18
Tous les matins, lorsque le temps le permettait, on installait Gustave Goder sur la plage, sous une tente, avec des journaux et des revues. Jeannot lui tenait compagnie ou allait s’ébattre sur la grève avec des petits camarades, non loin des yeux paternels. Régina, qui se levait tard, ne descendait à la mer, avec Colette, que pour l’apéritif que l’on prenait ordinairement en commun. Quelquefois, Jude, pour lequel Goder avait maintenant une réelle sympathie, venait s’asseoir à leur table.
Lorsque les Goder étaient arrivés à Onival, ils avaient trouvé Jude Weiss installé. Gustave s’en était réjouit bruyamment :
— « … Depuis le temps que je voulais vous connaître !… Vous êtes presque parent avec ma femme, puisque vous avez été élevé avec elle, voyons, vous êtes presque son frère… Voilà, on se découvre des beaux-frères tout à coup ; comme la vie est drôle !
— « Je viens sur ces côtes normandes assez souvent, avait répliqué Jude. Cela me rappelle, en effet, ma jeunesse. J’y suis tranquille. C’est même pendant l’été, devant la mer, que j’écris, en partie, mes pièces. D’ailleurs, Colette, ma cousine, y vient aussi, vous voyez.
Et, sachant l’antipathie de Goder pour Lemaistre, il avait ajouté :
— Elle y vient heureusement sans son mari…
— Oh oui, heureusement, s’était esclaffé Gustave Goder… quel poseur que… Enfin, c’est le mari de Colette, donc votre cousin ; je ne veux rien en dire…
Le soir, Goder avait dit à sa femme d’un air entendu :
— Je parie que Jude fait cocu Lemaistre !… C’est bien fait, cet idiot n’a que ce qu’il mérite,
Régina avait simplement haussé les épaules. Ces sortes de plaisanteries lui semblaient toujours déplacées.
Elle n’aimait pas qu’on entrât dans la vie des gens ou qu’on fit des allusions de ce genre. Elle était de celles qui disent très sérieusement : « Il y a beaucoup plus de femmes honnêtes que l’on ne pense ».
Mais presque tous les matins, elle allait s’habiller dans la chambre de Colette et, par hasard, la chambre de Jude communiquait avec celle de sa cousine.
Ils décidèrent de refaire tous les trois ensemble par la grève, la balade à Cayeux.
— Ce sera si amusant ! s’écria Colette.
— On se rebaignera ? interrogea Régina.
— Tu nous apprendras encore à… nager, ajouta Colette en clignant de l’œil.
Cette proposition fut présentée à Goder sous une forme enfantine.
— Sacrés gosses que vous êtes tous les trois ! s’écria celui-ci. Et les grandes personnes, Jeannot et moi nous resterons ici ?… Allez et amusez-vous bien… et faites attention en vous baignant, il y a des courants traîtres par là, m’a-t-on dit.
Le lendemain, ils partirent tous les trois d’assez grand matin. La merveilleuse matinée de juillet ! Sous un ciel bleu céruléen à peine voilé, par instants, des nuages blancs, ouatés, roulaient comme pour donner moins d’ardeur aux rayons solaires. À leur droite, les blés hauts et verts, coupés d’immenses rectangles par des haies vives, des piquets tendus de fils barbelés ou des rangées de buissons en ondulant au soleil, découvraient, au loin, quelques fermes aux toits bas qui dressaient leurs murailles grises au milieu d’arbres étiolés et brûlés par les vents du large. À gauche, la mer, une mer calme et plombée, presque sans vagues.
— Quelle belle journée ! s’écria Colette, ravie.
Leur intention était de gagner simplement Cayeux, d’y déjeuner et de revenir à Onival dans une auto de louage qu’ils trouveraient à la gare.
De la route, par des sentiers, à travers des marais, ils gagnèrent la grève juste au moment où la mer qui finissait son étal allait remonter.
— Nous arriverons juste pour le bain au… Bateau Ivre, dit Jude.
— Le Bateau Ivre ! Penses-tu que depuis vingt ans il nous ait attendus ?
Colette paria dix francs qu’on le retrouverait, contre Régina qui pariait la même somme qu’il avait disparu depuis belle lurette.
— Et toi, Jude ?
