‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 21 sur 24 · 20

20

La mort de Colette, la fuite de Jude, l’éloignement de son mari, la fermeture, par ordre de police après un scandale assez retentissant, de la Maison Charles, rue de Hambourg, la retraite de M. de Pontarès, tout concourait décidément à l’abandon de Régina Goder. Elle n’avait presque plus maintenant que les ennuis de sa vie amoureuse. Le coiffeur exigeait le prêt d’une petite somme pour agrandir son magasin. Cheunot, sous prétexte d’études de mœurs du sale État Bourgeois, la menait dans des endroits les plus interlopes, les plus dégoûtants de la capitale où lui seul d’ailleurs s’amusait follement. Plusieurs fois, elle était revenue de ces excursions avec, sur le corps ou dans les cheveux, des parasites de toutes sortes. Le jeune Léon, pour lequel elle avait toujours une affection spéciale et qu’elle s’obstinait, dans sa détresse, à prendre pour de l’amour, venait de partir brusquement en voyage, chargé — prétendait-il — d’aller fonder une succursale à Buenos-Ayres.

La vérité était tout autre. Le jeune homme qui, comme tous les employés de banque, gagnait très peu, après s’être endetté pour subvenir à tous les frais des sorties effectuées en compagnie de Mme Goder avait joué, perdu ; et, avant de disparaître, s’était approprié 150.000 francs de titres qu’il était chargé de céder en Bourse. Régina, en effet, ne se vendait pas. Tout son instinct bourgeois se révoltait à l’idée qu’on la pût payer… seulement, elle acceptait volontiers des cadeaux, et qu’on déboursât pour elle. Ces sortes de femmes — celles qui ne se font pas payer, c’est entendu — finissent par coûter, à peu de chose près, aussi cher que les autres femmes, celles qu’on paye. Outre qu’elles sont plus exigeantes, l’homme se croit alors dans l’obligation de les mieux traiter : et, du moment que sa vanité est en jeu, il ne regarde plus…

Un peu tard, le trop jeune Léon, s’était aperçu qu’une Régina coûtait encore gros. Il n’y avait plus, en somme, que chez M. de Montbrun qu’elle trouvait un refuge contre l’ennui qui la rongeait quotidiennement. Elle y allait surtout chercher des satisfactions charnelles, rares et subtiles, dont le bonhomme, expert en amour, avait le secret.

Elle lui devait la découverte d’un nouveau centre érogène : celui des seins. Moins actif, en général, ce troisième foyer d’innervation sexuelle, Régina, sans s’en douter le possédait. En peu de temps, M. de Montbrun était arrivé à faire acquérir à ce foyer une faculté prépondérante d’éréthisme tellement voluptueux que Régina n’arrivait jamais à se lasser.

Un jour, qu’elle se déshabillait devant M. de Montbrun, celui-ci lui dit :

— Savez-vous que c’est à La Raucourt que vous devez, vous et les vôtres, de pouvoir actuellement vous promener presque nues en cachant à peine votre sexe ?… C’est elle qui inventa le pantalon pour femme, et voici dans quelles circonstances :

Un soir qu’on jouait à la Comédie, une des camarades de La Raucourt, bute et s’affale. Dans sa chute, la robe de l’actrice s’est relevée et, à sa grande confusion, toute la salle éblouie et charmée applaudit. La Raucourt, le lendemain, présentait au Maréchal de Daras une délicieuse petite culotte en soie rose que le gouverneur de la Comédie s’empressait d’imposer à toutes ses pensionnaires…

Quelquefois, en quittant M. de Montbrun, Régina se rendait ou regagnait le petit café et, pour donner le change à Édouard, le garçon, demandait M. de Montbrun. Mais quand elle l’y allait trouver, elle disait :

— Bonjour, M. de Montbrun ; je m’ennuyais ; je viens vous dire un bonjour en passant et vous donner des nouvelles de Gustave.

Elle s’asseyait durant dix minutes et, en personne bien élevée, le quittait gentiment. Édouard s’y laissait prendre.

— Voilà une femme comme il vous en faudrait une, dit-il un jour à M. de Montbrun.

