16
Goder, depuis la fin de 1918, souffrait de l’estomac.
Il venait d’atteindre sa quarante-cinquième année, quand, brusquement, il tomba malade et dut s’aliter.
Tout de suite, sans sa grosse gaîté, l’appartement de la rue du Bac, devint lugubre. Seul, Jeannot, cherchait encore à distraire son père, son papa qu’il aimait tant. D’un naturel tranquille, peu remuant, il n’eut guère de peine à être sage. Il avait juste assez d’entrain pour prouver sa bonne santé. Régina le garda à la maison pour faire les courses et, le cas échéant, pour pouvoir s’absenter.
Mais au bout de huit jours, l’état de Gustave Goder empira de telle sorte qu’il fallut quérir l’aide d’une infirmière garde-malade. Régina, d’abord dévouée et correcte, s’alarma. La crainte de perdre son mari lui fit redoubler de soins à son égard. Elle et la garde-malade d’ailleurs n’étaient pas de trop. Un soir, le médecin militaire dut être appelé en hâte. Il jugea l’état si grave qu’il conseilla l’envoi du patient au Val-de-Grâce. Mais Régina, pour toutes sortes de raisons, s’y opposa. Alors, le médecin se décida à faire appel à ses confrères, tant militaires que civils. Une consultation fut décidée et eut lieu le lendemain. Ceux-ci, d’un avis commun, conclurent à l’inutilité des soins et prophétisèrent la fin prochaine.
Affolée, Régina courut chez Jude. Elle le savait de bon conseil et lucide en tout.
Celui-ci, après avoir écouté son amie, écrivit une lettre.
— Tu vas prendre une auto et porter cette lettre au N 1 de la rue Blanche.
Là, demeure un médecin, un de mes coreligionnaires dans lequel, moi, j’ai toute confiance. Lui seul peut sauver ton mari. Seulement, avec ce médecin, ne t’étonne de rien. C’est le Docteur Gabry.
— Le Médecin-fou ?
Dans plusieurs revues de fin d’année et dans certaines feuilles hebdomadaires, gaies et rosses, comme si on s’était donné le mot, depuis plusieurs années, il était de bon ton de blaguer le Docteur Gabry. La blague parisienne n’avait-elle pas toujours besoin d’une chique à se mettre sous la dent ? On blaguait Gabry, parce qu’il écrivait ses ordonnances en latin, peut-être aussi même parce que ses clients étaient nombreux, qu’il les guérissait, et que cela gênait la légion de médecins ignorants d’après-guerre auxquels, un peu trop à tort et à travers, on avait donné des diplômes qu’ils ne méritaient point en place des décorations qu’ils méritaient probablement mieux. On ne soignait pourtant pas avec de la mercerie et de la ferblanterie !
— Eh ! oui… On s’amuse de Gabry, continua Jude ; n’empêche, Gina, que c’est un « as » de la médecine. C’est lui, en tous les cas, qui a tiré d’affaire, il y a dix ans, mon bon oncle Salanderschumacher, alors que tous les médecins l’avaient abandonné. Et s’il n’a pu le sauver, il y a deux ans, c’est qu’avait sonné l’heure du trépas de mon pauvre parent. Perdu pour perdu, tu sais ?… Tente, c’est ton devoir ; tente, avec d’autant plus de confiance que Petit Jude te déclare que Gabry, le Docteur Gabry, que quelques-uns, ont surnommé le Docteur Miracle, est un caractère, un penseur. Ceux qui le trouvent incompréhensible et même fou ne voient pas qui il est. Les hommes incompris sont tous des originaux pour les hommes insignifiants et qu’importe alors qu’ils soient ridiculisés !