— Oh ! moi « che rechois les petites encheux ».
Toutes les deux, en riant, le traitèrent de sale juif et Jude se sauvait devant leurs coups.
Du Bateau Ivre, il ne restait plus aucune trace !
Alors Jude, gravement, prit un air inspiré et déclama, comme jadis, les premières strophes du Bateau Ivre d’Arthur Rimbaud, le poète français le plus étrange, peut-être, parmi les poètes français et, en tous cas, celui qui afficha le plus son profond mépris pour les hommes de son temps et même pour son génie :
Comme je descendais des fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les hâleurs
Des Peaux-Rouges criards les ayant pris pour cibles.
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteurs de blés flamands et de coton anglais
Quand, avec mes hâleurs ont fini ces tapages
Les fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
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Or, moi, bateau perdu sous les cheveux des anges,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi, dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau !…
— Tu vas t’envoler, petit Jude, cria Régina.
— Ce que tu es pompière, Gina, fit Colette, scandalisée.
— Oh, toi ! dès que tu entends des ron-ron, tu es prête à dormir. Tiens, tu étais déjà couchée ?
— Il vaut mieux être assis que debout et couché qu’assis, dit Jude, sentencieusement.
— … et morte que couchée, termina doucement Colette.
— Tu vas nous faire pleurer. Tranquille !
— Alors, on se baigne ici ? interrogea Jude.
— Il n’y a plus de bateau !… dit Régina, où allons-nous nous déshabiller ?
— Oh… Nous n’en sommes plus là, maintenant, répliqua Colette en riant… Régina restera toujours huguenote… et Dieu sait !…
— Oui. Dieu seul sait… et encore Dieu, reprit Jude.
— Vous m’embêtez tous les deux. Je me déshabille, tant pis !
— Quelle bravoure, fit Colette, en éclatant de rire.
Ils s’étaient avancés tous les trois dans l’eau. Comme jadis, Jude avait d’abord pris Colette dans ses bras, l’avait embrassée, et, tandis qu’elle s’en allait nager un peu plus loin, toujours comme jadis, il empoignait Régina qui protestait parce que Jude, prétendait-elle, la chatouillait plus qu’il n’avait chatouillé Colette.
— Tu me fais mal !… mon pied ! tu marches dessus… mon espadrille… j’en perds une !
— Fais la planche !
— Mon bras ! cria-t-elle encore en riant.
— Ta bouche !… hurla de loin Colette qui gagnait tranquillement le large…
Ironie cruelle ! Ce furent les derniers mots de Colette.
Lorsque Jude et Régina eurent suffisamment batifolé, ils levèrent la tête, la cherchèrent des yeux et ne l’aperçurent plus.
— Où peut-elle être ? demanda Jude, qu’une inquiétude soudaine fit pâlir. Je ne la vois ni sur les flots, ni sur le sable.
Tous les deux, en même temps crièrent très fort et à plusieurs reprises :
— Colette ! Colette ! Colette ! Lette !
Et comme aucune réponse ne leur parvenait, ils se regardèrent avec anxiété cette fois.
— Colette ! hurla Jude, les mains en trompe.
Le bruit des vaguettes se heurtant les unes aux autres et le sifflet d’un lointain vapeur troublèrent seuls l’infini du ciel et de la mer.
Jude dit à Régina :
— Va, gagne la grève et appelle ; moi, je pars à la nage… à sa recherche !
— Mon Dieu ! s’écria Régina… les courants !
— J’y songeais. Du sang-froid, Gina, du sang-froid ; elle est peut-être sur la grève, dans le sable, en train de se sécher ou de prendre un bain de soleil… va du côté de Cayeux.
Nageur excellent ; à la brasse et à la coupe, Jude s’éloigna, filant presque sous l’eau, jetant de temps en temps un « Colette » retentissant. Il nageait vers l’endroit où il avait vu sa cousine pour la dernière fois au moment où elle avait crié : « Ta bouche ».
Tout à coup, un de ses genoux toucha du sable. Comme il était loin de la grève, il s’étonna d’abord, puis s’expliqua que la mer en tournant ce banc de sable formait un courant, le courant qui avait dû emporter Colette dans sa course. Celle-ci devait donc avoir gagné la mer et attendait, en faisant la planche, la mer étale, pour s’en revenir au rivage.
