Chapitre 9 Le précipice.
Pendant ce temps, Iskander-Beg avait trouvé un sentier qui contournait la montagne.
À sa droite, s’enfonçait un précipice ; à sa gauche, se dressaient des rochers brisés en quelques endroits par la foudre.
Seulement, il n’y avait pas de retour pour l’intrépide voyageur. Il lui fallait toujours aller en avant. Le chemin était trop étroit pour qu’un cheval pût tourner ; et il allait en avant.
Enfin, il arriva à un rocher sous la voûte duquel il fallait passer.
Sous cette voûte, le chemin manquait ; mais un morceau de glace, détaché de la montagne, formait un pont fragile et transparent.
Au-dessous de ce pont, au fond de l’abîme, grondait un torrent.
Le jeune homme s’arrêta : une seconde, il pâlit et la sueur mouilla son visage ; mais le souvenir de Kassime lui rendit son sang-froid.
Puis son œil exercé avait reconnu sur la glace la trace d’un cheval. Il y poussa le sien en le pressant des genoux et de la voix. En passant vite, il pesait moins.
Il entendait derrière lui la glace brisée tomber dans le précipice.
Enfin, il respira plus librement en voyant, de l’autre côté de la voûte, la lumière, rendue plus brillante encore par la réflexion de la neige.
Mais, tout à coup, dans l’encadrement de cette voûte, un cavalier lui apparut. Par un effet d’optique, ce cavalier lui sembla un géant.
— Arrête et jette tes armes, ou tu es mort ! cria le cavalier à Iskander ; je suis Moullah-Nour.
Étonné d’abord de cette rencontre inattendue, Iskander avait retenu son cheval ; mais, en entendant le nom de Moullah-Nour, un danger lui fit oublier l’autre.
Il pressa son cheval et, détachant son fusil de son épaule :
— Tu es Moullah-Nour ? dit-il. Eh bien, hors de mon chemin, Moullah-Nour ! Tu vois bien qu’il n’y a pas ici de place pour deux.
— Que Dieu décide alors qui passera, dit le brigand en dirigeant son pistolet contre la poitrine d’Iskander, qui n’était plus qu’à dix pas de lui. Tire le premier.
— Tire toi-même ; je ne me cache pas, il me semble, derrière mon cheval…
Ils restèrent ainsi quelques secondes en face l’un de l’autre, chacun tenant son arme levée et attendant que l’autre fit feu.
Puis tous deux abaissèrent le canon, l’un de son fusil, l’autre de son pistolet.
— Allons, tu es brave, Iskander ! dit Moullah-Nour, et l’on ne prive pas un brave de ses armes. Donne-moi ton cheval et va où tu voudras.
— Prends d’abord mes armes et ensuite tu prendras mon cheval ; mais, tant qu’il y aura une charge de poudre dans mon fusil, tant que l’âme sera dans mon corps, la main de la honte ne prendra pas mon cheval par la bride.
Moullah-Nour sourit.
— Je n’ai besoin ni de ton fusil, ni de ton cheval, dit-il ; je désire simplement que tu fasses ce que je veux. Ce n’est pas pour un misérable butin que Moullah-Nour s’est fait chef de brigands ; c’est parce qu’il a pris l’habitude de commander. Malheur donc à qui n’obéit pas à son commandement ! J’ai bien des fois entendu parler de toi ; on m’a bien souvent vanté ton courage, et maintenant je vois par moi-même que tu es brave, Iskander. Mais ce n’est pas pour rien que je suis venu me mettre sur ta route. Nous ne nous séparerons pas que nos sabres ne se soient croisés. Voilà mon dernier mot. Salue-moi ; dis, en me tendant la main : « Soyons amis », et le chemin est à toi.
— Tiens, voici ma réponse, dit Iskander en portant son fusil à son épaule et en lâchant la détente.
Mais le coup ne partit pas : sans doute, une goutte d’eau tombée de la voûte avait mouillé l’amorce.