— « Pour une curieuse maîtresse, en effet, c’est une curieuse maîtresse, convenait en pensée le Roué… elle a le feu dans le corps » ; et il ajoutait philosophiquement :

— Ce pauvre Goder… Moi… et probablement tant d’autres…

Ses amants ? Presque tous se contentaient de satisfaire leur égoïste appétit d’amour ; et, si Régina avait été conformée comme plus de la moitié des femmes, frigides ou inéveillées, des rencontres hâtives qu’elle suscitait, n’aurait-elle retiré aucun plaisir ? Mais elle était prompte au plaisir aigu, si prompte que le passant « levé » s’étonnait et, niais ou vaniteux, se félicitait !…

Au contraire, M. de Montbrun, attentif, altruiste de nature, l’était peut-être en amour encore plus. Il cultivait, soignait les travaux d’approche, sachant l’importance des préliminaires. Il offrait la joie, modérait la victoire, se réservant pour les assauts qui devaient suivre. Aussi Régina sortait-elle de ces séances de quatre heures exténuée et lasse et pourtant prête plus que jamais, dans la fièvre de son prurit, à combattre sa maladive excitation par une nouvelle excitation jamais satisfaite.

Une fois, M. de Montbrun, lui avait dit :

— Ma fille, en amour, il n’y a pas de loi. Comme l’a écrit le grand savant : Charles-Henry : « En Amour le seul Maître qui commande, c’est l’instinct. » Ridicules et même odieux sont donc ceux qui s’élèvent contre une seule des manières dont l’être humain entend tirer de son corps une jouissance sexuelle et qui n’hésitent pas à jeter l’anathème et à qualifier d’érotomanie les actes les plus naturels. Prenons par exemple la succion. « Mettre en contact immédiat les organes du goût par excellence, délicats et fins, comme les lèvres, la langue et le nez — qui choisissent et s’approprient de préférence tout ce qu’il y a de plus suave, friand et savoureux — avec des voies d’excrétion aussi impures que le pénis, la vulve et le vagin, n’est-ce pas le comble de l’aberration et de la dépravation humaine ? À y penser de sang-froid, cela donne des nausées et soulève le cœur. C’est descendre au rang des animaux réduits à leur instinct bestial ».

C’est en ces termes qu’un de nos moralistes les plus répandus ose juger un des actes que lui-même reconnaît un peu plus loin « naturellement instinctifs. » En amour, le Christianisme et principalement votre protestantisme prêchent l’ignorance, la simplicité. Stupidité ! Vous savez comme moi avec quelle facilité les « oies blanches » tombent dans les bras des premiers hommes qui ont l’audace de leur parler d’amour, et vous savez ce qu’il s’en suit. Le Christianisme, à cause de ses exagérations, compte, avertissons-les, le plus grand nombre de cocus. C’est un fait. Un libertin a beaucoup moins de chance d’être « sgnanarelisé » qu’un homme vertueux. Aux femmes, amorales par nature, la vertu s’impose tyranniquement, mais que s’approche d’elles un de ces mâles qui a juste assez de lubricité, qui augmentera et prolongera ses jouissances vénériennes — et assez de connaissances amoureuses pour la maintenir en un état constant de prurit — et voilà la vertu en faillite ! Les femmes sont surtout des êtres de chair et de volupté. Dans toute femme il y a une courtisane qui s’ignore. Elles ont gardé leur habitude de s’étreindre, de se prendre par la taille, de s’embrasser sur la bouche pour se témoigner leur tendresse réciproque et cette habitude, aucune morale, aucun conseil, aucune loi, au cours des siècles, ne la leur fera perdre. Si elles se haïssent avec violence, elles s’aiment avec passion, se le disent et se le prouvent beaucoup plus souvent qu’on ne le croit. Et tout cela date de bien avant Sapho. Quelle erreur de soutenir encore que la décadence des Grecs provient de leur impudicité et quelle bêtise encore de soutenir aussi que notre civilisation s’éteint actuellement parce que nos mœurs sont relâchées — (ce qui est historiquement faux) — et n’ont plus cette pureté tant désirée par le Christianisme, mais tant dédaignée par la Nature.

