‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 16 sur 24 · 15

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Croyez-moi, chère amie, s’il coûte cher de naître, il coûte plus cher de vivre et encore plus cher de mourir. Mais vivre sans pouvoir satisfaire ses désirs est une duperie. C’est pourquoi si les hommes avaient la moindre jugeote, ils ne s’embarrasseraient point de préjugés ridicules qui sont autant d’entraves dans leur course naturelle vers le bonheur. Tous ceux et toutes celles qui ne sont plus ici que des noms gravés dans la pierre, s’ils pouvaient renaître pour s’exprimer, vous le diraient, Madame. Naître, vivre et mourir ? aucune importance ! La souffrance imposée dans ces trois stades, seule, en a ; et, cette souffrance ne nous est guère épargnée. On peut oublier la vie soit en regardant les autres vivre, soit en vivant sa vie dans la fièvre et le mouvement qui la peuvent faire oublier. Les philosophes et les hommes d’action ont le droit de dire, eux : « Nous avons vécu… » ; les autres ?… tous les autres traînent lamentablement leur existence d’esclaves comme leur propre chair, dans les ronces et les orties. Le plus heureux des hommes, mon amie, est plus malheureux que la bête. Je vous soumets humblement le bilan de tout ce que j’ai vu et de tout ce que je sais. Le commerce que j’ai eu avec les vivants m’a tellement dégoûté que je me suis mis à vivre avec les morts. Je laisse aux professeurs officiels de vertu le soin et l’honneur d’avoir chanté les héros des guerres, les poètes, les peintres, les ministres célèbres ; moi, je me suis attaché à tous les réprouvés, à tous les révoltés, à tous les hors-la-loi, à tous ceux enfin sur lesquels l’histoire a jeté l’anathème ou la malédiction. Tenez, prenons à gauche… tournons ces tombes… Nous y sommes.

Sur un socle, un buste de femme surgit.

— Regardez.

— C’est de la statuaire grecque, lâcha Régina après un silence, tout en s’avouant qu’elle pouvait dire une énorme bêtise ignorant tout de la statuaire en général et de la statuaire grecque en particulier.

— Regardez bien ce buste, continua M. de Montbrun. Est-il beau ? Il est digne de l’élève de David et de Houdon… Mais elle, La Raucourt, est-elle majestueuse avec son masque olympien !

— Son air est vraiment royal, en effet.

— Elle fut la Reine de Lesbiennes… une Lesbienne !… Oui, mais voilà. La Raucourt fut aussi une artiste. Il faut bien que les artistes qui ont tant à pâtir de leur fantaisie et de leur sensibilité durant leur vie tirent aussi de cette fantaisie et de cette sensibilité des satisfactions, des jouissances, par éducation interdite aux vulgaires et aux profanes.

Marie-Antoinette Raucourt se juge aussi un peu la filleule de Marie-Antoinette ; non seulement parce qu’elle porte son double prénom mais parce que la Dauphine l’a applaudie à ses débuts. Aux jours sombres de la Révolution, ce respect s’enflera jusqu’au dévouement, jusqu’à la crânerie. Dans les prisons qu’elle traversera, elle parlera toujours avec enthousiasme de la Reine et affirmera, en même temps que son mépris pour les Révolutionnaires, sa fervente foi royaliste. N’est-elle elle-même reine de théâtre et avec quel talent ! et avec quel génie quelquefois !

Sa carrière amoureuse se dessine dans un coup d’éclat. Du jour au lendemain, de vierge, elle devient prostituée et saphique. Elle n’a eu en somme qu’un homme dans sa vie, un Prince, qu’elle attache à son char et dont elle fait ce qu’elle veut. En six semaines, elle change de fond en comble les mœurs de la Comédie, où elle fait la Loi. Toutes les actrices, à l’exception d’une seule, se laissent initier aux plaisirs saphiques, Sophie Arnoult en tête. Elle fonde cyniquement une Société de femmes lesbiennes, commande aux Duchesses et aux Comtesses, lesquelles, sont en adoration devant elle… Elle s’habille en homme, rosse les concierges, le guet, tire l’épée comme le chevalier d’Éon qui mystifie son temps en se faisant passer pour femme, elle élève des palais, commande des carrosses sans s’inquiéter qui les paiera. Mais La Raucourt aime l’art. Grâce à cette artiste, d’autres artistes vivent, car elle les lance et elle sait les enrichir. Sans argent, elle est quand même Mécène. Elle a de l’audace, du courage, de la bonté et du cran.

