‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 4 sur 24 · 03

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Alexandre Arnoult, comme il l’avait annoncé, arriva le surlendemain. Il apportait de fraîches nouvelles de l’« Affaire ». À ses dires, le « Traître » avait fait enfin les aveux les plus complets à un commandant à la hauteur, M. du Paty de Clam (Alexandre Arnoult appuyait sur le de). Le Commandant Esterhazy — un grand type d’officier, celui-là ! — qui avait été également au 2 bureau, formait un dossier complet contre le « sale juif », car l’Empereur d’Allemagne ?… — oui, le Kaiser lui-même, écœuré de l’attitude de cet officier traître, l’abandonnait, indifférent aux conséquences qu’en pouvait ressentir son espionnage futur.

Jude, allongé sur l’unique chaise-longue de la terrasse, bâillait à cette avalanche de « preuves » et, d’une voix sépulcrale, répondait par les mots mis à la mode dans les réunions publiques d’alors organisées par la Patrie Française de Jules Lemaitre.

— « À bas les Juifs ».

— Je ne dis pas cela… non, certes… répliqua Alexandre Arnoult ; certainement, dans le tas, il y a des braves gens… c’est entendu.

— Moi, par exemple, fit Jude, méprisant.

— Évidemment, mon enfant, toi… toi, d’abord n’es-tu pas l’enfant de ma sœur et n’es-tu heureusement qu’un demi-juif.

— Je veux rester juif entièrement.

— C’est bien ce qui me désole car… car, je vais te l’avouer, il est question de les lyncher prochainement, tu sais, de rapporter le fameux décret Crémieux.

— Eh bien, on f… le camp… mais avec l’argent, conclut Jude.

— L’argent ! L’argent ! Vous n’avez que ce mot à la bouche…

— À la bouche… et dans les coffres-forts. Mon oncle Salanderschumacher disait…

Alexandre Arnoult levait les mains au ciel : un nom comme celui-là l’épouvantait. Pour un peu, il lui aurait jeté :

— « Tu n’as pas honte d’avoir un oncle, un oncle comme moi, qui porte un nom aussi long, aussi grotesque et aussi peu français ».

Mais il se retenait. Aux Mésanges, sa famille était à l’aise, la villa était bien à eux en vertu d’un bail trois, six, neuf, et la villa de Fontenay-sous-Bois s’aménageait doucement. On y devait rentrer vers la fin de septembre. Tout cela coûtait. Ce que ne disait pas Alexandre Arnoult, c’est qu’il spéculait aussi un petit peu avec l’argent de Jude… oh ! en tout bien, tout honneur, pour ne pas déplacer ses fonds à lui, en bonnes rentes sur l’État et sur les chemins de fer ; enfin, de vrais « placements de père de famille ».

Trois jours, Alexandre Arnoult resta à embêter tout le monde. Comme au Casino, il avait perdu trente francs aux petits chevaux, il parla de faire fermer cette sale boîte, ce tripot, ce coupe-gorge. Par « Machin », qui connaissait quelqu’un à l’intérieur, quelqu’un de Tout Puissant, plus puissant que Grumbach, du service des jeux ? Un mot du Ministre suffirait. D’abord, dans ce Casino, il n’y avait pas de Commissaire des jeux ; et puis, on ne jouait pas dans les règles ; oui, à chaque instant, les règlements étaient violés…

Les colères d’Alexandre Arnoult amusaient énormément Jude. Non seulement, il ne les craignait pas, mais au besoin, il les provoquait. Elles n’avaient pas de prise non plus sur Yvonne qui n’écoutait guère son mari. Quant à Mme Sutter, elle regardait avec ébahissement ce petit homme qui ne dérageait pas et qui parlait toujours de tout casser, de tout chambarder, de tout déplacer, et qui partait en coup de vent, disparaissait sans avoir rien cassé, rien chambardé et rien déplacé du tout, en excellent patriotard qu’il était.