« — La Nature est pleine de mystères et ses buts sont difficilement pénétrables. Débarrassé de la maladie religieuse, l’homme se préoccupe un peu plus de ses jouissances physiques. En s’affranchissant du joug religieux, en effet, ne s’affranchit-il pas de la morale qui lui est adéquate ? Le Christianisme, après deux mille ans d’existence, entre en agonie. Ce n’est pas trop tôt. Non seulement il ne nous a pas rendus meilleurs, mais il nous a écartés des voies naturelles, nous a fait considérer celles-ci comme néfastes à notre bonheur. Il n’a réservé ses faveurs qu’aux seuls hypocrites et aux seuls despotes. Il y a des profiteurs dans tout cela.

Il nous a jetés dans une infernale société dont chacun des membres est odieusement tyrannisé. L’homme est las des servitudes sociales imposées et, de jour en jour, de plus en plus grandes. Il aspire donc à briser ses chaînes, à vivre intensément. Déjà, il repousse tout ce qui s’oppose à la réalisation de ses désirs. Il conçoit l’amour libre, l’amour plural même ! On dirait, presque, qu’il a la nostalgie des cavernes, lui qui ne vit plus qu’environné de fils barbelés. Non seulement il connaît le nom de ses exploiteurs, quoique ceux-ci soient légions, mais les combat face découverte. Il mesure leur travail et commence à concevoir tout ce qu’il y a de force dans une inertie, si celle-ci est volontaire. Il ne se prosterne plus, même devant les grands hommes, jugeant le génie don naturel mais nullement adorable.

Des savants, il sait l’orgueil et mesure l’impuissance. Des associations, il connaît la duperie. Il n’ignore plus que sa seule force est dans son individualisme. On l’a eu ; on ne l’aura plus. Les hommes peuvent se battre sur un signe des maîtres et pour la satisfaction des Trois cents Potentats occultes qui gouvernent le monde ; lui ne se battra plus. Il s’est débarrassé de tous les préjugés, de toutes les formules imposées ; il s’est écarté de toutes les luttes politiques. La loi, — sa loi — se résume en quelques mots : « Ne pas tuer ; autour de soi diminuer les souffrances et augmenter les joies ». Le reste est inexistant. « Ni dominer, ni se faire dominer », tout est là.

Lorsqu’une époque possède des hommes qui pensent ainsi, — ils sont des millions ! — on est mal venu de parler de décadence. Tous les docteurs en droit, en théologie ou en médecine ont beau s’époumoner à crier au danger. Nous prétendons, nous autres, qui cherchons sincèrement aussi, que ce danger n’existe pas. Il y a des races condamnées à périr (cela, nous le savons). Chacun prend son bonheur où il le trouve, après tout. Censeurs et prêcheurs, moralistes officiels en l’occurrence, manquent de psychologie.

Est-ce que la véritable question sociale ne serait pas celle du ventre, mais bien celle du bas-ventre ? C’est que celle-ci aussi devra, un jour, être résolue, mais, pour la résoudre, on n’attendra pas, espérons-le, que les législateurs se soient préalablement prononcés malgré le désir qu’ils en aient. Sade, que seuls les gens capables de l’entendre peuvent lire avec fruit, c’est-à-dire en voyant en lui un philosophe gigantesque dont Nietzsche lui-même n’est qu’un tout petit disciple, Sade, seul visionnaire dont les prophéties se réalisent — ne serait-ce qu’avec cette société marxiste dont les théories fondamentales sont essentiellement les siennes, — Sade, dans un ouvrage capital : Les 120 journées de Sodome, a donné une classification rigoureusement scientifique de toutes les passions dans leur rapport avec l’instinct sexuel. Toutes les théories nouvelles y sont condensées. Ces théories datent de cent vingt-six ans, donc de bien avant celles du Docteur Krafft-Ebing et celles du Freud, éhonté plagiaire. Sade a créé la psychopathie sexuelle.

Cette classification, qui la fera, comme il sied, avec les moyens modernes que nous possédons ? Sade demeurera l’Excommunié. Il est vrai que Sade reste l’adversaire le plus dangereux du Christianisme et des sociétés existantes. Cependant, les Allemands, eux, ont compris l’importance de l’œuvre de Sade : Duehren, Max Harrwitz ont publié, sur elle, des études qui sont les plus fouillées. Ceux qui se piquent de psychologie n’ignorent point non plus qu’après chaque cataclysme, — les guerres, principalement, — les mœurs se relâchent, c’est-à-dire, plutôt, que l’hypocrisie perd un peu plus ses droits. Et puis, les Juifs qui ont vécu Sodome et Gomorrhe ne sont pas encore anéantis ; Rome, Athènes, Paris, qui furent à travers les âges des cités dites de corruption, n’ont, pas encore enterré les races latines.

