‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 13 sur 24 · 12

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Depuis qu’elles s’étaient rencontrées, Colette et Régina se voyaient l’après-midi de chaque jour. Lorsque Régina n’allait pas chez Colette, c’était Colette qui se rendait chez Régina. Le plus souvent, toutes les deux se retrouvaient chez Jude, dans un thé, ou bien dans un magasin.

Elles s’étaient présenté leur mari. Ceux-ci n’avaient guère sympathisé.

— Un peu gourde ton « Riz — Pain — Sel », avait dit M. Lemaistre, le mari de Colette. Qu’est-ce que c’est que cette manière de rigoler et de chanter à tout propos. Il est trop gai ce coco-là pour être intelligent.

— Il ne me plaît guère, le mari de ton amie Colette, avait dit, de son côté, Goder, c’est un hâbleur, un bluffeur. Il m’entretient toujours de ses relations ou me parle politique, à moi, à qui il est interdit d’en faire, Il manque décidément de tact.

Mais les femmes ne s’étaient guère inquiétées de cette antipathie mutuelle. Se basant sur leur solide amitié d’enfance, elles passaient outre. Le principal était que les maris ne se mêlassent pas de leurs affaires et qu’ils se mêlassent encore moins de les empêcher qu’elles se vissent.

Durant une bonne quinzaine, d’abord, elles allèrent presque quotidiennement l’après-midi chez Jude. Elles arrivaient, s’installaient comme chez elles, papotaient, jusqu’au moment où le jeune auteur dramatique les conviait cyniquement aux jeux de l’amour. Ces rencontres leur fournissaient, le cas échéant, des alibis.

« Je vais…, j’étais… ou j’irai chez Colette », disait Régina, de l’air le plus simple.

« J’irai… je vais… ou j’étais chez Régina », disait de son côté Colette. Ou bien, le soir, ensemble, elles étaient censées aller au théâtre… ou dans une réunion. Tout leur était propice à se rencontrer.

Goder, lui, gardait l’enfant, car, naïvement, il restait persuadé de la scrupuleuse honnêteté de sa femme.

Un après-midi, dans les bras les uns des autres, ils se rappelèrent Onival.

— Tu te souviens de la « première fois » a demandé Colette à Régina.

— Bien sûr, a répliqué celle-ci.

— Et moi donc ! s’est écrié Jude.

En effet, quatre ou cinq jours après l’aventure du « Bateau-Ivre », Mariette partie, Jude s’était dressé un soir devant les deux jeunes filles dans ce qu’il appelait sa « splendide nudité d’adolescent ». Il avait soufflé les bougies et, malgré leurs protestations, il s’était couché dans leur lit, car elles étaient déjà l’une près de l’autre, dans une position de corps opposés.

Elles affirment :

— Durant une heure, nous nous sommes défendues…

— Pas tant que cela… corrige Jude.

— Oh ! si… si, protestent-elles toutes les deux.

Jude, qui ne manquait déjà pas de psychologie, avait commencé par adresser ses hommages à Colette, la plus jalouse ; et, le sacrifice obtenu, il n’avait guère eu de peine à vaincre les derniers scrupules de son amie. Il remémore la scène aux deux jeunes femmes si comiquement qu’elles ne peuvent s’empêcher de rire.

Et tout cela est vrai. À la fin des vacances, l’amour était devenu, chez ces trois êtres, une habitude, une habitude tellement nécessaire, que les jours où Jude ne venait pas les retrouver, c’étaient Régina et Colette, gamines vicieuses, qui l’allaient chercher jusque dans son lit !

— J’étais l’amant de tout repos, proclame à présent Jude en se rengorgeant… et je le redeviens, mes chéries.

Colette, convaincue, l’en assure. Régina, elle, ne dit rien, mais un mystérieux sourire erre sur ses lèvres.

