‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 18 sur 24 · 17

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Petit Jude avait dit à Régina :

… — Une villa au bord de la mer ? Il n’y faut point songer ; outre le manque de confort, il y a, à présent, une question de prix. À vous trois, dans un hôtel, vous serez bien mieux. Veux-tu que je saute dans un train, que j’aille jusqu’à Ault ? jusqu’à Onival ? — cela nous rappellera notre jeunesse — et là, que je retienne les chambres ? Tu diras que tu as écrit. On te répondra.

— Oh, que tu serais gentil, Petit Jude… Oui, fais cela !

— Et puis, à l’hôtel, je déciderai facilement Colette à s’y rendre : son mari est justement en tournée politique avec cette canaille de Daval. Moi-même…

— Tu viendrais ?

— Mais oui, mes répétitions ne commencent qu’en octobre et, sans doute, les reculera-t-on encore ; donc, de temps en temps, j’irai là-bas passer quatre ou cinq jours, je prendrai également une chambre pour la saison… Tu sais, là ou ailleurs ?…

— Je te présenterai enfin à mon mari.

— Ce brave Gustave !

— Mais oui, je l’assure, c’est un brave type.

— En douterais-je ?

— Tiens, tu m’enlèves toute ma joie.

— Mais non, je la renforce, d’autant que tu es probablement d’une sagesse… depuis un mois…

— Cela t’étonne ?

— Un peu.

— J’avais trop de soucis…

— Que n’en as-tu toujours !

— Tu ne dis pas toujours ça…

— N’est-ce pas, je suis un profiteur ?

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire, ma petite Régina, que si tu voulais que j’ignorasse ta vraie vie, tu ne devais pas en parler à Colette…

Régina rougit, baissa la tête, pinça ses lèvres et ne répondit rien.

— Oui, continua Jude, Colette m’a tout dit… Ce n’est plus de l’amour, ma fille, c’est de la rage… Tiens, tu aurais dû profiter des visites de Gabry pour lui prendre une consultation sur ton cas.

— Merci… avec ses « couper l’ mal », il me faisait trop peur… Alors… comme ça… elle t’a dit ?…

— Oh ! elle a dû oublier beaucoup… beaucoup de choses… toi aussi… C’est égal, tu es un phénomène… sais-tu ?

— J’en suis assez malheureuse… quelquefois…

— Mais si heureuse le reste du temps ! Ce que je trouve de plus extraordinaire, c’est qu’il ne te soit jamais arrivé d’ennuis sérieux !

Régina ne répondait plus… La trahison de Colette l’affolait. Un soir, en effet dans un besoin d’expansion, elle lui avait raconté sa vraie vie, sa vie ignorée…

— Pourquoi Colette t’a-t-elle raconté mes histoires ?

— On ne sait pas… peut-être parce qu’elle a un vieux fonds de jalousie contre toi, contre moi, peut-être parce qu’elle a jugé qu’on pouvait encore te sauver de toi-même ?…

— Tu ne vas pas me faire de la morale, toi ?

— Et pourquoi cela ? Entre la liberté dans l’amour, l’amour libre et un dévergondage comme le tien, il y a une nuance, réfléchis, Gina… Tu atteins la quarantaine, oui, songes-y. Que tu aies un amant, deux amants, trois amants même, soit… mais… te donner au premier passant, te…

— Oh ! tais-toi, Jude… s’écria Régina en se cachant la tête dans les mains.

— … sans compter les maladies… pour ce brave Gustave, pour Colette, pour moi, pour d’autres peut-être, enfin… Et ton enfant ?…

— Assez ! s’écria-t-elle éplorée en fondant en larmes… Si tu savais combien je me méprise, combien je souffre… c’est plus fort que moi… Je n’ai même pas tout dit à Colette… Non, je n’aurais pas osé… non, je n’aurais pas osé… je suis infâme.

