09
Allons, encore une fine, Pontarès ?
— Vous savez, Goder, que je ne repique jamais. L’alcool et moi nous nous fréquentons rarement.
— Allons, pour une fois ?
— Chaque fois que je déjeune chez vous, on revient à la fine, et c’est toujours « pour une fois ».
— Prenez-en votre parti. Il vaut mieux faire double fine chez soi, que double bêtise dehors.
— C’est que l’une peut conduire à l’autre, n’est-ce pas, Madame ?
Interpellée par M. de Pontarès, Régina leva candidement vers lui ses deux beaux yeux bleus et se mit à rire bruyamment, — ce qui la dispensait souvent de répondre.
— Une fois pour toutes, Pontarès, appelez-la donc par son prénom. Tous ces… « Madame »… ces « Monsieur »… on se croirait, ma parole, à Versailles ou aux Tuileries. Régina, ce nom sonne pourtant bien…
— C’est… Régina qui s’obstine à me donner du Monsieur… Moi, j’ai essayé plusieurs fois… sans obtenir réplique satisfaisante.
— Et toi, Jeannot, qu’en penses-tu, demanda Goder.
Jeannot Goder, assis à un bout de table, esquissa un sourire dans un bruit qui pouvait être pris pour une toux ou un grognement.
— Jeannot pense qu’il n’a que le temps de filer à l’école s’il ne veut pas trouver la porte fermée, fit Régina de sa voix grave — sa « voix de mère de famille », prétendait Goder.
Le gamin, en hâte, avala son eau rougie, serra la main de M. de Pontarès, se laissa embrasser par son père et par sa mère, laquelle, en quelques gestes, tout en l’embrassant, rectifia sa tenue.
— Et, attention aux autos, cria encore le père à son fils qui disparaissait.
Ordinairement, Goder, en allant au Ministère, laissait son enfant à la porte de l’école. Mais ce jour-là, heureux d’avoir à déjeuner Pontarès dont il faisait grand cas, il ne se pressait pas.
Tous deux s’étaient connus pendant la guerre. Pontarès, comme ingénieur civil, avait été affecté à une compagnie de génie où ses fonctions de capitaine le mettaient dans l’obligation d’avoir recours à l’Intendance. Par hasard, il était tombé sur Goder, officier d’Administration de deuxième classe, ancien condisciple au collège de Melun, avec lequel il avait renoué d’amicales relations. Après l’armistice, tous deux s’étaient revus. Pontarès, célibataire, avait fini par avoir de la sympathie pour ce gros garçon, toujours jovial, content, exubérant, qui prenait la vie telle qu’elle venait, comme il prenait ses galons, ses croix, à l’ancienneté. À peu près, une ou deux fois par mois, il acceptait un déjeuner ou un dîner qu’il rendait trois ou quatre fois l’an au cabaret ou bien par un souper après une sortie de théâtre dont il avait fourni les places et fait les frais.
— Voyons, ce n’est pas tout cela, il faut que je songe à regagner la boîte, moi.
— Vous en avez pour dix minutes, de la rue du Bac à la rue Saint-Dominique.
— Évidemment, mais en ce moment, Hulin fait du zèle. À deux heures tapant, sous un prétexte quelconque, il entre dans nos bureaux, pour s’enquérir de notre présence ou de notre absence. Oh ! il ne dit rien, mais il fait des rapports en douce, l’animal. Ce matin, je lui aurais bien demandé une permission de trois heures, mais le bougre était en conférence avec un officier inspecteur lorsque je suis parti. Ah ! puis, zut ! je prends le quart d’heure… Hulin ne me mangera pas. En ce moment, il a besoin de moi pour son rapport concernant l’achat des huiles lourdes, question que seul, au bureau, je connais.
Après un silence il reprit :
— Vous disiez tout à l’heure que vous étiez allé au théâtre hier au soir, Monsieur de Pontarès ?
— Oui, voir la « Dernière Robe courte » de Jude Weiss…
— Tiens, mais… tu l’as connu dans ta jeunesse, toi, Gina, ce Jude Weiss ?
— Oui, j’ai même été élevée avec lui, durant six ou sept ans chez les Arnoult dont il était le neveu…
— Vous ne le revoyez plus ? interrogea M. de Pontarès.
— Non… il y a eu de la brouille entre l’oncle et le neveu ; et puis, nous avons cessé nous-mêmes de fréquenter les Arnoult… Il doit à peine se souvenir de moi. Petit Jude, comme nous l’appelions, Colette et moi.
— La pièce est bonne ? interrogea Goder.
