08
Àla demie de huit heures, le jour battant encore son plein, toute la bande, déjà excitée par de nombreuses libations, toutes plus ou moins alcoolisées, se mit à table. Stéphanie Gonnet aidée de Suzette Tournemire et auxquelles s’était jointe Régina, avaient étalé une collection de hors-d’œuvre des plus variés : thon, sardines aromatisées, harengs marinés, pâtés de foie gras, œufs durs, concombres, tomates à l’huile et au vinaigre, etc…
Les langues s’étaient déliées. On partait joyeusement pour s’amuser toute la nuit. La chaleur était d’autant plus lourde qu’il avait fallu, à cause des voisins, toujours plus ou moins curieux ou policiers, fermer les volets et allumer le lustre.
Jude, tout de suite, proposa de se mettre à l’aise. Les jeunes gens retirèrent leur veste et leur gilet. Les jeunes filles, elles, le cou engoncé dans leur collerette de dentelles, se refusèrent à retirer leur corsage jusqu’au moment où Marguerite Larille déclarant la chaleur vraiment insupportable se dégrafa elle-même et apparut en cache-corset et les bras nus. Une heure après, hormis, Muguette Langlois, elles étaient toutes en cache-corset. La timbale milanaise provoqua, à cause de sa grosseur, l’enthousiasme le plus effréné. Jude proposa de manger la croûte du pâté en se la passant. Chacun y devait donner un seul coup de dent. Au milieu des rires, la croûte dorée fut engloutie. Comme Jude s’était imposé le rôle de sommelier, les vins les plus divers circulaient ; la cave de papa Charvais était mise à réelle contribution. Bien avant le dessert, les bouteilles de Champagne circulaient, et chaque fois que Jude faisait sauter un bouchon, c’étaient des éclats de rire. Boute-en-train d’autant plus que l’ivresse le gagnait, il ordonna après un discours grandiloquent au cours duquel il imita Mounet-Sully, que chacun eût à boire une gorgée de champagne à la bouteille même qu’on allait baptiser en chœur. Pour baptiser la bouteille, il monta sur la table, cacha dans la bouteille une petite pincée de sel et marmonna quelques vers de Virgile. Et la bouteille passa successivement de mains en bouches et de bouches en mains. Marguerite Larille riait tellement quand son tour de boire arriva, qu’elle renversa une bonne partie de son contenu sur sa poitrine. D’un bond, elle s’était levée et comme le liquide la glaçait, elle défit prestement son corset. Ses seins jaillirent. Elle se mit à rire de plus belle et comme Jude la félicitait en termes choisis, possédant de tels charmes, de bien vouloir les offrir en coupes à leurs regards éblouis, Stéphanie Gonnet, jalouse du succès, ouvrit à son tour son corsage et exhiba sa marmoréenne poitrine. Ce fut du délire. Rodolphe, gris, voulait absolument chanter la Marseillaise. Jude engagea alors toutes ces demoiselles à suivre les bons exemples. Tintin, sur un signe de Michel Charvais, laissa poindre deux petites mandarines, sur lesquelles, après que Jude en eut constaté au toucher la dureté, chacun dut s’extasier sur les « mignons ». Suzanne Tournemire se fit un peu prier. Comme sa chemise montait très haut, il fallut se contenter de voir ses seins à travers le linon. Colette et Régina refusaient en riant de se soumettre.
Mais Jude arriva ; il coucha Colette sur son bras, tandis que Tintin la délaçait. Régina voyant qu’elle n’échapperait pas, retirait elle-même son corset en riant, et laissa Jude prendre ses deux seins entre ses mains avant de les sortir de sa chemise.
Seule, Muguette Langlois protestait avec énergie contre de telles exhibitions, et comme Jude s’avançait vers elle, elle lui jeta un regard si suppliant que le jeune homme s’arrêta brusquement, pris soudain d’une sorte de respect.
Muguette, d’ailleurs, s’était élancée vers la porte pour fuir. Jude la rattrapa et lui dit tout bas :
— Je suis un idiot. Votre place n’est pas ici ; je vais vous faire partir, suivez-moi.
Très digne, il passa devant.
— Demain, je vous ferai reporter votre violoncelle, lui dit-il dans le corridor ; je vois que vous n’êtes pas… comme les autres… Toutes mes excuses, Mademoiselle Muguette.
