SCÈNE III. CHAMPAGNE, LE BAILLI.
CHAMPAGNE, seul. À deux heures la marée… nous avons le temps…
L’AUBERGISTE, menant le bailli. Croyez-moi, demandez-lui ses papiers… (Il sort.)
LE BAILLI. Monsieur…
CHAMPAGNE. C’est vous qui êtes le bailli de Quillebœuf ?
LE BAILLI, fièrement. J’ai, monsieur, cet honneur… et je veux savoir…
CHAMPAGNE. Avez-vous entendu parler de l’abbé Dubois… le meilleur ami du régent ?
LE BAILLI. Je crois bien ! veuillez me dire, s’il vous plaît…
CHAMPAGNE. Savez-vous quel est le meilleur ami de l’abbé Dubois ?
LE BAILLI. Non, mais je suis d’avance son zélé serviteur, monsieur, de tout mon cœur… Ayez l’obligeance de me dire…
CHAMPAGNE. Connaissez-vous le seing de monsieur le lieutenant de police ?
LE BAILLI. Monsieur, je le connais… c’est mon état… et je le vénère. C’est mon opinion… mais cela ne m’interdit pas de vous demander…
CHAMPAGNE, lui présentant un papier. Lisez ceci.
LE BAILLI, mettant ses lunettes. Ordre de prêter main-forte et d’obéir aveuglément à meinherr Cornélius Van Zuyp… (Regardant Champagne par-dessus ses lunettes.) Ce nom me semble avoir une physionomie étrangère.
CHAMPAGNE. C’est le nom d’un Hollandais qui possède vingt-huit vaisseaux marchands dans les mers de l’Inde, trois comptoirs en Europe, cinq factoreries au Bengale, une douzaine d’habitations aux Antilles, des pêcheries à Saint-Pierre et Miquelon, etc., etc., etc.
LE BAILLI. Ce doit être un Hollandais bien à son aise !…
CHAMPAGNE. C’est de plus le meilleur ami de l’abbé Dubois, qui est le meilleur ami de monseigneur le régent.
LE BAILLI. Je vous répète que je suis, monsieur, son serviteur de tout mon cœur… Est-ce vous ?
CHAMPAGNE. Non… mais je suis son bras droit et son factotum.
LE BAILLI. L’ordre est positif… commandez, monsieur, commandez… le bailli de Quillebœuf a toujours mis l’obéissance au rang de ses vertus.
CHAMPAGNE. Meinherr Cornil va venir.
LE BAILLI. De sa propre personne, monsieur ?…
CHAMPAGNE. Avec la comtesse Pfafferlhoffen, son épouse.
LE BAILLI. Sa propre épouse, monsieur ?
CHAMPAGNE. Aussi noble qu’il est riche… dernier rejeton des comtes Pfafferlhoffen, électeur de Bottorf… cousine issue de germaines du prince souverain de Lippe-Rottembourg.
LE BAILLI. Ah ! quel honneur, monsieur, pour la cité de Quillebœuf !
CHAMPAGNE. Rendez-vous digne de cet honneur… Ils poursuivent des coupables… un prisonnier d’État…
LE BAILLI. J’ai compris, monsieur.
CHAMPAGNE, confidentiellement. Le prince Stanislas de Pologne… a ses affidés.
LE BAILLI. Chut ! monsieur, j’ai compris !
CHAMPAGNE. Deux jeunes gens et une jeune fille.
LE BAILLI. Une jeune fille et deux jeunes gens… Monsieur, j’ai compris.
CHAMPAGNE. Si les fugitifs arrivent les premiers…
LE BAILLI. Coffrés, monsieur.
CHAMPAGNE. C’est cela, monsieur le bailli, on saura à Paris que vous êtes un homme intelligent.
LE BAILLI. Énergique et sobre, monsieur, et qui désirerait de l’avancement.
CHAMPAGNE. Comptez sur moi.
LE BAILLI. Ou même une simple augmentation d’honoraires.
CHAMPAGNE. Si je suis content de vous… je ne vous en dis pas plus long… Je cours au port, fréter une barque pontée… À bientôt.
LE BAILLI. Au port ? (Ouvrant une porte à droite.) Par là, monsieur, par là, vous y serez beaucoup plus vite… À bientôt, monseigneur.
CHAMPAGNE. Songez que vous me répondez du prince Stanislas sur votre tête ! (Il sort.)