« Tout homme a dans son cœur un amoureux qui sommeille ?… ». S’il a plu à certains rigoristes de trouver que l’amoureux est un cochon, plaignons ces pervers, car c’est de la perversité, vraiment, que mêler ce brave et inoffensif animal à nos désirs charnels. Oserais-je dire après Théophile Gautier et Pierre Louÿs, que nous n’avons pas même trouvé le moyen d’inventer un vice nouveau… à part le tabac… et l’accoutumance à certains poisons ? L’amour, même dans ses turpitudes, n’a plus rien à nous apprendre. Hélas ! alors que, seule, la Volupté, dont le bilan est toujours le même, conduit encore et conduira toujours le monde.

Mais revenons à notre moraliste qui oublie aussi, ou feint de ne pas s’apercevoir, en tous les cas, il évite soigneusement de signaler que, en dehors de la jouissance mammaire chez certaines femmes, tous les centres érogènes sont voisins des organes d’excrétion et que si la Nature les a situés où ils sont, nous n’y pouvons rien. Quel est le voisin qui n’empiète point de temps en temps sur le terrain d’autrui ? Il y a assez de fils barbelés sur la terre. Mieux encore, chez l’Homme qui n’a en somme qu’un seul foyer érogène, le conduit d’une de ses excrétions est le même que le conduit de la liqueur créatrice. Il nous faut donc nous accommoder, en amour, de tous ces voisinages qui n’ont rien, certes, de ragoûtant, mais avec lesquels l’amour finit quand même par faire bon et même quelquefois excellent ménage. Non, tous ces mots : dépravation, aberration, libertinage, salacité, etc., ne sont que des mots auxquels l’être intelligent et libre ne prête aucun sens. Lorsque je vois une belle croupe, comme la vôtre, Régina, je ne songe nullement à ce qu’elle peut contenir à l’intérieur. Le vrai, le seul vicieux, me semble plutôt celui qui n’y voit que l’anus, dont vos pareilles ne font pas toujours fi dès qu’il s’agit de le transformer en quatrième centre érogène.

Certes, je ne prétends point que l’accouplement de deux êtres du même sexe est à prêcher. Non, on aime ou on n’aime pas « cela ». Mais ce qui me répugne à moi, peut parfaitement plaire à d’autres. Pourquoi non ? Mais pourquoi l’accouplement de deux femmes, au contraire, ne me plairait-il pas à moi, homme ? Si je vois essentiellement dans les femmes des êtres d’amour, ne puis-je en accepter visuellement et même rituellement l’accouplement ? Et qui peut m’empêcher, en me mêlant à leur groupe, de rechercher leurs caresses multipliées ? Allez-vous me blâmer de trop aimer, vous, moralistes qui encensez les guerres et les massacres ? Crédié ! j’aimerais mieux voir l’Humanité s’éteignant dans la satisfaction de ruts colossaux, plutôt que de la voir se déchirer dans l’atrocité des combats modernes ! Entre deux femmes vous appelant à partager leur couche et un nuage de gaz asphyxiants, même au chocolat, qui hésiterait ? Soyons donc sensés ! soyons donc logiques !

Il faut, à notre époque, que les hommes libres s’élèvent hardiment contre toutes les tyrannies que les momiers leur imposent au nom des morales courantes. La morale courante a la particularité justement de rester sur place, de se refuser à toute marche en avant et de repousser l’évolution. Les exercices de l’amour ne sauraient en rien profaner l’amour, de l’amour dont on se fait d’ailleurs une idée des plus burlesques et des plus fausses en y mêlant un « sentiment » qui n’est le plus souvent que de la sensiblerie.

L’amour n’est que le désir sexuel qu’on veut instinctivement réaliser. Sans plus. Tout le reste est définition et… littérature, ma chère amie.