Elle osa dire :
— C’est que j’ai peur de m’en aller, de traverser le bois ; je pensais qu’on s’en irait tous ensemble après avoir fait de la musique, après avoir dansé, Monsieur Jude…
Jude réfléchit un moment.
— C’est juste, fit-il ; venez avec moi et ayez confiance en moi.
Elle le suivit docilement.
Il monta au second étage, ouvrit une chambre.
— Reposez-vous, dit-il et, quoiqu’il arrive, n’ouvrez pas… Voulez-vous que je vous enferme ?
— Si vous voulez.
— À présent, je vous donne ma parole d’honneur que personne n’entrera ici… pas même moi ; demain matin, de bonne heure, je vous ferai sortir… Je vais leur dire que vous êtes partie…
Simplement, elle répondit :
— Merci, Monsieur Jude ; je vous jure que je ne savais pas où j’allais… Non, vraiment, je ne pouvais point me douter… C’est horrible tout ce qui se passe… tout ce qui va se passer… en bas…
— Mais non… répliqua Jude en souriant, mais gêné, rien n’est horrible pour nous… mais tout doit l’être pour vous, je comprends cela.
Il la salua, ferma la porte, mit la clef dans sa poche et s’éloigna, content de lui.
Et, quand cet étrange garçon rentra dans la salle à manger, il annonça gaiement que Mlle Muguette Langlois ne se sentant pas à la hauteur des événements qui se succédaient depuis l’apéritif, avait préféré regagner ses pénates, et il reprit son cri en rugissant :
— « L’orgie continue ! »
Ce disant, il enleva ses vêtements au milieu des éclats de rire. Lorsqu’il fut en chemise, il se glissa sous la table d’où toutes les femmes vivement retirèrent leurs jambes en poussant des cris. Au bout d’un instant, Jude reparut à l’autre bout, cette fois, nu comme un ver.
On l’acclama. Néanmoins, il attrapa une serviette et se l’attacha aux reins, déclarant qu’il ne l’enlèverait que lorsque tout le monde se serait mis à l’aise, à sa manière qui était la bonne et la seule bonne.
André Leuth, mis au défi par Rodolphe, se déshabilla dans le même temps que Victor Lavel et que Rodolphe lui-même. Seul, Charvais, restait en smoking, impeccable, souriant et refusant de « prendre cette nouvelle tenue ».
— Je suis là, moi, pour recevoir, se défendait-il.
Marguerite Larille, en voyant tous ces jeunes hommes nus autour de la table, fut prise soudain d’un fou rire. Jude, sous prétexte de la calmer, l’avait enserrée dans ses bras tandis, que, traîtreusement, Régina lui défaisait les boutons de son pantalon. À un moment donné, prestement, Jude enleva la chemise et Marguerite, trop ivre pour être confuse, apparut nue. Stéphanie Gonnet qui se flattait d’avoir posé pour Jean-Paul Laurens, se dévêtit alors majestueusement, mais avant d’enlever sa chemise, elle tint à cacher son sexe, en déclarant qu’elle enlèverait sa serviette quand tous et toutes seraient comme elle.
— Pour cette parole sage et juste, cria Jude, je propose un ban d’honneur pour la déesse Stéphanie.
Ce fut un charivari épouvantable de bouteilles, de verres, d’assiettes et d’argenterie.
— Un vin d’honneur à toutes les demi-déesses qui sont ici, déclara soudain et dignement Charvais en se levant.
Les verres s’élevèrent. Jude alors, les reins libérés, bondit sur la table et déclama les premiers vers de l’Après-midi d’un Faune de Stéphane Mallarmé.
Mais personne ne l’écoutait. Colette et Régina, saoules de rire et de Champagne, se dévêtaient mutuellement.
Et quand tous les convives, nus, furent assis, Michel Charvais se leva, de plus en plus digne, et laissa tomber la phrase qui venait de rendre célèbre à jamais Charles Dupuy :
— La séance continue…
— Nue, ajouta Jude.
Et la séance, en effet, continua.
· · ·
Soudain, Jude s’était dressé. À travers les fumées de l’ivresse et aussi celles, plus denses, du tabac, au bout de ce grand corps maigre et nu, on avait vu un bras qui n’en finissait plus, se dresser vers le lustre. Et la lumière s’était brusquement éteinte. Des voix, avec ce léger ton de fausset que sont les jeunes voix, hurlèrent frénétiquement :
— Bravo, Jude, Bravo !