Cette fois, il quitta Onival en promettant de ramener son ami De Poter. « Tout ce petit monde avait vraiment besoin, déclara-t-il, d’un professeur ! »

Yvonne protesta, s’insurgea. On était déjà beaucoup dans le pavillon… Alors ennuyé, il avoua que l’invitation était partie d’Amiens et qu’il reviendrait avec son ami dans la quinzaine.

Jude était satisfait. Il n’avait pas eu beaucoup de peine à vaincre les quelques vains scrupules de Mariette d’autant que la fille depuis longtemps déniaisée aimait passionnément les jeux de l’Amour pour les simples contentements que ceux-ci lui donnaient. Avec l’air de la mer et la nourriture très abondante, elle avait craint un moment que M. Jude, trop occupé par ses petites amies, ne songea point à elle ; mais, dès le premier soir, elle s’était arrangée à traverser la chambre de Jude dans un peignoir d’un rose des plus émouvants et aussi des plus suggestifs.

— Vous comprenez, avait-elle dit, dans cette soupente, je ne puis ni me déshabiller, ni me laver ; aussi, je fais mes préparatifs de la nuit dans la cuisine et je monte…

Mariette, c’était la belle garce, c’est-à-dire la belle fille bien en chair. Les épaules étaient larges, trop bien remplies peut-être, mais les seins étaient durs et droits, la croupe ferme et rebondie, les cuisses fortes. Malgré cela, comme chez presque toutes les Nivernaises, les attaches étaient fines. Seule, la figure manquait de féminité. Elle était, en quelque sorte, la primitive femelle, celle qui jadis, pouvait soutenir l’assaut amoureux des cinq ou six mâles, habitant la caverne. Elle avait aussi cette mentalité claire des premiers âges qui fait aimer l’amour, parce que l’amour procure uniquement du plaisir et de la joie. À Fourchambault, comme à Paris, et, comme dans tous les endroits dont elle ne parlait pas, elle se laissait assez facilement culbuter par quiconque la désirait, jeunes ou vieux, pourvu qu’on mit quelque forme dans l’approche et de l’amabilité dans l’invite. Elle aimait « faire l’amour » et trouvait étrange qu’autour d’elle hommes et femmes s’inquiétassent de toutes ces histoires de jalousie. Si elle avait pu s’exprimer à ce sujet, elle aurait dit :

« Les hommes sont faits pour les femmes et les femmes sont faites pour les hommes ; comme il y a plus de femmes que d’hommes, il est juste et naturel qu’un homme ait plusieurs femmes et que les femmes se bousculent pour approcher l’homme ».

En fait, elle n’était nullement jalouse. Elle exigeait seulement n’être pas « méprisée ».

« … — Oui, avait-elle continué, je monte, déshabillée, de la cuisine…, comme ça, je n’ai qu’à me mettre au lit…

— Le mien, avait répliqué Jude qui trouvait cette déclaration tout à fait naturelle, et il avait même ajouté qu’il valait même mieux, en effet, qu’elle ne s’enfermât point dans la soupente, trop petite, qu’elle y pourrait étouffer…

Narquoise, elle avait répliqué :

— Mais l’air ne me fait pas peur, Monsieur Jude. Je puis ouvrir au besoin la fenêtre. On dort bien la fenêtre ouverte.

— D’abord, votre fenêtre se nomme une tabatière, et puis ? Ne m’avez-vous pas dit que vous craigniez l’orage… S’il en survenait un ? Regardez le ciel ; il est bien sombre à l’horizon ?

Alors, Mariette, s’était rendue… parce que rien ne lui faisait plus peur que l’orage.

Le second soir, de la chambre à la soupente, porte ouverte, lumières éteintes, on avait encore longuement bavardé.

Elle était de Fourchambault dans la Nièvre. Son père travaillait dans la grande usine des Martin dont un des fils, quoique manchot, était le meilleur tireur du pays avec M. Crochet.

