‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 20 sur 24 · 19

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Ce soir, il fait si froid dehors, il neige si fort, que Régina, pourtant prête à sortir, décide soudain qu’elle restera chez elle. Les radiateurs de la maison sont brûlants ; il fait bon dans sa chambre et il lui faut écrire à Gustave qu’une mission retient depuis huit mois en Syrie. Demain, elle veut aussi aller voir Jeannot, pensionnaire, à présent, au Collège Chaptal et elle veut arriver, au parloir, le teint frais. D’ailleurs, personne ne l’attend, pas même Mme Charles, rue de Hambourg, où elle se rend quand elle s’ennuie et où elle est toujours bien accueillie parce qu’elle abandonne les petits cadeaux à la matrone.

Régina espère aussi mieux dormir cette nuit que la nuit précédente au cours de laquelle elle n’a eu que d’affreux cauchemars. Quand elle ne dort pas, sa volonté s’en ressent et elle a déjà si peu de volonté ! Comme un spectre sournois, obstiné, son passé orgiaque, plein de ses débordements sexuels, enfièvre son sommeil. Certes, rien ne trouble d’abord ce commencement de délicieuse torpeur qui ouvre la porte au sommeil réparateur. Mais, c’est une auto qui passe, le vent qui siffle, la pluie qui bat les volets de fer, la corne lointaine d’un autobus, la toux d’un passant, le chant d’un ivrogne, le crissement d’une devanture qu’on ferme ou qu’on ouvre.

Elle pestait de vivre dans un continuel orage d’où n’arrivaient pas à la sortir les valérianes et les bromures. À la merci de tous les bruits nocturnes — (jusqu’à cette Sita, la honte de Paris, la nuit !) — elle finissait, au petit jour, par être envahie d’une peur si intense qu’elle se levait, ouvrait les volets et s’en allait chercher du sommeil dans la chambre de Jeannot. Encore, quand Gustave était là, dans le lit conjugal, cherchait-elle un apaisement dans le changement d’une position, dans l’entrelacement de ses jambes avec les jambes poilues de Gustave, endormi et ronflant, et souvent même dans la position dans laquelle l’approche l’avait laissée. Il regimbait bien l’amant-légitime, mais il finissait par se rendre. Il semblait toujours à Régina que cette prise effaçait toutes les autres prises de la journée. Avec son mari seul, d’ailleurs, cette passive avait des audaces que jamais aucun de ses amants n’avait connues. Cependant, repue, lui-même présent, les fantômes ne tardaient pas à reparaître, à rôder autour du lit, comme s’ils cherchaient le moment propice de rentrer en elle et par des moyens parfaitement expliqués dans les écrits scripturaux. Pour ne pas voir les ombres, elle fermait obstinément les yeux, contractant durement ses paupières jusqu’à les plisser. Toujours fébrile, elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre et les bruits de la cité et toutes les réminiscences de fox-trot, de tango, de toute cette musique de jazz de ces dancings qu’elle avait un moment désertés depuis son aventure avec Frantz Schmidt, mais où la menait, de nouveau, son député communiste. C’était dans ces endroits, d’un luxe tapageur, où se passait une bonne partie de ses nuits.

Les oreilles enfouies sous la prison de ses couvertures ouatées, elle attendait le repos et, s’il ne venait pas, elle s’adonnait au frottement qui finissait toujours par l’engourdir avant de la plonger dans le sommeil.

Jadis, lorsque Gustave dormait à ses côtés, une crainte qui la torturait aussi, c’était celle de parler dans ses rêves ; comme sa plus grande peur était de tomber malade, d’avoir la fièvre et de raconter des choses effrayantes. Elle se disait bien que tout ce qu’elle pourrait dire serait mis sur le compte de la divagation, mais, savait-on jamais ?… Le doute pouvait entrer et s’ancrer dans l’esprit de son mari, pourtant le moins jaloux des hommes puisque le plus confiant, le plus sûr aussi de la fidélité de sa femme.