Iskander, furieux, rejeta son fusil sur son épaule, tira son pistolet de sa ceinture et fit feu.
La balle alla s’aplatir sur les cartouchières d’argent qui ornaient la tcherkesse de Moullah-Nour.
Celui-ci ne bougea point ; il croisa les bras et répondit par un rire moqueur à la colère d’Iskander-Beg.
— Oh ! rien ne te sauvera, brigand ! s’écria celui-ci.
Et, la schaska levée, il fondit sur Moullah-Nour.
Le sabre de Moullah-Nour sortit du fourreau, rapide comme l’éclair qui jaillit du nuage.
La lame d’Iskander siffla au-dessus de la tête du brigand, et le coup tomba comme la colère de Dieu.
Alors, avec un bruit horrible, le pont de glace se brisa sous les pieds des deux combattants. Le cheval d’Iskander s’était dressé sur ses pieds de derrière au moment où le sabre de son maître s’abattait sur la tête de Moullah-Nour ; mais le brigand ne fut pas atteint.
Il s’était abîmé dans le précipice.
Iskander-Beg, renversé en arrière, s’était retenu à une aspérité du rocher : il s’y cramponna doublement en sentant son cheval qui se dérobait en quelque sorte sous lui. Le pont de glace s’inclinait et le cheval glissait sur la pente rapide.
L’animal fit un effort suprême, rassembla toute sa vigueur dans ses jarrets de derrière, et, poussé par leur ressort d’acier, franchit l’ouverture béante et retomba de l’autre côté du gouffre, tout ruisselant de sueur, tout tremblant d’effroi.
Heureusement, Iskander avait dégagé ses pieds des étriers. Avec le poids du cavalier, le cheval n’eût pu franchir l’abîme. Derrière lui, sous lui, le pont de glace se précipita avec un bruit affreux. Le gouffre hurla de joie, comme un tigre qui dévore sa proie ; puis un silence mortel succéda à ce rugissement.
Iskander était resté suspendu à la voûte.
Au-dessous de lui, démasquée par la rupture de la couche de glace, une roche surplombait. Elle présentait une surface de deux ou trois pieds. Tout autour d’elle, flottait le vide.
Iskander sentait ses bras s’engourdir, ses nerfs se crisper. Il sentait qu’il ne pourrait se soutenir longtemps ainsi ; s’il lâchait le rocher, malgré lui il était perdu.
Il calcula la distance avec l’œil et le calme d’un montagnard, détendit ses bras pour diminuer cette distance de toute leur longueur et se laissa tomber verticalement sur le rocher.
Il resta debout sur ce piédestal de granit, pareil à la statue de bronze de la Volonté.
Il était sauvé, du moins momentanément ; mais, pour échapper au vertige, il fut forcé de fermer un instant les yeux.
Il ne tarda pas à les rouvrir pour regarder autour de lui et chercher une issue.
Cette excroissance de rocher, si l’on peut parler ainsi, s’étendait à l’extérieur, glissante, ruinée en certains endroits, et cependant praticable à un pied montagnard.
En se cramponnant avec les mains et avec les pieds, Iskander parvint à accomplir un demi-cercle autour de l’immense colonne.
Il se trouva alors sur la pente extérieure du ravin.
Remonter jusqu’au chemin qu’il avait suivi pour venir était impossible. Autant eût valu essayer de gravir une muraille.
Il ne lui restait donc d’autre ressource que de descendre au fond du précipice et, arrivé là, de suivre le torrent jusqu’à ce qu’il trouvât un sentier praticable.
Puis Iskander-Beg était tourmenté d’une idée : savoir ce qu’était devenu Moullah-Nour.
C’était un brave, après tout, que ce Moullah-Nour, tout brigand qu’il était. S’il n’était que blessé, il fallait lui porter secours ; s’il était mort, il fallait sauver son cadavre de la dent des animaux féroces.
