goulchade ! Avant le miel de l’abeille, il y a l’aiguillon. Regarde en bas.

Le jeune homme baissa les yeux dans la direction indiquée par Moullah-Nour.

— Vois-tu ce voyageur qui passe ?

— Sans doute que je le vois.

— Je connais son nom et son cœur. Il est intrépide comme un léopard ; c’est le premier tireur de Derbend… Va à lui, désarme-lui les mains et amène-le-moi. Si tu fais cela, je serai ton serviteur pour toute la soirée, et, devant tous les camarades, je te rendrai hommage. Voyons, y consens-tu ?

— Très bien, répondit Goulchade.

Et le jeune homme sauta sur un vigoureux petit cheval de montagne et s’élança par un étroit sentier qui semblait plutôt une ligne tracée au crayon qu’un chemin creusé dans le rocher.

On entendait encore les pierres rouler sous les pieds de son cheval, mais lui, on ne le voyait plus.

Tous les compagnons de Moullah-Nour regardèrent en bas, curieux de voir ce qui allait se passer.

Le chef était plus attentif que tous les autres.

Peut-être regrettait-il d’avoir exposé le jeune homme à ce danger ; car, lorsque Goulchade ne fut plus qu’à quelques pas d’Ioussouf, sa pipe lui échappa des mains, et l’anxiété se peignit sur sa figure.

Hadji Ioussouf n’avait aucune idée de ce qui se passait, ou plutôt de ce qui allait se passer. Surexcité par les quelques gorgées d’eau-de-vie qu’il avait bues, il tâchait de se rassurer lui-même en se parlant tout haut, et se regardait comme plus brave que Schinderhannes ou Jean Sbogar.

— Oh ! oh ! disait-il, non, ce n’est pas pour rien que mon fusil porte cette inscription : Prends garde, je respire la flamme. Je brûlerai la barbe au premier bandit qui osera se placer sur mon chemin. Au reste, je n’ai rien à craindre : ma cuirasse est à l’épreuve de la balle. Mais où sont-ils donc, ces bandits ? où sont-ils donc, ces brigands ? Ils se cachent, les poltrons ! Sans doute qu’ils m’ont vu. Par Allah ! je déteste les poltrons, moi !

Et, tout à coup, comme, en arrivant au tournant d’une route, il faisait ronfler la dernière syllabe de sa phrase dans sa bouche, il entendit une voix rude qui lui criait :

— Halte là et à bas de cheval !

Et, comme il relevait la tête tout éperdu, il aperçut à dix pas de lui le canon d’un fusil braqué sur sa poitrine.

— Allons, allons, à bas de cheval, et lestement ! lui cria-t-on pour la seconde fois, d’une voix qui lui parut encore plus rude que la première ; et ne t’avise pas de mettre la main ni à ton fusil ni à ta schaska. Si tu essaies de fuir, je fais feu. Le fusil d’abord !

— Non seulement mon fusil, mais mon âme, seigneur bandit, répondit Ioussouf tout tremblant. Je suis un bon garçon, incapable de faire du mal à qui que ce soit. Ne me tuez pas, et je serai votre serviteur. Je prendrai soin de votre cheval et je brosserai vos habits.

— Le fusil ! le fusil ! dit la voix.

— Le voilà, dit Ioussouf en le posant d’une main tremblante sur le rocher.

— Les autres armes, maintenant : la schaska, le kandjar, le pistolet.

— Voilà, disait à chaque mot prononcé, et en jetant à terre l’arme désignée par le bandit, le malheureux Ioussouf.

— Maintenant, retourne tes poches.

Ioussouf jeta près de ses armes tout ce qu’il avait d’argent, implorant, tout en accomplissant les ordres qui lui étaient donnés, la clémence du bandit.

— Je te coupe la langue et je la jette aux chiens, si tu ne te tais pas, dit Goulchade. Tais-toi, ou sinon je te ferai taire pour toujours.