— Mais non, tu n’es qu’une femme… malade, n’aggravons rien. Le principal est que tu sois encore indemne. Écoute-moi. Quand, jadis, je vous ai prises toutes les deux, moi, toi et Colette, nous étions trois gosses et nous obéissions simplement à nos désirs. Si ce n’avait été moi, ç’eut été un autre. Nous étions trois à nous amuser et notre petite perversion ne tirait pas à conséquence, à nos yeux du moins. Évidemment, jugés par la morale courante, nous étions condamnables et combien ! mais la morale courante, moi, je m’en moque ; Colette ne s’en est jamais occupée ; il n’y a que toi qui t’en fis toujours un épouvantail… un épouvantail derrière lequel tu te cachais d’ailleurs. Je sais… c’est ton tempérament, tu n’y peux rien. Il y a au fond de toute ta conduite des excuses en masses dont la première est l’hérédité certainement. Je ne veux pas dire du mal de ta pauvre mère, mais tu sais aujourd’hui comme moi ce que l’on doit penser de ses fugues quotidiennes. Les magasins avaient déjà bon dos. Nous fûmes imprudents, mais la vie, Gina, n’est qu’un composé de successives imprudences.

La dernière imprudence nous offre enfin le trépas. En principe, — en théorie plutôt — il est admis qu’un homme qui se conformerait seulement aux lois de l’hygiène connue jouirait d’une grande longévité. Jouirait ? Savoir ! Il s’embêterait un peu plus longtemps, voilà tout. Néanmoins, toutes les précautions prises ne sauraient l’empêcher d’être la victime d’une auto, d’un avion, d’une guerre, d’un assassinat, d’un accident de chemin de fer et même de certaines maladies contagieuses qui se moquent absolument de l’hygiène, sans compter la foudre, les tremblements de terre, et encore les glissements de montagne… dus aux déboisements. Si le ciel tombe et si le sol se dérobe, où l’homme peut-il être en sécurité ? Non. La « courte et bonne » est décidément ce qu’il y a de plus acceptable et de plus agréable sur la terre, n’en déplaise aux moralistes avec ou sans confession. Vivre bien, c’est vivre le plus près de la Nature. Mais ce n’est déjà pas chose facile, que de vivre près de la Nature. Donner libre cours à ses instincts, sans toutefois blesser autrui, ou nuire à son bonheur, nécessite, en premier lieu, une connaissance de soi-même assez approfondie. Le courage de la franchise peut et doit être même poussé jusqu’au cynisme. L’animal a-t-il honte d’aller d’une femelle à une autre, par exemple ? Et pourquoi en rougirions-nous ? Ma foi, que les « Pères la Pudeur » rougissent pour nous, cela nous réjouira toujours. Et puis n’ayons crainte. Comme l’écrit notre ami Bontemps : « Les congrégations de philochastes, de toute religion et de toute politique, ne comptèrent de tous temps que deux sortes de membres : les malins et leur naïf troupeau de bêleurs enragés. Dégoûter les hommes des joies de la terre… c’est une manière polie de se les réserver. »… Fûmes-nous vraiment des imprudents ? À la réflexion, pas tant qu’il y paraît. L’homme normal, qui est l’homme préhistorique ou l’Animal Normal, est essentiellement génésique comme l’animal inférieur. Sa supériorité unique sur ce dernier, outre la possession du pouce et son emploi qui lui a permis de bâtir le monde, réside surtout dans cette supériorité génésique qui lui permet de faire l’amour à toutes les époques ; génésiques, nous le sommes donc tous et toutes et au plus haut degré. La Nature ne réclame de nous d’ailleurs que ce travail de la reproduction et nous le rend aisé et agréable au possible. D’où vient donc que certains hommes, en leur outrecuidance, se soient permis de marcher à l’encontre de la loi fondamentale de la Nature et aient osé décréter que cette loi est entachée de malpropreté ! Mais rien que pour cette erreur qui a détourné la marche du monde et a engendré tant de crimes, rien que pour cela, la société actuelle mérite mille et mille martyres. Opposer à une loi humaine, une loi sociale ! que dis-je ? une loi… religieuse ! C’est plus ridicule qu’odieux. Tu en es la preuve vivante, toi. Toutes les économies ancestrales, ma fille, c’est toi qui les payes ; tu es condamnée à dépenser, à te dépenser. Que veux-tu, la Nature se venge… et, si tu n’avais pas ton hypocrisie native encore développée par ton éducation, en quel cabanon te mettrait-on ?

— Tu es dur, petit Jude.