Régina, à son tour, se souvient…

Et après Jude ? Dans l’instant, tout son passé, son passé si secret, lui revient :

Après Jude ? Régina reste perplexe… Elle n’a qu’une assez vague souvenance du souper Charvais, et ne sait rien de la nuit qui suivit. Au matin, c’est Charvais lui-même. Celui-ci, qui la trouve gentille, bien élevée, la garde à peu près jusqu’à l’époque de son mariage. Encore, entre temps, trouve-t-elle le moyen et d’accepter les hommages d’un journaliste rigolo qui la promène en des endroits bizarres et de faire le bonheur d’un vieux peintre montmartrois qui fabrique, en série, des vues de Paris. Après le mariage et jusqu’à ce que le petit Jeannot ait atteint ses cinq ou six ans, Régina reste à peu près fidèle à son mari. Elle engraisse. Sa chair la laisse tranquille et, hormis quelques passades, elle se contente à peu près seulement des rapports conjugaux, car Goder est plus que jamais amoureux. L’amour est le seul sport des bureaucrates. Un après-midi, son mari envoie un de ses subordonnés, un sergent, lui annoncer qu’il se trouve dans l’obligation de partir immédiatement trois jours pour Lunéville. Le commissionnaire a bonne mine, Régina le retient en bavardant, puis l’invite à partager son repas du soir, et comme le gradé est entreprenant, elle se retrouve couchée le lendemain à ses côtés. Elle l’a revu une douzaine de fois, c’est-à-dire jusqu’au moment où cet amant est libéré…

Après cette chute, la première dont elle se souvient, Régina a cherché à se ressaisir. Elle s’adonne durant quelques mois aux plaisirs onanistes pour calmer sa chair, de nouveau avide de sensations sexuelles. Elle se rend compte qu’il lui faudrait s’occuper, que l’oisiveté et la solitude ne lui valent rien. Elle se décide à apprendre le piano. Une vieille fille lui est spécialement recommandée par son pasteur. La sévérité, l’austérité de cette momière vont lui faire prendre en grippe la musique elle-même, lorsque la maîtresse de piano disparaît subitement de ce monde. Régina remplace cette maussade personne par un professeur. C’est un homme dans la quarantaine. Régina l’a rencontré au cinéma où elle se rend quelquefois avec son mari et Jeannot. Il y tient, le soir, le piano et donne dans la journée des leçons particulières, soit chez lui, soit à domicile. À force d’application — car elle n’est nullement douée — Régina arrive à aborder Clémenti. Mais sa première étude à peine sue, le professeur se jette à ses pieds, lui embrasse les mains et la supplie d’être à lui. Elle a d’autant moins de peine à lui céder, qu’elle l’a désiré comme elle désire, en fait, et se fait désirer par tous les hommes qui l’approchent. Cette liaison dure presqu’une année. Le professeur veut l’enlever, elle refuse. Qu’on prenne sa chair, soit, mais elle est et entend rester bonne mère. D’ailleurs, la vie avec Gustave Goder lui plaît, à cause de la liberté qu’il lui laisse. Sur ces entrefaites, elle devient la maîtresse du cousin de son mari, le cousin qui a parfait, jadis, la somme exigée par son mariage.

Elle se fait presque prendre avec lui en flagrant délit par le professeur qui, jaloux, après une scène de violence, disparaît. Le cousin de Goder habite Lille et ne vient qu’une fois tous les deux mois à Paris. Cette relation, par veulerie, désir ou habitude, à travers toutes ses péripéties amoureuses, elle la gardera toute sa vie. Sitôt débarqué, le cousin accourt, la prend, vient dîner le soir chez le mari et disparaît le lendemain.