Dans l’obscurité, des rires fusèrent de tous côtés et couvrirent les faibles protestations de quelques voix féminines.
Et, dans cette nuit inattendue, déjà pleine de tumulte, on entendit le bruit de chaises renversées et, tout à coup, de bouteilles et de verres qui tombaient avec fracas sur le parquet. Quelqu’un ou quelqu’une, en s’en allant, et sans le faire exprès probablement, avait tiré un pan de la nappe. Alors on entendit des « Non », des « Je ne veux pas », des « Vous me faites mal ». Un moment même, il y eut un grand silence ; puis, les portes s’ouvrirent, des pas martelèrent les couloirs et les escaliers. On montait dans les chambres. Clameurs et baisers se perdaient à présent dans la nuit, mêlés à des bruits comme des claques données sur des chairs nues ; et, de nouveau, dans des murmures étouffés, des portes tapèrent.
Jude avait empoigné Stéphanie Gonnet par la taille et l’avait emportée à la manière des faunes dont il continuait, dans son idée fixe provoquée par l’ivresse, à vouloir jouer le rôle. Connaissant les aîtres de la maison, il savait dans quelle chambre, il la déposerait. Au second étage, il pénétra donc dans une pièce toute bleue et jeta Stéphanie Gonnet sur un lit…
Régina et Colette, elles, avaient d’abord été entraînées, puis poussées dans l’escalier par des bras qui leur semblaient innombrables et des mains multiples aux gestes indiscrètement tâtonneurs. Puis, elles avaient été presque culbutées sur un lit où déjà gisait un couple dans lequel, vaguement, elles crurent reconnaître Marguerite Larille et Ludovic Blanc. C’était en effet, la chercheuse de fruits verts qui initiait le jeune Ludovic. Soudainement dégrisée par son désir réalisé, elle délaissait son amant un instant, se glissait dans le groupe où elle agrippait Rodolphe Legendre qu’elle soupçonnait aussi d’être vierge. Elle avait fini par avoir un flair extraordinaire pour découvrir les néophytes. À deux ou trois gestes qu’il osa, elle comprit qu’elle ne s’était pas trompée ; aussi le coucha-t-elle à côté des autres qui déjà forniquaient avec Régina et Colette, sous les yeux ahuris de Paul Margotil.
… Cependant dégrisé par le spasme, Jude, inquiet, s’était mis à la recherche de Régina et de Colette. Il marchait doucement sur le palier. Il entra dans plusieurs chambres vides. Enfin, dans l’une, sur un lit, il sentit un amas de corps. Alors il se glissa, chercha un sexe, trouva drôle de prendre une femme sans savoir d’abord qui elle était. Il se figura posséder Marguerite Larille. Celle-ci — car c’était elle — se laissa faire, pensant sans doute qu’un de ces « petits », à son tour, prenait sa revanche…
Subitement non loin de lui, un soupir qu’il connaissait bien lui révéla la présence de Régina. Colette ne devait certainement pas être loin. Il palpa et, à certains signes, les identifia. D’abord, il se sentit pâlir. Jusqu’alors, il avait été sûr de leur fidélité. Les savoir à d’autres lui causa une petite sensation désagréable, douloureuse presque, mais vite chassée par le besoin d’une vengeance immédiate. Il attira Régina à lui et se mit en devoir de la réexciter. Il connaissait, les moyens et surtout la passivité de celle-ci. Soudain, il l’abandonna et revint à Marguerite, laissant Régina se morfondre. Marguerite Larille s’aperçut alors de sa méprise et voulut se refuser, mais Jude, solidement, la tenait et comme il était déjà expert aux choses de l’amour, elle se soumit encore. Enfin, Jude s’endormit, indifférent et calme, au milieu de toutes ces nudités à moitié mortes d’ivresse et d’amour et que le sommeil avait aussi gagné.
Quand Jude se réveilla, une lueur blafarde apparaissait à la fenêtre. Il regarda le tableau. Régina et Colette nues côte à côte, en travers du lit, reposaient bien près d’André Leuth et des frères Margotil ; et, un peu plus loin, gisait Marguerite Larille… Les deux premiers amoureux de cette dernière avaient glissé du lit, et, en chien de fusil, ronflaient sur le tapis.