— Non, Gina, moi, j’ai une réelle affection pour toi, tu le sais bien, et j’ai pitié de toi et de ta chair si faible, si faible que j’ai peur qu’elle ne t’entraîne vers les pires catastrophes. Nous ne sommes, hélas, pas libres, Gina. Nous sommes couverts d’entraves et de chaînes.

— Tu me méprises, petit Jude ?

— Tu dis des niaiseries, Gina. De par la loi fatidique de la Nature, je te le répète, ne sommes-nous pas des génésiques ? Certainement, je sens aussi que nous sommes en ce moment sur le chemin de la vérité. C’est aux époques de veulerie et de dépression comme celle que nous traversons que nous pouvons constater que notre système social ne repose que sur des erreurs et des préjugés, que le roc — qui est la Nature — est à retrouver pour bâtir dessus notre maison, une maison solide cette fois, pouvant affronter tempêtes et révolutions… Oui je sens cela si intensément que je m’en veux de m’occuper à amuser mes contemporains au lieu de les fouailler, de les insulter, de me dégager de leur ambiance et d’aller respirer l’air pur de la Nature, de me griser de ses joies et même de ses colères… Mais revenons à notre imprudence… Gina, nous trois nous n’avons fait de mal à personne ; en nous donnant les uns aux autres, nous avons obéi à notre instinct.

Que serait-il arrivé sans cela ? Toi, si tu n’avais pas connu Colette et si Colette ne t’avait pas connue, toutes les deux vous sombriez dans l’onanisme et moi itou. En quoi la morale, la morale imposée, y aurait-elle gagné ? En allant les uns avec les autres, nous avons donc agi au mieux de la Nature, de ses désirs et des nôtres. Et puis, trêve de mensonges, Gina, toute cette immense hypocrisie, qui est mondiale, finit par me mettre en colère.

Tous et toutes nous courons ici-bas après l’amour… Non ?… Menteurs et menteuses ! Quittez vos chemises, osez vous montrer nus et nues au moral comme vous vous mettez nus et nues au physique pour la satisfaction de tous vos désirs uniquement amoureux. Potache, tu ne songes pas plus à Horace qu’un chien songe à un grillon, et tu as bien raison ; ta pensée est ailleurs, tu aimes ta voisine ou ta cousine, tu te contentes de lui voler des baisers entre deux portes et de porter sur ton cœur la mèche de ses cheveux qu’elle t’a donnée ou que tu lui as prise, mais tu te rabats sur la petite bonne qui, elle, avec ses dix-huit printemps et sa vie de recluse obligatoire, a fait ses choux gras de ta virginité et se gave de la jeune chair. Elle te préfère à ton père qui la trousse dans les escaliers et la prend quand Madame ta mère est sortie… sortie, c’est-à-dire lorsque Madame ta mère est chez l’ami de ton père, une vieille liaison dont tu pourrais peut-être bien être toi-même le produit.

Financier, certes les cours des bourses et des changes, mille combinaisons plus louches les unes et les autres enfin, occupent ton cerveau, mais pas autant que Mademoiselle Machin-Chose des Nouveautés qui te coûte fort cher et qui entretient, à tes frais, deux ou trois greluchons, des en-cas pour la satisfaction de ses sens toujours en éveil. Tu n’ignores rien de sa conduite, tu fermes les yeux et, qui sait si, intérieurement, tu ne jouis pas de la situation que te donne une suprématie sur la jeunesse que tu n’as plus. Pourtant, tu es marié, tu as un grand fils avec lequel, quelquefois, tu chasses encore la femelle au hasard de la rencontre. Tu supportes ses frasques… si elles ne le sont pas trop coûteuses bien entendu ; mieux, tu les approuves. Quant à ta fille, malgré son éducation religieuse — ou peut-être à cause de celle-ci — tu ne veux pas approfondir l’amitié tendre qu’elle ressent pour son amie de pension. Cela aussi tu le supportes… n’est-ce pas ?

— Jude !

— Je t’en prie, laisse-moi être cynique !

Industriel, tu commandes un harem de dactylographes. Tu n’as qu’à étendre la main pour que les yeux se baissent et les lèvres s’ouvrent. Le petit caleçon n’est pas une entrave, pas plus que la chemise-combinaison dont les boutonnières sont toujours assez lâches. Les gratifications et les augmentations coûtent moins cher que les cadeaux et tu ne leur mets pas que le… marché en main.