— Mais oui, sous ses dehors bon enfant, c’est une pièce presque féroce, une pièce contre les jeunes filles modernes.
— Cela ne m’étonne pas, laissa tomber Régina ; il se moquait toujours de Colette et de moi… Ah ! ce qu’il nous en a fait voir, cet animal de Jude ; un bon garçon tout de même, affectueux, mais si taquin ; il a fait son chemin.
— Il faudra que tu lui écrives… fit Goder.
— Pourquoi cela ? interrogea Régina.
— Pour avoir des places, parbleu… un ami d’enfance, voyons… il peut bien t’envoyer des places de temps en temps.
— Certainement, fit-elle, en souriant… mais, à présent, avec ou sans places d’auteur… le théâtre coûte presque aussi cher… enfin on verra…
Pendant que les deux hommes continuaient à parler théâtre, Régina se reporta au temps déjà lointain de sa seconde enfance. Elle revit Jude, ce grand garçonnet, leur initiateur à elle et à Colette. Les scènes d’Onival, de la promenade du côté de Cayeux…, le Bateau Ivre, et la nuit où toutes les deux s’étaient données à lui… Toutes ces scènes, soudainement évoquées, amenèrent sur ses lèvres un léger sourire. Puis, fermant les yeux, elle revit les tableaux non moins extraordinaires de la Villa Charvais ; son réveil à elle, sa matinée passée avec Michel Charvais, puis sa rentrée dans leur villa où elle trouvait Colette en pleurs ! Jude avait fui, leur laissant une lettre des plus gentilles, mais à laquelle d’abord elles ne comprirent rien.
Jude parti, les familles Arnoult et Sutter se séparaient après qu’Alexandre Arnoult eût emprunté aux Sutter, une somme assez forte pour pouvoir rendre des comptes au jeune Weiss, réfugié finalement chez l’oncle « Salanderschumachin ». Ce départ avait été la cause d’une débâcle grave ; un soir, la mère de Régina, prise de palpitations soudaines en rentrant de courses faites soi-disant dans les magasins, s’était alitée, puis était morte au bout d’un mois. Son père avait péniblement traîné jusqu’à son mariage et s’était éteint, usé par les travaux diurnes et nocturnes auxquels il s’astreignait pour regagner le pécule prêté aux Arnoult et jamais rendu. Elle ne savait même plus ce qu’était devenue Colette, sa petite Lette chérie, l’être qu’elle avait aimé si profondément dans sa petite enfance.
Jude ! que ce nom lui rappelait de souvenirs ! Colette, Jude et Elle !… Elle souriait. Jude disparu, elle était restée la maîtresse de Charvais qui plaquait Tintin et louait une chambre et une cuisine où ils se rencontraient deux ou trois fois la semaine. Pas le moindre amour pour Charvais ; seulement, le contentement de ses sens toujours en éveil. Pendant ce temps, ce « brave Gustave Goder » continuait à lui faire une cour des plus platoniques sans oser quoi que ce soit, pas même le plus petit baiser sur la bouche… ce qui eut été assez naturel. Un soir, dans un café, elle avait été aperçue avec un ami de rencontre par Michel Charvais. Une rupture s’en était suivie. Alors, elle avait précipité son mariage.
Jude ! elle s’étonnait de ne l’avoir jamais rencontré. Quelquefois, elle lisait son nom dans les journaux, mais, toujours timorée, toujours passive, elle n’avait jamais osé écrire, pas plus qu’elle n’avait cherché à revoir Colette, lorsque les parents s’étaient quittés avec des mots méchants, durs et incorrects.
« — Voleur, vous êtes un escroc, criait Sutter à Arnoult. »
« — Et vous, un imbécile, un cocu…
Après son mariage qui suivit presque tout de suite cette séparation, son mari était nommé à Tours, plus tard à Nevers, puis à Toulon. Et la guerre avait éclaté au moment où, grâce à ses démarches à elle, on le nommait enfin à Paris. C’est en arrivant à Nevers qu’elle avait eu Jeannot. Durant les trois années qui avaient suivi la naissance de son fils, elle s’était contentée uniquement — ou presque — des caresses maritales ; mais quand l’enfant eut atteint ses cinq ans, Régina avait exigé un peu de liberté. En octobre 1914, Goder avait dû voyager faisant fonction d’officier-payeur. Durant des deux, des trois et des cinq mois, il courait les camps… alors, livrée à elle seule, sa chair était redevenue avide, frénétique, insatiable…
…Et maintenant des ombres passaient dans son cerveau, des officiers de toutes armes et de toutes nations… R… député, ex-ministre ;… des fêtards, des bambocheurs de l’arrière… et, dans ces ombres, il y en avait qui n’avaient pas de visage, c’étaient ceux des rencontres hâtives lorsque sa chair la brûlait par trop.