La Raucourt fut le médecin qui débrida l’abcès de perversion de toute son époque. Sans doute, avait-elle été précédée par les Roués et le Régent, mais elle seule arriva à pousser la perversion jusqu’à l’art… Êtes-vous pervertie, Madame ? interrogea froidement M. de Montbrun, en laissant tomber sur elle son regard étrange.

Régina rougit… elle est si ahurie par cette audacieuse question qu’elle éclaterait de rire, s’il n’était inconvenant de rire dans un cimetière.

Elle bafouille :

— Taisez-vous, vous allez me faire rire et ce n’est pas le lieu.

M. de Montbrun hausse les épaules.

— Quelle erreur !… Il faut rire partout. En Allemagne et chez tous les peuples du Nord, les cimetières servent de squares à toute la marmaille ; on y rit, on y chante, et l’on joue à chat perché sur les tombes… Mais vous ne répondez pas à ma question ?

Régina était-elle vraiment une pervertie ? La pervertie, n’était-ce pas plutôt la pseudo-vertueuse, celle qu’on obligeait à penser et à agir selon certaines règles improvisées en dehors de tout droit, règles fabriquées surtout en dehors de toutes lois naturelles ? Et qu’était-ce donc que cette morale qui obligeait encore les êtres à agir non comme ils le voulaient, mais comme il leur était prescrit d’agir ; et qu’était-ce encore que cette mansuétude qui ne s’étendait que jusqu’à ceux qui agissaient selon leurs conceptions et leur entendement à la condition expresse que ceux-ci sauvassent les apparences, en sacrifiant aux dehors vertueux : Dans la vie, n’avait-on pas le droit d’être tiré à un seul exemplaire ? La pervertie était-elle donc celle qui restait soi ? qui se refusait à entrer dans tout le troupeau général ? Certes, si Régina avait eu le courage de baisser son masque, de se montrer ce qu’elle était, aurait-elle été rejetée de son milieu protestant, rigidement féroce, séparée de son enfant, répudiée par son mari. C’est tout cela que lui commandait l’hypocrisie si elle n’avait eu ce vice par atavisme d’abord et par éducation ensuite.

Elle aimait l’amour, elle aimait faire l’amour et l’amour physique seul l’intéressait, qu’y pouvait-elle ? Eh oui, elle avait des amants, la liste de ses amants s’augmentait même tous les jours d’une nouvelle conquête. Si elle ne savait pas se donner, elle faisait du moins la charité en s’offrant à tous ceux qui savaient la désirer assez pour lui imposer leur volonté d’amour. Évidemment, sa vie, connue, eut été criminelle aux yeux de tous, mais elle était pleine d’indulgence pour ce qu’elle appelait, elle aussi, ses petites faiblesses ; d’ailleurs, le don qu’elle faisait d’elle-même, une ou deux fois, n’était pas même compté dans la liste de ses fautes.

— Que voulez-vous que je vous réponde ?

— La vérité. Jolie comme vous êtes, avec des yeux comme les vôtres, vous devez avoir un amant, ou des amants ?

— Oh ! Monsieur, commence Régina, en prenant un air indigné.

— Mon Dieu, Madame, je vous demande cela comme je vous demanderais : « Aimez-vous la cuisine italienne ?… » Nous sommes dans un endroit, le seul au monde, le cimetière, où le mensonge et la vérité sont deux pauvres petites choses de rien du tout. Aimant la perversion, je vous demande : Êtes-vous pervertie ?

— Vous ne pensez pas que je vais répondre à une question aussi… aussi étrange.

