11
Le troisième jour, M. de Pontarès fut plus heureux.
Régina, chapeautée et gantée, vint lui ouvrir la porte.
— J’allais justement sortir.
— Encore ? Si vous saviez dans quelle inquiétude vous m’avez plongé, depuis avant-hier ?
— Avions-nous rendez-vous ?
— Certainement non… mais puisque vous ne voulez point venir chez moi, il faut bien que je me rende chez vous. Tout cela est désespérant. Qu’est-il donc arrivé ? Qu’avez-vous donc fait ?
— Ma foi, il m’est arrivé la chose la plus imprévue. Sur les conseils de mon mari, j’avais écrit à M. Jude Weiss afin d’avoir des places pour sa pièce à laquelle nous sommes allés hier au soir. — Par parenthèse, délicieux, vous savez. — Donc, par le plus grand des hasards, ma lettre partie, j’ai rencontré mon auteur sur les boulevards où il venait lui-même de croiser mon ancienne amie Colette Arnoult. Inutile de vous dire que nous avons jaboté quelque temps et que le lendemain, c’est-à-dire hier, je me suis rendue chez Colette elle-même… Chez Colette, qui m’attend encore aujourd’hui à trois heures et chez laquelle je me rends vivement de ce pas.
— Vous avez bien quelques minutes ?…
— Ne pouvez-vous me parler en descendant avec moi jusqu’au métro ?
— … Ce n’est pas en route et encore moins dans le métro que je pourrai vous embrasser ?… vous…
Régina s’était reculée, les sourcils froncés et, d’un ton qu’elle voulait rendre blessant et méprisant :
— Vous ne venez donc plus ici que pour ça ?
Ces paroles eurent le don de figer M. de Pontarès.
— Vous exagérez… fit-il après un silence.
— Mais non… et puis, vous l’avouerai-je… j’ai beaucoup réfléchi… ce que vous faites… n’est pas excessivement loyal. N’êtes-vous pas l’ami de mon mari ?…
Du coup, le bon vieux sang bleu de M. de Pontarès ne fit qu’un tour. Il allait lui répondre : « Mais il me semble, satanée femelle, que c’est toi qui, dans cette circonstance, a commencé par oublier que tu étais la femme de mon ami ; ce n’est pas mon indifférence qui est allée te chercher ; c’est toi qui m’as attiré dans tes pièges et encore par des moyens qui font mieux que mettre en doute ta loyauté et ton honnêteté, des moyens auxquels l’ami le plus fidèle ne saurait résister… Tu es donc malvenue, être absurde ou démoniaque, de chercher à faire peser sur moi toute l’ignominie de ta conduite ».
M. de Pontarès, sarcastique, voulut parler, mais Régina, comme si elle récitait un rôle, ou comme si elle parlait pour se monter elle-même, continuait :
— Vous avez, somme toute, abusé de ma faiblesse… Constatant que je ne savais point me défendre, que ma chair était faible devant des entreprenants tels que vous, vous auriez dû vous abstenir,… en tout cas, ne point récidiver… Cependant je ne m’explique pas que vous ne rougissiez pas de souiller cette demeure où vous êtes reçu comme un frère d’armes…
M. de Pontarès, que tant d’audace, de bêtise, ou d’inconscience, effarait, enfonça ses regards aigus dans les yeux bleus de Régina, sourit un peu, s’inclina et lâcha non sans quelque ironie dans la voix :
— Laissez-moi seulement vous dire pour ce qui pourrait être ma défense, qu’en premier lieu, je ne considère pas votre mari comme mon ami. Je donne ce nom à bien peu d’hommes parmi mes connaissances. M. Gustave Goder n’est pas de ce nombre ; il n’est pour moi qu’un camarade, une de ces relations comme on en a tant dans la vie ! une relation qui ne tire guère à conséquence… Je ne suis jamais venu lui confier mes peines, mes chagrins, mes ennuis ; lui, non plus !… heureusement !… Je ne veux pas insister sur tout le ridicule qu’il y a à vouloir défendre un foyer dont je ne songeais guère à faire le siège, il y a peu de jours encore. Je pourrais vous répondre beaucoup de choses sur l’extraordinaire manière dont vous arrangez notre aventure, mais je ne tiens nullement, moi, à vous blesser. Tout ce que je puis ajouter à présent, c’est que, dans toute notre histoire, vous avez eu une conduite plus qu’étrange et que le commencement ne faisait nullement prévoir une fin aussi cocasse qu’inattendue.
Ayant dit, M. de Pontarès salua, tourna les talons et sortit sans ajouter un seul mot pour ne pas faire voir sa colère.
Régina s’était montrée vraiment trop bizarre avec sa soudaine extravagance de vertu. Comment expliquer, après tant de caresses, alors qu’elle semblait goûter la douceur de son approche, cette furieuse décision de séparation, d’éloignement ?… Est-ce parce qu’il voulait rendre définitives toutes ces étreintes commencées ? parce qu’il la désirait entière, complètement ? Aurait-elle voulu s’en tenir éternellement avec lui aux bagatelles de la porte ? Allons donc ! Lui en voulait-elle de ne l’avoir pas prise, alors qu’il en avait l’occasion ? N’était-ce pas justement… mettons par scrupule qu’il ne l’avait pas fait ? Tout cela le surpassait et le refroidissait aussi.