Cependant, bientôt commence pour elle une vie étrange. Elle cherche les aventures et les provoque… Les liaisons ne durent pas. Quelquefois, elle se laisse « lever », suit l’homme tout étonné de sa bonne fortune. Elle ne le reverra jamais. Une fois, dans un magasin, elle se laisse emmener par une femme et elle a un retour au saphisme. Cela lui rappelle Colette… Colette et Jude : Onival ! Fontenay ! toute sa jeunesse !…

Un jour d’ennui, elle avait tenté de dresser la liste de ses amants, de ses amants, dont la plupart n’avaient pas de noms ! Près d’une centaine seulement avaient pu être identifiés avec des notes dans le genre de celles-ci :

1916. Petit, brun, métro. 3 f. b. af. 12 fois.

1918. Lieutenant de Vaisseau P. de H. 2 f. b. af. b. m. 10 fois.

1918. R. S. 8 f. St-Germain (Rest) exc. af. 14. etc. (Ces petites lettres et ces chiffres, Régina, assez naïvement, croyait seule pouvoir les comprendre). Mais comment se rappeler tous ceux qu’elle avait rencontrés et qui l’avaient entraînée dans des hôtels pour un corps à corps express ? Ses souvenirs se précisaient mieux à la vue de certains « meublés » avoisinant certains grands magasins où elle était d’ailleurs avantageusement connue, parce qu’on la prenait pour une professionnelle tranquille et faisant sérieusement son métier. Cette supposition, certes, la blessait, mais de quelle autre manière expliquer ?…

La plupart de ses amants s’étonnaient surtout de la voir refuser argent ou cadeau.

— Non. Rien, vous m’avez plu, leur expliquait-elle en riant…

Et comme cette fin de non-recevoir, flattait l’amour-propre et la vanité des mâles, ceux-ci n’insistaient pas pour offrir le cadeau ; par contre, ils insistaient un peu plus pour la revoir.

Àceux-là, Régina, pendant la guerre, disait gravement :

— Je vous en prie… je suis mariée, mon mari est au front, j’ai des enfants. Vous me feriez regretter ma faiblesse.

Toutefois, si l’amoureux avait vraiment plu, elle consentait à le revoir cinq ou six fois de suite, mais à l’unique condition qu’il ne chercherait jamais à savoir ni qui elle était ni où elle demeurait. Ce côté romanesque, quoique de pure défense, ajoutait quand même un piment à ses aventures amoureuses.

Et si, par la suite, il lui arrivait de les rencontrer, elle ne se refusait pas, et les reprenait encore volontiers, mais en passade. De cette façon, Régina, en dehors de ses amants attitrés, en avait toujours quelques-uns qu’elle gardait à sa disposition. À ces derniers, par la poste, un rendez-vous était vite donné. Chez deux ou trois qui étaient garçons, elle pouvait même tomber à l’improviste et être sûre d’être reçue à draps ouverts.

Cependant, il lui arriva par deux fois d’avoir de sérieux ennuis avec des amants de rencontre. La première fois, ce fut un de ces beaux garçons comme il y en a tant à Paris, sorte de chevalier d’industrie toujours en quête d’amour… et d’argent, toujours à la recherche d’une dupe. Elle avait été gentiment et prestement dévalisée de son sac contenant deux billets de cent francs. La seconde fois, un monsieur très correct, qui l’avait emmenée dans un hôtel pour la faire chanter, prétendit au moment de la quitter être un agent des mœurs. (Peut-être l’était-il réellement ?) Elle s’en était encore tirée, en lui laissant entre les mains tout l’argent qu’elle avait sur elle. Après ces deux alertes, Régina décida, dans ses excursions libertines, de ne plus sortir munie de ses papiers d’identité.

Pour un temps, ces deux dangereuses rencontres avaient calmé ses ardeurs amoureuses. Elle avait comme une vague prescience que sa nymphomanie — dont elle ne doutait plus ! — la pouvait conduire, un soir, à l’une de ces aventures louches, au cours de laquelle sombrerait l’honneur des siens, et cette considération bourgeoise dont elle était d’autant plus avide qu’elle était usurpée. Elle vivait dans une compromission constante. De chute en chute, entrevoyait-elle probablement aussi la chute finale.

