10
Dix heures, onze heures… Les heures tombaient. Régina n’arrivait pas.
Pour plus de sûreté, Pontarès s’était levé de bon matin et avait donné l’ordre qu’on fît tout de suite sa chambre. Il devait rentrer sur les neuf heures. Sorti pour tromper l’attente, et ne se sentant pas le cœur au travail, il s’était éternisé jusqu’à neuf heures dans le café où, d’ordinaire, il passait, et, sur le pouce, tout en grignotant un croissant, il prenait son « petit noir » matinal.
Comme il s’était endormi très tard, énervé par toutes ses escarmouches amoureuses, il résolut, en rentrant, de s’étendre sur son lit.
Ses ablutions faites, il revêtit un élégant pyjama et ouvrit les journaux qu’il avait achetés pour tromper l’attente. La crainte d’être, de nouveau, dans un état neutre le tenaillait. Il savait pertinemment que les émotions, souvent les plus futiles, causaient à l’homme des surprises vexantes — et pourtant combien naturelles ! Il était assez psychologue pour ne pas ignorer non plus que cette impuissance momentanée était, la plupart du temps chez les virils dont il se flattait d’être, une sorte d’auto-suggestion. Il se rappelait une belle courtisane qu’il avait rencontrée jadis, un soir, chez Maxim’s. Elle lui plaisait outre-mesure… n’empêche qu’il avait dû la quitter sur le matin en lui faisant une assez piètre aumône qu’heureusement dédommageait l’autre, en espèces sonnantes.
Le quart de onze heures sonna et Régina ne venait toujours pas.
Il pensa d’abord qu’elle avait peut-être été retenue par une visite, une course urgente, une indisposition de l’enfant. Peut-être aussi avait-elle réfléchi à la folie de cette aventure qu’elle avait pourtant elle-même préméditée, cherchée et provoquée.
« — Décidément, rogna-t-il, il sera dit que, dans cette histoire, je serai ridicule jusqu’au bout. Je me suis fait pincer comme un gamin par cette coquette que je n’avais jamais seulement autant regardée jusqu’à ce jour. C’est idiot. Si ce pauvre Goder pouvait se douter que je suis là, sur un lit, attendant sa femme, songerait-il seulement à tirer de son fourreau sa maigre lame d’officier d’administration ? Tout ce qui m’arrive est décidément inimaginable. À présent, je la veux cette Régina — oui, un joli nom, ma foi ! — Je la veux, je la veux et je l’aurai. C’est trop bête vraiment, n’est-ce pas elle qui s’est jetée à ma tête ?… ou bien ne serait-elle qu’une vulgaire allumeuse ?
Il se remémorait la scène en souriant et, à cette évocation, il sentait toute sa virilité lui revenir.
Elle ne pouvait décidément tarder. Elle allait faire un saut jusque chez lui, se donnerait en coup de vent, tout habillée et reviendrait l’après-midi…
Était-ce par curiosité qu’elle le voulait, ou bien avait-elle cette idée qu’ont certaines femmes de chercher à soumettre ceux qui ne plient pas les genoux devant leurs charmes, ou bien encore, était-ce un réel amour ? Savait-on jamais avec elles ?
En était-elle à son coup d’essai ? Si l’homme est toujours flatté d’avoir les prémisses d’une femme qui ne sait rien de l’amour, à plus forte raison doit-il se rengorger quand il est le premier amant d’une femme mariée. La première fois, il est, en effet, à peine choisi ; la seconde, il est distingué… ce qui est plus flatteur pour lui.
Il avait jeté les yeux sur la pendule. Elle marquait onze heures vingt-cinq.
Régina vraisemblablement ne viendrait plus.
Les raisons, dès lors, lui importaient peu. Tout de suite, il se sentit délivré, plus calme. Avec tranquillité, il alluma une cigarette, ce qu’il n’avait osé faire depuis le matin pour ne pas lui imposer l’odeur du tabac — et ses pensées se clarifièrent instantanément.
Il décida qu’il se reposerait jusqu’à une heure et, qu’à deux heures, après une légère collation qu’il prendrait à son habituel restaurant, il se rendrait chez elle. Il se donnait des raisons qu’il trouvait excellentes. Après tout, n’était-il pas en droit d’être inquiet ?
Sans doute avait-elle une excuse des plus valables. D’abord, la fatigue de la veille à laquelle il fallait peut-être joindre une fatigue nocturne car, avec ces diables de maris fidèles — et Goder devait être fidèle ! — le plus ridicule, au sens molièresque du mot, c’est toujours l’Amant, le pauvre Amant qui parade, se rengorge et reste en somme beaucoup plus cocu que le mari.
C’est qu’aussi avec une nature comme celle de Régina, il fallait être d’attaque et surtout solide au poste à tout moment.
De nouveau, l’idée de son impuissance l’obséda ; cette idée existait chez lui à cause de la perturbation de son système nerveux. Cette impuissance intermittente, imprévue, presque tous les hommes la subissaient avec la femme nouvelle que, souvent, ils convoitaient le plus. Ce n’était pas son cas. Son cas, à lui, était la surprise et, à moins que son imagination s’en mêlât, Régina serait à lui le jour même. Sans être un effréné coureur, Pontarès avait, en dehors de ses deux amies attachées, des maîtresses passagères, si, toutefois, on peut donner ce nom aux quelques gentilles amies, mariées ou non, qui vous accueillent presque toujours à draps ouverts parce que vous êtes la ration défendue et supplémentaire. Cette catégorie de femmes toujours prêtes est peut-être l’unique piment des amours parisiennes. Pourtant, on en parle peu et les romanciers, avec leur hypocrisie et leur respect du convenu, semblent ignorer qu’elles existent. Avec ces amantes d’occasion, jamais de scènes de jalousie, ce sont les réelles amies avec lesquelles on couchotte par-ci par-là ou qu’on aime à la hâte sur un bord de lit ou de divan. Chacun sait ce qu’il cherche, ce qu’il donne et ce qu’il prend ; il n’y a pas de dupes.