— J’avais peur que vous disiez : « Une question aussi déplacée, aussi incorrecte ». Ne me répondez donc point. Je saurai cela plus tard, à mon heure, car si vous êtes pervertie, je jouirai volontiers, Madame, de votre perversion.

M. de Montbrun, en souriant, s’était incliné.

— D’honneur, vous me faites jouer une comédie moliéresque… Précieuse ridicule ?… interrogea-t-elle en souriant à son tour.

— Non, chère amie, je joue assez naturellement le rôle d’Alceste, mais je suis moins ennuyeux que le Bonhomme Grognon. Je n’entre plus en rage « quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font » ; je ricane et, ma foi, je les méprise assez pour ne plus leur en vouloir. J’affecte seulement d’aimer ce qu’ils haïssent et de détester ce qu’ils aiment. J’ai trouvé une sensation que je crois nouvelle : froisser ses contemporains. Je les froisse dans leurs croyances, leurs convictions, leurs idées, leurs préjugés et toute la pacotille dont l’homme s’embarrasse pour faire son chemin de vie. C’est délicieux. Si je n’avais pas la taille et la force que la Nature fût assez aimable de m’octroyer, sans doute, risquerais-je des calottes, mais trois duels m’ont suffi pour prouver que j’avais le droit de penser comme je le voulais et d’exprimer mes pensées à voix haute. Cependant, je n’agis pas ainsi avec tout le monde. Non. J’ai mes sympathies et mes antipathies… Vous m’êtes sympathique parce que je vous sens autre que vos pareilles. Vous affichez, par exemple un respect presque outrancier de certaines conventions et je suis sûr que vous êtes la première à les violer, si votre bon plaisir est en jeu.

Dire à une femme qu’elle n’est pas « comme les autres » est le moyen le plus sûr de lui être sympathique, car c’est lui dire qu’on a su la distinguer, fleur rare dans le parterre de fleurs. Or, Régina jouissait surtout d’être « distinguée » et elle était aussi de ces femmes qui ne restent jamais longtemps insensibles au sentiment qu’elles inspirent. Comme toutes les femmes, elle écoutait complaisamment la bouche qui célébrait sa beauté ou son esprit. Que lui importait même souvent celui qui parlait ! La voix qui flatte est toujours séduisante, berceuse, voluptueuse, donc persuasive.

— Vous ne pensez pas tout ce que vous dites ?

— Ah bien, ce serait la première fois que cela m’arriverait et il faudrait que vos charmes m’aient absolument bouleversé pour agir ainsi.

Pour sortir, ils passèrent devant la tombe d’Héloïse et d’Abélard.

— Vous savez, lui dit-il… dans ce tombeau, il n’y a rien… il n’y a jamais rien eu, je vous raconterai cela plus tard…

Il y eut un silence.

— Vous ne parlez plus ? Vous pensez peut-être encore à… votre perversion ?… Mais la femme que l’on aime, on la pervertit… Oui, oui, croyez-moi, et elle ne vous aime, elle, que si elle est pervertie par vous ; donnez-lui un bon lot de perversion, et elle vous sera peut-être fidèle, surtout si vous étendez votre perversion jusqu’à la faire goûter à des perversions rares auxquelles elle n’osait prétendre. Le grand levier en amour, ma chère amie, c’est la perversion. Quand un homme dit d’une femme : « Je l’ai dans la peau », et quand une femme dit d’un homme : « Je l’ai dans le sang », on peut être certain que la perversité s’est glissée dans leurs caresses, qu’elle domine. Et ce sont là les seuls êtres qui s’aiment d’amour. L’amour tranquille, l’amour gentil, c’est de l’amitié qui se permet quelques privautés ; cela a son charme, certainement, mais peut-on confondre cet amour avec l’amour-passion qui soulève autour de lui des cris, du désordre, de la haine, du drame, de la tragédie ? Chez le plus vertueux, l’heure du rut est l’heure splendide de la vie. Il n’avouera pas, parbleu. Son hypocrisie qui, comme dit l’autre, est encore un hommage à la vertu, le lui défend au nom de je ne sais quelle morale imbécile et lâche. Cependant, avant de juger moi et les autres, qu’il daigne se juger. L’amour est le plus fin, le plus parfait des arts. Les plus ignorants en amour, tant en théorie qu’en pratique, me semblent être les médecins. Croyez-vous qu’aucun d’eux n’a osé reprendre le problème de l’amour posé par le marquis de Sade ; on dirait que ces gens qui tripotent de l’excrément pourtant, ont peur de se salir le cerveau en étudiant franchement la psycho-physiologie de l’Amour. Où va se nicher la pudeur ?