— À présent, il faut que je parte, fit Goder en se levant. Vous descendez avec moi, Pontarès ?
— Oui, je vais à la Gare Saint-Lazare.
— Vous prendrez le métro ?
— À cette heure-ci, trop encombré, mon Cher Gustave, je dégoterai bien un taxi, Boulevard Saint-Germain.
Régina regarda son mari et calme :
— Moi, je vais aux Galeries La Fayette. Si Monsieur de Pontarès voulait me déposer, c’est sur son chemin ; il m’éviterait aussi la cohue du métro. Une simple robe à passer, vous savez ?
— Mais volontiers, ma chère amie, volontiers, répliqua Pontarès.
— Tu as raison ; il faut toujours prendre en passant ce qu’il y a de bon, Régina, fit Goder en riant bruyamment, et il ajouta :
— Moi, je vous quitte. À bientôt, Pontarès, à bientôt… et toi Régina, songe donc à écrire à ce Jude Weiss… Qu’on ait des places !
Il avait empoigné sa pèlerine, enfoncé son képi et la main sur le bouton de la porte, il attendait.
— Eh bien quoi, on ne m’embrasse plus, Régina ?
— Que je suis bête,… et de rire ! Et de rire !…
— L’idée d’aller en auto avec M. le Comte de Pontarès te fait perdre la tête ?
— Goder, mon vieux, vous êtes ridicule, fit Pontarès en haussant les épaules.
— J’espère que non, répliqua Goder, en s’esclaffant encore plus bruyamment.
Dans le fond, Goder était très fier de cette amitié retrouvée. Comme tous ceux qui se piquent d’être de bons, de purs républicains, il avait un faible pour les titres et même pour les noms « à courant d’air ». Au bureau, les jours où il recevait Pontarès, il ne manquait jamais de trouver le moyen d’annoncer. — « J’ai mon ami le Comte Roux de Pontarès à déjeuner » ou : « Nous allons ce soir à l’Opéra avec mon vieil ami de collège, le Comte Roux de Pontarès. La seule chose qui chiffonnait Goder, c’est que Pontarès — le comte de Pontarès — s’obstinait à demeurer dans une chambre d’hôtel, non dans un hôtel particulier, mais un simple hôtel bien modeste, un de ces rares hôtels parisiens où il y a encore des étudiants qui travaillent et des voyageurs de commerce sérieux qui descendent.
— « Mettez-vous donc dans vos meubles enfin ! lui avait dit un jour Goder, presque exaspéré.
— D’abord, je n’ai pas de meubles, et puis en aurais-je qu’il me faudrait trouver un petit, un tout petit appartement. Et, un tout petit appartement me mettrait dans l’obligation d’avoir une servante ou une femme de ménage, ou bien encore d’employer la concierge. Non, voyez-vous, Goder, pour nous autres vieux garçons, gagnant juste de quoi subsister, il n’y a plus que l’hôtel, l’hôtel et le restaurant !
— Vous vous abîmerez l’estomac, cher ami.
— Mais non, je vous assure. Je déjeune fort bien et la nourriture est encore saine dans quelques endroits. Le soir, dans ma chambre, il m’arrive de me faire deux œufs à la coque ou de me fabriquer un chocolat, c’est suffisant. Peu de vin, peu ou prou de liqueurs ; quelquefois, pour tirer l’heure, un apéritif sur les boulevards… Non, je vous assure, telle qu’elle est, ma vie n’est pas gaie… Mais qui peut dire présentement que la vie est agréable ?
— C’est vrai, et puis, l’été, vous vous rendez dans vos terres !
— Oh ! mes terres !… deux mille mètres de terrain, au fond duquel, il y a une maisonnette avec quatre chambres et des meubles qui tombent en poussière. Goder, ne vous montez pas le bourrichon, les riches et seuls les riches peuvent croire et tirer encore vanité de leurs particules… quand ils en ont ; les autres n’ont qu’à faire comme moi. Oublier, et… c’est juste, car tout ça, voyez-vous, c’est de la vieille histoire. Le plus petit poète de talent vaut mieux qu’un noblaillon de mon espèce, et le moindre inventeur a plus de valeur et d’intérêt qu’un prince de sang.
— Mais vous l’êtes, inventeur !