Et vous aussi, contremaîtres, chefs de rayons, chefs de bureaux, tous les chiens-bergers de la géhenne du travail-forcé, vous avez votre harem, car le phénomène de réflexion existe toujours et ce qui est en haut est pareil à ce qui est en bas.

Prêtre, après la confession, la seule joie de ton prétendu sacerdoce, il te reste l’aventure, l’onanisme ou la maison close, à moins que, toi aussi, tu n’aies quelques pénitentes jeunes ou vieilles, jolies ou laides pour te recevoir dans leur lit. Et vous aussi, dévotes bigotes, illuminées, vous êtes des folles d’amour, vivant toujours dans un rut non satisfait, jamais satisfait, dans le harem divin. Toi ! pasteur, et toi ! rabbin, vous agissez de même. Tout cela n’est pas crime, non, Gina, car tout cela est naturel. Ce qu’il y a de criminel dans toutes vos actions, c’est, outre le moyen tyrannique que vous employez, c’est le soin que vous apportez tous à les contredire par l’étalage de votre morale qui n’est qu’une morale d’apparence. Tous et toutes, vous finissez par vous accoupler par besoin ou par désir et aussi parce que l’accouplement, mieux ou aussi bien que chez les bêtes, est l’ordre unique, puisque c’est le seul ordre naturel. Ce n’est pas, comme le prétend la femme, comme tu le prétends, Gina, pour ton contentement personnel (il a aussi bon dos ton contentement personnel !), que tu te bichonnes, que tu te fardes, que tu te grimes, que tu te fais des yeux profonds et fatigués, que tu te rougis les lèvres, que tu te parfumes d’odeurs lourdes et excitantes. Cela est bon à dire au mari ou à l’amant. Non, tu te fais belle pour plaire, pour allumer, pour lever sur ta route le désir des mâles et la jalousie de tes pareilles. Tu sors en armes, toujours prête pour l’occasion, prête à subir l’assaut que tu provoques, souvent inconsciemment, je l’admets, mais que tu provoques tout de même.

Et pour arriver à l’amour, toutes les routes sont bonnes. Pour aimer, il faut être libre, pour être libre, il faut de l’argent. Le Désir passe, rangez-vous ! Ceux qui désirent sont autour de vous et gare au couteau qui se lève, à la loi qui atteint !

Et, hypocrite aussi, comme je le disais, celui qui juge, celui qui condamne.

Ce besoin de mentir, de se tromper soi-même, pour les imbéciles, de s’illusionner, est devenu universel depuis l’avènement du règne de l’homme d’abord et des religions ensuite, principalement du règne du Christianisme. Et, pour conclure, Gina, nous avons bien fait d’être « imprudents ». À quoi bon ruser, à quoi serviraient nos humiliations et nos hypocrisies ? Nous avons libéré nos cœurs, nous avons osé comprendre !… Nous avons surtout osé agir. De toutes nos actions, nous ne devons compte qu’à celle qui nous a donné la pensée et la force, à la Nature, uniquement à elle… le reste ?… pfutt !… Songe seulement que chaque heure qui n’est pas donnée au plaisir est une heure déplorablement perdue pour nous et dont un autre profite, ce qui est assez vexant par parenthèses… Seulement… voilà, tous les excès conduisent à la maladie. Tandis que Colette et moi nous avons su ne point tomber dans l’exagération ; toi, livrée à toi-même, tu as sombré dans — n’aie pas peur du mot — dans la nymphomanie… Nous voulons t’en sortir pour t’éviter les pires ennuis, les pires dégradations. Il te faut acheter une conduite et nous devons, Colette et moi, t’y aider de toutes nos forces. Il te faut un petit coin bleu, Gina, Colette a le sien, c’est moi ; moi, j’ai le mien, c’est Muguette, je m’efforce du moins de le croire ; toi…

— Comme je t’aurais adoré… petit Jude, s’écria Régina, la face rayonnante.

— C’est entendu… mais je ne puis être ton petit coin bleu. Tu es trop avide de sensations nerveuses, nouvelles… je suis bon tout au plus pour une paresseuse comme Colette. Ça lui évite de chercher… Sans compter que tu as dû faire des tas de malheureux. Avec les autres femmes, les putains, les grues, l’homme sait où il va ; mais avec toi, avec tes allures honnêtes de petite bourgeoise, jolie comme tu l’étais et comme tu l’es encore, des hommes, certainement, ont pu engager leur cœur… Gina, souffrir ?