Dans ces moments, elle se jurait de revenir à une vie normale, de fuir toutes les occasions de sombrer, s’accrochant désespérément à l’image de son fils, se persuadant qu’une quadragénaire comme elle, avec ses amours, devenait ridicule… Ces serments, elle les oubliait le lendemain… Les paupières lourdes, les yeux battus, elle se levait éreintée. Toutefois, sa besogne de bonne bourgeoise était à faire et elle la faisait. Et quand tout était fini, elle s’habillait et partait. Depuis qu’elle vivait seule, elle préférait manger au restaurant. Cela la fatiguait moins ; c’était aussi moins ennuyeux et, ma foi, presque moins dispendieux que de se nourrir chez soi.

Depuis la mort de Colette, depuis surtout la fuite de Jude, parti pour l’Italie dans le coup de folie qui avait suivi cette perte, elle s’était vue tomber petit à petit si bas, si bas, qu’elle avait une grande pitié d’elle-même. Elle en était arrivée à accepter tous les mâles de son entourage qui la désiraient. Son coiffeur même l’avait possédée et cette chute était celle qui l’ennuyait le plus, car il entendait, il exigeait à présent sa visite quand il la voulait. Une simple carte postale mal signée avec « amitiés » donnait le rendez-vous. Elle avait eu le soldat qui badaude en permission aux alentours des gares ; une fois, un clown-saltimbanque ! En somme, elle avait fini par se donner au premier venu, dans n’importe quel lit, sur n’importe quel divan ou sur n’importe quelle chaise de restaurant…

Une nuit, un Américain l’avait conduite rue de Hambourg et la patronne, au moment de sa sortie, lui avait fait des offres. Mme Charles, avec son flair de vieille proxénète, avait tout de suite compris que Régina « marchait à l’œil » pour le seul contentement de sa chair. Elle en profitait. En revanche, elle s’était engagée à lui réserver, si possible, de beaux hommes. Plusieurs fois, elle avait déjà pris rendez-vous pour elle, car Régina « passait » deux fois par semaine, à jour et à heure fixes. Cette débauche, dans une maison clandestine, ne l’empêchait nullement de fréquenter les établissements de nuit, mais presque toujours en compagnie de Cheunot ou de l’amant de rencontre.

Pour l’instant, en dehors du cocasse cousin, de M. de Montbrun — qu’elle visitait une fois par semaine — et du coiffeur qui s’imposait, elle fréquentait assez souvent le député communiste Cheunot, ancien contremaître d’usine, le chéri du quartier. Il était tout heureux de se croire l’amant d’une bourgeoise. Mais l’amant préféré était toujours Léon Barel qui se figurait encore naïvement, après deux années de liaison, être l’unique amant de cœur de cette bourgeoise chic… Par ses manières, sa sveltesse, il rappelait aussi à Régina le jeune Gerlain, dont elle avait été l’initiatrice…

Ce soir-là, Régina s’endormit sur un roman : Les crimes de la Bourgeoisie moderne, livre annoté et prêté par le député communiste.

Le lendemain matin, un peignoir passé à la hâte, Régina à la cuisine achevait de prendre son café, quand elle entendit la concierge glisser une lettre sous la porte. Elle était de Goder. Son mari annonçait qu’il avait rencontré M. de Pontarès à Damas. Il revenait de Siliyem où son groupe l’avait envoyé en prospection au sujet de gisements. Cette rencontre, — écrivait son mari, — les avait enchantés tous les deux. Il avait, au départ, chargé cet excellent ami de divers cadeaux pour elle… entre autres d’une magnifique ceinture de soie ancienne dont le porteur devait se ceindre pour ne pas payer les droits de douane, vraiment par trop exorbitants. Il aurait certes pu la rapporter dans ses bagages, plus tard, en franchise militaire, mais il était heureux de la lui faire parvenir avant son retour, hélas encore fort éloigné ! Il annonçait que Jeannot lui écrivait bien régulièrement des lettres pleines de tendresse et de gentillesse et il recommandait à Régina de veiller tout particulièrement sur leur petite maison de Chaville, où il avait l’intention de se retirer à l’heure de la retraite qu’il devancerait sans doute pour s’adonner complètement à l’instruction de Jeannot et aux joies de la famille.