— Vous voulez me pervertir ? interrogea Régina en souriant.

— Pervertir !… Pervertir, c’est bien vite dit. D’abord qu’est-ce que la perversion ? C’est s’éloigner de la bonne voie pour prendre la mauvaise… dit-on ?… Soit. Mais ce qu’on entend couramment par bonne voie est pour moi, au contraire, la voie mauvaise car il n’est pas de critérium depuis toujours de ce qui est bien et de ce qui est mal. Lisez les Vrais Maux et les Vrais Biens d’Épicure et… vous arrivez à des conclusions aussi éloignées du bien que l’on peut concevoir que du mal qu’il serait peut-être seulement intéressant de concevoir. Mon instinct vaut mieux que mon raisonnement. Mon instinct est naturel ; mon raisonnement, c’est de l’instinct abîmé, frelaté, sali, malaxé et mis dans le moule d’une morale uniforme à cent lieues à la ronde mais qui change plus loin… N’empêche qu’au collège, je me souviens avoir eu comme professeur de morale un sinistre imbécile du nom de Guardia qui disait « avé l’assent s’il vous plaît » : « Il n’y a qu’une morale comme il n’y a qu’une géométrie ». Et il y a de par le monde des savants qui se sont abrutis pour prouver ces choses-là… mathématiquement ! J’ai vu traîner un jour un livre dans ce goût-là et signé d’un Suisse, mathématicien célèbre.

— Vous ne me parlez plus de La Raucourt ?

— Elle est déjà loin de mes yeux et de ma pensée surtout. Cependant j’ai bien l’intention de remettre entre vos mains le meilleur des ouvrages parus sur elle, en tous les cas le plus intéressant, celui de Jean de Reuilly : La Raucourt et ses Amies ; et puis je vous invite à venir visiter de ce pas quelques estampes rares qui sont momentanément dans mes cartons, entre autres une estampe gravée par Le Beau.

— Vous devez avoir des choses bien intéressantes… chez vous, demanda Régina.

— Dame oui, je possède même des choses…, des choses… comme vous dites, qui sont des plus curieuses mais qui ne peuvent être mises sous tous les regards.

— Oh, oh !… et vous me les montrerez ?

— C’est bien mon intention.

— C’est gentil, ça.

Tous deux, tout en parlant, avaient quitté le cimetière du Père La Chaise et erraient sur le boulevard encombré de roulottes, de chevaux de bois, d’autres jeux géants, grotesques et laids, et de baraques Collet.

— Il n’y a plus que Paris, dans le monde entier qui supporte ces nomades. Il faut croire que Paris, la Ville Lumière ! ne répugne ni à la vermine, ni à cette lucrative mendicité. Tous ces gaillards-là se nomment Dupont et Durand, et n’ont rien affaire, vous savez, avec la race bohémienne. Ils sont électeurs, patentés et gagnent si gros que presque tous sont riches. Il est vrai que le peuple aime les bonbons frelatés, les casse-cou, les jeux à perdre de l’argent. Regardez ce clinquant, cette verroterie, toutes ces monstruosités. Espérons que si jamais les artistes fomentaient une Révolution, ces quartiers ambulants, qui déshonorent toutes les cités françaises qui leur donnent l’hospitalité, ainsi que le quartier Saint-Sulpice à Paris, disparaîtraient sous la fumée des pétroles… Pouah… Prenons une auto pour retourner dans notre vieux Quartier Latin.

Dans la voiture, M. de Montbrun, sous prétexte de lire dans les lignes de la main, s’empara de la main de Régina, la regarda longtemps, la caressa et sans la lâcher, laissa tomber en souriant :

— Je suis fixé !