Pendant qu’il reprenait haleine tout en réfléchissant, l’angoisse le tenaillait et il claquait des dents. De son petit promontoire, il dominait. Il aperçut au loin Cayeux, blanche de villas et, à gauche, Régina, gros point noir dans son costume de bains, qui courait toujours sur le sable. Son cri de « Colette ! Colette ! » lui arrivait, mais si faible, si assourdi.
Il se disait :
— « Oui, pourvu qu’elle ait l’idée de faire la planche et d’attendre ».
Il lui revenait en mémoire que, justement, il y avait quelques semaines un très bon nageur, dans un état d’évanouissement même, avait pu rester six heures sur les flots avant d’être recueilli par une barque.
Pour se rassurer encore, il espérait que sa cousine, bonne nageuse, nature calme, réfléchie, avait peut-être abordé à Cayeux. Il se souvint que l’année précédente, tous deux, à Dieppe, avaient pu nager durant deux heures côte à côte. En tous les cas, il n’avait plus rien à faire dans cette eau : Ou Colette avait abordé du côté de Cayeux, ou Colette allait revenir, ou bien… Colette s’était noyée… Mais c’était folie que la chercher, par ses seuls moyens, sur une surface liquide de deux ou trois kilomètres carrés. Il marchait toujours sur le sable et comme il allait perdre pied à nouveau, il se lança résolument à la nage avec l’idée de regagner la côte où il trouverait aide et secours. Mais voici que, subitement, le courant le prit à son tour et l’entraîna… Alors, il comprit seulement la gravité de la situation. Il ne s’affola pas. Au contraire, appelant à lui toute son énergie, il se mit sur le dos et se laissa emporter, certain de prendre le chemin qu’avait pris Colette et de la rencontrer, de la sauver ou de mourir avec elle. Il ne craignait, somme toute, que la crampe, la crampe fatale, la crampe qu’elle avait peut-être eue, sa malheureuse cousine ! Tout en se laissant aller, comme une barque à la dérive, il regardait par dessus les petites vaguettes. De temps en temps aussi, pour ne pas se laisser engourdir par le froid et pour aller plus vite, il nageait avec force dans le sens du courant. L’espoir, un espoir vague le tenait encore. Enfin, il s’aperçut qu’il était juste devant Cayeux, au moment même où le courant, perdant sa force, abandonnait son emprise.
Il ne comprenait plus… ou il comprenait trop !
Il se mit à nager vers la grève avec une grande indifférence. Si près du but, une lassitude étrange l’enveloppait. Il sentait la Mort rôder si près de lui qu’il lui prenait envie de l’appeler pour en finir. Le découragement est la préface de toute Mort — (singulière réminiscence professionnelle ; pourquoi l’air de la Lettre de la Tosca bourdonna-t-il dans sa tête ?) — En mesurant des yeux tout le chemin qu’il fallait encore parcourir, il désespéra un instant, mais l’instinct de conservation et le drame, qu’il n’écrivait pas, cette fois, mais qu’il vivait, lui fit envisager brusquement la possibilité de sortir vainqueur de cette lutte entreprise contre l’élément meurtrier qui lui avait déjà ravi Colette et qui se préparait à l’engloutir lui-même. Alors, il ne sut plus ce qu’il fit exactement. Atteindre la grève, mettre enfin le pied sur de la terre ferme, sentir des galets sous ses pieds, tout cela lui apparut comme le bonheur suprême ; et, toutes ses forces, pour tendre vers ce but, lui revinrent.
Éperdument, éperdument, il nagea.
… Il allait succomber pourtant, n’en pouvant plus, quand à ses yeux parut une barque qui lui sembla immense, une barque dans laquelle il vit trois baigneurs. Il entendit qu’on lui criait : « Courage » et il redoubla d’ardeur… La barque semblait encore grandir, devenir gigantesque… Machinalement, il tendit les mains, ses doigts s’accrochèrent à une bouée qu’on venait de lui jeter et il s’évanouit.
Mais les baigneurs s’étaient jetés à l’eau et l’entouraient. Il était temps.
Lorsqu’il revint à lui, il se trouva couché dans un lit, enveloppé dans des couvertures de laine… Tout son corps le brûlait. Trois personnes l’entouraient, dont une femme.