Pour l’instant, Pontarès avait deux amies. La première, Henriette Géraldys, était une veuve de guerre uniquement occupée de l’éducation de son fils. Comme, d’une part, elle ne voulait plus se remarier, et, d’autre part, son corps encore jeune réclamait des satisfactions sexuelles, elle avait accepté les hommages de l’ex-capitaine d’artillerie. C’était une femme d’une grande délicatesse. Ainsi, elle ne serait jamais venue le voir à l’hôtel sans le prévenir la veille par un mot, dans la crainte de le gêner. Se donnant rarement, elle n’exigeait aucune fidélité. Une seule fois par an, au moment des vacances, lorsque l’enfant était confié pour huit jours à ses grands parents, elle s’autorisait une fugue à la campagne avec Pontarès. Ils se disaient toujours « vous » et il ne se souvenait pas d’avoir eu la plus petite dispute avec elle. Ils « s’aimaient bien », c’est-à-dire qu’ils ne demandaient, l’un et l’autre, à l’amour qu’un équilibre sensuel, presque sanitaire. Mais Henriette Géraldys, par contre, était une délicieuse amie. Elle s’inquiétait de sa santé, lui prescrivait des régimes, lui faisait ses achats, le conseillait dans le choix de ses vêtements ; bref, par mille soins et mille riens, se montrait affectueuse et reconnaissante à souhait.
De son côté, il avait pour elle une bonne affection, dirigeait de loin l’éducation de son fils Robert qu’il voyait de temps en temps parce qu’il avait été un ami du père — ce qui d’ailleurs était à peu près vrai, le père de Robert ayant été sous les ordres directs du Capitaine de Pontarès. — Henriette Géraldys était une femme plutôt belle que jolie. Ses traits étaient réguliers et son port majestueux. De taille plutôt élevée, elle incarnait le type de cette race française des grandes femmes qui tend à disparaître. C’était une amoureuse moyenne, ne cherchant dans l’amour que l’estime, l’affection et la normalité de ses fonctions naturelles. Elle était très heureuse et d’avoir rencontré M. de Pontarès et aussi, que des relations très intimes se fussent nouées entre eux. Elle lui avouait souvent qu’elle n’aurait pu trouver mieux. Elle était encore de ces femmes assez intelligentes pour ne pas demander aux hommes plus que ceux-ci ne peuvent leur donner. La question de fidélité avait été réglée une fois pour toutes. Elle avait dit :
— Je vous serai fidèle et n’aurai, moi, aucun mérite à cela car je me contenterai toujours de l’amitié amoureuse que vous m’octroierez mais dont j’ai un absolu besoin ; et, aussi, parce qu’une femme ne saurait être dans le même temps à plusieurs hommes sans déchoir ; cependant, de votre côté, vous êtes absolument libre de vos actes. Je n’en prendrai jamais ombrage pourvu que vous me gardiez et votre affection et votre estime. Je souhaite seulement que vous n’ayez jamais d’affliction dans vos autres aventures.
M. de Pontarès avait accepté de grand cœur ce traité qui lui donnait une jolie femme et une femme de tout repos par-dessus le marché. D’ailleurs, ses fantaisies amoureuses étaient rares. Pourtant, plus porté sur la chair que Mme Henriette Géraldys, il lui avait adjoint une autre femme, la propre sœur de la tenancière de l’hôtel meublé qu’il habitait, une personne arrivant à la quarantaine, amoureuse sur le tard et dont les avances avaient été tellement stupéfiantes, qu’en y pensant, il ne pouvait s’empêcher de sourire.
Un soir, qu’il avait accepté le thé dans le bureau de l’hôtel en compagnie de la famille réunie, grande avait été sa stupéfaction, en rentrant dans sa chambre, de trouver Mlle Esther-Noémie assise sur son divan et dans un déshabillé des plus suggestifs. Elle avait, prétendait-elle, trouvé la porte ouverte et attendait l’ingénieur pour le consulter sur la vente d’une maison sise dans le Nivernais. Esther-Noémie pouvait avoir de trente-huit à quarante ans. Par galanterie simple, tout en feignant de croire à son histoire, M. de Pontarès l’avait retenue en lui faisant un brin de cour. Une heure après, il avait eu, — non sans difficultés — la preuve de sa trop longue honnêteté et de sa parfaite innocence. Par bonheur, E. N. (ainsi la dénommait-il en vieux Central qu’il était), habitait la commune de Crécy-en-Brie et ne venait à Paris, visiter sa sœur l’hôtelière, que deux fois par mois, du samedi soir au dimanche, le dimanche mortellement ennuyeux pour la majorité des gens intelligents du monde entier et pour lesquels sortir, s’endimancher surtout !… ou recevoir est un supplice sans nom et néanmoins un supplice encore non catalogué. Mais E. N. n’était pas non plus de ces femmes qui vous empoignent un homme et entendent le garder jalousement pour elle seule. Trop heureuse d’avoir enfin trouvé un mâle — un Ex-Officier, un Ingénieur S. V. P. ! — qui consentit à lui donner bi-mensuellement des satisfactions qu’elle attendait depuis si longtemps et qu’elle avait fini par désespérer de trouver. Elle se gardait de l’ennuyer dans la crainte de le perdre. L’aurait-elle même trouvé couché avec une autre qu’elle se serait prudemment retirée en s’excusant. Elle se contentait de lui écrire des lettres avec enluminures de fleurs, débordantes de tendresse, des lettres dans lesquelles elle promettait plus qu’elle ne pouvait donner car, initiée à un âge déjà mûr aux plaisirs de l’amour, elle mêlait à celui-ci une sentimentalité trop longtemps contenue, presque enfantine, orthographiée d’ailleurs avec une insouciance d’écolière absolument dédaigneuse des règles grammaticales. Et cela charmait M. de Pontarès, habitué, en amour, à des styles par trop conventionnels, de recevoir des lettres commençant par un : « Mon Bien Aimé-e ! »
Rue du Bac, il sonna.
— Vous ? fit Régina en l’accueillant avec un étonnement non joué et qu’elle exagérait en amplifiant l’accent circonflexe de ses sourcils, mais riant tout de suite de son rire de Bacchante ivre.
— Vous êtes seule ?
— Mais oui. Entrez donc. Débarrassez-vous.
Et, sitôt qu’il eût posé sa canne, accroché son chapeau à la patère de l’antichambre :
— Je vous ai attendue toute la matinée, commença-t-il avec reproche. Non, ce n’est pas gentil, Régina, de m’avoir fait me morfondre ; non, ce n’est pas bien, car à mes yeux je me sentais ridicule comme un collégien.
Elle le regarda de ses yeux qu’elle savait admirablement rendre candides, puis ses sourcils se froncèrent et d’une voix sérieuse, presque revêche, une voix qu’il ne lui connaissait pas :
— J’ai beaucoup à faire ici ; mon ménage me prend toute ma matinée et je n’ai que juste le temps de faire le déjeuner. Et puis, il y a lui, lui qui n’en finit pas, le matin, de chanter, de déclamer, de rire, de se laver, de commander, de bavarder. Après le père, c’est le fils, oui, Jeannot, me prend une heure à lui seul ! Et ses devoirs à regarder ! et ses leçons à lui faire réciter !… Que sais-je ? les bottines, les raccommodages ; vous vous figurez peut-être que je ne fais rien ? (Elle aimait beaucoup faire ressortir qu’elle travaillait ferme et Gustave, tous les soirs, la plaignait sincèrement.)
