‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 14 sur 24 · 13

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Et le soir de ce même jour, à l’heure où Goder était au café à faire sa partie de manille avec un certain M. de Montbrun (un nouvel ami, un drôle de type, un « cynique », avait dit son mari), Régina se souvenait encore…

… Durant quelques années, elle avait été entièrement à l’Amour physique. Lui seul mettait de la gaîté dans le cœur et du rire aux lèvres. Chaque favori auquel elle se donnait était une aubaine pour elle. Jamais son corps n’était las. Ses sens, continuellement émoussés, restaient en appétit. Puis, brusquement, la Régina perverse s’était endormie et, par une sorte de dédoublement, avait reculé jusque dans l’oubli. Une Régina paisible, honnête, se retrouvait elle-même. Elle s’était reprise si fortement qu’elle en était arrivée à douter de l’existence de l’autre. Finies les sorties diurnes et nocturnes !

De bonne foi, elle en arriva même à concevoir que le désir d’aucun homme ne l’avait jamais hantée.

C’est à peu près à cette époque qu’elle s’était emparée du jeune Auguste Gerlain.

Àce frêle et unique amant, durant une année presque entière, elle était restée fidèle (l’approche de son mari mise à part). Elle en avait été vraiment éprise, au point qu’elle avait loué une chambre d’hôtel au mois pour pouvoir le posséder tout à son aise. Or, un jour, en arrivant à l’improviste, n’avait-elle pas trouvé Auguste couché avec une fille, une roulure du quartier… lui sembla-t-il ! Elle s’était sauvée et avait brusquement rompu. Jamais, par la suite, elle n’avait voulu recevoir les explications du jeune homme qui, par bonheur, fut assez délicat (peut-être l’aimait-il encore aussi) pour ne jamais ébruiter leur aventure. Puis, le gosse était parti avec tous ces enfants qu’on envoyait au front après trois mois de classe et il avait été tué à la seconde ruée sur la Marne, du côté de Château-Thierry. Mais Régina ne l’avait pas plutôt quitté, qu’elle se relançait dans les aventures, jamais contente, jamais satisfaite, hantée par l’image d’Auguste, dont elle ignorait le sort tragique, que sa chair réclamait et que son orgueil, illogiquement, repoussait.

Le jour de l’Armistice, des camarades de noce l’avaient entraînée dans une maison publique après l’avoir enivrée. Elle s’était réveillée le matin, les reins brisés, la tête lourde, si malade, qu’elle avait dû prendre une automobile pour rentrer. Le même jour, quelques heures après, Goder arrivait plein de joie et la trouvait couchée, la tête en feu, presque délirante. Trois jours elle était restée alitée, heureuse du retour de son mari qui allait mettre, par sa seule présence, un frein à ses débordements. Quelques mois, elle avait essayé de se contenter de son mari, de reprendre goût à la vie familiale. Son enfant était rentré. Chaque matin, il allait à l’école. Mais les tentations à Paris sont trop fortes et trop nombreuses. D’abord, le cousin — sorte de mauvais génie — continuait à revenir et à la reprendre, puis Charvais la retrouva. Celui-ci allait se marier. Il enterrait le lendemain sa vie de garçon et il la convia. Elle refusa. Elle accepta seulement de passer quelques heures avec lui… Et, Charvais marié, elle recommença sa vie qui n’était qu’une chasse à l’homme.

Certains soirs, lasse, écœurée d’elle-même et surtout de son hypocrisie, elle se disait :

— « Je suis comme un forçat de l’amour ».

Elle eut plusieurs amants dans le même temps. Ils arrivaient péniblement à la satisfaire. Ceux-ci finissaient aussi par se lasser de sa passivité qui les ennuyait à la longue. Son rire de joie s’était fait nerveux et il était, le plus souvent, désagréable à entendre. Un amant de perdu, elle n’avait pas de peine à en trouver d’autres. Au moment où elle devenait la demi-maîtresse de M. de Pontarès, elle n’avait plus que trois amis qu’elle allait voir ; à certains jours et même presqu’à heure fixe. À vrai dire, hormis l’un d’eux : un employé de banque, Léon Barel, pour lequel elle semblait avoir en plus quelque affection, elle ne tenait guère aux deux autres, pas plus qu’ils ne tenaient à elle. Elle les aurait volontiers remplacés par M. de Pontarès pour lequel elle avait une réelle sympathie. Il l’étonnait par son air dédaigneux, détaché et lointain. Depuis trois années qu’il fréquentait sa maison, elle avait bien tenté de lui faire comprendre que son amabilité pouvait aller plus loin qu’il ne le pensait… À peine la regardait-il. Était-ce par mépris ? Il la trouvait au contraire fort agréable à voir, seulement il ne lui prêtait aucune amoureuse attention.