— Excusez-moi, seigneur brigand : je ne dirai plus un mot, si telle est votre volonté.

— Tais-toi, te dis-je !

— J’écoute et j’obéis.

Mais ce fut seulement lorsque Goulchade dirigea son pistolet sur Ioussouf que celui-ci cessa de perler.

Goulchade lui attacha les mains, lui prit ses armes et le fit marcher vers le plateau où Moullah-Nour et ses compagnons attendaient la fin de cette comédie.

Après une ascension d’un quart d’heure, Ioussouf était devant le chef des brigands.

Ses compagnons formaient un cercle autour de lui : tous gardaient un silence menaçant.

Goulchade déposa aux pieds de Moullah-Nour les armes d’Ioussouf.

Alors Moullah-Nour salua trois fois Goulchade jusqu’à terre, et, la troisième fois, le baisa au front.

Puis, se tournant vers Ioussouf :

— Sais-tu qui t’a désarmé, Ioussouf ? lui demanda-t-il.

Ioussouf frémit de tout son corps au son de cette voix.

— Le brave des braves, le fort des forts ! Que pouvais-je contre lui, devant qui le lion deviendrait un lièvre, et Goliath un enfant de huit jours ?

Les bandits éclatèrent de rire.

— Regarde ce brave des braves, ce fort des forts, dit Moullah-Nour en enlevant son papak blanc de dessus la tête de Goulchade.

Et les longs cheveux noirs de celle-ci se déroulèrent sur ses épaules, et la jeune fille devint rose comme la fleur dont elle portait le nom.

Moullah-Nour lui ouvrit ses bras, et elle se jeta sur la poitrine du brigand.

— Ioussouf, dit Moullah-Nour, j’ai l’honneur de te présenter ma femme.

Un éclat de rire immense retentit aux oreilles du malheureux prisonnier.

Il devint pourpre de honte, et cependant, ayant rappelé ses forces :

— Fais-moi grâce, mon maître, dit-il ; ne me vends pas dans les montagnes ; je puis te payer une bonne rançon.

Les sourcils de Moullah-Nour se réunirent, sombres comme deux nuages chargés d’électricité.

— Sais-tu à qui tu proposes une rançon, peau de lièvre ? cria-t-il à Ioussouf. Penses-tu, misérable, que je suis un boucher de Derbend, que je vends de la viande pourrie pour de la viande fraîche ? Crois-tu que je demanderai pour toi de l’or quand tu ne vaux pas un grain de plomb ? Pourquoi te vendrais-je dans les montagnes ? – Chien sans queue, à quoi es-tu bon ? Pas même à creuser la terre avec ton nez. Tu me diras que tu peux, aussi bien qu’une nourrice ou une vieille gouvernante, faire aux petits enfants des contes d’ogres et de géants ; mais, pour cela, il faudrait t’habiller en femme, et, au lieu de les amuser, ces pauvres innocents, tu leur ferais peur. Eh bien, Ioussouf, tu vois que je te connais ; tu vois que je ne suis pas complimenteur. Maintenant, à ton tour, dis-moi ce que tu penses de moi. Je suis Moullah-Nour.

En entendant ce nom terrible, Hadji Ioussouf tomba la face contre terre, comme s’il était frappé de la foudre.

— Allah ! dit-il, tu veux que je te dise ce que je pense de toi, que je te juge, moi qui serais fier de faire mes ablutions avec la poussière de tes pieds 1 ? Que Hussein et Ali m’en préservent !

— Écoute, Ioussouf, dit Moullah-Nour, et souviens-toi de ceci, c’est que j’ai horreur de répéter deux fois le même commandement. Je t’ai demandé une première fois ce que tu penses de moi : je te le demande une seconde ; mais songe que c’est la dernière. J’écoute.

— Ce que je pense de toi ? Que le diable me brise la tête comme une noisette, si je pense de toi rien dont tu aies à te plaindre. Moi penser du mal de toi ! moi, un zéro ! moi, un grain de poussière !