— Pourquoi ne prenez-vous pas une femme de ménage ? hasarda-t-il, ennuyé.
— À trois francs « de l’heure » ? Merci !… et puis… une femme de ménage, c’est une peste, ça vole, ça surveille, ça espionne, ça cancane et ça ne fait rien de propre par-dessus le marché.
Gêné, il balbutia :
— Je vous dérange… si j’avais su…
— Évidemment, les hommes ne savent pas tout le temps que prend la tenue d’un intérieur, si on veut qu’il soit propre dans les coins.
— Mais je ne dis pas… D’ailleurs, votre intérieur est merveilleusement tenu.
Il regretta vraiment d’être venu et, surtout, de s’être engagé dans une aventure dont les côtés peu ragoûtants lui apparaissaient tout à coup.
— Oh ! l’après-midi, continua-t-elle, c’est différent. À onze heures, je me mets à ma toilette, au gros de ma toilette s’entend ; et alors, pour un empire, je ne ferai autre chose que de débarrasser la table… Cela vous étonne, hein ?… hein ?… hein ?…
Àson tour, Régina était gênée. Elle disait : hein ? car elle ne savait plus comment appeler M. de Pontarès, Monsieur ? Pontarès ? Monsieur de Pontarès ? Albert ? Elle aurait certainement bien dit : Albert, mais devant son mari, elle aurait pu se trahir puisqu’elle s’y était refusée, encore la veille.
— Il me semble que nous sommes… l’après-midi, hasarda M. de Pontarès.
— Mais, je suis libre… absolument libre et jusqu’à six heures encore ! Jeannot, d’ailleurs, a une clef ; il rentre de l’école, trouve son goûter, se met à ses devoirs. À dix ans, c’est le moins que savoir rentrer seul, se servir seul et s’occuper seul.
— Ainsi vous êtes sous les armes ?… Vous êtes prête ? veux-je dire, fit-il d’une voix douce.
En riant, elle ouvrit son kimono du matin qu’elle gardait jusqu’à l’heure de la sortie.
— Voyez.
En simple combinaison transparente, elle se montrait.
Aimable, il s’avança…
— Voyons, soyez sérieux…
Régina, qui n’avait pas les résistances prolongées, se défendait mollement, pour la forme, pour ne pas paraître céder trop facilement et surtout parce qu’un abandon rapide ne lui semblait pas convenable. Elle était sensible surtout aux démonstrations préalables, aux agenouillements, aux serments. Même dans l’abandon, elle cherchait à être parfaite et ne concevait guère l’amour avec de vraies brutalités. Elle aimait, à tout moment, jouer l’étonnement, la candeur et poussait presque celle-ci jusqu’à la perversité. Elle voulait bien être forcée, mais tout juste. Elle gardait son pantalon, son caleçon, ne déboutonnait pas sa combinaison. Économe, elle craignait les accrocs, l’arrachement d’un bouton où la place se transforme soudainement en boutonnière. Ce qu’il importait de faire croire c’était… qu’on succombait toujours pour la première fois. D’abord, cela donnait plus de valeur à la chute et au don de son corps. Une fois mise en confiance, il devenait inutile de parler… Toutes les paroles en amour ne sont-elles pas vaines ?
— Vous étiez peut-être fatiguée… hier ? Tandis que moi… je suis aussi pauvre aujourd’hui que je l’étais hier.
Cette boutade la mit en joie, et, de rire, la dispensait de défendre plus longtemps sa chair dont il cherchait, tout en parlant, l’excitation… Elle l’abandonna soudainement.
— Je vous aime, fit-elle en laissant tomber sa tête sur l’épaule de M. de Pontarès…
Il lui prit la bouche et c’est elle, cette fois qui le mordit, presque cruellement.
— Donnez-vous, implora-t-il.
— Allez m’attendre, fit-elle en se dégageant et en disparaissant.
M. de Pontarès comprit qu’il s’agissait de la chambre conjugale et s’y dirigea. Par une délicate attention, tant pour le camarade qu’était Gustave Goder, tant peut-être pour lui-même, surtout tant pour elle, l’épouse, il tira les rideaux épais de la grande baie qui donnait sur la rue du Bac, et, dans cette demi-obscurité, il attendit et se posa de nouveau, malgré lui, l’angoissant problème de sa nerveuse et chancelante virilité.
— « C’est idiot d’y penser, se dit-il… C’est égal, j’aurais dû prendre ce matin un bain froid ». Il cherchait à se convaincre, à se persuader que cette impuissance n’était que passagère et qu’artificielle… Tous les hommes adonnés aux travaux de l’esprit n’étaient-ils pas sujets à cette faiblesse ou à ce travers ? Ce n’était, après tout, qu’un ralentissement des fonctions corporelles… Et puis aussi, il fumait trop et prenait trop de café. Tout de même, cela ne lui était jamais arrivé avec Henriette Géraldys et encore moins avec E. N… Il est vrai que l’une et l’autre il les désirait moins qu’il ne désirait à présent Régina ; ensuite, toutes les deux se donnaient ; Régina, elle, se laissait prendre avec un féroce égoïsme qui aurait coupé bras, jambes et le reste au mâle le plus viril.
Dans le cabinet de toilette, il entendit le bruit mou de l’eau et le bruit sec des brosses reposées sur le marbre.
Il desserra son pantalon, détacha ses bretelles et se tint près du lit.
Régina entra. Elle était, comme la veille, en combinaison. Tout de suite, il la prit dans ses bras et couvrit son visage de baisers fous. En tâtant son corps, il sentit que, sous sa chemise, elle avait gardé son petit caleçon. À l’idée qu’il fallait encore enlever cet objet, il s’affola derechef. Dans ce travail, sa virilité allait peut-être de nouveau disparaître ? Alors, d’autorité, il leva la chemise, fit glisser le dernier rempart ridicule et profita de ce qu’il s’était baissé pour saisir Régina à la taille et la coucher en travers du lit, que, par scrupule, il n’avait osé ouvrir. Elle, s’était abandonnée, les jambes molles, pendantes, prête, la tête de côté cachée par son bras droit replié, demandant préalablement les prières et la génuflexion…
…Il couvrait de baisers le ventre de Régina, s’attardant pour savourer la chair plus rose à certains emplacements ; il caressait ce corps qui s’offrait avec une passivité déconcertante, presque désespérante. Longtemps, jusqu’à l’épuisement et jusqu’à la fatigue aussi, il la tint sous son haleine. Cependant, son cerveau seul marchait, mais toute cette fièvre buccale ne descendait pas dans son être décidément rebelle à cette complète conquête.