En regardant Colette et Régina, il eut un étrange sourire, puis, comme il sentit un petit froid lui tomber sur les épaules, il alla dans une chambre voisine, prit des couvertures qu’il jeta sur tous ces corps (car Jude n’était pas un mauvais garçon). Il erra dans d’autres chambres, retrouva Stéphanie Gonnet dans la même pose extatique dans laquelle il l’avait laissée. Il avait hâte, maintenant, de retrouver ses vêtements. Comme il allait franchir le vestibule du bas, l’idée lui vint d’ouvrir le grand salon. Il y trouva, dormant à poings fermés, sur le tapis, et se tournant le dos, Suzette Tournemire et Chander. L’idée de prendre Suzette lui passa subitement par la tête ; il s’agenouilla et Suzette le reçut, persuadée qu’elle se donnait à Chander. Puis, par la suite, prendre toutes ces femmes sans se donner à elles complètement lui procura un plaisir ineffable… Aux côtés de Régina et de Colette, il avait pris l’habitude de se retenir. Ne lui arrivait-il pas souvent de les faire se pâmer chacune, deux ou trois fois dans la nuit ou dans le jour, sans se donner, lui, une seule fois ? Il s’était d’ailleurs pleinement satisfait avec Stéphanie Gonnet ; les autres, c’était « de la rigolade ».
Il songea tout à coup à Tintin.
— Il n’y a plus que celle-là qui manque à ma collection, murmura-t-il.
En errant, il se trouva dans une petite pièce. C’était l’endroit où Mme Charvais aimait à coudre.
Une paire de ciseaux gisait encore sur la table. Son miroitement attira l’attention de Jude, tandis qu’une idée diabolique lui passait soudainement par la tête. Il la repoussa. Ne venait-il pas de penser à tondre le pubis à toutes ces femmes auxquelles il venait de donner de la jouissance ! Il haussa les épaules… Cependant, délicatement, il se pencha sur Suzette Tournemire et lui prit ce qu’il dénommait le « petit trophée ».
Dans la salle à manger et le petit salon, le petit jour entrait. Il eut la vision d’un champ de bataille. Les bouteilles renversées et les verres couchés accrochaient les lumières irisées qui tombaient, en tapinois, des rainures des volets. Seul, Charvais, l’amphytrion, toujours en smoking, comme un commandant de vaisseau qui doit partir le dernier et sur la dernière embarcation, avait voulu rester à son poste. Assis à la table, il dormait, la tête dans les bras. Tintin, dans un coin, gisait toute nue, adossée à la muraille, la tête penchée sur un Pierre Margotil, ronflant. Sa tête reposait sur le ventre de la fillette. Il trouva la pose inesthétique, souleva la tête de Pierre Margotil, tira Tintin, la prit dans ses bras et la porta dans le petit salon attenant à la salle à manger. Tintin ne s’était pas même réveillée. Alors, il la caressa et se coucha près d’elle… Un peu plus tard, il ramassait la paire de ciseaux, se penchait aussi sur Tintin, satisfaite, puis gravement, dans cette pièce, sa lucidité complètement revenue, il se mettait à la recherche de ses effets. Non sans peine, il les retrouva tous sur une chaise, bien rangés, car Jude dans les pires désordres, qualité de sa race, conservait toujours un certain ordre. Lorsqu’il fut prêt, dans un seau à champagne, il se lava un peu ; puis, imperturbablement, son chapeau sur la tête, il remonta dans les chambres, toujours armé de sa paire de ciseaux.
« — C’est la vengeance de Samson, se disait-il, en souriant diaboliquement.
Il prit son portefeuille, y rangea soigneusement les dépouilles amoureuses, plia un papier, marqua des initiales et remonta au premier, vraiment frais et dispos.
Jude n’avait pas plutôt refermé la porte, que Régina s’était réveillée.
Lorsqu’elle se retrouva dans cette chambre rouge — maintenant éclairée par les rais d’un soleil ardent qui l’allumait et lui donnait un aspect vraiment infernal — étendue près de Colette, sur cette couche saccagée et où dormait un jeune homme : André Leuth, et une autre femme dont elle n’apercevait point le visage, elle chercha à rassembler ses souvenirs. Subitement dégrisée, elle descendit doucement du lit, regarda Rodolphe Legendre et Ludovic Blanc et se posa mentalement la question.
