‹ La Bourgeoise ou Les Cinq aubergesChapitre 35 sur 58 · SCÈNE II. MINON, ANDRÉ.

SCÈNE II. MINON, ANDRÉ.

MINON, regardant la page. La première lettre est un A. (Elle tire. André s’avance doucement derrière elle.)

ANDRÉ, regardant la page par-dessus son épaule. Un A ! amour !

MINON, se levant en sursaut. Oh ! que vous m’avez fait peur ! Vous m’écoutiez !… fi ! que c’est mal !

ANDRÉ. Je venais…

MINON. Oser me parler d’amour !

ANDRÉ. Ce n’est pas moi, c’est le livre… le cher petit livre… Ah ! Minon ! Mademoiselle !… avez-vous bien le cœur de me gronder ?… Et n’est-ce pas moi plutôt qui devrais vous faire des reproches ?… Douter de moi ! Interroger des petits livres !…

MINON. Dame !… vous ne m’avez jamais rien dit, monsieur André…

ANDRÉ. Et mon regard… ne vous parlait-il pas ?

MINON. J’avais bien compris un petit peu, puisque j’ai conseillé à ma sœur Rosalie de ne pas vous recevoir…

ANDRÉ. Méchante !…

MINON. Parlez-moi franchement, monsieur André… Est-ce pour moi que vous avez pris ce costume ?…

ANDRÉ. Minon, je ne sais pas mentir…

MINON, fâchée. Ce n’était pas pour moi ?

ANDRÉ. Non… ce n’était pas pour vous… Il s’agissait de sauver un proscrit… dont la tête a été mise à prix.

MINON. Ah ! bon Dieu !… Et pourquoi ?

ANDRÉ. Parce qu’il est prince…

MINON. Ah !… celui dont le père était roi de Pologne !…

ANDRÉ. C’est cela.

MINON. Est-ce possible ! j’ai parlé à un prince !… Ce n’est pas non plus pour moi que vous vous êtes échappé de la poste hier, monsieur André, et que vous êtes resté dehors toute la journée, toute la nuit ?…

ANDRÉ. Je suis allé à Saint-Germain ou mon devoir m’appelait.

MINON. Tenez… osez me dire que vous n’êtes pas gentilhomme ?

ANDRÉ. Je le suis.

MINON. Mon petit livre… (elle le pose sur la table) nous ne nous occuperons plus de M. André qui est gentilhomme !… Les gentilshommes n’épousent pas de pauvres filles comme moi. Votre servante, monsieur André ! (Elle va pour s’éloigner.)

ANDRÉ, la retenant. Minon ! restez je vous en supplie… me punirez-vous de vous avoir parlé sans détour ? Je viens de vous donner la preuve que je ne sais pas mentir… écoutez-moi et croyez-moi ! Mon nom est noble, c’est vrai ; mais mon père et ma mère sont morts… je suis seul ; le malheur me fait libre… je n’ai au monde que mon épée… Minon, je vous aime sincèrement et saintement… je vous jure que, dans ma pauvre maison, vous serez honorée comme une reine et heureuse autant qu’on peut l’être ici-bas… Mais je vous le dis, si vous ne voulez pas être ma femme, je suis soldat… je vous dirai adieu, je vous souhaiterai du bonheur… et je vous dirai adieu pour toujours !… Vous ne répondez pas ?… faut-il partir ?

MINON. Ah ! un bruit de chevaux !… Est-ce déjà ma sœur !… Ah ! seigneur Dieu ! rien n’est préparé !… vais-je être grondée !…

ANDRÉ. Minon !… un mot !… un seul mot…

MINON, à la fenêtre. Ce sont trois hommes… je les connais… ils sont venus tous trois à Bar-le-Duc… le premier est celui qui a fait avoir le brevet à ma sœur…

ANDRÉ. C’est moi…

MINON. Vous ! au fait, il y avait deux brevets.

ANDRÉ. Je veux voir celui qui a fait avoir l’autre… (À la fenêtre, à part.) Champagne ? le complice du Hollandais ! Robin et Morel, mes deux traîtres !… Et le prince qui va venir !

MINON. L’un des deux autres… (Elle recule.) Celui-là…

ANDRÉ. Eh bien ?

MINON, d’une voix étouffée. C’est l’homme qui resta seul dans la salle basse de l’auberge du Cheval-Blanc, le jour où le père Valentin fut assassiné dans son lit…

ANDRÉ, à part. Robin !… ils y étaient tous les trois… (Haut.) C’est qu’aujourd’hui comme ce jour-là, Minon, il s’agit d’un assassinat…

MINON, épouvantée. Que dites-vous ?

ANDRÉ. Je me retire, il ne faut pas que ces hommes me voient.

MINON. Ils vous connaissent ?…

ANDRÉ. Ils me connaissent… et je ne les perdrai pas de vue ! (Il sort.)

Page 1