Pour tout autre qu’Iskander ou un montagnard né sur la pente d’un abîme, cette descente était impossible.
Iskander l’entreprit.
La route ou plutôt le sentier qu’il avait suivi avec son cheval était coupé, comme nous l’avons dit, par une profonde gerçure sur laquelle était jeté le pont de glace qui s’était brisé sous les pieds des chevaux. Il gagna l’angle de cette gerçure et descendit à l’aide de ses aspérités.
Il mit plus d’une heure à faire un quart de verste.
Enfin, il toucha le fond ; alors seulement, il osa regarder au-dessus de sa tête.
Moullah-Nour, en tombant d’une hauteur de cinq cents pieds peut-être, avait crevé plusieurs ponts de glace superposés les uns aux autres et avait fini par s’ensevelir dans une immense couche de neige, de laquelle, comme d’un glacier, sortait le torrent.
Cette neige, sans avoir la solidité du roc ou de la glace, pouvait cependant porter le poids d’un homme.
Iskander s’y aventura, au risque de s’y engloutir. Un jour pâle et blafard pénétrait seul dans cette crevasse. Il y faisait sombre et froid.
Bientôt, aux ponts brisés au-dessus de sa tête, il reconnut qu’il devait être arrivé à la place où était tombé Moullah-Nour.
Cheval et cavalier avaient creusé, en tombant, un immense entonnoir dans la neige. Iskander s’y laissa glisser et sentit une résistance sous ses pieds.
Il venait de rencontrer le cheval, dont la tête était complètement brisée.
Il chercha l’homme et sentit un bras. Il tira ce bras à lui en se faisant un point d’appui du corps du cheval, et finit par attirer le corps hors de la couche de neige où il était enseveli.
Moullah-Nour était pâle comme un mort : il avait les yeux fermés, il ne respirait plus.
Cependant, aucun membre n’était brisé ; aucune blessure sérieuse n’apparaissait. En vertu des lois de la pesanteur, la chute de l’animal avait précédé celle de l’homme en lui frayant le chemin. Le cheval avait sauvé le cavalier.
Iskander parvint à charger le corps sur ses épaules, à sortir de l’entonnoir de neige, et à regagner le fond de la vallée.
Il frotta le visage de Moullah-Nour avec son habit, lui frappa violemment dans la paume de la main, lui secoua de l’eau glacée au visage.
Moullah-Nour resta évanoui.
— Attends, attends, murmura Iskander, si tu n’es pas mort, je vais te réveiller, moi.
Il s’assit, posa la tête de Moullah-Nour sur un de ses genoux, chargea son pistolet et le lui tira à l’oreille.
Le bruit retentit comme un coup de tonnerre.
Moullah-Nour ouvrit les yeux et fit un mouvement pour porter la main à son kandjar.
— Ah ! je le savais bien ! murmura Iskander.
La main de Moullah-Nour ne put accomplir le mouvement entier et retomba près de lui.
Son œil resta ouvert mais vague ; sa bouche essaya d’articuler des sons ; mais sa langue n’obéissait pas.
Enfin, il poussa un soupir : la pensée, en rentrant dans son cerveau, illumina ses yeux d’un éclair d’intelligence. Son regard se fixa sur Iskander : il le reconnut, comprit qu’il lui devait la vie, fit un effort, et murmura :
— Iskander-Beg !
— Ah ! dit celui-ci, c’est bien heureux ! Oui, Iskander-Beg, qui ne veut pas que tu meures, entends-tu ? parce que tu es un brave ; que les chacals et les renards sont communs, mais que les lions sont rares.
Une larme mouilla la rude paupière du brigand ; il serra la main d’Iskander.