Il perçut vaguement la conversation à voix basse :
— Il revient à lui…
— Passez-moi le cordial, vous allez le soulever et nous allons le faire boire.
— La réaction est déjà faite.
— Tout son corps brûle, Madame Sauvaget, palpez-le.
— Il s’en tirera, dit la voix féminine.
Il eut l’impression qu’on le prenait, qu’on lui mettait quelque chose à la bouche et il but.
Il regarda… se souvint… et éclata en sanglots.
— Très bon, dit la femme d’une voix très douce, laissez-le pleurer.
Et pendant qu’il pleurait, la mémoire lui revenait : Régina courant affolée sur la plage, Colette emportée par le courant, noyée sans doute et lui… lui !…
Tout à coup, Jude fit quelques mouvements brusques et se dégagea…
— Vite, vite, dit-il,… je vous raconterai après, prenez un bateau, explorez, il y a une femme qui se baignait avec moi et qui a été emportée par le courant, c’est en cherchant à la sauver que moi-même… Vite, vite… Explorez du côté d’Onival, à deux ou trois kilomètres d’ici ; et… et… il y a une autre jeune femme qui court sur la plage… qu’on prenne une auto… Vite, vite… puis il retomba sur son lit et son teint redevint livide… Comme on lui posait des questions et qu’il n’y répondait pas, les hommes disparurent pour organiser le secours.
Seule la femme resta près de lui… C’était celle qu’on avait appelé Mme Sauvaget.
— Il dort… murmura-t-elle un peu plus tard.
Jude dormait encore lorsqu’un des baigneurs entr’ouvrit la porte.
— Nous ramenons la dame trouvée errante, en effet, sur la grève… Quant à l’autre, les bateaux la cherchent toujours.
— Dans quel état est cette pauvre femme ?… demanda Mme Sauvaget.
Elle pleure, mais elle a, tout de suite en arrivant, demandé à manger. Elle veut voir aussi tout de suite son compagnon ; que faut-il lui répondre ?
— Qu’il faut le laisser dormir… Faites préparer aussi pour mon malade, par la cuisine, un bouillon avec deux œufs pochés ; dès son réveil, il faudra qu’il se restaure.
— À propos, Madame Sauvaget, vous savez qui est votre malade ?
— Ma foi non.
— C’est Jude Weiss, l’auteur dramatique, l’auteur de Robes Courtes, cette pièce qui a fait verser tant d’encre.
— Ah !…
— Ils sont tous descendus à l’Hôtel de la Plage, à Onival-sur-Mer. C’est… la cousine de M. Jude Weiss qui… a disparu. La dame est leur amie d’enfance à tous deux ; c’est une dame Goder, mariée à un officier en convalescence et qui est avec eux également à Onival. Est-il hors de danger, M. Jude Weiss ?
— Tout à fait. Sa respiration est très bonne ; il ne me semble pas avoir beaucoup de fièvre. Il acquiert des forces, voilà tout. Ce que je crains le plus, c’est le réveil, quand il apprendra qu’on n’a pas retrouvé l’autre… sa cousine.
Àce moment, la porte étant restée ouverte, ils entendirent des pas.
— Voici la dame, dit le baigneur.
C’était en effet Régina qu’accompagnait un garçon.
Mme Sauvaget et le baigneur sortirent dans le couloir…
— Oh ! Madame, simplement le voir, supplia tout bas Régina… le voir, me convaincre qu’il est là, qu’il dort… Cela ne peut pas lui faire du mal.
— Mais oui, Madame ; seulement, je vous en prie, maîtrisez vos nerfs, n’allez pas pleurer, le réveiller… Il faut qu’il dorme.
Avec Mme Sauvaget, sur la pointe des pieds, Régina s’avança, vit Jude… l’entendit respirer et, le mouchoir sur la bouche pour étouffer ses sanglots, elle sortit en disant :
— Madame, quand il sera réveillé, appelez-moi. Ses effets sont en bas… et ceux de la pauvre Colette aussi. J’ai tout ramené dans l’auto.
Elle rentra dans la salle à manger où une dizaine de baigneurs, sous prétexte de consommer, s’étaient assis ; et, c’est tout en mangeant qu’elle leur raconta la tragique aventure.