Une autre fois, M. de Montbrun qui aurait voulu trouver dans Régina, moins de passivité et la conscience de la sensation si délectable de l’amour et qui aurait même voulu développer en elle toutes les voluptés qu’il la jugeait en droit d’atteindre, lui tenait des propos aphrodisiaques — ce qui ne manquait point d’accentuer ses propres désirs et même sa puissance virile tout de même effleurée par l’âge et les excès :

— « Ambroise Paré, le plus génial de nos chirurgiens, disait au cultivateur : « de n’entrer dans le champ de Nature Humaine à « l’estourdy » sans que, premièrement n’aye fait ses approches à sa compagne par des caresses, des baisers et des attouchements ». Le Père Jésuite Gury, dans sa Théologie Morale tout en soutenant que les plaisirs vénériens n’étaient permis qu’en vue de la génération, prétendait — au grand scandale de tous les autres Pères de l’Église — que l’épouse ne péchait point en touchant son mari pour exciter l’éjaculation quand celle-ci était tardive et n’avait lieu qu’après la copulation : Tactibus exectat ad seminationem.

Évidemment « c’est offenser Dieu et trahir son pays » que suivre les conseils d’Ambroise Paré et du Révérend Père Jésuite Gury.

Trêve de plaisanteries ! Chère amie, la volupté permet toutes les fantaisies, autorise tous les moyens, toutes les postures propices à l’épanouissement de la lubricité. Dieu et la Patrie s’arrangeront comme ils le voudront, mais l’homme reste sur ce terrain le maître absolu de son désir et si l’homme ne convie ni Dieu ni le ministre de la guerre à ses ébats, il peut jouir comme bon lui semble et je ne connais qu’une abomination : celle d’empêcher les gens de danser ensemble et de s’accoupler comme ils le veulent. J’ai connu dans ma jeunesse une demoiselle pleine de raison, ayant reçu éducation religieuse et instruction fortement supérieure, que mon amie et moi, conviâmes ensemble à une partie d’amour restreinte et j’entends encore la demoiselle s’écriant :

« — Je ne sais pas si c’est bien ou si c’est mal ce que nous avons fait tous les trois, mais je me suis bien amusée !! »

— Elle était vraiment gentille, votre petite amie, n’avait pu s’empêcher de s’écrier Régina en riant.

— Délicieuse, et nullement bégueule, avait répondu M. de Montbrun. Ensemble, il nous est arrivé d’avoir les mêmes goûts et les mêmes désirs d’une femme et, ensemble, de chercher notre satisfaction. C’était une nature extrêmement sensible. La jalousie quelquefois se manifestait bien un peu…, mais elle savait la faire taire. Ce qui lui était le plus douloureux c’était l’appréhension. Elle ressentait alors une véritable douleur, mais une douleur qui avait — affirmait-elle — un charme particulier. Et nous valions bien les autres… les pseudo-vertueux. Du moins nous ne nous trompions point. Je dois avouer qu’en amour, elle ne m’autorisait, avec la tierce personne qu’à faire les travaux d’approche et me défendait les travaux intérieurs, travaux dont elle se chargeait elle-même avec plaisir et contentement.

Régina, en entendant M. de Montbrun, s’était souvenu de Colette, de « sa Colette » morte !… et elle s’était mise à pleurer.

⁂

De Montmartre à Montparnasse, Régina connaissait à présent toutes les boîtes de nuit Elle les fréquentait seule ou en compagnie, quelquefois aussi dans une bande joyeuse sortie du Petit Napolitain ou de la Rotonde. Le plus souvent, c’était avec l’amant de rencontre. Comme elle était polie, réservée, les maîtres d’hôtel et les garçons s’empressaient. Avant ou après le souper elle courait généralement, en compagnie, les dancings. Elle les connaissait presque tous. Elle aimait danser, s’étourdir dans toute cette musique nouvelle, sauvage, barbare et qui, pourtant, apportait tout de même à la musique classique une manière curieuse et des rythmes nouveaux. Elle fréquentait les opiomanes, les morphinomanes, les héroïnomanes, les éthéromanes, etc., connaissait presque tous les vendeurs de ces poisons. La plupart de ces derniers venaient d’Allemagne. Tous ces criminels, la police ne les inquiétait jamais que pour la forme ; beaucoup d’entre eux, jouissant de hautes protections — et pour cause ! Cependant, de temps en temps, on en sacrifiait un à l’opinion publique.