Lorsque la Grande Guerre avait éclaté, Régina avait été presque tout de suite séparée de son mari et livrée à elle-même au milieu de cette fièvre intense qui désaxait tous les esprits, et surtout toutes les morales et toutes les consciences… humaines…

Émue, nerveuse, craintive, elle avait pris son enfant et s’en était allée vivre aux bords de l’Oise, à Han-Cergy, dans une auberge tenue par une lointaine petite cousine qui adorait les enfants. Les taubes l’affolaient. Néanmoins, sous prétexte d’achats et aussi de soins à donner à son ménage, elle ne tardait pas à revenir quelquefois à Paris où elle séjournait un jour ou deux. Durant les deux premiers mois, elle avait eu une conduite exemplaire, bien que chez la cousine nombre d’hommes séjournaient, mais ils étaient de si basse condition, si vieux, si sales, si grossiers, qu’elle leur avait préféré les plaisirs solitaires et l’aide d’objets à forme à peu près phalusienne.

Mais en fin septembre 1914, pour une petite piqûre d’insecte qui s’était envenimée, elle dut visiter un médecin. C’était un Suisse, un grand gaillard, jovial, un de ces médecins « tant mieux », qui croient plus, pour les guérisons, à l’intervention naturelle qu’à la leur.

Àmots couverts, elle lui avait dit, au cours de la consultation, combien elle souffrait d’être privée du plaisir de la chair. Et le Suisse, pour toute réponse, était allé froidement fermer la porte de son cabinet de consultations…

— Nous sommes là aussi pour guérir ces maux-là, avait-il dit après en riant et c’est quelquefois le plus clair de nos bénéfices… Vous pouvez venir toutes les semaines, si vous voulez, avait-il ajouté au moment où cette cliente qui payait en nature le quittait. Pour la consultation, il ne lui avait rien pris.

Elle avait conservé cette relation hebdomadaire durant deux mois ; puis, un jour, elle avait trouvé la porte close. On avait expulsé le médecin suisse, soupçonné d’espionnage…

Mais Régina avait pris goût aux visites médicales. Elle n’eut pas de peine à trouver d’autres médecins, enchantés de prendre la succession du Suisse. Des chirurgiens-dentistes avaient aussi profité d’elle. Malheureusement, presque tous avaient dépassé la cinquantaine et les visiteuses à satisfaire devaient être nombreuses, car, sur son carnet, on trouvait à présent des lignes dans le genre de celles-ci :

1915. D. B. R. — 1 f. m. af. 1 f.

Une après-midi, sur les boulevards, elle rencontra Charvais. Blessé à l’épaule aux combats de la Marne, il jouissait d’une convalescence de deux mois. Tout de suite, ils se reprirent. Durant six semaines, ils ne se quittèrent presque pas. Ce furent six semaines d’amour complet. Ils avaient loué une chambre à Terminus, déjeunaient et dînaient ensemble. On ne vit plus Régina, durant ce temps, que trois ou quatre fois à Han-Cergy et encore Charvais avait-il tenu, à chaque voyage, à l’accompagner jusqu’à Pontoise. Charvais partit ; elle se retrouva seule.

Alors commença pour elle une vie d’intense désordre. À l’arrière, on s’installait dans la guerre. C’était le règne des femmes. Après les premiers élans de dévouement, d’abnégation, la nature reprenait ses droits. Selon l’auteur ancien, pendant que « les hommes faisaient la guerre, les femmes faisaient la débauche ». Rouen et Orléans, en temps de paix, si collet-monté, étalaient les mœurs les plus dissolues. Régina fut de ces femmes si nombreuses qui laissèrent les étrangers emporter de si déplorables impressions sur les femmes françaises. Elle fréquenta, la nuit, toutes les maisons ouvertes tolérées par la police, malgré les ordonnances, où l’on s’amusait du soir au matin. Par bonheur, Régina n’aimait point boire. Elle goûta une seule fois à la « coco » pour en connaître les effets. Ceux-ci furent jugés déplorables et surtout ridicules, car, malgré son vice d’amour vers la satisfaction duquel la portaient continuellement ses sens sans cesse exacerbés, Régina ne manquait ni de logique, ni de bon sens. Elle se savait parfaitement une anormale, en convenait avec elle-même et aurait peut-être tenté sa guérison si elle avait su plus tôt jusqu’où son amour physique de l’homme pouvait la mener et surtout si elle s’était sentie la force de vaincre sa dépravation.

