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M. de Montbrun a ramassé lentement les cartes, en a fait un petit paquet qu’il a posé sur le tapis-réclame du café, puis il a allumé sa courte pipe et, les jambes étendues, la main gauche dans la poche de son pantalon, il sourit avec amertume et dit à Goder :
— Vous parliez tout à l’heure de la famille, Monsieur Goder, et vous disiez, avec beaucoup de raison, que le sentiment de la famille n’existait plus. Je vais vous raconter brièvement l’histoire de la mienne. Tel que vous me voyez, Monsieur, j’ai passé ma vie à chercher ma famille. N’allez pas croire que je suis un enfant trouvé. Non. Je suis né dans des conditions sociales les plus normales. Mon père et ma mère étaient mariés. Un frère, dans l’existence, m’avait précédé et un autre me suivit. J’avais à peine six ans quand ma mère mourut. L’aîné fut mis au collège, mon cadet fut envoyé en province et moi je restais avec mon père et la bonne. J’ai eu une enfance triste, l’enfance de ces petits Parisiens qui vivent tout seuls dans une salle à manger obscure, mais qu’on entoure de jouets très en couleurs. La seule affection de mon enfance fut… la bonne. C’était une Allemande ou une Luxembourgeoise… Je ne sais plus. Elle avait un parler bizarre mais, quelquefois, elle se penchait vers moi et m’embrassait en pleurant un peu. À sept ans et demi, quand on me mit au collège, elle seule me venait voir et m’apportait des friandises. Mes camarades, eux, recevaient la visite de leur père, de leur mère, de leurs sœurs ; moi, toute ma famille c’était la bonne.
Après cinq ou six ans de veuvage, mon père se remaria. Il épousa une femme qui me regarda d’abord curieusement et m’abandonna dès qu’elle eut elle-même un enfant.
Jusqu’à quinze ans, Monsieur Goder, j’ai vécu la vie atroce et sale des collèges, dans des salles d’études froides et sombres et dans des dortoirs qui sentent la cire et le savon et dans lesquels aussi flotte une odeur indéfinissable qui rappelle assez celle du bouc. Par bonheur, Monsieur, à la maison, les jours de sortie, je retrouvais les bonnes, des bonnes attentionnées, affectueuses, qui avaient la gentillesse — malheureuses comme moi ! — de s’apercevoir que j’avais, moi aussi, besoin de caresses. Il y a des enfants qu’on voue au bleu ; moi, Monsieur Goder, que voulez-vous, j’étais voué aux bonnes et j’ai même le courage et la franchise d’avouer que c’est dans la domesticité que j’ai trouvé dans ma jeunesse ma meilleure famille.
Je saute, si vous le voulez bien, mes années passées dans cette autre grande famille abominable qu’est le régiment. Je passe des vingt ans, des trente ans et je vais vous montrer l’état actuel d’une famille comme il y en a tant en France.
Je ne vous parlerai pas non plus de mes demi-frères ou de mes demi-sœurs, ni de mes neveux, nièces, etc… Après d’inutiles tentatives de conciliation, j’ai abandonné la partie, préférant l’indifférence au muflisme et à la dispute. Je me suis marié. Ah ! Monsieur Goder, vous avez devant vous un homme qui a fait un mariage d’amour ! J’ai épousé une petite institutrice malheureuse, la Cendrillon de sa famille. Elle m’est tombée dans les bras à la descente d’un train venant de très loin et je me suis retrouvé avec elle un an plus tard avec un enfant sur les bras. L’enfant ! le voilà bien le trait d’union dans le mariage ! Laissez-moi rire. Après six ou sept ans de mésentente conjugale, la mère s’est mise à boire. Elle avait du chagrin, la pauvre femme, parce que j’avais eu une amourette. Voyez-vous ça ? Figurez-vous toutes les femmes de France se mettant à boire parce que l’époux a eu une amourette ! Dix, douze, vingt fois j’ai pardonné. Que voulez-vous, je m’étais mis dans la tête que j’aurais une famille, une famille bien à moi. Après des tentatives de divorce, des tentatives de réconciliation, on a tout de même fini par divorcer. Je ne crois pas inutile de vous dire, toutefois, que l’enfant trouvait très bien et très à son goût le divorce qui lui donnait un semblant de liberté. Pendant des années je n’ai donc pas revu l’enfant. Un jour, il est revenu, je ne sais plus pourquoi ; enfin il est revenu. Entre temps, j’avais perdu le plus jeune de mes frères. L’aîné, depuis longtemps était marié. On se voyait de temps en temps ; avait-on l’air d’être bien ensemble ? on était mal ; avait-on l’air d’être mal ? on était bien. Il avait des enfants. À part un qui est venu me voir six fois, qui s’est marié et que je n’ai plus revu, je ne reconnaîtrais pas les autres dans la rue. Ils se marient, ils meurent à leur tour, ils ont des enfants, je n’apprends tout cela que par les rumeurs publiques ou des amis rencontrés. Plus fort, Monsieur. Il y a quelques mois, on a opéré mon enfant. Eh bien, Monsieur, il n’y a que moi qui ne l’ai pas su. La mère — la mère qui boit plus que jamais ! — voulait certainement qu’il en fut ainsi. Voilà.