Le Docteur Gabry était, en effet, tout ce que Jude disait. Original fieffé, il avait fini par tenir à son prestige d’original. C’était un excellent médecin, de ces médecins compatissants à toutes les misères humaines, un de ces médecins, comme, hélas, on n’en verra plus. La Dichotomie et la Médecine d’affaires ont chassé tous les Gabry. À la déclaration de la guerre, malgré ses soixante-six ans, il s’était offert. On avait d’abord refusé ses services ; puis, on l’avait supplié, par la suite, manquant de compétences à l’arrière, de prendre la direction d’une ambulance. Or, un matin, en arrivant, constatant qu’un jeune médecin très galonné s’était permis d’autorité de mettre dehors quelques-uns de ses malades, le Docteur Gabry reprit froidement son « sombrero » et disparut, non sans écrire, le lendemain, une lettre au Service de Santé, une de ces lettres bien mordantes dont il avait le secret et que les journaux s’empressèrent de publier pour marquer le désarroi de ce Service de Santé qui prenait des agrégés en médecine pour plantons quand il ne leur faisait pas balayer les escaliers d’infirmeries ou d’hôpitaux militaires, alors qu’en leur lieu et place, paradaient des Mascarille qui prenaient sans doute leurs commandements pour des ordonnances et leurs galons pour des médicaments.
Pour le Docteur Gabry, la Nature était le Grand Médecin, celui qu’on ne trompe, pas, qui ne trompe pas et aussi celui qui ne se trompe pas.
« Si l’on écoutait la Nature, disait-il, on serait moins malade et l’on guérirait plus vite. Or, bien rares sont ceux qui vivent naturellement et plus rares encore ceux qui se soignent naturellement. La vie factice multiplie et crée des maux singuliers et rebelles ; une médecine factice, une thérapeutique de formulaires et surtout de spécialités, se charge du reste, et quel reste ! Les malades, eux-mêmes, par leur manque si général et si absolu de sens pratique, ne sont pas les moins responsables de leurs maux… Pour être un vrai thérapeute, il faut savoir exactement diagnostiquer le mal, savoir quels sont ses rapports avec le composé biologique du patient, donc, connaître exactement sa formule biologique, son tempérament, tenir compte de toutes les circonstances ataviques ou accidentelles qui ont pu le déterminer dans un sens ou dans un autre, et enfin, chercher à atteindre la cause du mal et non seulement ses effets ou symptômes, en vertu de cet axiome :Sublata causa tollitur effectus, puis agir sur cette cause en rétablissant les conditions naturelles dans lesquelles doit se trouver un organisme prêt à accomplir sainement toutes ses fonctions biologiques. L’ancienne, ou plutôt l’antique médecine, marchait sur ces principes naturels, et c’est pourquoi Hippocrate disait : « La médecine est dès longtemps en possession de toutes choses, d’un principe et d’une méthode qu’elle a trouvés. Avec ces guides, de nombreuses et excellentes découvertes ont été faites au cours des siècles, et le reste se découvrira si des hommes capables, instruits des découvertes anciennes, les prennent pour point de départ de leurs recherches. Mais celui qui, rejetant et dédaignant tout le passé, tente d’autres méthodes et d’autres voies, et prétend avoir trouvé quelque chose, celui-là se trompe et trompe les autres ».
« On en a eu et on en a hélas ! que trop de preuves ».
« Où est la médecine qui guérit ? La vraie thérapeutique ?
« Baglivi disait : « Les médecins devraient être un peu moins savants et un peu plus guérisseurs ».
« Baglivi disait aussi : « La thérapeutique est la pierre de touche de toutes les théories ; c’est au nombre des guérisons qu’ils opèrent, qu’on juge du mérite des praticiens ».
En somme, le bon sens même indiquait et prononçait que la vraie médecine était celle qui guérissait. Tous les malades étaient de cet avis. Et comme Gabry guérissait, il s’en suivait que Gabry était un vrai médecin, de l’avis même de ses détracteurs.
Une de ses clientes lui disait : « Quand vous ne serez plus là, qui nous guérira ?
« — Madame, avait répondu Gabry, si les jeunes médecins ne savent pas guérir, c’est parce que les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas ce que c’est que de travailler par soi-même, ils veulent arriver tout de suite, et ce n’est pas ainsi que l’on fait de la vraie médecine ».