Elle était la proie du Mâle, le Mâle seul l’intéressait ; son image l’obsédait pour en tirer la sensation purement physique de la prise.

Comme elle était presque toujours vêtue de couleurs noires ou sombres, les habitués des endroits interlopes qu’elle fréquentait l’avaient surnommée la « Veuve Joyeuse ». D’ailleurs, elle ne s’y rendait jamais seule et s’y conduisait correctement, ne prêtant aucune attention aux lazzis ou aux pointes.

— « C’est une bourgeoise qui fait la bombe, disait-on d’elle.

— « Et… elle ne se fait pas payer… ajoutait les « professionnelles » avec dédain.

Ses deux domiciles permettaient à Régina tous les écarts de conduite. Quand elle ne rentrait pas à Paris, on la croyait à Han-Cergy, et vice versa.

À Paris, elle s’arrangeait toujours de manière à rentrer rue du Bac dans la matinée ; et, dès le printemps, toujours avec des fleurs… comme si elle revenait de la campagne où se trouvait son fils. Même les concierges ne pouvaient soupçonner ses débordements. Au reste, elle gardait toujours cette correction et cette apparente dignité contre lesquelles les plus fortes dénonciations auraient sombré.

En 1916, elle se trouva subitement enceinte. Elle eut tôt fait, par l’intermédiaire d’une fille galante, de se mettre en rapport avec une sage-femme qui, moyennant un cadeau, lui enseigna le moyen de se délivrer soi-même avant terme.

Une autre fois, malgré tous ses soins et toutes ses précautions hygiéniques, Régina Goder se vit atteinte d’une blennorragie heureusement légère et qu’elle n’eut que juste le temps de soigner avant un retour de son mari, car celui-ci, tous les trois ou quatre mois, faisait une apparition de quelques jours. Quoique bien soignée, le mal dans les ébats conjugaux reparut… Le brave Goder, qui n’avait sans doute pas été d’une absolue chasteté, incapable, en tous cas de soupçonner sa femme, prit la faute sur lui, expliquant qu’après de dures fatigues, et surtout le froid, cette maladie, qu’il avait eue dans sa jeunesse, avait dû revenir. Régina fut heureuse d’accepter cette thèse, d’ailleurs préconisée par nombre de médecins toujours enclins à sauvegarder leur clientèle de maris volages.

Cependant, durant un mois, elle fut dans l’obligation d’être d’une exemplaire sagesse. Cet avatar l’avait fait réfléchir profondément sur son cas. Elle se gorgea les narines de camphre et prit des antiaphrodisiaques, se tuba matin et soir. Mais la cinquième semaine, toutes ses bonnes résolutions sombrèrent à l’arrivée du cousin, permissionnaire. Il ne savait où aller, Lille étant pris par l’ennemi et sa famille envoyée en Belgique. Tout en se plaignant, en geignant, en maudissant, sans faire aucun frais, il se déshabillait, trouvant simple la prise de Régina. Avec celui-là, en effet, la défense n’était guère possible, tellement il était sûr de son droit acquis par l’habitude. La nuit, ils étaient restés ensemble. Lorsqu’il fut parti, elle décida de prendre un seul amant. Elle le voulait jeune et sain.

Justement, au coin de la rue de Varennes, elle avait remarqué que le fils d’un ferblantier la regardait avec une admiration non jouée. Il se nommait Auguste Gerlain et pouvait avoir une quinzaine d’années. En effet, Mme Goder lui apparaissait comme la plus jolie femme qu’il avait jamais vue et le gosse, qui était d’ailleurs très beau et surtout très râblé pour son âge, ne savait guère dissimuler ses sentiments. De temps en temps, il éprouvait le besoin de la voir et, pour ce faire, allait sonner à la porte de l’idole pour lui offrir ses services.