Elle avait été en condition chez les Booiges de Commentry, mais comme son père lui prenait tout son argent pour l’aller boire, elle était partie pour Saint-Amand où elle avait servi dans un restaurant. Là, le patron était grossier, trop exigeant et la patronne trop jalouse : alors elle avait gagné Paris où, avant d’être chez les Arnoult, elle servait chez une cocotte. Le Monsieur de la Demoiselle, un coureur…

— Et… à travers toutes ces aventures, avait interrompu Judo, vous êtes restée sage ?

Mariette s’était esclaffée, sans vouloir répondre, trouvant que M. Jude était décidément un « type rigolo ».

Et pour le lui prouver, à la première invite du jeune homme, elle s’était rendue.

Entrée une quinzaine de jours avant le départ pour Onival, Mariette n’avait pas tardé à se rendre compte de l’importance que Jude occupait chez les Arnoult et à s’apercevoir de ses assiduités auprès de Colette et de Régina, alors trop souvent en visite. Comme c’était au moment où elle pensait que Jude lui prêterait peut-être quelqu’attention, elle en avait conçu d’abord de l’ennui. Une maison sans mâle lui semblait le désert. Mais, à quelques coups d’œil que Jude lui avait lancés, elle avait compris que ceci n’était pas un obstacle à cela. Et, elle attendait patiemment les événements, se doutant bien que Jude les ferait naître au moment propice.

C’était ce qui était arrivé au moment de la prise des Mésanges.

Yvonne et son mari savaient pertinemment que Jude s’offrait toutes les bonnes qu’ils engageaient et, pour cette raison, de façon à retenir le jeune homme à la maison, ils les prenaient jeunes. Yvonne en riait. Mais, d’abord, Alexandre Arnoult s’était fâché et avait sorti des « respects du toit familial » et autres phrases à effet. Yvonne l’avait simplement regardé et avait haussé les épaules. Alexandre Arnoult n’avait pas insisté, car lui-même ne s’était pas gêné et s’était aussi « envoyé » dans le même temps que Jude — ou presque — quelques-unes de ses servantes.

Cependant, avec Régina et Colette, Jude trouvait que ses affaires n’avançaient guère. Colette l’ayant surpris en train d’embrasser Régina dans sa cabine de bains, lui avait déclaré tout net qu’elle ne voulait plus être traitée qu’en simple cousine respectée et surtout respectable — ce qui avait fait pouffer Jude, au grand ahurissement de Colette.

Quant à Régina, elle était du matin au soir sur la plage. Sa mère, en effet, s’était liée avec le ménage Laustrey, des Parisiens, qui paraissaient à leur aise et qui avaient fait construire une villa sur les hauteurs. Ils semblaient très unis, se tenaient toujours par la main. Elle, dans les vingt-six à vingt-huit ans, avait des traits très délicats et ses formes étaient des plus graciles. Lui, costaud, la trentaine passée, avec ses cheveux un peu longs, ses moustaches fines et la mouche sous le menton qui le faisait ressembler à un mousquetaire, était plein d’anecdotes et exerçait sa verve sur tous les baigneurs et baigneuses. Mme Sutter apprit qu’il était peintre et sculpteur et qu’il adorait sa femme, une jeune fille de bonne noblesse qui avait fui avec lui. Les parents ne consentaient pas à une mésalliance ; ils avaient d’autres vues pour leur enfant qu’un de leurs cousins riche et lettré voulait épouser. Les deux amoureux avaient dû fuir et elle avait attendu sa majorité, ses vingt-cinq ans révolus, avant de faire les sommations encore en usage à cette époque. La famille avait dû plier. Ils s’étaient vengés en ne donnant pas de dot, persistant à croire que l’artiste avait agi dans un but intéressé. Cependant Laustrey, très en faveur dans le public averti, portraitiste de valeur, gagnait suffisamment pour donner à sa femme une existence enviable. Mais, à la suite d’une fausse-couche provoquée par une tentative d’avortement, Mme Laustrey était tombée malade et se remettait péniblement. Depuis déjà plus d’une année, Mme Paule Laustrey avait dû cesser toutes manœuvres et repousser toutes les caresses intimes de son mari. Encore, lui, s’était-il longtemps rattrapé en fraudant, mais la malheureuse était sortie de ces escarmouches tellement nerveuse, tellement lasse et brisée que le médecin avait dû de nouveau intervenir et interdire toute espèce de rapprochement.