Le Docteur Gabry, ce disant, peignait admirablement son temps et lui-même, et l’abîme aussi qui le séparait des autres médecins.
Cette âme profondément naturelle avait de surprenantes intuitions de la Nature pour laquelle il professait d’ailleurs une admiration constante de ses lois. Il avait la conviction absolue que tout ce qui était purement naturel était bien et bon, et qu’il suffisait de rappeler à la Nature et à sa direction cachée les êtres dont les maux prouvaient qu’ils étaient dans le désordre, et non dans l’ordre, pour les guérir, s’ils étaient guérissables !
Pour le dénigrer, on colportait donc sur lui certaines anecdotes ; les unes, vraies ; la plupart des autres, fausses.
Le Docteur Gabry était un spécialiste de l’estomac, mais cela ne l’empêchait nullement de faire la médecine générale, bien au contraire. Est-ce que tout ne tient pas à tout ? C’était donc dans la thérapeutique des maladies variées de l’estomac qu’il guérissait généralement fort bien, qu’il avait fait sa fortune et gagné sa réputation immense si justement fondée, et pour laquelle ses confrères le jalousaient tant.
Il était vrai qu’il guérissait les anthrax, rien qu’avec de l’ouate et de l’huile. C’était vraiment trop simple !
De ses malades, il exigeait confiance et obéissance passive à ses prescriptions. Il n’admettait pas que ses malades lui fissent des cours de médecine et raisonnassent sur ses traitements, parce qu’il était sûr de lui et de la valeur des dits traitements.
— Faites ce que je vous dis ou ne revenez pas me voir, disait-il un jour à une dame qui en prenait et en laissait à son aise, c’est vous qui me consultez ; ce n’est pas moi qui vous consulte.
« Quand vous aurez fini de faire des expériences, disait-il à une autre, profitez plutôt de celle des médecins et surtout des miennes…
Un jour, une dame de ses clientes et amies qui lui expliquait son installation à la campagne avec ses jeunes enfants, lui dit que l’eau, malheureusement, y était calcaire, et qu’elle l’avait remplacée par de l’eau minérale avec laquelle elle coupait le lait des enfants ; en même temps, elle lui annonçait, comme une merveille de sa sagacité, qu’elle s’approvisionnait de lait stérilisé, et lui demandait son avis sur ce lait.
Le Docteur Gabry, lui avait répondu :
— « Vous faites très bien d’être à la campagne avec vos chers enfants. Pour ce qui est du lait stérilisé, il est d’une grande utilité pour le pharmacien et il sera très utile aussi à vos enfants, s’ils s’amusent à le verser par terre, par la fenêtre du grenier, dans le jardin. Pour ce qui est de l’eau minérale, vous auriez beaucoup mieux fait d’emporter de l’eau de Seine, de la faire bouillir et de la battre ensuite… c’eût été beaucoup plus utile et plus intelligent. Et encore bouillir ?… Bien des microbes sont utiles et sont les bienfaits de la Création ».
Il était aussi anti-vaccinateur sans nier toutefois l’efficacité du vaccin, mais il accusait ce dernier de n’agir qu’au détriment des forces générales de l’organisme. En tous les cas, c’était pour lui une cause de troubles au moins momentanés dans la santé. D’autres anti-vaccinateurs, et peut-être non sans raison, accusaient bien ouvertement la vaccine d’avoir rendu plus endémique la tuberculose, remplaçant ainsi un mauvais mal par un pire.
Seulement, le Docteur Gabry n’imposait pas de force ses idées et, plus d’une fois, il était allé chercher lui-même à l’Académie de Médecine d’abord, plus tard, à l’Institut Pasteur, des tubes destinés à ses clientes.
Mais où les méthodes de Gabry allaient à l’encontre des méthodes de la Science, c’était dans le domaine de l’alimentation.
Broussais avait mis à la mode la diète à outrance.