Régina joua l’étonnement.

— Fixé ?

— Oui, fit-il en lui baisant les doigts, vous êtes une terrible voluptueuse, vous… et cela me fait plaisir, car, sur la terre, à part la volupté, je vous le répète, vous savez, il n’y a que peines et misères…

Elle ferma les yeux et eut un imperceptible sourire.

Qui, le savait mieux qu’elle ?…

… Lorsque Régina sortit de chez M. de Montbrun avec ce dernier, elle avait regardé ses collections avec un si vif intérêt qu’elle s’était, à son tour, prêtée elle-même à la curiosité du savant.

Et quand tous deux entrèrent dans le petit café où les attendait Gustave Goder, ils trouvèrent ce dernier plongé profondément dans une « réussite » très difficile et qui « réussissait » rarement.

— Une minute… leur dit-il… trèfle, trèfle, trèfle, roi, roi, roi, as, as, as,… Ça y est… C’est la première fois, mes amis, que je la réussis… savez-vous ? et Dieu sait, si, pendant la guerre, je l’ai tentée…

Et le soir, en se couchant, Régina se disait :

— Soit, je suis une coureuse. En quoi, suis-je méprisable ? Suis-je responsable des feux qui dévorent mon corps ? Ne peut-on toujours être sincère en amour ? Dans un seul jour la bête ne peut-elle reprendre plusieurs fois le dessus ? Certains êtres, non plus, ne sont vraiment pas armés pour leur défense…

Tant que Régina, en effet, arrivait à se soustraire au simple baiser, elle pouvait se défendre ; mais si le baiser touchait ses lèvres, si une main effleurait sa chair ou tentait seulement un troussement, elle tombait à la merci du soupirant et même de la soupirante. Ne disait-elle, elle-même, ce qui était la plus grande excuse à ses yeux : « — Parbleu, si on me prend par mon côté faible… ». C’était ce manque de volonté, avoué un peu naïvement, qui faisait qu’elle n’arrivait jamais à se débarrasser complètement de ses amants. Forts de son aveu, ceux-ci agissaient, même au besoin brutalement, pour arriver à leurs fins. Ce don forcé — et, d’elle-même accepté, elle y pensait si peu après, qu’elle entretenait l’amant, dès l’instant, de ses autres amours en cours. Elle pensait aussi que toutes les femmes étaient faibles, comme elle, et que toutes, sombraient dans tous les péchés d’amour. Les tentations ne jonchaient-elles pas tous les chemins de la vie ? Le principal, pour elles toutes, était de n’en laisser rien voir. Si rien ne transpirait, tout était pour le mieux ; le monde alors devenait parfait ; un aspect d’honnêteté lui suffisait.

Pour presque tous ceux qui la connaissaient, elle restait la belle Madame Goder, la plus parfaite des épouses et la meilleure des mères. On la citait en exemple et cela lui semblait absolument naturel. N’était-il pas également naturel, étant hypocrite de nature et d’éducation, de blâmer les femmes dont l’inconduite arrivait à être connue ?

« Elles n’avaient qu’à s’arranger pour que cela ne se sache pas », disait-elle.

Et très sincèrement, elle pensait ce qu’elle disait !

Sur ces entrefaites, et comme pour lui donner un féroce démenti, éclata ce qu’elle appelait : le scandale Schimmy.

Goder, avait été soudainement appelé par son service dans le Nord, dans les régions libérées. Il devait y rester une quinzaine de jours. À peine le train avait-il disparu que Régina décidait qu’elle s’amuserait le soir.

Et le soir, elle connut Schimmy.

Elle l’avait rencontré dans un dancing des Ternes où Schimmy tenait le rôle de danseur mondain.