— À qui ai-je appartenu ?
Elle se souvenait bien que des bras l’avaient enserrée, qu’elle avait eu quantité de spasmes violents et comme elle n’en avait jamais eus ; mais, là s’arrêtaient ses souvenirs.
L’idée qu’elle avait peut-être été la proie de ces trois hommes, la remplit un instant d’épouvante, de confusion, mais aussi d’un sentiment extraordinairement pervers qu’elle ne s’expliquait pas.
Un bon instant, avant de franchir la porte, elle les regarda tous. Elle pensa à éveiller Colette ; non, il valait mieux que Colette ne sut rien de sa conduite à elle. Indifférente au froid dont ils allaient souffrir, elle s’empara de la couverture qui les recouvrait tous, s’en emmitoufla égoïstement et disparut à la recherche de ses affaires.
Dans l’escalier, elle croisa Michel Charvais, à peu près dégrisé, qui regagnait sa chambre.
— Tiens, Régina, où allez-vous ?
— Mais je m’en vais, je cherche mes vêtements.
— Venez d’abord vous laver chez moi, fit-il engageant, en la prenant par la taille et en l’attirant à lui.
Et Régina, toujours passive et à qui Michel Charvais était loin de déplaire, le suivit.
Elle n’avait pas eu la plus petite hésitation. La pensée d’avoir appartenu peut-être successivement à Rodolphe, à Ludovic et à André ne la révoltait pas outre mesure, mais elle enrageait de ne rien se rappeler, même de n’être certaine de rien. Avec Charvais, ce serait différent… Ses manières de jeune seigneur la charmaient et puis il était beau et elle se sentait, pour l’instant, excessivement amoureuse…
— Et, où étiez-vous donc ?…
— Avec Colette, nous nous sommes réfugiées et enfermées dans une chambre du haut. Vous pensez bien qu’on a eu peur, quand on les a vus se jeter sur nous…
Indifférent, Michel Charvais, fit :
— Ah !
Et doucement, ayant ouvert la porte de sa chambre dont il portait la clef sur lui, il la poussa…
Et voilà qu’au moment où Jude allait franchir la grille, une clef dans sa poche lui rappela Muguette Langlois, toujours enfermée dans une chambre du second étage.
Prestement, il rebroussa chemin, gagna la chambre et ouvrit la porte. Muguette Langlois, toute habillée, enveloppée dans une couverture, dormait innocemment à poings fermés.
« — Le lys sur le fumier, fit-il lyrique ».
Il la toucha du doigt à l’épaule.
Elle ouvrit ses deux grands yeux, le regarda d’abord avec ahurissement, puis lui sourit.
Jude lui dit très simplement.
— Il faut venir tout de suite. J’ai dit, hier, que vous étiez partie. Coiffez-vous vite et tâchons de sortir sans être vus… J’ai terriblement mal au crâne ; l’air me fera du bien… et à vous aussi…
Quand ils eurent franchi la grille, un beau soleil dorait les pelouses du bois.
— Marchons, dit-il, la fraîcheur du matin me dégrisera complètement.
Elle le regardait curieusement, une question aux lèvres :
— Qu’est-ce qui s’est donc passé ?… après mon départ ?… s’enhardit-elle à demander.
Ce disant, sa voix tremblait.
— Oh ! rien d’important, répliqua Jude. Dans l’ivresse, tous ces jeunes Messieurs ont forniqué avec toutes ces jeunes demoiselles et…
Il s’arrêta la voyant toute pâle, les larmes au bord des yeux.
— Qu’est-ce que vous avez ?
— Rien, je vous remercie, Monsieur Jude, de m’avoir sauvée… Mais, je vous jure encore, que je ne savais rien… Non, je ne pouvais pas me douter… C’était vous, aussi, qui m’aviez invitée !…
— C’est vrai, avoua-t-il. Petit Jude est un grand misérable, mais lui non plus ne savait pas qui vous étiez. Il vous prenait pour une sale petite chose comme toutes ces filles et tous ces petits Jude. Enfin, puisque vous sortez indemne, comme il sied, de toute cette aventure, tout est pour le mieux.
— Et votre cousine ?
— Colette ?… Sais pas…
— Et son amie ?
— Régina ?… sais pas non plus… sans doute, dans quelque chambre.
— Et M. Michel Charvais ?