En effet, à son retour d’Onival, après la catastrophe, Gustave Goder avait fait l’acquisition d’une petite villa à Chaville, à deux ou trois cents mètres de l’étang, presque dans les bois. Régina, qui s’était d’abord élevée contre cet achat, en profitait à présent pour faire croire à ses concierges qu’elle s’y rendait presque tous les soirs pour y coucher dans le calme et jouir d’un repos que lui défendait Paris avec tous ses bruits nocturnes.

La vérité était que Régina n’aurait pas couché à Chaville, seule, pour tout l’or du monde.

Goder écrivait encore : « M. de Pontarès a pu arriver heureusement à Damas et profiter d’un répit que nous laissent les Druses ; ces excellents Druses se rattrapent depuis, car il ne se passe pas de jour où il n’y ait au moins une attaque. Nous vivons dans les coups de canon et les coups de fusil, ce qui est fort désagréable pour un officier d’administration. Dans ces sortes d’expédition, expliquait-il, il n’y avait jamais d’arrière, l’arrière était des plus problématiques, puisqu’il suffisait d’un mouvement tournant pour devenir le front. Aussi, avait-il grand’peine à s’écarter à chaque instant des endroits dangereux et à fuir, par obligation, les lieux de combat ».

M. de Pontarès ! Elle allait revoir M. de Pontarès ! M. de Pontarès allait venir chez elle !

Quelquefois, elle pensait à lui avec douceur. Celui-là l’avait véritablement aimée et elle songeait qu’elle avait été bêtement cruelle avec lui. Elle ne s’expliquait point pourquoi, elle, qui se donnait si facilement au premier venu, elle s’était si souvent refusée à lui !… Était-ce qu’elle avait senti qu’il l’aimait vraiment, soudainement et profondément ? Il était toutefois de ceux qu’elle évoquait aux heures de ses perversions solitaires. Lui seul, en lui parlant, l’avait fait pleurer et lui avait fait regretter son étrange vie. En relisant la lettre de Gustave, elle s’endormit en pensant plus tendrement à cet amant malheureux dont elle avait refusé l’amour, le seul qui aurait pu, peut-être, la sauver de la boue dans laquelle elle ne pataugeait même plus, mais s’enlisait désespérément.

Sur les onze heures, un télégramme arriva, bref, laconique, poli : M. de Pontarès annonçait sa visite pour deux heures.

Régina, cette fois, prépara sa défaite, en l’occurrence, sa victoire.

M. de Pontarès appréhendait si fort de se retrouver en face de Régina qu’il avait été sur le point, la première dépêche partie, d’en expédier une seconde annulant le rendez-vous et annonçant l’envoi du colis par la poste.

Il ne se pardonnait point d’être tombé, jadis, dans le piège de la coquette-allumeuse ; d’avoir, par la suite, souffert pour elle ; et, surtout, d’avoir été tancé par elle après lui avoir… ô comble !… servi de jouet.

Pour M. de Pontarès, Régina, d’abord, s’était jouée de sa crédulité et c’est ce qui l’avait le plus vexé. Perdu dans les cimes, trompé par les apparences honnêtes de la personne, il s’était imaginé, plus tard, que Régina s’était ressaisie brusquement dans un élan de loyauté vis-à-vis de son mari. En réalité, il n’avait rien compris à la conduite de Mme Goder et il avouait, en toute humilité, la faillite de sa psychologie.