Schimmy, de son vrai nom : Frantz Schmidt était le fils de deux domestiques, d’origine allemande, naturalisés français quelques années avant la Grande-Guerre. Après quelques mois à l’École Saint-Nicolas, il était entré comme groom au Claridge ; puis, il avait été vaguement employé de banque — la banque, la meilleure école des Sans Scrupules ! — Ce surnom de Schimmy lui avait été d’abord octroyé à cause de l’assonance de son nom, lorsqu’il était revenu au Claridge comme danseur mondain. Ses clientes trouvaient toutes qu’il dansait le schimmy « de manière tout à fait adorable ». Nul, en effet, ne pouvait rivaliser avec lui dans le schimmy. Infatigable, il gagnait gros. Dans les premiers temps, il s’était contenté de cette sorte de mendicité élégante ; par la suite, pour faire face à son train de vie, le pourboire ne suffisant plus, sollicité aussi par toutes les matrones anglaises, américaines ou provinciales, il n’avait pas hésité à faire commerce de ses charmes. Le tarif de ses bontés était même assez élevé.

Cinq ou six mois avant la fin de la guerre, une nuée de jeunes gens entre dix-huit et vingt-cinq ans, appartenant pour la plupart à de petites familles bourgeoises de la Province, s’était ruée sur Paris, avides de vivre et de jouir. Les uns sortaient à peine du collège ; les autres prétendaient venir des hôpitaux militaires. À côté de la jeunesse calculatrice, froide, et qui s’était tenue prudemment à l’écart de la guerre, se réservant déjà d’exploiter sauvagement la paix, une autre jeunesse trépidante, sans scrupules, élevée dans la fièvre et la crainte continuelle de la mort, tenait le haut du pavé parisien, du pavé parisien où l’on soupe, où l’on danse, où l’on s’amuse enfin. Peu lestée d’argent, cette jeunesse courait les grands bars alors imprudemment fréquentés par des femmes plus ou moins détraquées, avides de tendresses ou d’émotions. Comme beaucoup d’entre elles appartenaient à la noblesse ou au grand commerce, l’argent ne manquait point. C’étaient elles qui payaient. Cyniquement, toutes ces femmes déjà mûres et brûlées au soleil de minuit, entretenaient ces joyeux enfants, lesquels finissaient par vivre en dehors d’une société décalée, désaxée et qui cherchait elle-même à reprendre un équilibre perdu pendant cinq années de folies sanguinaires.

On dansait !

Àquelques kilomètres des millions de morts, au milieu des veuves et des orphelins, parmi les ruines et dans la dévastation : on dansait.

On dansait à Paris, à Londres, à Rome, à Berlin, à Varsovie, on dansait dans le monde vivant et sur les morts.

Il n’était question que de danses — et quelles danses ! — Les dancings naissaient à tous les coins de rues. Montmartre débordait sur Montparnasse. On dansait sur des rythmes jusqu’alors inconnus, des rythmes de possédés, des rythmes démoniaques, macabres, enfantés par des cerveaux ancestraux et adoptés par des cerveaux qui relevaient certainement de la pathologie.

Et l’on danse encore !

D’abord, ce fut toute cette jeunesse entretenue qui osa arborer le masque de danseur mondain. Un paladium était trouvé. Mais comme cela « rendait », derrière l’aviateur se glissa le mécano et, derrière le fils de famille se faufila cet être équivoque qui s’occupe de sports mais qui nage toujours entre deux eaux. Que fallait-il pour être accepté par ces dames ? Un habit à queue ? pas même : un smoking ! de la jeunesse, de l’entrain, un estomac fait aux cocktails et l’idée ancrée d’exploiter la cliente et l’amoureuse.

Dans les premiers temps, toute la première partie de cette jeunesse conservait l’allure des gens bien élevés. Elle savait se tenir en société, ne manquait point d’études, citait les poètes et parlait même plusieurs langues correctement. Tous ces jeunes gens se racontaient peut-être l’aventure extraordinaire et mirobolante du jeune Raoul R…, danseur émérite et qui avait fait une fortune scandaleuse. Dans un hôpital du front, légèrement blessé, Raoul R… était arrivé à faire de son infirmière, sa maîtresse. C’était la comtesse de G.-B…, Argentine de naissance épousée, cela va de soi, pour son argent, par un noble décavé. Richement entretenu par cette femme de dix ou douze ans plus âgée que lui. Raoul R… n’avait pas tardé, avec les vingt-cinq mille francs qui lui étaient alloués mensuellement par sa maîtresse, à offrir son cœur à la belle et radieuse R…, jolie étoile de septième grandeur, et elle-même entretenue par un ami au titre historique, ronflant et à plusieurs courants d’air.