Si mon enfant était mort, probablement ne l’aurais-je appris que plus tard, encore par hasard. Un jour, apprendrai-je le mariage de ma fille… ou la naissance de mon petit-fils, par mon coiffeur ou mon tailleur. Ce qui se passe dans ma famille, Monsieur, se passe, je le gagerai — mais ne le souhaite pas — dans bien des familles. En tout cas, il y a de par le monde des centaines de mille de familles comme la mienne. Les autres semblent plus unies qu’elles ne le sont en réalité. N’empêche que, tout à l’heure, je vais aller dîner et que je rentrerai tout seul chez moi, où je n’ai plus même une bonne — car il n’y en a plus, je crois —. Ma seule famille ici-bas, c’est Édouard, oui, Édouard, le garçon qui nous sert. Le matin, avec mon café, que je viens prendre ici, il me donne des nouvelles du monde, de la ville, me raconte ses petites affaires comme je lui raconte les miennes. Son histoire est encore plus lamentable que la mienne ! Il vous la racontera s’il veut : qu’il vous suffise de savoir que c’est le mari… de la bonne. Mais Édouard, c’est plus que mon ami, c’est toute ma famille. Il est respectueux avec moi beaucoup plus que mon enfant. Lorsque j’arrive à six heures pour prendre une consommation que je ne bois pas, — car je n’aime ni la bière, ni les liqueurs, ni les apéritifs, — je demande à Édouard ce qu’il veut prendre et pendant qu’il boit en faisant son service, je fais ma petite partie sous ses yeux indulgents à mes fautes. Il m’aide quelquefois à tricher aussi. Si je commets une erreur, il a une façon toute particulière de me dire : « Oh, Monsieur ! », dans laquelle je sens de la réprobation et de l’affection sincère. Il prend aussi mes intérêts. Si j’oubliais mon portefeuille, je crois qu’il me prêterait de l’argent… mais aussi soyez convaincu que je me souviendrai d’Édouard qui est ma seule famille. D’abord, sur mes lettres de faire-part, il n’y aura que son nom :
Évidemment, si j’étais tout à fait reconnaissant, je devrais mettre aussi le nom des bonnes ; mais je ne sais ce qu’elles sont devenues. Sans doute, sont-elles mortes ; et puis, elles étaient toutes allemandes et avaient des noms extraordinaires, impossibles à mettre sur une lettre de faire-part d’un vrai Français. Et cela est dommage.
M. de Montbrun appela :
— Édouard, mon garçon, qu’est-ce qu’on prend et que prenez-vous, vous, Madame ?
Régina demanda un porto blanc, Goder un madère et M. de Montbrun : ce qu’Édouard voudrait.
— Prenez une fine, Monsieur de Montbrun.
— Une fine ? Soit.
— Mais M. de Montbrun n’a pas dîné, fit observer Régina.
— Je ne dîne jamais, répliqua M. de Montbrun ; quand je dîne, je ne peux ni travailler ni dormir. Je déjeune bien. À cinq heures, je mange deux œufs sur le plat, je prends un bock et après… ce qu’Édouard me conseille.
— Vous travaillez beaucoup ? demanda Régina.
— Je me désennuie le plus possible. La vie n’aura été pour moi qu’un long pensum. Je fais mes cent à deux cents lignes par jour.
Édouard arrivait et disposait les verres. Devant M. de Montbrun, il plaça une coupe.
Celui-ci, dès que la liqueur fut servie, mit la coupe sous ses narines et huma fortement.
— Il est bon, déclara-t-il. Vous voyez, Madame, quand j’aurai humé tout le parfum et un petit peu d’alcool, celui-ci sera évaporé et j’ingurgiterai dans mon estomac une vraie fine débarrassée de tout ce qui pourrait me faire du mal.
— Et qu’écrivez-vous ? interrogea Régina.