Paule décida alors que son mari aurait une maîtresse. Elle n’y mettait qu’une condition, c’est que tout se passerait loyalement. Elle désirait une femme plus mûre qu’elle et, autant que possible, une femme mariée. En somme, Mme Solange Sutter dont le mari ne devait venir qu’une quinzaine dans le courant de septembre lui parut acceptable. Comme Régina était gentille, elle l’attira donc dans sa tente, Mme Sutter suivit ; et, des relations empreintes de cordialité s’établirent tout de suite. Cependant Étienne Laustrey ne se décidait pas. Certainement, Mme Sutter avec ses trente-cinq ans était très désirable ; elle était avenante, un peu précieuse peut-être mais, de quelle façon l’approcher ? Il aimait tellement Paule qu’il lui répugnait encore de parler d’amour à une autre femme. Les circonstances ne s’y prêtaient pas non plus.

— Tu comprends, disait-il à Paule, tu es là, toi ; elle est là ; elle, avec sa fille… c’est très difficile… Si je lui offrais de faire son portrait ?… Nous n’y avions pas songé… c’est pourtant ce qu’il y aurait de plus simple… En traînant, je pourrais la faire venir quelquefois à la villa.

Pour toute réponse, Paule s’était mise à sangloter.

Alors, Étienne, avait éclaté :

— Aussi, c’est idiot, moi, je m’en fiche… moi ; c’est toi… toi, qui me pousse…

Elle, à travers ses larmes, disait :

— Ce n’est pas moi, hélas ! c’est ma sale santé, c’est le docteur… Il ne veut plus… comme avant… Il dit que cela te tue et me tue… Ne fais donc pas attention à mes larmes… Qu’importe !… Si je ne t’aimais pas comme je t’aime, cela me serait égal… mais, je me représente… et c’est affreux…

— Zut et zut, s’était écrié Étienne. Tenons-nous tranquilles, sapristi, et que tout soit dit.

Alors, refoulant ses pleurs, elle avait souri :

— C’est facile à dire… mais demain, après-demain, tu redeviendras nerveux ; tu es si fort. Non, va, mon chéri, puisqu’il le faut ; il faut donc… que je me résigne.

— Tu es extraordinaire aussi !… et puis, tu disposes d’elle… comme ça !… Elle va très probablement m’envoyer au bain et j’en serais… Nous en serons plutôt, tous les deux, pour nos frais.

Paule eut encore un vague sourire et hocha la tête.

— Tu n’auras qu’à parler, crois-moi. J’ai senti cela.

— Bonjour, Madame.

— Bonjour, Monsieur.

— Et votre femme ?

— Souffrante, ce matin. Elle ne viendra que cet après-midi… et encore… si elle va mieux.

Mme Sutter et Étienne Laustrey venaient de se rencontrer sur la grève. Au loin, cachés derrière une montagne de sable, les enfants jouaient. Colette et Régina daignaient présider aux jeux des petits.

Sans horizon, une mer d’argent se mêlait au ciel d’argent — image d’éternité et d’infini que la mer mêlée au soleil ! Les galets brillaient au soleil comme des diamants et le sable mouillé était d’ocre rayé de violet et de rose que coupaient tout à coup des rochers d’un vert-rouille criard à la lumière éclatante.

— Elle est souvent malade, votre femme ?

— Hélas, oui. Elle vous a dit ce qu’il en était ?

— Oui, comme début, une fausse-couche ?