Il était mal à l’aise. À chaque instant aussi ses tibias ne heurtaient-ils pas la traverse du lit, et à l’endroit le plus sensible ! Il sentit, dans cette fâcheuse et douloureuse position, l’impossibilité de la prise absolue. Il engagea Régina à se lever et à le venir trouver sur une chaise longue. Docilement, elle se prêta à sa fantaisie, mais, à aucun moment, elle n’eut l’idée de venir à son secours en lui communiquant un peu de son désir, de ce désir dont elle était cependant toujours pleine. Comme ils passaient devant une énorme psyché, M. de Pontarès souleva la combinaison et, elle, de se voir dans cette nudité, dans les bras d’un homme presque correctement habillé, la fit rire. Il s’assit, l’attira à lui et pendant quelques instants la pénétra. Malheureusement, les accès successifs de volupté avaient tant élargi les organes de Régina que sa virilité reconquise, dans le vide, se désespéra, et qu’il dut, pour la reprendre, se retirer et s’abandonner aux mains de cette délirante mais égoïste maîtresse.
Elle, sur ses genoux maintenant, se prêtait, toujours docile, à ses baisers. Avec étonnement, il se surprenait encore à lui dire des paroles d’amour si douces et si tendres que les larmes lui en venaient aux yeux. S’il avait pu s’analyser, il aurait convenu que son émotion naissait beaucoup plus de ce qu’il disait que de ce qu’il sentait. Cette auto-suggestion le troublait.
Un autre soi-même se révélait à lui, un soi qu’il ne connaissait pas et qui était tout lyrique, tout enfiévré. Régina, cependant, le regardait à la dérobée, les yeux bleus presque clos et encore cachés sous ses longs cils qu’elle avait très bruns. Elle souriait en écoutant ce psaume d’amour improvisé en son honneur et son sourire s’était fait énigmatique, car elle parlait peu, se contentant d’approbations dans lesquelles n’entraient que des commencements de phrases presque jamais achevées.
Tout de même, de temps en temps, elle répétait comme une chose apprise un « je t’aime » bien ponctué ; et, ce tutoiement imprévu, tombant dans leur ordinaire vouvoiement, ne laissait pas de les étonner tous les deux.
… — Tu sais, je te veux toute, tout entière, mais je ne veux pas te prendre ici… Non, pas ici, je ne suis pas tranquille. Dis que tu viendras me voir chez moi, dis oui…
Peu convaincue, elle fit oui de la tête…
— Vous m’en voulez ? Que voulez-vous ?…, ici, je ne me sens pas à l’aise. N’est-ce pas ? ce n’est pas ainsi… Vous voulez l’amour complet ?
Elle répondit très naturellement, presque cyniquement :
— Tiens, tant qu’à faire !…
Il y eut un silence.
— Vous savez, Jeannot va rentrer, il vaut mieux qu’il ne vous trouve pas à la maison.
— Voulez-vous que nous sortions ?… Un peu d’air sur les boulevards, nous nous attablerons quelque part…
— Volontiers.
Elle passa dans sa chambre et quelques secondes après se présentait chapeautée, gantée.
— Allons.
Àpied, ils durent gagner le Boulevard Saint-Germain pour trouver une auto. Sitôt dans la voiture, elle se blottit contre lui, câline, les lèvres tendues, prête de nouveau à l’amour…
« — Curieuse nature, — pensait M. de Pontarès, tout en la caressant intimement, — jamais complètement satisfaite ! Il faudra que je parle de ce cas au docteur Garby, car c’est certainement un cas. Avec cela, d’une passivité désespérante ! Cet égoïsme en amour, je ne l’ai jamais aussi nettement rencontré ; il en est caractéristique !
Dans un embarras de voitures, une auto-car de course se plaça près d’eux.
… — Vous gênez pas les amoureux ! cria un loustic.
Régina s’était contentée de baisser la tête en maintenant la main caressante de M. de Pontarès.
Sur les Boulevards, il se fit arrêter au café-glacier Napolitain. De temps en temps, M. de Pontarès venait là. Il avait connu le café à l’époque de sa splendeur lorsque siégeaient de cinq à sept Catulle Mendès, Baronnet, personnage énigmatique, Georges Courteline, le vieil éditeur Georges Charpentier, Desmoulins, Gomez-Carrillo, Ernest La Jeunesse, Janvier de la Motte, Armand Silvestre, Jean de Mitty, Alfred Capus, etc. Mais, depuis la guerre, toute cette clientèle avait disparu, les uns dans l’oubli, les autres dans la tourmente ou, pire, dans cette décrépitude qui force les plus braves à ne plus s’aventurer hors de chez soi. Les habitués se recrutaient à présent dans le monde des théâtres, et les hôtels avoisinants y envoyaient leurs hôtes. Toutefois, par vieille habitude, quelques gens de lettres et quelques journalistes s’y rendaient encore. Dès que Régina fut assise, elle promena ses regards autour d’elle… Elle avait toujours peur de rencontrer son mari. Avec M. de Pontarès, cela n’aurait pourtant pas eu d’importance : « on » s’était rencontré aux Galeries Lafayette…
Soudain, elle tressaillit. Jude, en face d’elle, Jude Weiss pérorait ! À sa voix seule elle l’avait reconnu ! De son côté, Jude l’avait dévisagée, avait souri, s’était levé et avait gagné les lavabos — les lavabos parisiens des cafés et des restaurants où se nouent tant d’intrigues, au nez et à la barbe des amants et des maris !
— Vous permettez, dit Mme Goder à M. de Pontarès… je vais au lavabo.
Celui-ci, qui n’avait rien vu, ouvrit son journal…
— Toi ici ? par quel hasard ?
— Quel hasard, en effet, justement, à midi, avec mon mari, nous parlions de toi et de tes succès.
— Ton mari ?… M. Goder ?… c’est lui, ce grand brun ?
— Non, son ami, M. de Pontarès, nous allons chercher mon mari pour dîner ensemble… Il y a presque quinze ans que nous sommes mariés, mon cher.
— … dont cinq de guerre ! On m’avait dit cela. Mille regrets de n’avoir pas été à ta noce.
— Ne sois pas rosse… je suis si contente, moi, de te rencontrer, de te retrouver.
— Vrai ?
— Vrai.
— Alors, veux-tu qu’on se revoie pour bavarder un peu ?
— Si tu veux. Quand ?
— Demain, ici, chez moi… chez toi, où tu voudras ?…
— Ici, je puis être rencontrée… chez moi, impossible.
— Alors, chez moi ?