L’image de M. de Pontarès passa devant les yeux de Régina.

— Et dire que tu n’as peut-être jamais aimé ! s’exclama Jude.

Elle leva la tête, regarda Jude et dit lentement :

— C’est vrai… je n’ai jamais aimé… j’ai cru… une fois… un gamin… Non, je n’ai jamais aimé. J’ai de l’affection pour mon mari, pour toi, pour Colette… mais, c’est vrai, je n’ai jamais aimé… Tu as raison… Et toi, Jude ?

— Moi ?… Moi ?… Moi, si. Jeune, je vous ai aimées. Toi, d’abord, et ensuite Colette ; puis toutes deux en même temps. C’est ainsi : Oui, oui, d’abord toi, Colette ensuite, puis toutes les deux… j’ai… mais à quoi bon ?

— Si, je veux te connaître aussi… continue…

— J’ai aimé Muguette ; mais coureur, amoral comme je l’étais, ne me sentant pas la force d’être fidèle, ne voulant pas l’être, j’ai chassé cet amour de mon cœur, je l’ai remplacé par une bonne affection que je lui voue encore.

— Pauvre Muguette Langlois ! Je sens que c’est très beau… mais je ne comprends pas… Elle n’a jamais été ta maîtresse ?

— Je n’ai pas voulu. J’avais besoin, en face d’un phénomène comme moi, de voir se dresser un phénomène contraire. C’est mon petit coin bleu, mon coin romanesque, romantique, comme tu voudras.

— Tu n’as jamais eu envie de Muguette !

— Que si !

— Et maintenant ?

— Maintenant ? À quoi bon ? Elle est proche de la quarantaine, elle se moque elle-même de son embonpoint et… de son poids…

— C’est du dépit de sa part.

— Peut-être. Mais avoue que je m’en voudrais de prendre aujourd’hui ce qui s’offrait en mieux hier ?

— C’est également du dépit de ta part.

— Peut-être aussi. Mais j’aurais peur de briser en elle et en moi un sentiment qui me semble plus doux. En outre, Muguette a trouvé, elle, un dérivatif puissant dans la musique.

— Tu te fais souffrir et tu la fais souffrir… Tiens, petit Jude, je t’envie tout de même : une amitié amoureuse comme celle-là.

— Peut-être en as-tu rencontré une, toi, dans le tas, une amitié amoureuse que tu as dédaignée ?

Une seconde fois, l’image de M. de Pontarès passa devant ses yeux.

— Je ne me souviens pas, dit-elle.

— Ou bien tu veux te mentir pour te convaincre ?…

Il y eut un silence.

— Allons, aide-moi à préparer ma valise, je déjeunerai du côté de la gare Saint-Lazare et je partirai par le premier train. Tu as de la chance que nous soyons en juin et que ce voyage coïncide avec des vacances que je voulais m’octroyer.

— Si tu pouvais m’emporter dans ta valise, fit tout à coup Régina… j’ai besoin d’air… j’ai été tellement occupée depuis un mois…

— … que tu n’as pas même songé à nous ?

— Je l’avoue.

— C’est très bon, tu vois, d’être occupée. Si tu l’étais un peu plus, tu ferais moins de bêtises… ma petite Gina.

— Je n’en ferais plus, petit Jude… à la condition toutefois que tu me restes aussi.

— Tiens, pour « aussi » il faut que je t’embrasse, et puis vrai, tu as bien droit à un petit plaisir dont tu es sevrée depuis si longtemps… Allons, viens m’aider à faire ma valise — on verra peut-être à te contenter… Une fois de plus ou une fois de moins ! Gina !… et puis moi, je ne connais pas encore ton mari.

Et pour la troisième fois, la réplique de petit Jude obligea Régina à évoquer M. de Pontarès. Elle le revit, recevant comme un soufflet la phrase cinglante dont elle l’avait gratifié…

— « Vous ne venez donc chez moi que pour ça ? »

Et peut-être alors, pour la première fois de sa vie, elle s’en voulut vraiment, sincèrement, d’être hypocrite… et peut-être aussi de n’être pas très intelligente.

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