Raoul R… avait pris comme confident, son chauffeur, un Belge bien râblé, aussi bête que prétentieux. Celui-ci, mécontent un jour du patron, alla tout de go conter à la comtesse, les jeunes amours de Raoul. Fureur de l’Argentine qui se venge illico avec le chauffeur. Notre héros, les vivres coupés, se retourna vers la belle R… qui, dans un coup de tête, et pour être tout à fait à son amant, venait de plaquer également son amant riche et titré. Après des scènes vaudevillesques au cours desquelles Raoul R… chercha à reconquérir la comtesse et, la danseuse, son noble ami, tandis que le chauffeur, tout habillé de neuf à la Belle Jardinière, jouait au gentleman en se prélassant cette fois dans l’auto de la Comtesse, Raoul et la belle R… décident de s’épouser et d’ouvrir un dancing. On se maria, on réunit les fonds qui restaient et on ouvrit donc le dancing. Mais la fortune, même en travaillant par les pieds, est trop lente à venir. Raoul R… devenu danseur mondain, finit par se laisser séduire et enlever par une femme multimillionnaire, qui le fait divorcer pour l’épouser, tandis que la malheureuse R… reprenait le bras de son noble et dévoué protecteur et retournait au Caf’Conc’.

Cette histoire, authentique, tous les danseurs mondains la voulaient vivre. Malheureusement, il y avait maintenant dans la partie trop de mécanos et trop de garçons coiffeurs. Les dames, même les dames sentimentales et les comtesses excitées, se méfiaient : pas assez, faut croire, puisque tous les jours elles étaient victimes de ces prostitués d’un nouveau genre et d’un nouveau sexe qui travaillaient des pieds, de tout ce que l’on sait et même de tout ce que l’on ne sait pas.

Le danseur mondain était devenu entôleur, cambrioleur, maître-chanteur et même un proxénète qui faisait « marcher » à son profit ses victimes contre argent et avec qui lui plaisait. Si c’était un métier nouveau auquel n’aurait point osé songer Jérôme Paturot, c’était une plaie nouvelle née de la guerre qui avait dispersé les mâles dans les avenues sanglantes de la victoire ou de la défaite et parqué les femmes dans les cités avec leur ennui et aussi leur soudaine et trop grande liberté.

Cependant, des forces mauvaises peuvent, quelquefois, servir d’indications précieuses à l’évolution.

Qui sait si le danseur mondain, dont le rôle est si louche et si équivoque jusqu’ici, n’a pas poussé fortement et inconsciemment la porte de la grande prison de l’Amour dans laquelle on tient encore toutes les femmes — avides aussi d’intégrale liberté ?

La nuit où Régina et Schimmy avaient fait connaissance était une nuit de bombe. Ils avaient dansé ensemble avant d’excursionner, en bande, au Bois de Boulogne où, dans certaines allées se passaient alors des scènes qui rappelaient assez les scènes de Subure, de Caprée ou celles, plus proches de la Régence.

Comme tant d’autres, Régina avait voulu voir.

Cela lui avait valu quelques provocations obscènes, mais guère plus obscènes que les provocations dont elle était en but quotidiennement dans les rues de Paris où, de tout temps, quand la femme ne chasse pas l’homme, l’homme chasse la femme. Elle s’était tirée de l’épineuse aventure avec quelques pinçons et une combinaison déchirée. Au retour, dans l’une des autos reprises d’assaut par la bande de noctambules, elle s’était trouvée assise à côté de Schimmy, tendre et prévenant, qui criait bien fort son dégoût des scènes de dépravation auxquelles ils venaient d’assister et qui se passaient dans le clair obscur des taillis et la pénombre des fourrés. Mais cette vertueuse indignation ne l’avait point empêché d’emmener Régina souper et de rentrer chez lui avec elle.