Àprésent, il la revoyait, durcie dans son refus et lui répétant ce que sa dignité, à lui, lui défendait d’entendre sans protestation désormais.
— « Elle m’a traité comme un goujat !… cette… cette… murmurait-il, en descendant la rue du Bac.
Il n’osait achever : « Cette… cette… »
Rentré à l’hôtel, il trouva heureusement une lettre de Mme Géraldys lui annonçant son arrivée pour le soir. Cette nouvelle lui fit plaisir, parce qu’elle lui créerait une diversion. Il se fit monter un café, alluma un cigare et s’étendit sur le lit pour réfléchir et rêvasser. L’amour, après tout, le distrayait de ses travaux. Il regarda, non sans quelque mélancolie, le tableau noir couvert de chiffres et de signes géométriques datant déjà de huit jours.
Il était aussi réellement naïf de se mettre martel en tête parce qu’une coquette, une allumeuse, s’était dressée sur son chemin. Il enrageait pourtant de cette aventure née sans cause connue, et si soudainement avortée. Il en arrivait à se demander si, chez Régina, consciemment ou inconsciemment, tout n’était pas calcul ? Il aurait voulu connaître l’atavisme de cette aguicheuse. Au milieu de certains abandons, ne lui avait-il pas vu les yeux louchants et chavirés. C’était là du strabisme, c’est-à-dire une preuve presque fondamentale d’hystérie. Il ne pouvait se douter, en effet, que l’esprit de Régina était uniquement soucieux de conquêtes, de conquêtes simplement égoïstes. Elle aimait les hommages et les plaisirs. M. de Pontarès se souvenait lui avoir entendu soutenir des théories singulières, de ces théories qui découlent presque toujours d’un féminisme mal compris. Telle celle-ci : « Puisque les hommes s’amusent quand ils sont jeunes, avant leur mariage, pourquoi ne nous amuserions-nous point, nous autres, une fois le devoir de maternité accompli ?… » Il y avait « s’amuser » et « s’amuser » ; mais Régina, ce jour-là, ne s’était guère expliquée, parce que ce jour-là, Gustave, lui-même, avait répliqué, non sans montrer un certain bon sens :
« — Eh là… eh là, Gina, où irions-nous, ma fille, s’il en était ainsi… songes-y un peu ?
Qui sait ? pensait encore M. de Pontarès, peut-être Régina fut-elle sincère dans sa soudaine et inexplicable manifestation amoureuse avec… ou contre moi ; puis, son subconscient agissant, a-t-elle cherché à regagner, inconsciemment, donc maladroitement, son niveau moral protestant, lequel, pour elle, est un normal chambolant. Peut-être aussi ce subconscient ne s’est-il inquiété que tardivement des actes licencieux et de la perversité de sa propriétaire ; peut-être enfin — mais en ce cas Régina ne serait qu’un être uniquement tyrannisé par sa chair — n’a-t-elle pas trouvé en moi, à cause de mes scrupules et de ma timidité, la finalité, l’assouvissement de son brusque désir de moi. Si je m’étais prêté à cet assouvissement complet auquel elle pouvait prétendre, très certainement elle aurait agi autrement… Dommage ! termina-t-il, pour la première fois je sentais que j’allais aimer… c’est-à-dire que je crois bien l’aimer à présent… concluait-il, penaud.
M. de Pontarès, qui n’avait que quelques données du problème, ne pouvait prétendre le résoudre. En la nature de Régina, se heurtaient, à outrance et parallèlement, des tendresses à fleur de chair, mais tyranniques comme tout ce qui se réclame ordinairement de la passion et, surtout, de la passion sensuelle. Pour elle, n’existait que le désir du moment à satisfaire ; et, pourvu que sa sécurité personnelle et sa sécurité matérielle ne fussent pas en danger, elle était de celles qui se laissent aller à toutes les extravagances imaginables. Malheureusement, d’intelligence moyenne, courte de pensée, sa psychologie était nulle et elle croyait qu’il lui suffisait, pour parer à tout danger, comme l’autruche, de se cacher la tête pour ne pas être vue et de faire toujours, dans ses aventures, la part du sentiment, du désir et de son intérêt. Hypocrisie et mômerie calvinistes.
— « Peuh ! continua-t-il à penser, ici-bas, autant d’êtres, autant de manières de voir le ciel, de comprendre la vie, l’amour, de distinguer le bien du mal, d’aimer ou de haïr et même de mourir. Et c’est probablement cette diversité multiple après tout, qui donne encore un peu de charme à la vie.
Néanmoins, il désira avec délices l’arrivée de Mme Géraldys. Avec elle, c’était le calme, l’amour net, la claire oasis de ses passions et de sa vie fiévreuse et tourmentée d’inventeur, l’amour auquel nous prétendons toujours aspirer et que nous quittons peu de temps après avec ennui et même lassitude.
En allant, le soir chercher Mme Géraldys à la gare, M. de Pontarès mettait à la poste une lettre à l’adresse de M. Gustave Goder. Il lui annonçait qu’il partait pour quelques semaines… « dans ses terres ».