Et soudain, — après cinq années d’attente — car elle ne mentait point lorsqu’elle lui avait dit : « Pourquoi ne m’aviez-vous pas dit que vous m’aimiez, il y a cinq ans »… ne s’avisait-il pas, subitement, de tomber dans ses bras ? Ne se mettait-il pas à la désirer, à l’aimer !… C’est ce désir brusque et cet amour non moins brusque qui avaient fait peur à Régina. S’il l’avait prise comme les autres, comme le cousin, enfin comme tous, uniquement pour lui donner et pour obtenir d’elle une satisfaction charnelle, elle n’aurait demandé qu’à rester sa maîtresse, mais n’avait-il pas, et tout de suite, attendu sa visite ? Ne l’avait-elle pas, depuis, sans cesse sur ses pas ? Et puis, il s’y était mal pris. Elle lui en voulait aussi d’avoir découvert, du premier coup, sa faiblesse : sa passivité. C’était cette passivité qui faisait qu’elle ne pouvait garder aucun de ses amants, non parce qu’elle les trompait tous — ils l’ignoraient et probablement s’en seraient-ils moqués — mais qu’elle était, malgré sa continuelle fureur utérine, non celle qui provoque le mâle, mais celle qui en accepte simplement l’emprise. Il y avait une autre raison que Régina ne voulait pas s’avouer. La rencontre de Jude et de Colette, la reprise de leurs relations changeaient ses desseins, ses vues. Léon Barel, Jude, Colette et son mari devaient, dans son esprit, lui suffire. Elle allait atteindre la quarantaine et il y avait des jours où elle se sentait si lasse qu’elle ne pouvait se lever. Évidemment, le soir, elle sortait, et elle était libre dans l’après-midi, mais Jude, Colette et Léon Barel lui prenaient déjà tout son temps. Colette et Jude la fatiguaient outre mesure. La manuélisation la laissait la tête vide, comme hébétée… Il y avait aussi le « frottement » dont elle s’était cru guérie à son mariage, par la seule présence diurne et nocturne de l’homme. La mauvaise habitude l’avait reprise de nouveau. Quelques mouvements suffisaient à conquérir artificiellement la jouissance, ce qui la calmait et bien souvent la retenait au logis. De ce « coït au figuré » elle éprouvait moins de mal et, les souvenirs aidant, elle obtenait finalement une satisfaction plus intense, plus fine, moins brutale, qui convenait mieux à sa nature passive que la prise violente de l’homme, prise préludée d’attouchements qui la faisaient déjà se pâmer incomplètement.

Régina se rendait compte de plus en plus combien lui était dangereuse la solitude infligée par les obligations des siens : le père au bureau, le fils au collège. Sitôt seule, sa chair la titillait. Le plus souvent, afin de ne point perdre de temps, dès que le désir pointait en elle, elle recourait brusquement à une manuélisation calmante. Il lui fallait alors évoquer soit le souvenir de quelque scène déjà vécue et dans laquelle sa lubricité s’était complue, soit se figurer la présence du mâle qui jouissait de la préférence du moment, soit enfin une « scène » qu’elle espérait vivre. À ces heures de rut, elle sentait tellement l’amour, il se dégageait de toute sa personne des effluves tellement particulières, que n’importe quel homme un tant soit peu entreprenant, entrant chez elle à l’improviste, aurait pu facilement la posséder. Elle était aussi bien à la merci de l’homme du gaz, de l’homme de l’électricité, que de tous ces individus qui, sous prétexte d’offres commerciales ou autres, pénétraient chez elle.

Par un restant de dignité et dans la crainte de sombrer, elle ouvrait, s’effaçait et laissait la kyrielle des inspecteurs — plaie moderne — faire tranquillement leurs petites affaires dans la cuisine. À Paris, en banlieue et en province, que d’aventures hâtives et souvent se continuant, dans lesquelles tombent bourgeoises et ouvrières restant au logis !

Elle n’avait cédé qu’à un jeune vérificateur venu pour « métrer », la peinture du couloir et de la cuisine. Hâtivement, il l’avait possédée sur une chaise. Elle se souvenait qu’il avait accepté le coup de l’étrier. Elle ne l’avait jamais revu.

Sa plus grande joie était de s’allonger le soir, auprès de son époux, lorsqu’elle était arrivée durant la journée à se donner au plus grand nombre possible d’amants, nombre toujours respectable. Ces jours de somptueuse débauche, elle se rendait successivement chez les uns et les autres, sans toutefois s’y attarder. Bien souvent, elle était arrivée à se donner ainsi, maladivement et jusqu’à l’épuisement, pour finir et chercher l’anéantissement suprême dans le spasme conjugal. Cependant, contrairement à tous les êtres sains qui trouvent le repos après le rapprochement, la malheureuse passionnée restait sans sommeil et plus que jamais pleine de désirs inassouvis.

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