SCÈNE VI. LES MÊMES, BONAVENTURE, puis FRANÇOIS PICOT.
ROBIN, à Bonaventure. Encore… toi !…
BONAVENTURE, qui apporte une bouteille et deux verres, à part. Tiens ! Les voilà trois, maintenant !
MOREL. On t’a dit qu’on voulait causer…
BONAVENTURE, posant sa bouteille et ses verres sur une table éloignée. Tout beau ! Y a de la place pour tout le monde. Je viens boire un coup avec le futur maître de l’établissement… celui qui va épouser la fille du bourgeois…
FRANÇOIS, entrant. C’est moi qu’est l’aubergiste présomptif du Cheval-Blanc !
CHAMPAGNE. C’est différent… (bas) nous en serons quitte pour parler tout bas… (Ils causent à voix basse.)
BONAVENTURE, s’attablant, à part. J’veux savoir s’il aime mademoiselle Rosalie, moi !…
FRANÇOIS, de même. J’veux savoir combien qu’il y a d’écus dans la paillasse du bonhomme Valentin !
BONAVENTURE. À vot’ santé, voisin.
FRANÇOIS. Merci !… à la vôtre !
BONAVENTURE. Vous faites tout de même là une fière affaire, oui !
FRANÇOIS. Hé ! hé !
BONAVENTURE. Un cœur d’or… et une bonne fille… Ah ! dame, on irait loin pour trouver sa pareille !
FRANÇOIS. Ça, c’est vrai… elle n’est point vilaine de son corps… Vous qu’êtes de la maison, c’est-il vrai que le papa Valentin a sept cents écus cachés dans sa paillasse ?… (À part). V’là qu’est questionné adroitement !…
CHAMPAGNE, bas. Avez-vous entendu ?…
ROBIN. Sept cents écus !
MOREL. Dans la paillasse…
BONAVENTURE, à part. Il ne pense qu’aux écus ! (Haut.) Et bien pieuse, et bien charitable… soignant son vieux père comme un ange, quoi !
FRANÇOIS. Ah ! dame… Elle n’est point méchante… À vot’ santé !…
BONAVENTURE. À la vôtre… C’est un trésor !
FRANÇOIS, vivement. Dans la paillasse ?
BONAVENTURE. Eh ! non, je vous parle de mademoiselle Rosalie…
FRANÇOIS. J’entends bien… mais…
BONAVENTURE. C’est un trésor que je vous dis.
FRANÇOIS. Moi, je dis qu’il faut des écus pour rendre une femme heureuse !… Je n’suis point intéressé, dà !… s’y a seulement sept cents dans la paillasse ?…
CHAMPAGNE, bas. Écoutez !
BONAVENTURE, haussant les épaules. Il y a plus de sept cents écus. (Mouvement des trois aventuriers.)
FRANÇOIS. Y en a-t-il huit cents ?
BONAVENTURE. Jarni Dieu ! l’homme, vous n’aimez pas mademoiselle Rosalie !
FRANÇOIS. Qui ça, moi ?… (À part.) Y en a peut-être encore plus de huit cents ! (Haut.) Je ne l’aime pas, que je soupire après elle depuis du temps, et que je deviens tout maigre !… que je n’peux plus manger ni boire… À vot’ santé !… (Il boit.)
BONAVENTURE. À la vôtre !
FRANÇOIS. Que j’en rêve la nuit et le jour, que je grave son nom avec mon eustache sur l’écorce des peupliers… que…
BONAVENTURE. Il a ben l’air d’un amoureux tout de même. Allons, touchez là !
FRANÇOIS. Y en a-t-il ben huit cents ?…
BONAVENTURE. Approchant… Allez mettre votre habit de fête, mon homme… (Les trois aventuriers se font des signes.) Vous n’avez que le temps… nous serons ben à l’aise pour le réveillon, ici, car on ira recevoir tout le monde et fermer les portes…
CHAMPAGNE, faisant la grimace. Aïe !
ROBIN, bas. Le diable s’en mêle !
BONAVENTURE. À moins qu’il ne vienne quelques pauvres malheureux demander l’hospitalité pour l’amour de Dieu !
CHAMPAGNE. Il en viendra !
ROBIN, bas. Voilà notre affaire !
BONAVENTURE. Mlle Rosalie est si bonne !…
FRANÇOIS. Renvoyer ceux qui payent pour recevoir ceux qui ne payent pas ?…
BONAVENTURE. Hein ?… est-ce généreux ?
FRANÇOIS. Pour ça oui… (à part.) C’est bête !
BONAVENTURE. À tantôt, voisin.
FRANÇOIS. À tantôt ! (En sortant.) Yen a peut-être ben neuf cents dans la paillasse !…
BONAVENTURE. Allons ! ça me console… je l’aurais cru plus intéressé que ça… quoiqu’il pense un peu trop aux écus… Ah ! si c’était moi !…
CHAMPAGNE. Garçon !
BONAVENTURE, en sursaut. De quoi ?…
CHAMPAGNE. Combien te doit-on ?
BONAVENTURE. Une pinte… douze sous… (Les trois aventuriers fouillent à leur poche et font les douze sous à eux trois.)
CHAMPAGNE, les lui donnant. Tiens ! c’est le fond du sac… (À part.) À ce soir les écus de la paillasse. (Ils sortent.)
LA VOIX DE ROSALIE, dans la coulisse. Bonaventure ! Bonaventure !
BONAVENTURE. Ah ! c’est la bourgeoise… On y va ! on y va !