— J’ai honte de l’avouer, Madame. Mon héroïne actuelle est une femme qui vous semblera bien vilaine, mais c’est aussi une bien curieuse femme. Oui… j’écris un livre sur La Raucourt… Il va de soi que ce nom ne vous dit rien. La Raucourt fut une de ces rares femmes qui eut le courage de sa perversité et de son immoralité. La Raucourt fut en quelque sorte une nymphomane d’un nouveau genre, puisqu’elle n’était portée que pour ses pareilles. Mais ce fut aussi une voluptueuse, une artiste supérieure à cette grossière Messaline qui courait les lupanars de Sibur. Son ton aristocratique, son dévergondage, son absence de scrupules, sa hautaine prostitution, la classent certainement la première, parmi les femmes perverses du xviii et xix siècles. C’est un titre, car un vice vraiment exagéré et cyniquement porté peut conduire aussi bien à l’immortalité qu’un beau poème. Si Sapho elle-même n’avait pas composé ses « chants de feu », comme dit Plutarque, elle ne serait qu’une malheureuse invertie. La Raucourt, comédienne célèbre, pleine de talent, a fait mieux que composer des « chants de feu » ; elle les a vécus comme une grande aventurière qu’elle était, indifférente aux sarcasmes, ramassant ceux-ci, s’en parant même. Sans elle, le xviii siècle n’aurait pas été ce qu’il a été. C’est elle qui a ressuscité le règne de Lesbos, le grand vice antique qui se cachait honteusement au fond des couvents ? Elle, qui était entrée vierge au Théâtre des Français, elle qui est restée vierge, tant qu’elle l’a voulu au milieu de toutes les riches prostituées, le lendemain même de la perte de sa virginité, transformait son théâtre en un vaste lupanar pour femmes. Toutes passèrent par ses bras ; elle les rendit toutes au culte Lesbien, et les princesses et les duchesses suivirent. Il faut faire la différence entre de telles mœurs et certaines images grossièrement obscènes. L’art spiritualise les réalités brutales, et il ne faut pas confondre, comme le font les moralistes benêts, la prostitution qui apporte de l’élégance à la débauche avec la crapuleuse immoralité bestiale et le dévergondage sans esprit. Tout ce qui, dans le vice, n’est pas réfléchi, voulu, ordonné, réussi, tombe à l’ordure. Un poème érotique, où toute la folie des sens est exaltée, peut être un chef-d’œuvre. Lisez, par exemple, la Légende des sexes de ce grand poète : Haraucourt. Pour faire revivre la Rome païenne et licencieuse, il faudra attendre seize siècles ! Et pour faire revivre le xvi siècle, deux siècles, car c’est surtout au xviii siècle — et encore grâce à La Raucourt et à ses amies ! — que la grande dépravation régna. Aussi, que de jolis peintres et d’admirables tableautins, que de poètes et de poèmes exquis, que de mémoires secrets délicieux ; enfin, que de choses fines, douces, subtiles et rares, à se mettre dans l’esprit et sous les yeux !
— Et… de nos jours… est-ce que ça existe toujours ces mœurs-là ? demanda Régina d’un air ingénu.
— Oh ! on peut dire que le xviii siècle est dépassé et que la Rome « païenne et licencieuse » n’a qu’à bien se tenir. Seulement, voyez-vous, ce n’est tout de même pas ça ; le vice est démocratisé ; or le vice, pas plus que l’art et tout ce qui est élevé, ne saurait vivre en beauté dans les couches inférieures. On ne cultive pas le vice pas plus que les grandes fleurs dans des champignonnières. Et ne voilà-t-il pas que la petite bourgeoisie elle-même se mêle d’avoir du vice ! Voyez-vous cela ? Où va-t-il se nicher le Vice ?