— Après Dieu, lui dit-il, c’est à toi que je dois la vie : à toi donc, comme à Dieu, mon éternelle reconnaissance. Ce n’est point de ma vie que je te remercie, c’est de la tienne que tu as exposée pour me sauver. Les hommes m’ont insulté, méprisé, trahi ; je leur devais le malheur : je les ai payés en haine. La nature m’a donné beaucoup de mauvais instincts ; les hommes m’en ont plus attribué que la nature ne m’en avait donné ; mais ni mes amis ni mes ennemis ne peuvent accuser Moullah-Nour d’être un ingrat. Écoute, Iskander, ajouta le bandit en se soulevant : le malheur suit tout le monde ; il se peut qu’un jour il tombe sur toi. Mon cœur et ma main sont à ton service, Iskander, et ce cœur et cette main ne craignent rien au monde. Je vendrai et laisserai couper ma tête pour te sauver. D’ailleurs, à l’œuvre tu me jugeras… Voyons, maintenant, ce que j’ai de cassé.
Le bandit se souleva et, après quelques efforts, se trouva sur ses pieds. Il tâta ses bras l’un après l’autre, puis ses cuisses, puis ses jambes ; fit quelques pas en chancelant, c’est vrai, mais fit quelques pas.
— C’est la tête, dit-il, qui est encore un peu troublée, mais rien au corps, par ma foi ! Allons, allons ! Allah m’a gardé ! il paraît que je suis nécessaire encore à ses desseins sur la terre.
— Et maintenant, demanda Iskander, par où allons-nous sortir d’ici ?
— Tu m’y fais penser, dit Moullah-Nour, mais je suis obligé de te dire cette chose qui coûte tant à dire aux hommes ; je n’en sais rien.
— Nous ne pouvons pas cependant mourir de faim ici, dit Iskander.
— D’abord, avant de mourir de faim, nous mangerons mon cheval, puis le tien ; car, au milieu de ma chute, quoique je ne visse pas grand-chose, je l’ai vu bien près de me suivre.
— Non, par bonheur, dit Iskander avec un véritable sentiment de joie, mon pauvre Karabach est sauvé… Et tiens, par Allah ! le voilà qui hennit.
Tous deux se tournèrent du côté d’où partait le hennissement, et ils virent le cheval qui venait à eux en suivant le lit du torrent.
— Sur ma foi, dit Moullah-Nour, tu demandais par où nous sortirons d’ici : voilà ton cheval qui nous répond ; par où il est descendu, c’est bien le diable si nous ne montons pas.
Iskander, tout joyeux, allait au-devant de son cheval. Celui-ci, de son côté, accourait à son maître avec autant de rapidité que le permettait la difficulté du chemin.
Lorsque le cheval et le cavalier furent l’un près de l’autre, l’homme prit la tête de l’animal entre ses bras et l’embrassa comme il eût embrassé un ami. Le cheval hennissait de plaisir ; l’homme pleurait de joie.
— Là ! dit Moullah-Nour, qui les avait regardés en souriant, maintenant que la reconnaissance est faite, si tu veux demander le chemin à ton cheval, rien ne nous arrête plus ici, ce me semble.
Iskander lâcha devant lui son Karabach, comme il eût fait d’un chien, et sans doute celui-ci comprit le service que l’on attendait de son intelligence, car il reprit la même route par laquelle il était venu.
À une demi-verste à peu près, il s’arrêta, flaira la terre, regarda au-dessus de sa tête, et, sans hésitation, s’engagea dans la montagne.
En y regardant bien, on reconnaissait un petit sentier, à peine perceptible, frayé par les chèvres sauvages qui descendaient boire au torrent.
Le cheval s’y engagea le premier.
— Suis mon cheval et tiens-toi à sa queue, je ne dirai pas si la tête te tourne, mais si les jambes te manquent.
Mais Moullah-Nour secoua la tête.
— Je suis chez moi, dit-il, la montagne est ma maison : c’est à moi de te faire les honneurs de ma maison ; passe le premier.