Sur les cinq heures, Jude s’éveilla. Ses premières paroles furent :
— L’a-t-on retrouvée ?
— Et, comme on se taisait, il comprit et se mit à pleurer… Quand il se fut calmé, à la supplication de Mme Sauvaget, il consentit à avaler son bouillon lesté de deux jaunes d’œufs et à boire un verre de vin de Bordeaux. Il refusa la tasse de café. Ensuite, il pria qu’on le laissât s’habiller. À présent, il voulait revoir Régina. Il avait peine à se convaincre de la réalité du drame.
Dans la salle à manger, dès qu’ils furent en présence, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en pleurant. Jude engagea Régina à rentrer à Onival en auto. Elle raconterait l’épouvantable accident. Pour lui, il restait jusqu’à ce que la mer ait rendu le cadavre de Colette, ce qui ne pouvait tarder, la mer commençant à monter…
Régina se laissa convaincre facilement. Tous ces événements l’avaient abattue ; et puis, elle n’aimait point voir les morts. En tous les cas, pour rien au monde elle n’aurait voulu se trouver en face d’une Colette abîmée, boursouflée, rendue horrible par les flots. Grand Dieu non !
Elle allait donc regagner Onival et attendre les nouvelles.
— Il faut prévenir télégraphiquement M. Lemaistre, ajouta Jude. On trouvera bien son adresse actuelle dans le sac de Colette. Cherche Gina.
On prit le sac de Colette, on l’ouvrit — ce qui fit pleurer de nouveau Régina ; — enfin, Jude tomba sur une lettre de son mari. Il se trouvait avec Daval, l’arriviste Daval qui, après deux ans de Chambre, lâchait ses électeurs pour se présenter aux élections sénatoriales. C’était chez Daval qu’on devait lui écrire.
Jude allait rédiger le télégramme, quand il déclara :
— Il nous reste l’espoir, l’espoir fou, mais quand même l’espoir, qu’une barque de pêcheur l’ait recueillie… cela est arrivé l’an dernier. Colette nageait très bien.
Et comme il voyait qu’autour de lui l’incrédulité était peinte sur les visages, il reprit :
— C’est vrai. L’horizon est lisse… et puis, la barque serait revenue tout de suite. Il rédigea donc le télégramme avisant M. Lemaistre que « Colette, sa femme, était très souffrante et qu’on attendait son arrivée ».
Et il signa. Un baigneur se chargea de porter le télégramme.
Dans sa chambre, Régina était anéantie.
Elle pleurait amèrement son amie certainement morte. Elle la voyait déjà étendue dans cette chambre, sur ce lit d’hôtel… Dans le secret de son être, il y avait aussi des larmes inconscientes qui coulaient sur elle-même après tout, échappée au péril… car dans les deuils les plus amers, c’est ce qui est le plus vulnérable, le plus mortel en nous, qui se trouble de la mort des autres.
Régina partie, Jude se sentit si seul au milieu de ces étrangers, certainement sympathiques, qu’il voulut descendre à la mer et se mettre de nouveau en quête. Mais, Mme Sauvaget lui fit observer qu’il devait faire attention, qu’une fatigue suivie d’une émotion nouvelle pouvait lui enlever ses forces dont il allait avoir tant besoin…
Alors, il s’assit, consentant à parler, à raconter à peu près exactement de quelle façon les choses s’étaient passées.
Sur ces entrefaites, le Commissaire de Police entra et annonça que des enfants avaient découvert le cadavre de la jeune femme et qu’on l’apportait.
L’hôtelier protestait. Il ne voulait pas de la morte chez lui… cette morte n’était pas, après tout, sa cliente !… Jude proposa de ramener le corps à Onival en automobile, mais le Commissaire s’y opposa. N’était-ce pas à Cayeux que le cadavre avait été retrouvé ?… Jude appela alors l’hôtelier, lui remit mille francs à titre de dommages et intérêts et lui demanda deux chambres, une pour lui et une pour la morte, car il entendait la veiller. L’hôtelier, en grognant, accepta. On déposa le cadavre de Colette sur un lit et quelques mains pieuses déposèrent des fleurs.
Quand Jude pénétra dans la chambre, il baissa la tête. Il n’avait plus de larmes, mais de gros sanglots le secouaient.