Et je dis vice… parce que je n’ai pas d’autre mot ; car, pour moi, en amour, il n’y a pas de vices. Le vice, en amour, est la vertu de tirer de son imagination et de son corps le summum de la jouissance physique tant charnelle que spirituelle et, comme je n’accorde le don d’imagination qu’aux êtres d’élite, j’en conclus que le vice d’amour est d’essence aristocratique. Les mufles s’accouplent et, nous autres, « nous faisons l’amour ». Et tout nous est permis, tout, tout sans exception aucune. Peu nous importe qu’une morale de convention, qu’une hypocrisie d’étalage plutôt y trouve ou n’y trouve pas son compte. Le « Je fais de ma carcasse ce que bon me semble » est l’unique liberté humaine et toute société qui ne reconnaîtra pas cette loi doit être combattue à outrance et par tous les moyens. Et ce qui ferait de moi un insurgé, c’est la tendance de plus en plus accentuée à accepter la tyrannie de l’opinion commune. Rien de plus haïssable que les opinions communes. Elles se sont implantées chez les peuples à cause de leur vulgarité ; on ne sait d’où elles viennent exactement ; le plus souvent, c’est la religion qui nous les envoie ; quelquefois aussi c’est l’État. La religion, par exemple, nous a mis dans l’obligation de croire que l’amour, à moins d’être sanctifié par le mariage et pratiqué monogamiquement, est une chose sale, et l’État nous enfonce dans la tête que nous devons le défendre et il a créé l’idole et la religion de la Patrie. Ici, défense de… ; là, obligation de… Or, de par nature et de par mes goûts, et je suis en cela comme tous les hommes et comme toutes les femmes, je ne trouve ici bas que l’amour d’intéressant et j’entends bien, malgré l’opinion commune, forniquer tout à mon aise et tant qu’il me plaît, et avec qui me plaît et dans les conditions encore qui plaisent le plus à ma volupté. Bref, j’entends vivre enfin selon mon plaisir, uniquement pour mon plaisir, et même le diable n’arrivera jamais à me prouver que ce qui me cause de la joie, ce qui est nécessaire à l’être humain et à la continuation de l’espèce est une chose dégoûtante et répréhensible. De l’autre côté, je n’accepte pas du tout la mainmise de l’État sur ma personne. Je le considère comme une vaste administration chargée d’entretenir mes routes, de porter mes lettres, de veiller à ma sécurité moyennant une contribution qui est à débattre ; quant à m’habiller en polichinelle, à me faire faire le Jacques et à me faire tuer pour lui, je m’y refuse de toutes mes forces. Cela peut-être s’est fait pendant un temps. C’est suffisant. Se faire tuer est une opinion commune qui subsiste sans doute pour beaucoup, mais pas pour moi qui ai examiné après la guerre la question de sang-froid. Et tant qu’il ne me sera pas démontré qu’il ne devrait y avoir dans le monde entier qu’une grande administration d’État, je me refuse à reconnaître un État-Libre qui m’enverra me faire tuer pour le défendre contre un autre État-Libre. Ainsi donc, je divinise ce que l’opinion commune met bas et je mets bas ce que l’opinion commune me met dans l’obligation d’adorer. Les seules choses admirables, ici-bas, ce sont les bons déjeuners et les beaux jours et les belles nuits d’amour. Hors cela, la vie n’est plus même supportable et je préfère la quitter comme on quitte une catin qui, après vous avoir promis beaucoup et s’être fait payer, vous tourne le dos et se déclare soudainement fatiguée. On ne me doit rien et je ne dois rien. Mon seul devoir est de m’arranger pour subsister sans nuire à autrui. Qu’autrui subsiste donc aussi sans nuire à moi-même. Ce sont là les théories d’un animal conscient et je m’y tiens. Je veux bien, le cas échéant, être un animal bienfaisant, c’est-à-dire subsister en aidant autrui à subsister, mais je me refuse catégoriquement à être un animal malfaisant, à tuer en risquant d’être tué. Je me soucie fort peu de mon âme et de son immortalité, ma carogne seule m’intéresse.
Régina regardait avec ahurissement cet homme qui énonçait d’une voix tranquille des choses qui lui semblaient aussi horribles que terribles. Elle, qui ne vivait, en façade, que d’opinions communes, sentait toute la supériorité de cet homme vivant en marge de la Société, dans la seule sagesse de ses désirs à assouvir, mais une sagesse qu’il étalait cyniquement, indifférent à tout jugement qu’on porterait sur lui. Celui-là, non seulement ne pensait pas comme la foule, mais il lui parlait une autre langue. Elle se rappela ce que son mari lui avait dit de M. de Montbrun :
— « Je vais te présenter un homme extraordinaire, un homme d’une autre époque, un homme antédiluvien, un original surtout. »
Elle s’imagina un M. de Montbrun tout nu, en père Adam et, comme il était de haute taille, elle le vit beau, courant les forêts aux arbres gigantesques, une massue à la main, traquant le gros gibier ; elle le vit, beau encore, se jetant sur la femelle rencontrée, la culbutant pour assouvir son désir charnel et repartant, s’enfonçant de toute la splendeur de sa nudité dans cette autre splendeur qu’étaient alors les forêts encore vierges. Et elle eut soudain un désir de lui, le désir irraisonné, sauvage, d’être pressée par ces bras forts, musculeux, d’être pétrie par les doigts de ce Révolté dédaigneux qui s’étalait cyniquement nu et proclamait la Volupté, la seule puissance du monde.