Gabry, fidèle à sa méthode, ordonnait, non seulement par ordre de la Faculté de manger, mais de suralimenter. Il opposait au ventre vide le ventre plein au nom de la Médecine digne de ce nom ; et ce qu’il y avait de remarquable dans son cas, c’est qu’il se chargeait de faire digérer les gens !… Cela ne s’était jamais vu ! De proche en proche, on se l’était dit, et comme l’homme est un animal qui aime à manger pour vivre et même parfois à vivre pour manger, la clientèle avait afflué.
Manie de jeunesse, toutes ses ordonnances étaient en effet, écrites en latin, dans ce latin impossible que la pharmacopée emploie, dans l’ancienne manière de formuler, dans le griffonnage que les profanes n’ont pas dû souvent déchiffrer et dans une grande simplicité de formules.
En 1920, Gabry formulait encore comme en 1884. La valeur thérapeutique de ses ordonnances déconcertait par leurs substances « anodines ». En réalité, le Docteur Gabry ne croyait pas aux remèdes, dans le sens des autres médecins. Il ne fallait pas séparer la valeur des ordonnances et des régimes alimentaires qu’il prescrivait. Savait-on quelles expériences avait motivé sa méthode, dans son ensemble et dans ses parties ?
Gabry n’était médecin que parce qu’il était physiologiste ; il était physiologiste parce qu’il était anatomiste ; et, par-dessus tout cela, c’était un naturaliste philosophe, un penseur ayant l’intuition de la simplicité des choses de la Nature dans la variété des phénomènes.
Comme Mesmer, il aurait pu dire : « Il n’y a qu’une santé et une maladie » : la santé, c’est l’équilibre des forces biologiques ; « la maladie, c’est leur déséquilibre ». Le problème à résoudre est donc de ramener l’équilibre organique. Pour cela, il faut donner des forces et non en retirer ou troubler davantage celles qui sont désordonnées par le mal. Le désordre est un mal et le mal est un désordre ; on ne sait au juste lequel des deux il faut accuser spécialement d’être la cause initiale de la maladie. Si la maladie est un désordre, il faut la faire cesser en ramenant l’ordre. Voilà tout. Pour ce faire, il faut remettre un organisme dévoyé dans les conditions normales et générales de l’ordre, en tenant naturellement compte de ses besoins spéciaux.
Les confrères du Docteur Gabry le tenaient pour un déclassé, un inclassable plutôt, un hors-cadre, un en-dehors ; en tous les cas, pour un original ; et il était tout cela, en effet, parce qu’il était quelqu’un, dans ce bas monde où tant de gens ne sont quelque chose, qu’à la condition honteuse de n’être personne.
Il était quatre heures.
On avait introduit Régina dans le salon ; c’est ainsi du moins que le Docteur désignait cette pièce éclairée de deux fenêtres donnant sur l’Église de la Trinité, deux fenêtres à petits rideaux, mais ayant chacune, glissant sur des tringles de fer, deux autres grands rideaux superposés, l’un de calicot blanc, l’autre de lustrine bleue. Sur les murs, du papier d’un vert pisseux ; pas de tableaux. À droite en entrant, était la cheminée encombrée d’objets divers, desquels émergeait une ancienne pendule de bois, à colonnes et sous globe, marquant l’heure d’un jour ou d’une nuit disparue sans doute depuis des années. À côté d’elle, pêle-mêle, se trouvaient des fioles, des petites piles et un appareil électrique en piteux état. Entre les deux fenêtres, se dressait un secrétaire Empire dont les deux colonnettes avaient perdu leur cuivre ouvragé. Un peu partout, il y avait des chaises de tous styles et un confortable fauteuil Voltaire. En face de la cheminée, se trouvaient sur une planche servant d’étagère, une vingtaine de volumes et, tout au fond de la pièce, des bibliothèques d’acajou vitrées contenant encore des livres, des dossiers, des cartons, et quantité de petites lampes hors d’usage. Près du secrétaire et des fenêtres, deux grandes lentilles montées sur pied intriguaient les clients qui ignoraient les anciens objectifs de forts télescopes.