Iskander suivit son cheval. Au bout d’une demi-heure d’une montée presque impossible, ils se retrouvèrent dans le sentier qu’avait suivi le bandit pour venir au-devant d’Iskander.
Ce sentier conduisait naturellement à la plate-forme où Moullah-Nour avait laissé Goulchade et ses compagnons.
Le soleil venait de se coucher : Goulchade et les compagnons du bandit, ne le voyant pas revenir dans le délai qu’il avait fixé, allaient se mettre à sa recherche.
Goulchade se jeta au cou de son amant ; ses compagnons l’entourèrent.
Mais Moullah-Nour écarta Goulchade, repoussa ses compagnons, et fit entrer Iskander dans ce cercle de visages joyeux, qui s’assombrirent de nouveau à sa vue.
— Voilà mon frère aîné, dit-il à ses compagnons. Vous lui devez, à partir de ce moment, les trois choses que vous m’avez jurées à moi-même : l’amour, le respect et l’obéissance. Partout où il rencontrera l’un de vous, il pourra lui commander comme moi. Qui lui rendra un service, si petit qu’il soit, sera mon créancier, et aura le droit d’en exiger le prix avec usure. Celui qui lui en rendra un grand, je lui serai redevable jusqu’à la mort ; mais celui qui touchera un cheveu de sa tête, celui-là ne se sauvera de ma vengeance ni dans le fond de la mer, ni dans le tombeau, j’en fais le serment, et que le diable m’arrache la langue avec ses griffes, si ce serment je ne le tiens pas ! Maintenant, soupons.
On étendit un tapis et l’on servit un mauvais souper. La préoccupation qu’avaient les bandits de l’absence de leur chef avait fait que l’on s’était peu occupé du repas.
Goulchade, selon la coutume des femmes tatares, ne mangeait pas avec son amant. Elle se tenait timidement debout et adossée au rocher.
Iskander vit son œil humide de tristesse : il demanda pour elle place au tapis.
— C’est juste, dit Moullah-Nour ; aujourd’hui, Goulchade est un homme et non une femme.
Le souper terminé, Iskander, ému par la beauté d’une nuit d’été, touché des attentions fraternelles que lui prodiguait Moullah-Nour, ne put retenir le secret qui lui gonflait la poitrine. Il raconta son amour pour Kassime.
— Oh ! dit-il, si je pouvais m’envoler dans l’avenir comme un oiseau, pour un mois seulement, comme j’amènerais Kassime sur ce sommet ! comme je lui montrerais tout ce que j’ai honte et tristesse de regarder seul, tant est beau tout ce que je vois ! Je me fusse réjoui de son admiration, et, quand elle eût dit : « C’est splendide ! » je l’eusse pressée sur mon cœur, en disant : « C’est beau, mais, toi, tu es plus belle, toi, tu es meilleure que tout au monde ! toi, je t’aime plus que la montagne, plus que la vallée, plus que les torrents, plus que la nature entière ! » Tu vois, Moullah-Nour, comme la terre, doucement éclairée par la lune, s’endort au milieu des mille sourires de la création. Eh bien, je crois que c’est encore plus doux à l’homme de s’endormir sous les baisers de la femme qu’il aime. Tu es heureux, toi, Moullah-Nour ; tu es libre comme le vent. L’aigle te prête ses ailes pour passer par-dessus les plus hauts sommets. Tu as une intrépide compagne : cela ne m’étonne pas, mais je te porte envie.
Moullah-Nour secoua tristement la tête en écoutant le jeune homme qui lui parlait ainsi du seuil de la vie.
