‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 22 sur 24 · 21

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Dans des applaudissements frénétiques, le rideau du deuxième acte pour la cinquième fois se relevait.

— Filons, dit Jude à Muguette. Je sais où nous cacher.

Le cœur battant, la musicienne ramassa son sac, ses gants et sa lorgnette et suivit son collaborateur.

— Ils vont nous chercher partout : dans les coulisses, sur le plateau, dans la salle et, bientôt, nous les verrons sans qu’ils nous voient. Ce public des répétitions générales est insipide. Pour cinquante critiques à leur poste, une centaine d’auteurs et une centaine de journalistes, tout le reste, des quidams quelconques qui sont arrivés à se faire inscrire on ne sait comment. Public déplorable.

— Mais ils applaudissent !

— Il ne manquerait plus que cela ! Les mendiants sont encore quelquefois polis.

Comme ils atteignaient le bar de l’escalier, les spectateurs, à flots, envahissaient les couloirs.

On s’abordait et des phrases s’échangeaient.

— B’jour, vous ! À la bonne heure ! — Ça ne casse rien ! — Heureusement, mais par ce temps de musique d’assiettes fêlées, ça repose — Mon Cher, je déteste livret et musique ; seulement, le public, lui, il aimera cette pièce… alors, vous comprenez, il faut faire la part des choses et prendre quelquefois le parti du public et faire chorus avec lui — C’est tout de même un succès ! — Si l’on veut du bleu dans la vie, il faut en mettre au théâtre — Trouvaille, l’emploi de la guitare hawaïenne pour le chant des lutins — Roz a très mal chanté — Il disait si bien les vers ! Qu’en pensez-vous, Monsieur Jules ? — Me réserve, me réserve : si on abîme, j’éreinte, si on trouve bien, je porte aux nues. Je suis plus que critique, mon cher… et je ne le savais pas poète ce Jude. — Au fond, en nous, il n’y a que des poètes ratés ! Quel est celui d’entre nous qui n’a pas à se reprocher un petit livre de vers ? La pièce n’est pas de lui, laissez-moi donc tranquille, il l’a achetée puisqu’il est plein aux as — Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il est dans la combinaison directoriale — C’est honteux — Il n’aurait jamais passé sans cela. Quel âge a la musicienne ? Sais pas, trente-cinq ans… trente-sept… Jolie ? — Oui, assez, petite, mièvre… — Sa maîtresse ? — Naïf ! Une preuve ? — Lui qui tutoie tout le monde, il lui dit vous — Oh… alors ! Principe. Jude couche avec toutes les femmes qui veulent bien de lui, d’un rôle ou de sa galette. Il met ses théories théâtrales en pratique — Bon camarade, en tous les cas — Vous n’avez pas vu Jules ? — Si, l’humoriste. Il était là à l’instant… Cherchez le plus gros groupe ; au milieu, il pérore — Où est-il cet animal-là ?… Qui ? Weiss, parbleu — Il se cache dans quelque café des alentours — Alors, c’est vrai, ce que l’on dit… — Quoi ? — Que Weiss est un alcoolique ? — Évidemment, puisque je vous dis qu’il est encore actuellement au café — Jeanne Vouley est délicieuse, vous savez ! — Farceur, elle vous paye pour crier cela dans les couloirs — Va donc, Mille Regrets ! — Il paraît que le troisième acte n’est que remplissage. — Y’aurait-il enfin de la musique ? — Et des beaux vers ? — C’est honteux de monter de pareilles fantaisies quand… — Tu as un ours à placer, toi ?… Le Père Sarcey me disait un jour — Qui ça ? Il date du déluge — Morituri est dans la salle — Paul Colley aussi — Jules est parti ? Je viens de le croiser — Il est en bas — Qu’est-ce qu’il en dit ?… — Voilà — Voilà ! Tu rentres au journal ? Moi, je me rends illico rue de Hambourg, la Mère Charles a un numéro sensationnel ! Non — Si — Un as de l’amour. Elle a donc « rouvert » ? Té — le Sénateur Dubois était un client.

Réfugiés au Café Glacier Raoul, dans le coin le plus caché, Jude et Muguette, tranquilles à présent sur le sort de leur pièce, s’entretiennent des gens qui s’attablent, des gens qui passent, du monde des répétitions générales.

— Celui-ci, c’est un ancien valet de chambre de mon ami le Vicomte de Pons. Pendant la guerre, ne sachant que faire de ce vieux domestique, il l’a cédé à un de ses amis, distributeur de publicité célèbre. Aujourd’hui, l’ex-larbin, gagne trois cent mille francs par an et est Chevalier de la Légion d’Honneur. Ce n’est pas pour rien qu’on fréquente les gens de presse et qu’on distribue la publicité.