Régina attendit près d’une demi-heure. Enfin, un très vieux domestique vint lui dire que le Docteur ne rentrerait pas avant six heures, mais qu’elle n’avait qu’à laisser son adresse, et que le Docteur, sitôt rentré, se rendrait chez elle, si cela était urgent.
— C’est très urgent, fit Régina, mon mari se meurt… j’ai là une lettre de M. Jude Weiss… Vous la lui remettrez donc.
Elle reprit son sac, son « Tom-Pouce », salua et sortit vraiment désespérée, car à cette heure surtout elle était compatissante et aimait réellement Gustave.
Àsept heures seulement, on carillonna à la porte de l’appartement.
Régina s’étonna. Elle ne comptait plus sur le fameux docteur. Elle alla ouvrir. Un petit homme court, un peu voûté, coiffé d’un énorme sombrero et enveloppé dans une grande cape de prêtre se précipita dans l’appartement à pas saccadé, le front haut, en disant :
— M’ voici… c’ t’ ici le malade ?
— Le Docteur Gabry ?
— Oui, mais c’la ne fait rien… C’est l’ malade qui d’ meure et se meurt ici ?
— Oui…
De la main, Régina lui désigna la chambre de Gustave Goder.
Il entra, se dirigea vers le lit du même pas saccadé où le malade, exsangue, sommeillait dans un pénible et mauvais repos. Le docteur le regarda attentivement, fixement, en silence, pendant quelques instants, puis très simplement :
— Est-ce que l’ malade a bon appétit ?
Bon appétit ? Régina resta stupéfaite. Bon appétit ?… un homme qui mourait d’inanition !…
— Mais il peut à peine boire, Docteur.
— Il n’a pas soif, mais peut-être a-t-il faim ? Vous êtes bien étonnante. C’ la vous semble absurde alors ! Si on ne mange pas, on ne peut pas vivre.
Puis d’un ton radouci :
— V’ lez-vous — (Le Docteur Gabry parlait très vite et avalait la moitié des mots) — écrire l’ régime ?
Nouvel étonnement de Régina. Enfin, elle écrivit — sous la dictée du terrible Docteur, qui, les yeux pétillants et clignotants, fixés dans le vide, arpentait la pièce toujours du même pas saccadé — un régime à faire trembler Gargantua.
— Oui m’ dame, dans six heures, le malade mangera ou il s’ ra mort. Il mang’ ra une petite assiette d’ riz cuit à l’eau sans sel… vous entendez, sans sel, ni beurre, ni poivre, ni épices, avec une noix de côtelette d’agneau, la noix seule ; à dix heures, il mangera un petit sandwiche, fait avec cinquante grammes de jambon haché entre deux bouchées très minces d’ pain grillé… sur la braise… la côtelette et le pain. À midi, la même chose que le matin ; dans l’après-midi, comme à dix heures ; le soir ?… le soir, un potage au riz… toujours sans sel, sans poivre, sans beurre ; dans ce potage vous jetterez une cuillerée à bouche de viande noire grillée et hachée et vous saupoudrerez le tout de fromage râpé… et s’il a encore faim dans la nuit, disposez près de lui ce… ce que je vais vous dire.
Et il énuméra une longue et minutieuse recette de consommé en gelée sans légume, ni épices, ni sel…
— Le malade pourra prendre de cette gelée par cuillerées à café à volonté ; cette gelée sert aussi à faire des soupes… Autre chose maintenant : pour la boisson, faire infuser deux têtes, vous entendez, deux têtes de camomille dans un litre d’eau bouillante, ajouter une cuillerée à café de la poudre selon l’ordonnance, laisser refroidir, déposer et passer, boire de cette boisson aux repas à volonté, et mettre dans chaque verre une cuillerée à bouche de vin de marmelade d’oranges écossaise…
Sans s’apercevoir de l’ahurissement de Régina, le petit homme s’approcha de la table, tira son stylo, son calepin et relut le régime à suivre écrit sous sa dictée par Régina et traça une de ces ordonnances qui faisaient la joie de ses confrères… mais qui guérissaient les malades abandonnés par eux.