— Chacun a sa destinée, répliqua-t-il ; mais, crois-moi, Iskander, n’envie pas la mienne, et surtout ne suis pas mon exemple. Il est dangereux de vivre avec les hommes ; mais il est triste de vivre sans eux. Leur amitié, c’est l’opium qui enivre et qui endort ; mais, crois-moi, il est amer de vivre avec leur haine. Ce n’est point ma volonté, c’est le sort qui m’a rejeté hors de leur cercle, Iskander. Un ruisseau de sang nous sépare, et il n’est plus en mon pouvoir de le franchir. La liberté est un don du ciel, le plus précieux de tous, je le sais ; mais le proscrit n’a pas la liberté : il n’a que l’indépendance. Oui, je suis le maître de la montagne ; oui, je suis le roi du steppe ; mais j’ai un empire peuplé de bêtes sauvages seulement. Il y avait un temps où je haïssais les hommes, où je les méprisais ; aujourd’hui, mon âme est lasse de mépriser et de haïr. On me craint, on tremble à mon nom ; la mère s’en sert pour calmer son enfant qui pleure ; mais la terreur qu’on inspire est un joujou qui, comme tous les autres, lasse rapidement. Sans doute, on a la joie d’abaisser les hommes, de railler tout ce qu’ils vantent, de découvrir leurs bassesses en ouvrant des sépulcres blanchis. Cela rend fier pour un moment : on se sent plus criminel et cependant moins méprisable que les autres. Ce sentiment réjouit pour une heure et attriste pour un mois. L’homme est mauvais, mais, au bout du compte, l’homme est le frère de l’homme. Regarde autour de nous, Iskander. Elles sont larges, les montagnes ; elles sont fraîches, les forêts ; elles sont riches, les terres du Daghestan ; mais la montagne n’a pas une caverne ; la forêt n’a pas un arbre, la plaine n’a pas une maison où je puisse reposer ma tête et me dire à moi-même : « Là, il t’est permis de dormir tranquillement, Noullah-Nour ; là, tu ne seras pas frappé pendant ton sommeil d’une balle ennemie ; là, tu ne seras pas garrotté comme une bête sauvage ! » Vos villes sont peuplées et souvent regorgent d’habitants ; cependant, riche ou pauvre, chacun y trouve sa place, son toit qui le met à couvert de la pluie, qui l’abrite contre le froid. Moi, ma bourka seule est ma maison, mon toit, mon abri. La ville ne me donnera pas même un coin de terre pour y déposer mes os. Le chagrin est comme la femme du khan : elle sait marcher sur des tapis de velours ; mais, comme la chèvre, elle doit savoir sauter aussi de rocher en rocher. Le chagrin, c’est mon ombre, et, tu le vois, mon ombre m’accompagne, même ici !
— Tu as beaucoup souffert, Moullah-Nour ? demanda Iskander avec intérêt.
— Ne m’en fais pas souvenir, ami. Lorsque tu passeras le rocher dans les entrailles duquel je me suis englouti et d’où tu m’as tiré, ne lui demande pas si c’est la foudre ou la gelée qui a creusé un gouffre dans son granit, mais passe vite, son pont est fragile et peut crouler sous toi. On sème des fleurs dans les jardins, mais on n’y enterre pas les morts. Non, je ne veux pas assombrir le matin avec les orages du midi. Ce qui fut a été ; rien ne peut être changé au passé, même par la volonté d’Allah. Bonne nuit, Iskander ! et Dieu fasse que personne ne rêve ce que j’ai souffert en réalité. Je te montrerai demain le chemin le plus court pour arriver au Chakh-Dague. Bonne nuit !
Et il se coucha dans sa bourka ; les autres dormaient depuis une heure.
Iskander fut longtemps à trouver le sommeil ; il songea longtemps aux événements de la journée et aux sombres paroles de Moullah-Nour.
Puis, une fois endormi, il fut agité par les plus terribles rêves. Il lui semblait tantôt qu’une balle traversait sa poitrine, tantôt qu’il roulait dans un abîme sans fond.
Nos rêves, c’est le souvenir du chemin que nous avons parcouru : c’est le trouble et l’agitation des événements passés.
Il n’y a qu’un sommeil sans rêve : le fort sommeil, c’est-à-dire la mort.
q