— Lui, il dort, en smoking, à sa place qu’il n’a pas quittée.
— Vous savez, je ne puis pas rentrer si tôt, mon tuteur s’étonnerait…
— Fort bien. Allons jusqu’à la Porte Jaune, un bon petit café noir nous remettra de toutes nos émotions.
— Vous en avez eu beaucoup, interrogea-t-elle un peu naïvement.
Il songea au contenu de son portefeuille et répondit en souriant :
— Mais… quelques-unes… c’est-à-dire… toutes, je crois…
— Toutes les émotions ? s’étonna-t-elle encore plus naïvement.
— Non, toutes les jeunes filles.
Elle fit : « Ah… », retira son bras du sien et marcha à ses côtés, gênée, un peu triste.
— Cela vous chagrine ? interrogea-t-il.
Elle ne répondit rien, mais il vit de nouveau ses yeux humides.
Jusqu’à la Porte Jaune, ils ne se parlèrent plus.
Àleurs pieds, le lac s’étalait, plein d’un ciel bleu, limpide et tranquille.
— Vous êtes mieux que ce lac, petite Muguette, car parmi nous tous et vous toutes — et si chacun de nous, en soi, porte une âme, — vous seule en avez une belle, nette et certainement plus pure que cette eau qui vient de je ne sais où et probablement encore de par la volonté de l’Homme. Sur les montagnes, il arrive quelquefois durant la nuit, qu’un lac surgit. C’est à ce lac qu’il faudrait vous comparer. Il est éphémère et le ciel ne s’y mire que quelques jours, tant pis et tant mieux, car les hommes l’ignorent. C’est un lambeau de ciel tombé sur notre Terre, le plus souvent à la suite de fonte des neiges ou de gros orages. Mais jamais eau plus pure, plus belle et plus froide ne vient mouiller les reflets des grands arbres et les ailes des oiseaux des alentours. Un tertre verdoyant qui, hier, semblait une île, émerge d’un pré. C’est un lac de songe et de merveille. Vous seule y pourriez boire l’ivresse d’un paysage élyséen. Son eau vierge, avant de regagner le ciel, ne saurait être profanée par l’homme. Nulle nef ne redira la pureté de sa face, nulle rame ne viendra troubler le ciel qui passe en cherchant son image dans les eaux. Ce lac, petite Muguette, c’est vous.
— Voulez-vous vous taire, vilain poète, répliqua Muguette, subitement rose de joie.
— Pourquoi ? C’est ce que je pense. Je n’oublierai jamais le regard que vous m’avez lancé. Il m’a retourné, il a retourné le Petit Jude qui ne croit à rien et que vous avez forcé à croire en vous, durant un temps qui peut-être ne finira jamais.
Muguette avait baissé la tête et, émue, réfléchissait.
— En attendant l’ouverture de ce café, dit Jude, voulez-vous, petite Muguette, que nous devisions encore un peu ? Vous n’avez rien compris à ce qui s’est passé cette nuit et ce qui s’est passé cette nuit ne saurait être compris par vous. Donnez-moi seulement la liberté de vous parler franchement. La vérité est à ce prix. Ne vous figurez pas un instant que Charvais, Rodolphe Legendre, Ludovic Blanc, André Leuth, les frères Margotil, Chander, Totor, moi, nous soyons d’affreux garnements ; rien de tout cela. Nous sommes tous de bons petits bourgeois, fin de siècle, dignes fils de nos papas et de nos mamans, pas plus mauvais ni meilleurs qu’eux. Quant aux jeunes filles, ce sont toutes d’excellentes personnes, jolies, gentilles, désirables, etc… Nous autres garçons, nous trouvons qu’il est mauvais pour nous de nous adonner à certains vices intimes autant que solitaires ; d’un autre côté, la fréquentation des filles dites de joie, outre les dangers de toutes sortes qu’elle présente, ne saurait contenter ce qu’il y a en nous… même l’animal ! Nos bonnes ont les mêmes inconvénients que les filles de joie sans en avoir les avantages. D’un autre côté, vous autres jeunes filles, avez les mêmes désirs que nous ; seulement moins que nous (ce qui, par parenthèse n’est pas prouvé), ces désirs vous ne pouvez les satisfaire, car la plupart, avec raison, refuseraient les offres de leur cocher ou de leur jardinier et les hommes prostitués ne forment pas encore une catégorie bien définie. Comprimer ses désirs, ses élans, se contraindre à une humiliation constante ou à des vices secrets, tout cela présente tant de dangers pour vous que, ma foi, tant à prendre ou à donner, il vaut mieux que les jeunes hommes donnent du plaisir à des jeunes filles puisque l’Hygiène et les exigences de l’instinct sexuel le veulent ainsi. Évidemment, ces mœurs sont nouvelles, mais n’auraient-elles que le bon côté d’étouffer toutes nos hypocrisies qu’il y faudrait souscrire. Tout cela, évidemment, n’est pas très ragoûtant au premier abord, et tout cela pourtant est plus propre, parce que la Nature préside plus normalement à ces débats.