— Je le suis… Je le suis… c’est-à-dire que je cherche à prouver que l’aviation, malgré ses réussites, n’a pas pris le bon chemin, pressée qu’elle était de réaliser… qu’il y avait une autre route à joindre avant : celle de l’aérostatique… Tout cela ne peut d’ailleurs intéresser que moi-même.
Goder parti, Pontarès s’installa commodément dans la salle à manger, persuadé que son attente ne serait pas de longue durée. Passer une robe, une de ces robes qu’on pouvait presque placer dans un portefeuille, devait, à son avis, prendre cinq ou six minutes tout au plus.
Dix minutes, un quart d’heure !… Régina ne paraissait pas.
Comme elle avait laissé ouverte la porte de la salle à manger, il l’entendait aller et venir dans sa chambre.
Soudain, il se leva, mettant à profit l’attente pour s’égarer un instant. Il sortait du « petit endroit » ; il se trouva inondé dans un flot de lumières. Machinalement, il regarda et il aperçut, en une combinaison presque transparente, Régina qui se rougissait les lèvres.
Ne sachant plus s’il devait avancer ou reculer, presque malgré lui, il la regarda, décontenancé. Elle lui sourit.
Alors, dans un éclair, il lui revint en mémoire que depuis des années, — depuis, en somme, le premier jour où il l’avait connue — elle s’était montrée d’une excessive amabilité avec lui ; depuis quelques mois, elle le frôlait, se frottait à lui un peu à la manière des chattes amoureuses. Perdu dans ses projets, dans ses calculs, il n’avait vu dans son manège qu’une manière de se rendre affectueuse et voici qu’il découvrait tout à coup en elle, l’être féminin le plus dangereux : « l’allumeuse ». Il sourit aussi comme s’il ne s’apercevait pas de son déshabillé, et pour dire quelque chose, il lâcha un peu niaisement :
— Tiens, vous vous mettez donc du rouge sur les lèvres ?
Dans un éclat de rire, elle fusa :
— Vous ne vous en étiez donc jamais aperçu ?
— Jamais.
— C’est qu’alors, je ne sais pas le mettre…
Il s’était avancé un peu, sentant de plus en plus sa position aussi fausse, aussi dangereuse même que ridicule. Régina étant très décolletée, il apercevait et la rondeur de ses seins fermes et aussi, grâce à la combinaison rose retroussée par ses jarretelles, le haut de ses cuisses nues, impeccables et vraiment par trop tentantes.
Il avança jusqu’à la porte.
— Voulez-vous que je vous mette votre rouge ?
Toujours en riant, la tête en arrière, le ventre en avant, elle répliqua :
— Vous ne saurez pas…
Il entra dans la chambre, décidé cette fois.
— J’ai un peu l’habitude des courbes et des arcs… essayons.
Il lui prit des mains le bâton rouge et, lui penchant la tête en arrière, il lui dessina l’arc, le fameux arc d’Amour qui rend la bouche des femmes plus petite et aussi plus voluptueuse, l’arc que bien peu de femmes savent se bien peindre elles-mêmes sur les lèvres.
La voix rauque, il murmura :
— C’est bien, ainsi ?
Et comme elle ne faisait aucun mouvement pour se dégager, se contentant de rire toujours et de le fixer de ses grands yeux bleus, hypnotiques, il s’enhardit, lui amena ses lèvres à la hauteur des siennes en déclarant :
— Le peintre se paye.
Il lui avait pris sa bouche et comme elle la lui abandonnait, les yeux maintenant fermés, il chercha les dents, tandis que de la main droite restée libre, tout doucement, il remontait la combinaison… avec ses doigts en araignée.
Elle fit : Oh… et lui noua soudainement ses deux bras autour du cou, cependant que la main de M. de Pontarès fourrageait déjà dans ses linges fins.
Un moment, il eut l’idée de la jeter sur le lit à deux ou trois mètres d’eux ; mais pris à l’improviste, ému, tout son désir s’obstinait à rester cérébral…
Après trois spasmes, accompagnés de gloussements, et comme elle ne desserrait toujours pas son étreinte, il osa — et sans qu’elle en défendit l’accès — même par un recul, pénétrer plus intimement.
Alors seulement, le désir de la prendre s’enfla en lui et l’affola.
— Je vous aime, fit-il tout bas, presque malgré lui.
— Pourquoi me le dites-vous si tard… Oui… Que ne me l’avez-vous dit il y a quatre ans, lorsque je vous ai connu ?…
— Je n’osais pas… Vous deviez bien comprendre…
En réalité, il se laissait aller à dire des choses qu’il pensait seulement dans l’instant, des choses qui lui sortaient de la bouche et dont il ne saisissait lui-même que vaguement le sens.