— Petit Jude sera sage ? fit-elle en souriant et en le menaçant du doigt.
— Oh ! Petit Jude a toujours été sage ; sa sagesse n’est peut-être pas dans la catégorie des prix Montyon, mais il y a aussi sagesse et sagesse. À quelle heure peux-tu venir ?
— Deux heures et demie.
— Soit. Si tu peux rester jusqu’à quatre heures, je te ménagerai une surprise.
— Non ?
— Si.
— Colette ?
— Je ne dis rien… Alors… à deux heures et demie, 12, rue de Liège, rez-de-chaussée à droite ; entendu, hein ? Au revoir, Gina. Voici ma carte.
— Au revoir, Petit Jude.
Et comme si rien ne s’était passé, Régina, tout de même un peu émue mais n’en laissant rien paraître, regagna sa place, non sans avoir préalablement glissé la carte de Jude dans son corsage.
… Le lendemain et le surlendemain, M. de Pontarès, en vain, sonna rue du Bac.
… — Oui, c’est vraiment gentil chez toi… un peu excentrique, évidemment, mais enfin on y est à l’aise, les poufs sont bons ; les tableaux par exemple, à mon avis, sont des horreurs…
— Malheureuse, des Gérencin, des Van Rongen, des Ratisse, des Plamince, sais-tu bien que j’en ai pour cent mille francs… et au bas mot.
— Mon Dieu ! Tant de laideurs pour tant d’argent, est-ce possible ?
— Hélas, oui… Mais dis-moi, tu n’es pas venue pour que je te fasse un cours de peinture moderne. J’en serais d’ailleurs fort peiné, attendu que je n’ai ces tableaux que par pur snobisme. Dans mon cabinet de travail tu verras un merveilleux Guillaumin et un Sisley de toute beauté : deux peintures. Une seule sculpture, la Tête de l’Enfant Juif, de Rosso, le précurseur de Rodin, et… c’est tout. Tout ça, ce que tu vois ici, c’est pour les journalistes qui viennent ; ça les épate peut-être autant que moi ; mais moi, tu sais, je ne suis juif qu’à moitié et c’est suffisant ; premier vent de krach… je bazarde… Voyons, et toi, tu es heureuse ?
— Mais oui… fit-elle en riant… Mon mari est charmant.
— Combien d’amants ?
Elle éclata de rire, puis, haussant les épaules :
— Oh Jude, non, vrai, peux-tu croire ?
— Non, alors, je serai le premier ? Ne me dis pas cela, tu m’affoles, Gina, je serai donc le premier en tout avec toi ?…
— Veux-tu te taire, sale gosse.
— Embrasse-moi ?
Elle l’embrassa gentiment, sur les deux joues.
— Ça, c’est pour le Monsieur ; pour moi, maintenant, pour Petit Jude, ton premier ?
— Mais comment veux-tu donc que je t’embrasse ?
Il la prit dans ses bras et goulûment lui mordilla les lèvres, ce qui, tout de suite, la fit se pâmer…
— C’est comme ça que je veux que tu m’embrasses, puisque je te retrouve, Gina. Encore ?
— Jude !
— Encore ?
Il l’avait assise sur le divan et tout en l’embrassant sur les lèvres, ses mains s’occupaient à la mettre à l’aise. Régina se laissait faire. Ce Jude n’était-ce pas toute sa jeunesse en souvenir… toute sa folle jeunesse !…
… — Je constate que tu es vraiment toujours la même, lui disait-il, un peu plus tard en souriant… Ce pauvre Gustave Goder… enfin… Tu ne sais toujours pas te défendre ?
— Avec toi ?… Non… tu sais bien que ça c’est toujours mon petit côté faible…
— Ça, quel joli mot, mot de théâtre…
— Ne te fiche pas de moi… j’ai si souvent pensé à toi !
— Ah ? C’est juste… après tant d’années de mariage, une bonne douzaine d’années de séparation, on a bien le droit à une compensation, ma petite Gina. Alors, dis-moi ta vie. Tu as des gosses ?
— Un, Jeannot, il est délicieux. Il a un peu de toi, je t’assure.
— Ah bah ? Ce que tu dis doit faire plaisir aux disciples de Broca… Il a quel âge, ton fils ?
— Douze ans passés.
— Il te laisse assez libre à ce que je vois ?
— Maintenant, oui ; le soir, quand je sors, c’est mon mari qui le garde.
— Ce brave Gustave !
— Mais oui. Dis-moi, maintenant, pourquoi, après la nuit, tu sais, la fameuse nuit chez Charvais, dis-moi donc franchement pourquoi tu ne nous as plus jamais donné de tes nouvelles à Colette et à moi, car, enfin, elle et moi, nous étions en dehors de toutes les vilaines affaires d’argent…
— La nuit chez Charvais ? répliqua Jude pensif ; oui, en effet, elle fut plutôt fatigante, pour nous autres hommes et pour vous toutes aussi.
— Je ne te comprends pas…
— Je te revois encore, Gina, dans la chambre rouge. André Leuth dormait presque dans tes bras ; et au pied de ton lit, gisaient Rodolphe Legendre et Ludovic Blanc, éreintés, fourbus…
— Mais ils ne m’ont pas touchée ; ils étaient avec Marguerite Larille.
— Je ne doute pas une minute que Marguerite ne se soit distinguée en cette occasion ; d’ailleurs, vous ne saviez plus exactement ce que vous faisiez, les apéritifs, les vins fins, le champagne… Enfin, n’est-ce pas, tu étais bien à côté de Colette ?
— Justement.
— Mais sapristi, avoue donc que tu ne savais plus ce que tu faisais, que tu étais pompette… sacrebleu ! Je le sais bien, puisque moi-même je t’ai prise, toi, et j’ai pris Colette sans même que vous vous réveilliez complètement.
— Oh ! cela non…
— En veux-tu la preuve ?
— Je suis curieuse.
— Ma Ginette, viens voir !
Il l’entraîna dans son cabinet de travail, sortit d’un tiroir un coffret et l’ouvrit.
— Regarde.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ça (encore ça !) eh bien, ça, ce sont mes trophées de la nuit du 14. Tiens, lis la date : « le 14 juillet de la Villa Charvais ». Toutes ! ma chère : toi et Colette comprises, vous y avez passé… Si tu en doutes… compare. Voici ce qui était à toi… et voilà ce qui était à Stéphanie Gonnet, à Marguerite Larille, et encore à Suzette Tournemire… et à Tintin… à Tintin que tu remplaçais si follement le lendemain matin même dans la couche du dénommé Michel Charvais.
Régina toute rouge s’était levée…
— Pourquoi gardes-tu toutes ces horreurs ?