Puis, il regarda attentivement Régina, peut-être l’esprit ailleurs, fronça les sourcils qu’il avait très épais et dans son style télégraphique lui dit :
— Cett’ ordonnance, rue Poissonnière, Pharmacie Homéopathique, ordonnance en latin, vous sera traduite là-bas. Suivez prescriptions. V’ s’êtes bonne garde-malade ? Oui… Tant mieux. Si malade résiste aujourd’hui… l’ sauverai. Sinon, plus rien à faire, s’en ira c’ soir, ou demain matin, lever du soleil, baisse température. Pas de fièvre ? Très bon ! Garde bon espoir. Se défendre, toujours se défendre, couper l’ mal, Madame, couper le mal, provisions, munitions, estomac rempli. Ventre vide ? Idiot. Couper l’ mal. Reviendrai demain dans la journée… Oui, Madame, couper l’ mal. Maintenant on n’a plus le temps.
Il reprit son chapeau, salua automatiquement et, du même pas saccadé, prit la porte, disant toujours :
— Couper l’ mal, Madame, couper le mal… tout est là…
Régina, un long moment resta près de la porte, se demandant quel cauchemar elle venait de vivre. Ce médecin était bien le fou qu’on disait. Tout de même, elle n’oubliait pas qu’il avait obtenu des guérisons merveilleuses… Elle se souvint alors que M. de Pontarès le connaissait et en parlait avec un grand respect.
C’était aussi la dernière carte ! Il fallait la jouer, obéir aveuglément. Elle prit le chemin de la cuisine pour s’assurer qu’elle avait du riz dans ses provisions, poursuivie par ce lugubre :
« — Couper l’mal, Madame, couper l’mal ».
Quand le malade s’éveilla, elle lui présenta du riz. Docilement, à sa grande stupéfaction, il le mangea…
Régina s’attendait à un brusque vomissement… Non, le malade se tourna légèrement et s’endormit, plus calme…
Bref, Goder qui, selon les dires des autres médecins, ne pouvait plus rien absorber, recommença à manger un peu, puis un peu plus, puis suffisamment et sur les cinq heures du soir, à l’heure même où le Docteur Gabry reparaissait, la résurrection s’opérait…
Le lendemain matin, alors que la garde-malade restait près de Goder, elle courut chez Jude et lui raconta tout ce qui s’était passé depuis l’avant-veille.
— Rien ne m’étonne de sa part, dit Jude. Fais tout ce qu’il te dira, méticuleusement. Ce bonhomme-là a la guérison dans la peau… D’ailleurs, je le verrai aujourd’hui. Tu as bien près de chez toi un café qui possède le téléphone ?
— Oui, la maison à côté.
— Préviens, on t’enverra chercher.
— Bien.
— Et puis, quand tu pourras…
Elle l’interrompit :
— … Alors, tu as confiance ?…
— Pleinement… quand tu pourras, dis-je, fais un saut jusqu’ici. Je vais téléphoner à Colette, qu’elle aille chez toi aujourd’hui.
— Oh ! oui, malgré la présence de Jeannot, je me sens si seule.
— Elle ne te servira pas à grand’chose.
— Cela ne fait rien, je me sentirai moins seule.
Petit Jude l’embrassa gentiment.
— Allons va, et du courage.
Dix jours plus tard, la guérison était un fait accompli.
Le Docteur Gabry avait dit :
— Dans douze jours, il faut que le malade soit à la mer. Retourner à la Nature, aux origines, à la mer, un bon mois de mer, Océan, Manche, peu importe ; la mer, la vraie mer ; pas le Midi, débilitant l’Midi. M’écrirez résultats queq’ jours après… Le mal est coupé ; vivra longtemps votre mari, bonne constitution, excellent estomac, r’tour d’âge chez l’homme, accidents prévus, toujours prévus de quarante-cinq à cinquante-cinq — Vous ?…
Il avait alors regardé Régina de ses petits yeux noirs et avait lâché :
— Vous ?… Vous, attention… attention, Madame,… couper l’mal. Vous savez, couper l’mal.