Profondément épris de Régina au moment de la rupture, il avait fait appel, dans son désarroi, à Mme Géraldys sur l’affection de laquelle il ne pouvait se méprendre. Avec elle, il était parti une quinzaine de jours à Nice ; et, ce voyage, en compagnie d’une femme charmante, toujours de plus en plus désirable, avait pansé, presque jusqu’à la guérison, ce cœur blessé mais heureusement sain. Puis, il s’était exilé durant tout l’été dans « ses terres », où la chasse, la pêche et la vie naturelle l’avaient remis d’aplomb. À son retour, un groupe financier l’avait envoyé faire de la prospection en Orient, non loin du théâtre de nos déplorables opérations militaires. À son retour, il avait voulu voir Damas et le Barrada, la petite Loire orientale. Et là, il avait rencontré Gustave Goder, plus occupé à sauver continuellement toute sa paperasserie, qu’à faire de nouvelles écritures, — d’ailleurs inutiles, — avouait-il lui-même. Gustave l’avait mis au courant de sa maladie, de sa convalescence, de l’épouvantable accident arrivé à Cayeux, de l’arrivée de l’imbécile mari de Colette, de ses esbroufes qui avaient scandalisé tout le monde. À chaque instant, il revenait, par exemple, au Docteur Gabry, s’étonnant que M. de Pontarès le connût aussi. « Il est vrai — ajoutait-il — que Paris est une petite province et qu’en réalité on s’y connaissait, sans en avoir l’air, autant qu’en province. Goder était toujours en gaîté, mais sa gaîté ne semblait plus la même à M. de Pontarès. Sa gaîté ne sonnait plus claire. Un soir, il lui confia qu’il était très malheureux, loin de son fils et de sa femme, de son fils surtout, et qu’il avait pris la décision, sitôt rentré en France, de donner sa démission et d’aller vivre à Chaville où il avait acheté une petite maison. C’était son rêve à lui ;… malheureusement, il avait compris que ce n’était pas le rêve de sa femme qui aimait son Paris, parce qu’elle s’y amusait « en tout bien tout honneur »…

« Elle a tant de relations », avait-il cru bon d’ajouter.

Régina reçut M. de Pontarès de la façon la plus aimable.

Tous les deux étaient un peu pâles, assez gênés. La conversation, à chaque instant, tombait. Ce qu’avait fait Goder à Damas n’intéressait guère Régina, hormis le danger qu’il y avait couru. Elle lui demanda cyniquement pourquoi il avait disparu si soudainement, sans plus jamais donner de ses nouvelles, ou si peu !… Elle prenait des poses, se levait, marchait, riait ; enfin, elle offrit le thé, ne sachant plus s’offrir elle-même, gênée par la froideur voulue et la politesse serrée de M. de Pontarès qui la regardait, la trouvait changée, étrangement marquée et qui pensait : « Ce qu’elle a vieilli ! » et qui, néanmoins, la trouvait toujours désirable.

— Vous devez beaucoup vous ennuyer, privée de votre mari et de votre fils ?

Elle prit un air triste :

— Beaucoup. Je ne sors plus que rarement. Je fais quelques visites, surtout à Jeannot. Je lis beaucoup.

— Ah !… et… comment va votre fils ?

— Très bien. Je le vois deux ou trois fois au moins par semaine. (Elle mentait). Il travaille très bien. J’en suis enchantée. Il grandit, prend de l’allure… Il fera des malheureuses, celui-là.

— Il vengera les autres, pointa M. de Pontarès qui ajouta : Vous disiez que vous lisiez ?

— Beaucoup.

Il l’interrogea sur ses lectures. Comme Régina lisait à peu près trois ou quatre romans par an, des romans, que Cheunot, le député communiste lui repassait — (car elle était de ces gens qui déclarent qu’acheter des romans ou des tableaux, c’était de l’argent perdu) — elle se garda bien de répondre, de donner des titres de livres ou des noms d’auteurs ; elle parla en général de « certaine littérature » qu’on devrait bien interdire, et autres lieux communs… car la littérature, comme la pornographie, n’a de pires ennemis qu’en les gens laids, malades ou tarés…

Elle fut toutefois fortement désappointée, lorsque M. de Pontarès se leva pour prendre congé.

— J’ai oublié d’ouvrir le paquet, s’écria-t-elle… Je suis impardonnable.

En cherchant des effets de doigts, elle tint à défaire le paquet sans l’aide des ciseaux, se flatta d’être toujours bonne ménagère, économe… Enfin, elle sortit l’écharpe de soie, s’extasia sur la beauté des dessins, la violence des tons, la beauté des couleurs et s’en enroula le corps pour que M. de Pontarès jugeât de l’effet :

Il la trouva charmante, le lui dit… mais ne se rassit point.

— Vous descendez dans Paris ?… car, ici, ce n’est pas Paris, c’est presque l’ancien village de Vaugirard…

— Oui.

— Par le métro ?