— Pour me souvenir. Vois-tu, quand je suis sur le point de m’emballer pour une femme que je puis désirer sans l’aimer, je prends son petit… paquet et… je donne le sien à la femme qui a jeté son grappin sur moi. Petit Jude ne marche plus.
Elle essaya de rire :
— Que te faut-il alors ?
— Oh… ça, comme tu dis, ça c’est une autre paire de manches ; l’amour physique tant qu’on en voudra, j’en donne à qui sait comprendre que je ne donne que ça, j’en donne à qui en veut, pourvu que la demanderesse ait au moins quelque chose qui me plaise.
— Alors, moi ?
— Oh ! toi, toi et Colette d’abord, vous me plaisiez beaucoup, et puis c’est différent ; nous sommes de vieux amis qui avons couché et qui coucheront encore ensemble, le cas échéant. Vous me plaisiez peut-être aussi parce que nous n’avions plus rien à nous cacher.
— Tu recouches donc avec Colette ?
— Et comment ! À quatre heures, tu la verras rappliquer ici. Si le cœur t’en dit, tu sais, tu peux prendre ma place… Cela nous rappellera complètement notre jeunesse. Je ne suis toujours pas jaloux… surtout d’elle et de toi.
— Ce que tu es rosse !
— Mais non, encore une fois, je t’assure qu’il ne faut voir dans tout ce que je te dis et dans tout ce que je fais qu’une manière à moi de comprendre la vie… la vie actuelle et l’amour.
— Alors, Colette est encore ta maîtresse ?
— Quel mot ! Colette vient me voir de temps en temps ; elle passe ici une heure ou deux et s’en va. Quelquefois, il lui arrive de se faire accompagner d’une amie en détresse ou dans le besoin…
— Elle est mariée, m’a-t-on dit ?
— Oui, avec un espèce d’idiot, un certain Lemaistre qui fait de la politique dans l’espoir de dégoter un siège à la Chambre… ou une sinécure.
— Tu le connais ?
— Je l’ai vu deux ou trois fois, mais je ne le fréquente pas.
— Alors, Colette va venir ? Vraiment ? J’en suis saisie… Je vais être rudement contente de la revoir.
— Et moi donc !
— Pourquoi, toi ?
— Mais parce que j’espère bien que nous aurons derechef le petit coup de foudre les uns pour les autres et que nos relations se renoueront.
Elle haussa les épaules et éclata de rire.
— Tu es fou !
— Je n’ai jamais cessé de le dire. À présent, assieds-toi là. Dix minutes de correspondance. Pour ma pièce, veux-tu des places ?
— Certainement, j’allais t’écrire, et à la demande de mon mari encore !
— Ce brave Gustave ! Tiens ! par la poste, je t’envoie une loge !… Tu es censée avoir eu mon adresse au théâtre. Tu sais, elle n’habite pas loin Colette, à trois cents mètres d’ici, au 85 de la rue d’Amsterdam. Veux-tu lui téléphoner ? De cette façon, elle viendra tout de suite.
— Oh ! Oui… Vite. Et… elle viendra, c’est vrai ?
— Elle n’a rien à faire.
— Son rêve !
— Demande : Clichy 135. 070.
Régina se pencha sur le bureau, empoigna le cornet.
« — Clichy 135.070, s’il vous plaît… Oui, merci ; et elle dit à Jude : Pas d’accordéon. Allo… Madame Colette ?… »
— Lemaistre ! souffla Jude qui s’amusait à peloter Régina.
— « Allo… Madame Colette Lemaistre… » Hein ?… Oui… de la part de Mme Régina… (Laisse donc Jude ! Tu me fais mal, tu vas me déchirer). « Allo… Colette ?… Régina… Mais oui, moi, cela t’étonne ?… chez Jude, rencontré par hasard !… Oh ! tu te trompes, il est sage comme… »
— « Un jeune page ! » cria Jude dans le téléphone.
Régina continuait, indifférente maintenant aux explorations de Jude :
— « Il t’attendait à 4 heures, mais me voici… tu penses si j’ai hâte de te revoir. Viens tout de suite… Pas habillée encore ?… Viens comme tu es… Oh ! je te jure que non… Bien… Bien. Vite, j’ai encore deux heures devant moi… Je t’expliquerai ça… Lui ? Toujours le même, vite ; je t’embrasse ».
Elle raccrocha le récepteur.
— Non, ce que je suis contente, Petit Jude ! Elle se jeta à son cou et l’embrassa, en ajoutant :
— Il n’y a qu’avec toi dans le fond et qu’avec elle que je puis être sincère.
— Ce qu’on va être heureux alors. Gina, Colette et moi : le trio ressuscité !
— Ah ! ça, mon cher, il n’y a rien de fait, non.
— Non ? mais tu ne penses pas que tu vas me souffler mon amie, me la confisquer pour toi toute seule ? D’ailleurs, sois logique, tu es mon amie, je suis ton ami, elle est ton amie, tu es son amie, elle est mon amie, je suis son ami, les amies de nos amies sont nos amies, et tu peux en dire autant. Nous n’allons pourtant pas nous cocufier séparément ? Ce serait du joli… et puis zut ! Petit Jude a ici des droits, tous les droits, surtout avec toi ; tu sais, d’ailleurs, connaissant ton « petit côté faible »… je suis sûr de vaincre…
Il était à ses genoux et roulait sa tête sur ses jupes, comme jadis à Fontenay-sous-Bois.
— Ah ! fit-il en se relevant… S’il n’y avait pas eu Rodolphe Legendre, André Leuth et Ludovic Blanc et… l’affaire Goder, je vous aurais épousées certainement toutes les deux. Je me serais fait au besoin mahométan, j’étais de taille à faire ça… Oui… À présent, six minutes à moi, correspondance pressée. Pour tromper… ton impatience — pas ton mari — feuillette cette collection japonaise.
Trois petits coups de timbre, saccadés.
— La voici, dit Jude en se levant ; c’est sa sonnerie, va ouvrir !
Les deux jeunes femmes, la porte encore non refermée, se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Régina avait de grosses larmes aux yeux et Colette était moins calme qu’elle ne le paraissait.
— Touchant ! disait Jude… Touchant !… Il n’y a que moi qu’on ne remercie pas.
— Tu te feras payer toujours assez tôt, lui cria Régina, en pressant Colette sur son cœur.
Petit Jude se contenta de cette promesse et se remit à sa correspondance pendant que les deux femmes, assises sur des poufs, se racontaient leur vie, en se mentant probablement toutes les deux, tant qu’elles le pouvaient.
Le lendemain, Régina Goder, Colette Lemaistre et Jude Weiss, après un arrêt d’une quinzaine d’années assez mouvementées, reprenaient leur liaison.