D’une voix mouillée, elle dit :
— Vous avez de la chance, non seulement, de pouvoir penser toutes ces choses, mais encore de les exprimer.
M. de Montbrun fixa sur elle ses yeux qu’il avait fort brillants, s’aperçut de son trouble et répliqua en riant :
— Mais je ne fais pas que les penser et les exprimer, croyez-le, ma belle Madame.
Goder à son tour, le regarda en souriant :
— Cependant, dit-il, à un certain âge…
— Il n’y a ni âge pour l’amour, ni pour les vices ; en vieillissant on mélange le tout, on cultive ses vices, et c’est fort bien ainsi.
— Hum ! répartit Goder, ce sont là des théories que…
— Ne cherchez pas… Ce sont là des théories de satyres. C’est bien là ce que vous voulez dire, et après ? Les satyres ne déplaisent pas tant aux femmes que celles-ci veulent vous le faire croire. Imprimez dans un journal qu’il y a un satyre dans le Bois de Boulogne et allez enquêter sur place, vous verrez toutes sortes de femmes qui — par hasard — se promènent à l’endroit réputé dangereux. Malheureusement, elles sont presque toutes vieilles et laides ; néanmoins, elles n’aspirent qu’à voir le satyre, à le connaître, car si vous les troussiez vous verriez qu’elles sont prêtes à le recevoir. D’ailleurs, le viol, le vrai viol est leur grand espoir, le viol sans coups, sans vol, cela va de soi. Un vrai satyre, un satyre qui se respecte s’il ne respecte pas la femme, n’est jamais un voleur ou un assassin. Ce satyre, type de plus en plus rare, toujours à l’affût, est toujours en état d’amour. Que peut-il y avoir de plus grandiose, que la rencontre d’un satyre et d’une génésique par exemple ? Deux malades ? Bêtises ; deux animaux en état de lubricité ? Soit ! Je ne tiens, quant à moi, à nul autre nom que celui d’animal. Mes aïeux furent très certainement, et à n’en point douter, des grands et nobles animaux, carnassiers amoureux et égoïstes. Si j’ai quelquefois le regret d’un passé dans lequel j’aurais voulu vivre, je me console en sachant que je dois à mes ancêtres une manière de voir, d’entendre et de comprendre spéciale, autre que la manière du vulgaire. Il y a du sang et du stupre dans mes armoiries d’hier ; du sang, passe encore… mais du stupre !… Ce qui est déshonorant pour l’un est honorable pour un autre dès qu’il s’agit de conquête. Le Comte Xavier de Montbrun, célèbre flibustier dans l’ancien Brésil, lutta dix ans contre les Portugais qu’il finit par chasser de sa côte. Excommunié pour vivre avec deux femmes sur son territoire, il rétablit le culte païen et comme Solon, posa la première pierre d’un temple à Vénus sur le modèle du Temple d’Amaphrodite en pleine Amérique. De ses mains, car c’était un grand artiste, il sculpta la Vénus qui a une barbe et les parties sexuelles de l’homme. Et, comme jadis, les hommes vinrent sacrifier à la déesse en habits de femmes et les femmes en habits d’hommes. Les Jésuites disséminèrent plus tard, après sa mort, les néopaïens et réduisirent la petite ville en cendres. Ne souriez pas, Madame ; j’ai connu en plein Paris, en 1894, un écrivain de grand talent du nom de Ménard, qui avait rétabli le culte de l’Olympe… rue du Bac ! presqu’à côté de chez vous ! Ma foi, il avait fait des prosélytes et, si la foi religieuse n’y était pas, la foi artistique, qui la vaut bien, prévalait.
— Je suis curieuse de lire la vie de cette demoiselle de l’Opéra.
— De La Raucourt ? Il y en a cinq ou six… incomplètes, La mienne, hélas ! sera encore incomplète… C’est une femme formidable, c’est presqu’un surhomme que cette femme-là !… Allez donc voir son buste ; il est au Père Lachaise, 20 Division, 2 Ligne, Tombe 20 ; c’est un véritable « antique », que ce buste. Regardez-le de profil surtout. Il est de Flatters. Si vous voulez, nous l’irons voir un jour qu’il fera beau.
— Tu devrais profiter de l’invitation, dit joyeusement Gustave Goder. M. de Montbrun ne s’offre pas souvent à servir de cicerone…
— Erreur, répliqua M. de Montbrun en riant, je m’offre encore… mais, voilà, on ne veut plus de moi… même comme cicerone.
Rendez-vous fut pris.