— Colette… ma pauvre petite Colette, disait-il tout bas, pardon… c’est de ma faute.
Le visage de Colette, sous l’action de l’eau salée, avait complètement blanchi. Avec ses cheveux courts, sa figure de cire, à côté des fleurs, dans son drap tout blanc, elle avait l’air d’une Ophélie.
— Pauvre petite Colette ! sanglotait toujours Jude.
Mme Sauvaget l’entraîna. D’ailleurs, le Commissaire de Police avait besoin de renseignements. Jude les donna tous. Quand le fonctionnaire apprit qui était le mari de la défunte, et qui était Jude Weiss, il assura ce dernier qu’il était entièrement à sa disposition ; qu’il allait faire faire par un de ses agents toutes les démarches nécessaires pour l’enterrement.
Jude acquiesça.
Ayant appris que la morte était catholique et mariée, deux dames de l’hôtel s’offrirent à la veiller. Jude se réserva la nuit.
En bas, Jude Weiss retrouva, sur la terrasse, Mme Sauvaget. Pour la première fois, il la regarda. C’était une grande femme brune, très belle, très élégante, tout de noir habillée. Dès qu’elle aperçut l’auteur dramatique, elle se leva et vint à lui.
— Il faut avoir du courage, Monsieur Weiss, lui dit-elle.
— J’en ai, Madame, j’en ai beaucoup… mais j’ai beaucoup de chagrin aussi… je ne la verrai plus… c’était ma cousine germaine… presque ma sœur ; et, à cette heure, je constate que je l’aimais beaucoup plus que je ne me l’imaginais.
— Vous penserez à elle souvent. On peut vivre avec le souvenir d’un mort aimé… croyez-moi… dit-elle d’une voix pénétrante.
— Vous avez perdu ?… commença Jude.
— Oui, Monsieur.
— Excusez-moi, Madame, d’avoir involontairement réveillé un souvenir…
— Vous ne réveillez pas un souvenir en moi… puisque je vous dis que je vis avec ce souvenir et que je ne vis même que de ce souvenir.
— Elle va être terrible cette nuit, fit Jude, tout à sa pensée. Je dois veiller la morte ; il faut que je la veille, et je veux la veiller…
— Bien cela, Monsieur ; si vous voulez, nous veillerons ensemble votre cousine. Je sais ce que c’est aussi que veiller un mort qu’on a aimé.
— Merci, Madame, vous êtes bonne, merci aussi d’avoir présidé à ma résurrection.
— Avouez que tout cela est très simple, tout naturel.
— Non, Madame, répondit gravement Jude. La bonté, ici-bas, n’est pas encore une chose simple et ce n’est pas non plus, hélas ! une chose naturelle.
Mme Sauvaget leva ses yeux qu’elle avait très grands et très noirs sur son interlocuteur et les baissa lentement, dissimulant deux larmes sous ses longs cils.
« — Il aurait répondu cela, Lui, pensa-t-elle.
Toute la nuit, assis devant la grande baie ouverte sur un ciel bleu criblé d’étoiles et sur une mer d’argent très calme, Mme Suzanne Sauvaget et Jude Weiss, ayant la pauvre morte derrière eux, s’entretinrent à voix basse comme s’ils se confessaient mutuellement…
De grand matin, une auto avec grand fracas entrait à l’hôtel. C’était M. Lemaistre, le veuf. Jude le reconnut à la voix et à la manière dont il donnait des ordres.
Il dit tout bas à Suzanne :
— La morte, hélas ! ne m’appartient plus.
Ce fut une journée terrible pour Jude. Le mari, en recevant la dépêche, avait compris et semblait surtout fier de sa devination. Il avait à peine regardé sa femme morte, mais, par contre, s’occupait avec ferveur des envois de faire-part. Il fit acheter les journaux à l’arrivée des trains, pour constater que la France entière savait son malheur. Sur le soir, il serrait les mains à tout le monde, promettait des places, des décorations. À un moment, il dit à Jude :
— On m’a dit que vous avez tenté l’impossible pour la sauver ; c’est très bien, c’est très beau, mon cousin… Et, tout à coup, sans transition, il avait ajouté :
— Il y a quelque chose à faire dans cette circonscription, j’en parlerai à Daval.