· · ·
Assis, en pyjama de soie noire, au pied du lit qu’il venait de quitter et dans lequel Régina et Colette se prélassaient encore, Jude leur lisait un fragment d’article qu’il destinait à une revue.
« L’adultère n’a pas l’importance que les religions, et en particulier le Christianisme, lui donnent. La famille, selon la loi des Chrétiens, fait que le cocuage et la prostitution ne sont qu’une revanche de la nature. Les Scythes, jadis, si nous en croyons Hérodote, et, avant nos extraordinaires et inhumaines colonisations européennes, les Tahitiens et les Abyssins étaient arrivés à la réalisation de l’unité de l’amour dans sa pluralité. C’est au nombre de ses amants que l’on préjugeait des qualités d’une femme. On a de plus en plus tendance à revenir vers un communisme pacifique comme celui des Vieux-Bretons. La plus colossale des erreurs est aussi peut-être celle qui consiste à croire que les Romains apportèrent la culture dans les Gaules. Les Gaulois étaient déjà des gens de bon sens. Rappelez-vous cette belle Gauloise disant à une Romaine : « Nous nous donnons au premier venu, soit ; mais c’est à ciel ouvert, tandis que vous, vous vous livrez en secret à vos esclaves ». Malheureusement, c’est le Romain, ce protestant d’avant la Réforme, qui a fait prévaloir la force de son hypocrisie. Aujourd’hui, les Latins ont une forte tendance à se débarrasser de toute cette civilisation que conservent et qu’entretiennent surtout toutes les mômeries protestantes, tous les rigorismes huguenots. C’est pourquoi il faut se mettre avec les Latins avec l’idée de les décrasser et de combattre à outrance les poisons de Luther et de Calvin.
Il s’interrompit :
— Je ne dis pas cela pour toi, Régina. Tout le monde sait que ta vie est claire comme l’eau de source de la plus haute montagne. Néanmoins, Gina, je reconnais que toi et tes pareilles, vous avez tous les droits aussi, car je vous juge, moi, l’égale de l’Homme et je vous traite en égal. Votre tort c’est, peut-être, de vous croire intérieurement supérieures et c’est d’affirmer cette supériorité par un mépris aigu, une incisive tyrannie. Chez les Amazones, ce sont les femmes qui combattent, ce sont les femmes qui ont toute liberté en amour ; quant aux hommes, ils sont condamnés à la fidélité sous peine de mort en cas d’infraction ! À Malabove, en Mongolie, c’est encore la femme qui est le chef de famille ; elle aussi, a le droit d’avoir plusieurs maris… Ainsi, tiens, je parie que, dans ton ménage, c’est ce brave Goder qui représente encore la fidélité ?…
— Écoute-le, disait en riant, Régina à Colette.
— Chez nous, vois-tu, Régina, dans nos races sémitiques, nous nous acheminons vers une sorte de polygamie maritale. Dans nos milieux, c’est la question à l’ordre du jour ; nous y arriverons. Inutile de vous dire, à toutes les deux, que je suis partisan absolu de cette nouvelle forme. Il faut avoir l’horreur innée de la vérité comme les Chrétiens l’ont, il faut être comme eux accroupis dans les fumiers des ancestrales traditions, pour vouloir en rester encore, devant les réalités, aux formes patriarcales et tyranniques de la famille. Le respect n’y peut plus rien perdre et l’amitié sincère y gagnera énormément.
— Tu es donc devenu… communiste ? dit Régina.
— Grands dieux, que dis-tu là ?… Je laisse ces idées à quelques plaisantins ou à quelques-uns de mes coreligionnaires méchants, imbéciles ou crapules… Le Marxisme, c’est de l’anti-communisme d’abord et c’est la plus effarante idiotie d’un des nôtres. Le Prolétariat-Roi ! c’est à se gondoler… Toutefois, attention, ce détestable communisme aura fait du bon travail en saccageant un peu dans tout et un peu partout ; il aura permis à grand nombre de mécontents sur la terre de se placer sous une bannière… ce qui est encore ridicule. Mais quand les choses se tasseront, le monde a bien des chances de changer de face. Le communisme a achevé de pourrir le vieux monde. Cela, il le fallait. Il faut donc l’admettre, comme moyen terme, tout en le combattant avec férocité, de crainte que la monstrueuse vision, la colossale erreur ou la scandaleuse fumisterie — car on ne m’enlèvera jamais l’idée que Karl Marx fut un fumiste — soit prise au sérieux. D’ailleurs, le règne du faux-communisme russe va heureusement finir et sombrer dans les impossibilités avouées. La pourriture slave actuelle en est la preuve la plus évidente, n’est-ce pas Colette ?
Colette affirma son indifférence à cette question par un énergique « je m’en fous ». Ce qui fit éclater de rire Régina qui pensait la même chose, mais qui déclara :
— Mon petit Jude, tu n’es plus amusant comme autrefois…
— Comment, pas amusant ?… Mais je ne suis jamais aussi drôle que lorsque je parle sérieusement, je te l’affirme, c’est ma force d’humour à moi… et puis je crois, qu’après l’amour, la seule chose intéressante à faire est encore de philosopher sur n’importe quoi. L’amour… qu’en resterait-il sans cela, grands dieux ? un peu de forces perdues après quelques mouvements désordonnés de part et d’autre ! Avouez, mes chéries, que le jeu… ne vaudrait même pas la chandelle pour l’éclairer.
Au mot « chandelle », Régina, le ventre en avant, pouffa.
Alors Jude s’approcha de ses petites amies, les enveloppa de ses grands bras et improvisa :
Àdeux ? la chose est bien commune !
Il faut, à nos sens avisés,
Que nous ajoutions l’une à l’une,
Afin de tripler les baisers.
Lorsque deux croupes rebondies
Se joignent comme deux cerceaux,
Plus flamboyant est l’incendie,
Et, plus rudes, sont les assauts.
Lèvres à lèvres, mitoyennes ;
Et, par le vide s’aspirant,
Dans des poses plus que païennes,
L’Amour triomphe en expirant.
Le soir même, à sept heures, Jude, en smoking, prit à son tour le téléphone, demanda un numéro et, comme ce numéro ne répondait pas, « sa figure rayonna » et il dit tout haut, joyeusement :
— Elle est en route.
Il alluma une cigarette et, sur le divan, en suivant dans les volutes et les méandres harmonieux de la fumée bleue, il attendit. La cigarette était à demi-consumée que le timbre électrique retentit.
Il se précipita, ouvrit la porte et s’effaça.
— Entrez Muguette, petite sœur toujours jolie !