— Sans amour ? objecta Muguette, ahurie, effrayée et encore plus scandalisée.
— Surtout sans amour. L’acte charnel, besoin, n’a rien à faire avec l’amour. L’amour… c’est autre chose, voyez-vous… oui, ça doit être autre chose.
— C’est ce que vous exprimez dans vos vers peut-être et, aussi, ce que vous me disiez tout à l’heure… à propos du lac ?…
— Peut-être, qu’en sais-je ?
— Vous n’avez jamais aimé ?
— Jamais, répondit brusquement Jude.
Il continua :
— Il faut que Petit Jude n’aime jamais une femme… d’amour.
— Pourquoi ?
— Parce que Petit Jude ferait trop souffrir la femme qui l’aimerait.
Il faut le prendre tel qu’il est, rester son ami et ne jamais penser à lui, tant qu’il n’est pas présent, car, Petit Jude est un fantaisiste, une sorte de jeune clown, qui ne veut rien prendre au sérieux dans la vie, qui a des vices en si grande quantité qu’il a honte quelquefois d’être lui…
Muguette Langlois lui prit bravement la main, et tout doucement, dit :
— Alors, jamais Petit Jude ne saura ce que Muguette Langlois pense de lui en ce moment ;
— Il ne faut pas qu’il le sache, l’ayant… deviné… Chut !
Cependant, il éleva la main qui tenait la sienne, et dévotieusement, la baisa.
— La Porte Jaune ouvre, dit-il. Allons vite prendre le café noir !
Ils s’attablèrent, proche du débarcadère. Jude commanda des cafés au lait, avec pain, beurre, etc…
Une heure après, tout en donnant du pain aux cygnes, Jude devisait encore sur les événements de la nuit. Par scrupule, il n’entrait dans aucun détail. Parmi toutes ces jeunes filles, aucune, affirmait-il, n’était vierge. Marguerite Larille, depuis des années, avait un goût prononcé pour les jeunes hommes. Elle aimait les initier à l’amour. Il suffisait de trouver belle Stéphanie Gonnet pour qu’elle vous trouvât beau ; Tintin, c’était le trottin vulgaire, Suzette Tournemire devait en être à sa troisième ou quatrième rencontre. Sur Régina et sur Colette, étant parent et ami, il ne voulait, il ne pouvait rien dire… Si, pourtant, Régina songeait à se marier ! Il avait appris cela par une lettre qui traînait… Non, toutes ces petites filles pouvaient s’amuser et on pouvait s’amuser avec elles, sans encourir le moindre reproche…
— Tenez, termina-t-il ; tout à l’heure, allez prendre votre canot ; je descends, moi, prendre le mien chez Pierre. N’oubliez pas un de vos instruments ; nous voguerons côte à côte et, si vous voulez être bien gentille, nous déjeunerons ensemble. Mais oui… Oh ! une friture dans une guinguette. Surtout, n’oubliez pas vos violons. Vous me chanterez la romance… Vous savez, notre petite romance… Vite, petite Muguette, j’entends votre tramway… Moi, je descends à pied jusqu’à la Marne… j’ai mes costumes là-bas.
Elle sourit, lui tendit la main et dit :
— Soit. À tout à l’heure… Où ?
— Sous le viaduc… Comme des gosses, nous ferons des « échos » ou non, tenez, c’est trop loin, le viaduc ; rendez-vous chez Convert, voulez-vous ? Aujourd’hui, mercredi, il n’y aura personne.
— All right, répondit-elle, en s’esquivant, légère, vers le tramway nogentais qui allait passer et s’arrêter à la petite halle formée par un banc couvert.