Ce qui lui semblait le plus étrange, le plus extraordinaire, c’était, un peu plus tard, — d’être dans cette salle à manger, d’avoir Régina Goder… la belle Mme Goder — une personne si comme il faut ! une si bonne épouse, une si bonne mère de famille ! — sur les genoux ; c’était de lui caresser encore les cuisses, machinalement, comme si ces cuisses étaient à lui ! Il ne saisissait pas encore très bien comment tout ce qui précédait était arrivé. Cette femme !… cette porte ouverte !… si à propos surtout ! cette combinaison transparente ! ces lèvres à peindre !… tout cela avait été certainement combiné, tramé contre lui, car — et intérieurement, il s’en défendait avec énergie — jamais il n’avait pensé à Régina autrement qu’à une femme quelconque. Celle-ci surtout, avec son rire éternel, avait même fini par l’agacer. L’avait-il seulement jamais détaillée !… Il la caressait, il la détaillait à présent avec une jouissance particulière, étonné des mots qui sortaient encore et toujours de sa bouche, des phrases qui naissaient dans son cerveau sûrement surexcité par un besoin de prise qu’il n’arrivait pas à satisfaire, n’y étant pas du tout préparé.
Cependant Régina, la bouche ouverte, dans son éternel sourire qu’elle figeait parce qu’elle savait que sa bouche au repos tombait aux commissures des lèvres, continuait :
— Oui, vous auriez dû me dire que vous m’aimiez, il y a quatre ans, nous nous étions tant amusés à la maison dans la nuit de Saint-Nicolas en 1918. Souvenez-vous !… après minuit, avec lui nous étions allés souper… Vous étiez vraiment charmant, si charmant que j’avais cru…
Et il y avait, en effet, dans ses paroles et dans le ton avec lequel elle les prononçait comme un vrai regret doublé d’amertume ; et ce regret lui crispait le cœur sans qu’il pût s’en expliquer la cause.
Pour répondre, il fut banal à l’excès :
— Mieux vaut tard que jamais.
Elle lui représenta ses lèvres et elle se serra voluptueusement contre lui. Dans ce mouvement de corps, ses jambes s’écartèrent et de nouveau, elle s’offrit à ses doigts.
Il s’en voulait de ne pouvoir la satisfaire autrement mais ses idées, chavirées dans l’imprévu de cette aventure, le rendaient impuissant.
— Écoutez, Régina, je vous veux posséder tout entière, venez demain matin chez moi, c’est à dix minutes d’ici ; pour l’instant, je suis bouleversé par le bonheur qui m’arrive…
Et comme elle soupirait tout de même, il lui octroya une manuelle satisfaction de plus.
Au coin de la rue du Bac, ils trouvèrent enfin une automobile. Elles étaient rares à cause de la pluie qui commençait à tomber. Il exprima la crainte de rencontrer Goder.
— Oh ! pas de danger, expliqua Régina. Avant six heures, il ne peut quitter son bureau ; cela ne lui est jamais arrivé et puis, s’il nous rencontrait ensemble, vous n’auriez qu’à lui dire que vous m’avez retrouvée à ma sortie des Galeries.
Dès qu’ils furent dans l’auto, il lui prit la main et il la sentit brûlante.
— Vous avez un peu de fièvre, dit-il.
— Oui… je le sens… c’est bien compréhensible, n’est-ce pas, avouez-le, répondit-elle en baissant presque pudiquement les yeux.
Il lui aurait bien dit de venir chez lui, tout de suite ; seulement, la certitude qu’il n’était bon à rien ce jour-là, l’en empêcha.
— Vous savez, je compte absolument sur vous demain matin.
Elle répondit évasivement par un aimable :
« Je ferai mon possible ».
Tout de même, elle se faisait de nouveau plus pressante, plus câline. Et voici que, comme tout à l’heure, chez elle, elle s’offrait encore et cette fois, avec une impudeur si grande qu’il se sentit tout à fait désarmé.
Il pensa :
« C’est une malade ».
Et machinalement, abruti par cette avalanche de spasmes qui, comme une pluie chaude, lui tombaient sur les doigts, tout en cherchant à la calmer, il songea à la folie qui l’avait conduit dans la chambre conjugale.
Tout à coup l’auto s’arrêta brusquement. Elle venait probablement de heurter une autre voiture.
Il entendit le wattman lâcher quelques injures.
Régina, elle, n’avait pas bougé. Extasiée, de sa main gantée, elle retenait avec force la main de son nouvel ami.