— Ne commencez pas à vous moquer de moi, Jude. Dire : « Petite sœur toujours jolie » à une bonne femme de trente-sept ans passés, c’est se moquer d’elle… Je suis déjà assez vexée d’avoir ce prénom : Muguette… Prénom ridicule quand on pèse soixante kilos, qu’on a un petit ventre rondelet et un derrière à ne pouvoir le loger en son entier sur une chaise.
— Et pourtant je ne me moque pas de vous, Muguette, car, malgré vos soixante kilos, votre ventre très normal, j’en suis sûr, et votre derrière parfaitement logeable sur une chaise, je trouve que votre prénom vous sied encore admirablement. Vous êtes toujours la même muguette, pour moi, que la Muguette qui canotait autour de l’île de Beauté en jouant du violon sous des grands arbres bleus… Oui, vous êtes, pour le petit Jude, le seul être qu’il aime profondément et sincèrement sur la terre… Le petit Jude que vous aimez bien aussi un petit peu ?
— C’est vrai, dites même que je n’aime que mon petit Jude.
— Toujours votre petit Jude ?
— Toujours. Ce n’est pas tout cela. Nous devons être à l’Opéra-Comique à neuf heures.
— Mais oui, vous avez diné ?
— Ma foi, non, j’ai travaillé jusqu’à six heures et je n’ai eu que le temps de m’habiller.
— Je sais, vous êtes la ponctualité en personne. Puisqu’il en est ainsi, je vais moi-même vous faire deux œufs sur le plat.
— Trois, s’il vous plaît ? Et vous ?
— Oh ! moi, vous savez que je ne dîne jamais. Nous souperons ensemble à la sortie du théâtre. Savez-vous ce que j’aime en vous, Muguette ? C’est, la complète liberté que vous laissez aux gens qui vivent autour de votre vie. Oui, une autre m’aurait caché qu’elle n’avait pas dîné, aurait fait des manières avant d’accepter, m’aurait convié à dîner, etc… etc… Vous ? Rien… Deux œufs ? — Non, trois. C’est net. Quand je vous aimais d’amour, vous ne m’avez pas repoussé. Vous m’avez dit : « Je vous aime aussi, depuis longtemps, depuis toujours, je ne demande qu’à être à vous et c’est même le plus cher de mes désirs ; seulement, je mets une condition, j’exige de vous le serment que pendant trois années vous ne serez qu’à moi… rien qu’à moi »…
— … Et vous avez eu la loyauté de répondre que vous n’étiez pas capable de tenir cet engagement…
— Et nous sommes restés de bons amis, chère Muguette, reprit Jude. Jamais il n’y a eu la moindre brouille entre nous ; et c’est pourtant vous, uniquement vous, que j’aime de tout mon cœur… C’est pourquoi je vous nomme « ma petite sœur jolie ». À présent, mettez-vous à cette petite table ; dans cinq minutes, vous serez servie. Beaucoup de beurre ?
— Mais oui, je me fiche d’engraisser maintenant.
Lorsque Muguette fut seule, elle se leva et se dirigea vers la cheminée où elle prit la photographie de Jude. Elle la regarda, lui sourit et l’embrassa…
Jude, par la porte entre-bâillée, l’avait observée… et c’est sur la pointe des pieds qu’il gagna la cuisine.
Pauvre Muguette ! À cause de cet amour qu’elle lui avait voué toute jeune, elle avait presque refusé de vivre. Son art avait été sa grande consolation. Son tuteur mort quelque temps après sa femme, Muguette Langlois s’était trouvée à la tête d’une assez jolie fortune ; car, à la sienne, était venue s’ajouter la fortune respectable de ceux qui lui avaient servi de père et de mère. Incapable de gérer tous ses biens, elle s’en était remis à Jude dont elle connaissait la scrupuleuse honnêteté.
— Vous comprenez, avait-il dit, élevé dans l’estampage par l’oncle Arnoult, je lui en ai voulu beaucoup plus de me prendre pour un imbécile, que de l’argent qu’il m’a volé. Avec moi, petite Muguette, rien à craindre. Je suis le bon juif et j’ai le flair des placements sûrs.
Muguette ne s’occupait donc point de sa fortune. Elle se laissait servir ses rentes et conservait le surplus qu’elle reconfiait à Jude, lequel les replaçait comme il l’entendait.
Lorsque Muguette eut travaillé ses instruments à corde durant une dizaine d’années et qu’elle eut acquis une virtuosité vraiment remarquable, Jude l’avait engagée à se mettre à l’étude de l’harmonie et de la composition. Il avait senti que l’Art serait pour elle le plus puissant dérivatif de son amour. Après cinq années d’études acharnées, il avait loué la salle Erard et avait lui-même, dans une conférence, présenté son amie et comme virtuose et comme compositeur. Muguette Langlois avait remporté un extraordinaire succès, d’autant plus surprenant que la veille personne ne connaissait son nom. Heureuse et fière, elle s’était consacrée alors pleinement à la musique. Jude la croyait guérie de son amour pour lui. Il lui fournit alors un livret en trois actes : Au temps des fées, qu’il tenait, disait-il, d’un de ses amis désirant garder l’anonymat. C’était une sorte de joli fabliau mystérieux et candide où tout le rêve de l’artiste se pouvait donner. Deux années il la laissait se promener avec son œuvre de direction en direction, c’est-à-dire dans les trois ou quatre théâtres dont la France dispose parcimonieusement pour la production des drames lyriques. Lorsqu’il fut bien avéré que le placement était difficile, pour ainsi dire impossible, il alla la trouver chez elle et lui remit cent mille francs en disant :
— « Ce sont là vos économies de six années. Muguette, à présent, vous serez jouée, laissez-moi faire. Je savais que vous ne placeriez pas votre œuvre. Mais nous voici avec le nerf de la guerre, l’avenir est à vous. Comme c’est moi l’auteur du livret… Oui, vous vous en doutiez ?… parfait… il est juste que je mette dans la combinaison la même somme. Donc, nous allons voir… »
En quinze jours, la pièce était auditionnée, acceptée et… passait par-dessus presque tous les poèmes lyriques reçus. On allait entrer en répétition la saison suivante ; c’est pourquoi, le soir même, tous les deux devaient se rendre au théâtre pour faire le choix de leurs artistes.
— Puissance de l’argent ! avait dit Jude avec dégoût.
Plus tard, une auto les emmenait sur le champ de leur future gloire, car Jude, qui avait, comme tous ses coreligionnaires, le sens critique très développé, savait que le livret plairait au public et que, la musique, la mélodie surtout, étaient d’une fraîcheur telle que, seules, pouvaient leur être comparées celles d’un Gabriel Fauré, orchestrées finement et savamment par un Debussy.