Celui-là, c’est un critique, un de ces critiques qui n’a jamais produit que de la critique. C’est le type du fruit sec de l’École Normale. Jadis, il pontifiait dans un journal catholique ; aujourd’hui, il est dans le radicalisme protestant jusqu’au cou. Un imbécile prétentieux. Cache-toi, c’est Joaquin de Vedia, le délicieux écrivain espagnol. S’il m’aperçoit, je sais que je ne le quitterai plus… Tiens, Michel ! il n’aime pas le théâtre, et il n’est ici que dans l’espoir de m’y rencontrer, et cela est très gentil de sa part car il a horreur de toutes les musiques. Ce Monsieur, si correct d’allures, c’est Morton-Fullerton, l’homme le plus calé sur la politique extérieure de notre époque. Pendant treize ans, il fut le secrétaire du fameux Blowitz. Il opère actuellement au Figaro. Laisse passer cette bande ; ce sont des banquiers et des démarcheurs enrichis depuis la Guerre. C’est ça qui tient à présent le haut du pavé parisien. Le snobisme remplace chez eux le savoir et l’intelligence. Le gros qui fait rire c’est CURnonski, de son vrai nom Saillant. CUR est certainement le meilleur garçon de Paris. Il entend dire beaucoup de mal de tout le monde et il n’a jamais rien dit sur personne. Spirituel, gai compagnon, son amour de la table l’a fait nommer le Prince des Gourmets. Dans ce groupe, par ordre, Dantesse le vieux journaliste sceptique, rosse et spirituel ; Lucien Descaves, une conscience avec du talent pour la servir ; Henri Béraud, son talent est presque aussi gros que sa personne et l’obèse est un peu là. Attention, Karolus Peyré, il a la spécialité de barboter ses pièces dans les romans d’autrui. Un brelan de canailles. Primo : Morituri. Oui, le ministre qui restera dans l’histoire, non seulement avec son : En arrière, Marche, mais avec ses excitations de la dernière heure. Au demeurant, c’est un inconscient. Quelques années avant de revenir au pouvoir, les médecins ont été dans l’obligation de le renvoyer en Algérie, bêcher la terre ; le malheureux, syphilitique, à quarante ans, était déjà atteint de sénilité ! Secundo : Washington-Brouillon. Arriviste sensationnel par petits moyens, successivement socialiste, marchand de raisins secs, caissier de journal, ambassadeur, in partibus, est l’ami de l’Escroc célèbre de ces trente dernières années qui entretint les radicaux miteux ; enfin, le troisième, Mardochée-Gali. Celui-là, c’est le bouquet, il professe l’escroquerie au mariage et au divorce ! Les détails en sont piquants. L’homme qui gesticule, c’est Urbain Gohier, notre plus grand journaliste, le seul qui ait su étriller ses affreux contemporains comme il convenait. Le petit homme qui a une tête de Bon Dieu, c’est Han Ryner, un des trois ou quatre littérateurs de notre temps qui n’a jamais vendu sa plume et qui a eu l’audace de penser avec son cerveau et non avec le cerveau des autres. Curieuse constatation : Han Ryner, de son vivant, est le Méconnu le plus célèbre. Tournons la tête, la bande à Jules ! Jules ?… puffisme, prétention, vanité, bluff ; Jules ? c’est tout le néant de l’Avant-Guerre, le néant avec beaucoup de bruit autour. Et maintenant, Petite Muguette, savez-vous ce que nous devrions faire ?

— Je vous écoute, Petit Jude.

— Lâchons notre pièce et allons souper chez Maxim’s. À une heure du matin nous connaîtrons notre sort par certains de nos noctambules notoires, si toutefois vous n’avez pas la patience d’attendre demain.

— J’aurai cette patience si vous m’aidez à la tromper.

Petit Jude regarda Muguette avec étonnement.

— Oui, c’est ainsi, reprit-elle en rougissant. Je vous ai préparé chez moi un souper des plus fins et je serai votre servante, Jude, si vous m’y autorisez et seulement lorsque vous aurez lu cette lettre.

Ce disant, Muguette sortit de son sac une enveloppe et la lui remit.

— Dois-je la lire séance tenante ?

— Évidemment… puisque notre souper dépend de cette lecture.

Intrigué, Jude ouvrit l’enveloppe. Aux premières lignes, il fronça les sourcils, puis, quand il eut terminé :

— Vous êtes adorablement franche, Petite Muguette. Mais, avez-vous bien, bien, bien réfléchi ?… Songez que je suis le plus infidèle des amants ; que je suis l’amant qui ne ment pas, qui ne daigne pas mentir… C’est très grave. Les raisons que vous me donnez sont certainement valables ; il serait ennuyeux, en effet, que vous quittiez la fameuse « vallée de larmes », sans avoir connu la douceur de l’étreinte et aussi les affres de l’amour. Je vous ai beaucoup aimée… moi, mais il y a de cela si longtemps !… si longtemps ! Un sentiment plus doux a fait place à mon amour de jeune homme… Oui, je me souviens, vous vouliez trop, jadis ; aujourd’hui, vos idées ont changé. Vous ne voyez plus l’amour en dehors de l’affection, et en cela vous avez raison. C’est pour cela que je ne puis me dérober — sans commettre le crime de lèse-amitié — à votre franche demande. Rentrons donc chez vous, Petite Muguette, et, ce soir, soyons donc des amants. Mais efforçons-nous tous les deux, à la moindre tempête, de sauver du naufrage la seule chose appréciable ici-bas : l’amitié…

— Vous êtes bon… et je vous aime tant et depuis si longtemps, murmura Muguette toute confuse, en lui prenant la main et en la lui embrassant.

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