M. de Pontarès hésita… À la porte, l’attendait une automobile.

— J’ai une auto… en bas, fit-il.

— Oh ! en ce cas, voulez-vous me déposer simplement sur mon chemin. Je vais aux Galeries Lafayette ; ensuite, j’irai voir le petit, boulevard des Batignolles…

— Volontiers, concéda-t-il.

— … le temps d’enfoncer mon chapeau… et de mettre un peu de rouge, ajouta-t-elle en éclatant de rire.

M. de Pontarès saisit l’allusion, n’en fit rien paraître, mais regretta de n’avoir point envoyé le second télégramme…

… Tout à coup, dans le silence, Régina, de sa chambre, lança d’une voix mal assurée ?

— Qu’attendez-vous donc, aujourd’hui, pour me venir mettre mon rouge :

Elle avait elle-même tiré les rideaux, s’était hâtivement déshabillée. Parfumée d’un jet de senteur à la mode, elle l’attendait, étendue sur le lit, presque nue, mais, dernière pudeur jouée : la tête cachée dans ses bras.

Et la faiblesse de l’homme, une fois de plus, se manifesta…

« — Elle est excusable, après tout, se disait encore assez naïvement M. de Pontarès, dans l’auto qui les emportait sur la rive droite. Depuis huit mois que son mari lui manque… elle devait être privée, la pauvre ! Je dois lui savoir gré de n’avoir pas pris un « autre » amant. Ce qu’il y a d’étonnant dans ce qui s’est passé, c’est qu’elle n’a pas l’air de s’apercevoir qu’on la possède… mais là, pas du tout !

Régina s’était blottie contre lui, comme si elle avait besoin de nouveau et tout d’un coup de protection et d’affection. Elle feignait de dormir, les lèvres tendues, appelant encore le baiser. Et tout cela rappelait à M. de Pontarès leurs premières sorties.

— Voulez-vous que nous allions prendre un chocolat au Wetzel ? demanda M. de Pontarès.

C’était grâce à un bon estomac, à un formidable appétit, à une alimentation soignée, à une digestion facile et à des selles qui auraient fait la joie de Diafoirus, que Régina se devait d’être restée appétissante et désirable, malgré ses quarante-trois ans — qui restaient d’ailleurs obstinément arrêtés à trente-neuf. — Ses excès vénériens — sa « fureur utérine », auraient dit les médecins — avaient fini par faire partie intégrante de sa vie et la satisfaction de ses besoins lui était aussi nécessaire qu’à la morphinomane son poison, qu’au fumeur son tabac, ou qu’à l’ivrogne son alcool. Sans doute, pour cette raison, n’arrivait-elle pas à se juger comme on la pouvait juger. Elle compensait ses pertes nerveuses par une absorption presque extraordinaire d’aliments nerveux, tels sucre et choses sucrées. Elle buvait peu, même dans les orgies ; n’aimait du reste pas boire et, à cause de cela, restait lucide. Toutefois, à force de vivre dans les fumées de tabac et d’alcool, sa voix était devenue rauque ou « rogomme ».

M. de Pontarès s’amusait de la voir absorber brioches sur brioches.

— Et tout ce que vous engloutissez ne vous empêchera pas de dîner ?

— Vous vous en rendrez compte…

— Vous dînez avec moi ?

— Si vous m’invitez. Oui ?…

— Et après ?

— Après, nous irons où vous voudrez… et je rentrerai… chez vous.

— Non ?

— Êtes-vous content ?

— Aux nues !

— Si haut !

— Mais alors… vous m’aimez ?

— J’ai beaucoup pensé à vous… c’est tout ce que je puis dire… et ne m’en demandez pas plus.

— Et demain ?… et après-demain ?

Régina fit un geste vague…

— Je ne rêve pas… Voyons Régina, c’est sérieux ?

— Il est très sérieux que je dîne avec vous et que…

Elle s’interrompit :

— Pourquoi me fâcher, vous dire… ce qui ne doit pas se dire.

— C’est vrai ?

Il lui prit les mains qu’il plaça dans les siennes.

— Dites que vous m’aimez… vraiment, et que, cette fois-ci, ce n’est ni une fantaisie ni une curiosité ?