Durant cinq jours, Régina avait eu une vie paradisiaque. Persuadée qu’elle était tombée sur l’« oiseau rare » et que son bonheur allait enfin se fixer, elle dévoila son incognito, raconta ingénument son histoire, écrivit même une lettre après une légère brouille…

Une après-midi, elle fut donc toute étonnée d’être reçue par un vieux Monsieur qui la pria d’attendre Schimmy, lequel ne pouvait être à son rendez-vous avant cinq heures. Deux longues heures à attendre ! Sans méfiance, elle engagea la conversation avec le vieux Monsieur dont les manières, quoique distinguées, ne laissaient pas d’être équivoques. À un certain moment, le vieillard devenant trop entreprenant, elle l’avait menacé de se plaindre à Schimmy.

Désarmé par cette candeur, le viveur avait éclaté de rire :

— « Mon petit, lui avait-il dit ensuite, vous n’êtes pas à la page. Je suis ici, avec l’assentiment même de Schimmy et j’attends de vous, contre argent comptant, ce que tous les jours vous lui donnez gratuitement. Comme je constate, cette fois-ci, que vous êtes tombée dans un guet-apens, je vais vous en sortir. Schimmy vous tient probablement… Si vous êtes mariée, il est dangereux, de votre part, de lui avoir écrit des lettres, car Schimmy est sans scrupule et il espère vous faire « travailler » par le chantage… Oui, oui, il faut me croire. Moi, je veux bien m’amuser, je veux bien payer ; à mon âge, il faut bien payer pour s’amuser, n’est-ce pas ? Mais je ne veux pas tremper dans les saletés d’un Schimmy… Soyez franche. Êtes-vous mariée ? Moi, je le suis ; répondez franchement ? »

— Oui, avait répliqué Régina qui comprenait le rôle odieux de son amant.

— Avez-vous écrit à Schimmy ?

— Oui, une lettre…

— Cela suffit. Cette lettre, il faut à tout prix que vous rentriez en sa possession ; car tant qu’il l’aura en mains, il vous fera chanter… Oui, c’est le nouveau moyen de chantage de Messieurs les Danseurs Mondains.

Le vol du collier de perles ? Risque ! L’entôlage ? Plus dangereux encore ! La garde et l’abus de la correspondance, voilà qui est mieux. Avez-vous de l’argent ? on vend la lettre ; n’en avez-vous point ? on vous vend.

Atterrée, Régina avait regardé le vieillard.

Il continuait :

— C’est ainsi… Je sais bien que vous allez me dire : « mais vous étiez prêt à profiter de cet état de choses… Certes, puisqu’en l’occurrence, l’État c’est moi et vous êtes la chose ; seulement, je pensais que vous vous prêtiez volontairement à la combinaison pour faire plaisir au « petit homme », mais du moment que je m’aperçois que votre cas est tout le contraire, halte-là… c’est moi qui ne marche plus.

— Mais je n’ai pas assez d’argent pour racheter cette lettre, avait déclaré Régina.

— Ne vous occupez plus de cela, avait répliqué le bonhomme ; j’ai là un billet de cinq cents francs. Il vous était destiné ; et si Schimmy ne l’accepte pas, je saute dans une auto et je cours à la Préfecture…

Et quand Schimmy était entré, un sourire narquois aux lèvres, le vieillard lui avait simplement dit :

— Pas de phrases, la lettre contre ceci ou… la Préfecture.

Et Schimmy, devenu soudain sérieux, avait rendu la lettre, sans dire un mot.

— « Et si jamais Madame, par votre faute, a le moindre ennui, elle a mon nom et mon adresse. Vous savez qui je suis, Frantz Schmidt, et vous savez aussi que le chemin de la Préfecture m’est familier, avait ajouté le vieillard qui n’était autre qu’une robe rouge.

La vertu, tout de même, en avait été pour ses frais, car Régina, elle, avait été tout de même reconnaissante, au chevaleresque vieillard.

Elle n’avait jamais plus entendu parler de Schmidt-Schimmy.

Mais l’alerte avait été chaude.

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