— Ioussouf, dit Moullah-Nour en frappant la terre du pied, je t’ai dit que je n’avais jamais répété le même ordre trois fois.

— Ne te fâche pas ! ne te fâche pas, grand Moullah-Nour ! ne me consume pas du feu de ta colère. Ton désir a changé les idées de mon cerveau en perles ; mais ces perles ne sont que du verre, en comparaison de tes qualités. Ce que je pense de toi, illustre Moullah-Nour ? Eh bien, puisque tu le veux, je vais te le dire. Je pense que ton esprit est un fusil orné d’or et d’argent, chargé par la sagesse, qui tire avec la vérité et qui ne manque jamais son coup ; je pense que ton cœur est un flacon d’essence de rose qui verse à chacun le parfum de tes vertus ; je pense que ta main sème le bien avec autant de profusion que le laboureur sème le blé ; je pense que ta langue est une branche chargée des fleurs de la justice et des fruits de la bonté. Je t’entends déjà me dire : « Retourne à ta maison, mon bon Ioussouf, et souviens-toi toute ta vie de Moullah-Nour. » – Eh bien, est-ce cela, grand homme ?

— Il n’y a rien à dire, tu es un grand orateur, Ioussouf. Seulement, tu es un mauvais devin, et, pour te prouver que tu as menti, voici mon arrêt : pour cela qu’étant beg, tu te laisses désarmer, lier, faire prisonnier par une femme…

— La Mort n’est-elle pas femme aussi, interrompit Ioussouf, et plus terrible que les hommes les plus terribles ?

— Laisse-moi finir, Ioussouf, ce ne sera pas long. Pour cela que celui qui a une telle peur de la mort n’est pas digne de la vie, tu mourras.

Ioussouf poussa un gémissement.

— Demain sera le dernier matin de ta vie, et, si tu dis un seul mot, si tu pousses une seule plainte, s’il t’échappe un seul murmure, ajouta Moullah-Nour en portant la main à son poignard, tu ne verras pas même demain. Allons, qu’on le lie mieux qu’il n’est lié ; qu’on le conduise dans la caverne et qu’on l’y laisse seul. Là, il parlera en liberté et tant qu’il voudra.

Moullah-Nour fit un signe, et le pauvre Ioussouf fut enlevé et emporté comme un sac de farine.

— Il mourra de peur avant demain, dit Goulchade à son amant. Ne l’épouvante pas ainsi, mon bien-aimé.

— Bon ! répondit Moullah-Nour en riant, ce sera une leçon pour lui ; il apprendra, le lâche ! qu’on ne se sauve point par la crainte. Le poltron meurt cent fois ; le brave, une seule, et encore il y met le temps.

Alors, se retournant vers les bandits :

— Mes enfants, dit-il, je vous laisse pour une heure : si quelque chose m’arrivait, si, par hasard, je ne revenais point, eh bien, Goulchade vous conduirait. Elle a prouvé aujourd’hui qu’elle est digne de commander à des hommes. Malheur donc à celui qui ne l’écouterait pas ! Adieu, Goulchade, ajouta-t-il en serrant la jeune femme contre son cœur et en la baisant sur le front ; et je te dis adieu, et je t’embrasse, parce que je vais avoir une rencontre un peu plus sérieuse que la tienne. Depuis longtemps je désirais mesurer ma force avec celle d’Iskander-Beg, et, grâce à mon nouker, je sais où le rencontrer. Si je ne reviens pas avant la nuit, cherchez, par mes traces, mon corps dans les montagnes et tâchez de le retrouver, afin que je ne sois pas mangé par les chacals, comme un cheval crevé. Si vous entendez des cris et des coups de fusil, que personne ne bouge. Si Iskander me tue, que personne ne me venge. Celui qui aura tué Moullah-Nour doit vous être sacré, car ce sera un brave. Je vais en chasse ; adieu.

Il jeta son fusil sur son dos et partit.

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