— Non… pas cela…

— Pourquoi ?

— Non… pas cela… n’insistez pas.

— Quelle drôle de femme vous êtes !

— Je suis pourtant gentille en ce moment ?

— C’est vrai. Je suis un niais… Que voulez-vous ? Je ne vous aimais plus… c’est-à-dire que j’étais même persuadé que je vous haïssais… puisque je vous aimais encore… Oui, je sais, cela a l’air très contradictoire ; et pourtant, c’est toute la vérité… Je vous ai fuie… je pensais être guéri. Je vous revois ? Pan ! ma maladie me revient… C’est idiot. Si vous saviez combien j’ai hésité à vous revoir !… Ce matin même, j’allais vous envoyer un second télégramme pour vous dire que je ne pouvais pas venir, que je vous expédiais votre colis par la poste ou par les Colis Parisiens… Et maintenant, je ne sais plus… non… tenez, je ne sais plus… vous m’affolez… Aimez-moi un peu ?

Régina était très pâle… Ses yeux se fermèrent… Elle songea à ce qu’elle était et, très bas, dit en poussant un grand soupir et d’une voix lasse :

— Si vous saviez combien ma vie est compliquée…

M. de Pontarès la regarda avec des yeux étonnés et, après un silence, lâcha :

— Votre vie est compliquée ?… je ne comprends pas… Et comme elle se taisait, sombre, il répétait :

— Non… je ne comprends pas.

Il reprit cependant :

— Dites-moi, que faut-il donc comprendre ?… parlez… mais parlez… Vous avez déjà un amant ?

— Oui, répondit-elle tout bas, comme honteuse.

— Ah ! fit froidement M. de Pontarès… en effet, cela change… la question… Et… vous l’aimez probablement ?

— Oui, fit-elle encore, avec la volonté évidente de le persuader et de se persuader elle-même.

— Dans ces conditions… oui… certainement…

Et après un nouveau silence, avec amertume, il dit :

— Mon Dieu !… que j’étais bête… que j’étais bête…

— Vous m’en voulez de ma franchise ?

Et comme elle se taisait, il laissa tomber :

— Il y a longtemps que vous avez cet amant ?

Elle parut réfléchir un instant, pensa à Léon Barel et répliqua :

— Depuis… que vous importe !

— Je ne comprends plus bien, voyons. Vous avez un mari que vous aimez… à votre façon ; un amant que vous aimez… d’une autre façon ; eh bien et moi ?… qu’est-ce que vous faites de moi dans toute votre histoire ?… J’arrive bon troisième, mais, de quelle façon ?… m’aimez-vous ?… car, enfin, cette fois-ci encore, il me semble que c’est bien vous qui m’avez aguiché… Tenez, laissons cela. Après tout, vous faites ce qu’il vous plaît. J’avoue que je reviens d’un peu loin, mais cela n’a pas d’importance. Admettez que je ne vous ai rien dit. Nous bavardons en bons camarades, vous disiez donc que vous aviez un amant… Que fait-il ?…

— Laissons cela, voulez-vous. Vous allez me gâcher ma soirée.

— Nous dînons donc, nous rentrons donc toujours ensemble ?

— Pourquoi non ? Pour la seconde fois, M. de Pontarès fit simplement : — Ah !

Voulant laisser du regret à M. de Pontarès, elle s’était montrée par hasard, cette nuit-là, une maîtresse splendide. Elle l’avait enlacé d’autant plus étroitement et l’étreinte était d’autant plus profonde que Régina sentait que c’était la dernière étreinte, et qu’après celle-ci, la séparation s’affirmait irrémédiable.

— « Je suis bon troisième, se disait le lendemain matin M. de Pontarès après le départ de Régina… Mon Dieu, que c’est bien fait, que c’est bien fait ce qui m’arrive !

Le soir même, en effet, il prévenait Régina, qu’à son grand regret, il ne pouvait la voir. Un nouveau départ lointain venait subitement de lui être imposé par son groupe financier et il n’avait que le temps de faire ses préparatifs…

Mais cette rupture, Régina l’avait prévue.

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