Dans l’auto qui la ramène chez elle, Régina ouvre un journal oublié sans doute par un voyageur distrait ou négligent, car elle n’achète jamais de journaux, hormis ceux qui traitent de la mode.

Et voici que ses yeux, tout à coup, tombent sur le nom de Jude Weiss ? On annonce, en effet, que l’auteur dramatique, retour d’un long voyage, assistera le soir même à l’Opéra-Comique à la répétition générale de sa pièce, Chez les Fées, dont la musicienne, sa collaboratrice, Mlle Muguette Langlois, a surveillé toute seule les répétitions. Et l’on donne, à titre de curiosité, un extrait du livret : La Chanson de la Fin.

Elle lit :

De ce qui est terrestre, il ne restera rien. Des plus belles amours ainsi que des plus viles, ne sortira jamais que de la pourriture. Les plus belles statues moisiront sous les pluies. Les plus beaux tableaux s’en iront en poussière ainsi que les couleurs des ailes des papillons.

Des plus belles actions, on rira demain ou on doutera demain ; les plus belles pensées, seules, ne naîtront point, car elles sont écrites dans une langue inconnue à jamais des hommes. Et le vent de l’oubli, hélas ! passera sur elles. La route est sillonnée de tombes et de trous. Et chaque carrefour en est toujours la fin. Toutes les âmes (si âmes il y a) sont vieilles, si vieilles ! si vieilles ! Ce sont des porteuses d’illusions, de ces illusions qui tombent comme feuilles mortes à l’automne.

Il ne restera rien. Les Êtres qui s’en vont quittent la terre dans un spasme terrifiant tandis que les choses meurent dans un simple frisson ! Toutes les agonies sont d’une monotonie désespérante. Ah ! que la Vie doit être et fatiguée et lasse de courir des chemins pareils à tant de chemins. Qu’elle doit aspirer au repos ! À la Mort ! Et que la Terre est vieille ! qu’elle doit donc vouloir s’éteindre à l’ombre de la Lune ! Les jours sont pleins d’ennuis, les nuits sont pleines d’étoiles dont la plupart sont mortes en nous léguant des feux et des clartés qui nous arriveront (ô dérision ! dérision !), lorsque nous-mêmes, nous serons morts !…

Mais puisque Ciel et Terre, Destin, Étoiles, tout se conduit si mal, et si mal envers nous, pourquoi donc, ô Ma vie, nous conduirions-nous mieux ?

Régina est bouleversée. Jude, Petit Jude, est à Paris. Elle décide qu’il lui appartient de changer sa vie. Elle voudrait de nouveau s’accrocher à lui, l’aimer uniquement… Elle veut se persuader qu’elle n’a jamais aimé que lui et elle sourit tristement parce qu’elle connaît la mobilité de son cœur, si dispersé.

— « Il faut pourtant qu’il me sauve, pense-t-elle… »

Elle projette de l’aller voir… ; non, pas ce jour. Retour d’un long voyage, jour de répétition ; Muguette Langlois !… Il a trop à faire. Elle décide de lui rendre visite dans trois ou quatre jours. Elle lui écrira d’abord un petit mot gentil, et cela est méritant de sa part, car Régina n’écrit jamais. Pas un seul amant, Léon excepté — Léon dont elle attend toujours des nouvelles — ne peut se flatter de posséder une seule lettre d’elle !

Elle relit le poème étrange de Jude, constate qu’il n’est pas gai, qu’il est même désespérant… et pourtant, elle aussi, aspire à la fin de sa vie amoureuse qui la tient, qui l’enchaîne et l’entraîne… où ?

Souvent, elle pressent une catastrophe…

Elle est vraiment trop seule aussi, trop inoccupée… elle se cherche des excuses, malhonnêtement, et elle les repousse quand elles naissent en elle. C’est sa chair, sa chair seule, son désir toujours en éveil… les seuls coupables ; c’est sa chair qu’il faudrait meurtrir, et son désir qu’il faudrait tuer.

Et elle relit la fin du poème :

Mais puisque Ciel et Terre, Destin, Étoiles, tout se conduit si mal, et si mal envers nous, pourquoi donc, ô Ma vie, nous conduirions-nous mieux ?

Et elle conclut dans un torrent de larmes :

« C’est vrai, aussi, on a tout contre soi ! »

Page 1