— C’est pour la rétame… Y a rien Madame ?.

Régina avait profité d’une de ces visites pour le faire entrer. Elle lui avait donné deux casseroles et lui avait offert un verre de vin blanc avec du sirop de citron.

Comme elle était, tout à fait par hasard, en déshabillé, elle en avait profité pour affoler le jeune ferblantier. Affectant de le traiter en tout petit garçon, elle s’était habillée devant lui, tout en bavardant et en riant. Le rire était toujours chez elle la meilleure manière d’allumer et le plus sûr moyen d’opérer une conquête. Elle exhibait donc de temps en temps des coins de chair, de gorge ou de cuisse.

Et, tout à coup, Auguste s’était écrié, rouge et presque en extase :

— C’est égal, Madame Goder, ce que vous êtes belle !… Il n’y a pas plus belle femme que vous dans le quartier, foi de Gerlain.

En effet, Régina, qui entrait alors dans sa trente-cinquième année, possédait à peine cette maturité qui alourdit un peu mais rehausse et souligne encore la beauté chez la femme. À part le torse qui restait toujours un peu grêle, quoique bien en chair avec ses petits seins encore fermes que la maternité n’avait pas enlaidis, tout le reste de son corps, les jambes et les cuisses principalement, comme chez toutes les nymphomanes, avaient conservé, en se développant, une extraordinaire pureté de lignes.

— Tu exagères, répliqua Régina, riant de plus belle, car elle continuait à tutoyer le jeune Gerlain qu’elle avait connu tout enfant.

— Je n’exagère rien, avait continué Auguste, convaincu et en se rapprochant.

— En ce cas, c’est gentil de me le dire avec cette sincérité. Embrasse-moi ?

— Ah ! volontiers, s’était écrié Auguste.

Il s’était avancé. Elle lui avait présenté ses lèvres sur lesquelles le gamin avait posé les siennes. En cet instant, elle aurait donné gros pour vaincre sa passivité.

— Là, fit-elle, c’est bien… Tu en as déjà embrassé des filles, hein ?… interrogea-t-elle.

— Vérité ? Oui ; mais jamais comme ça… J’en suis tout drôle.

— Tu n’as donc jamais… enfin, tu me comprends ?

— Oh ! jamais, Madame Goder.

Elle avait fait : « Ah », puis, elle avait ajouté :

— Attends-moi… tu viendras quand je t’appellerai.

Elle avait gagné sa chambre ; et les rideaux tirés, s’était allongée sur le lit. Puis elle l’avait appelé, le cœur battant, la gorge sèche.

Auguste avait compris. En un instant, il avait quitté ses effets… et s’était précipité sur le lit où elle le reçut dans ses bras, pour la première fois peut-être, tendrement amoureuse…

C’était un de ses bons souvenirs, celui-là…

Dans l’âme de la femme la plus honnête, les désirs les plus inavouables se glissent bien souvent ; ce n’est que par la force de l’éducation, aidée encore de la crainte naturelle de l’homme et des conséquences de son approche, qu’elle arrive quelquefois à se dompter. Seulement, le premier pas fait, la femme ne sait plus se retenir, ne se peut plus retenir. Si les hommes étaient persuadés de cette vérité, les armes blanches, les armes à feu et les poisons ne domineraient pas la raison comme cela se passe par trop de nos jours.

Le plus honnête homme, comme la plus honnête femme, peut avoir des défaillances. Mais de la part de la femme la plus honnête, est-ce bien une défaillance que celle qui consiste à tenir à son tour dans ses bras un être tout neuf et qu’encore aucun baiser, aucune caresse n’a effleuré ? Les femmes ne sont-elles pas en droit de rechercher la rareté d’arriver en premier — comme l’homme — dans un cœur et dans un corps d’amour.

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