— … laquelle, depuis, s’est bien compliquée. En deux ou trois ans, sa guérison en prenant énormément de précautions…

— … dont la première doit être… une sagesse exemplaire… n’est-ce pas ?

Mme Sutter l’avait interrompu pour lui dire cela en rougissant un peu.

— Exemplaire, vous l’avez dit… et… des deux côtés.

Il y eut un silence coupé d’un soupir d’Étienne.

— Ce n’est pas ce qu’il y a de plus drôle, dit-il soudain, en essayant de sourire.

— Bah, répliqua-t-elle en riant. On se fait à ces choses-là.

— Vous, vous avez votre mari, trancha-t-il hardiment.

— Oh ! mon mari… Il est à Paris, d’abord, jusqu’en septembre ; et puis, à Paris… enfin !…

— En somme, vous êtes… comme une veuve ?…

— Comme vous : un veuf…

Ils se regardèrent à la dérobée et ne purent s’empêcher de rougir, car la même idée, dans le même moment, leur traversait le cerveau.

— Vous ne travaillez pas beaucoup, ici, demanda-t-elle pour changer de conversation, sentant que celle-ci allait peut-être devenir ridicule ou par trop scabreuse.

— Que voulez-vous que je fasse ?… des paysages ?… où sont-ils ? la mer ? la mer, la grève, avec des enfants qui font des châteaux-forts… des gens étalés sur des galets, des baigneuses.

— Mais oui, pourquoi pas des baigneuses ?

— Vous ne vous baignez pas alors assez souvent, répliqua-t-il galamment.

Solange, en regardant du côté des enfants, répliqua.

— S’il n’y a que cela qui vous manque je me baignerai tous les jours.

— … C’est qu’il faut se baigner à des heures correspondantes à la lumière du tableau, sans s’occuper de la marée…

Il réfléchissait.

— Ce ne serait pas mal, en effet, une « sortie de bain ». Vous êtes bien faite… ne protestez pas… un peintre voit cela tout de suite. Si les femmes savaient avec quelle facilité, nous autres peintres, nous les « déshabillons » comme nous disons, elles éviteraient de se montrer à nous, même habillées.

— Peut-être pas, rétorqua-t-elle avec assurance.

— Dites-moi… En principe, j’accepte votre suggestion suivie de votre proposition ; mais, à une condition, c’est que vous me laisserez faire votre portrait — (pour vous, celui-là) — ce sera le pendant : Sortie de Bal — Sortie de Bain. Sortie de Bal ?… cela ne vous tente pas ?

— C’est-à-dire que la tentation est très forte.

— Ce sera une surprise pour votre mari.

— Vous mettrez longtemps à faire mon portrait ?

Il eut un geste vague…

— Sait-on jamais ? Cela ne dépend ni de vous, ni de moi… On peut faire un bon portrait en cinq séances, comme on peut faire un bon portrait en vingt ou trente séances. Vous avez ici une toilette de bal ?

— C’est-à-dire… Quelque chose pour aller, le cas échéant, dans un casino, oui.

— Quelle couleur ?

— De la gaze noire sur fond rose, à traîne…

— Hum, c’est bon cela… Je ne vous ferai que de buste, très décolleté.

— Vous dites cela d’un air gourmand.

— Que oui… J’en parlerai à Paule en déjeunant.

— Peut-être ne voudra-t-elle pas ?

— Que si.

— Elle n’est donc pas jalouse ?…

— Regardez. Mlle Gina qui arrive en courant.

Il avait évité de répondre.

Paule était jalouse, d’une jalousie qui lui était d’autant plus douloureuse que la malheureuse doutait réellement de sa guérison. Mais les ordres du médecin étaient formels. Plus de fraude ! Les fraudes l’abêtissaient, lui, et, l’affaiblissaient dangereusement, elle. Deux années de fraudes avaient, en effet, suffi pour faire perdre le goût du travail à Étienne et pour faire de Paule l’ombre d’elle-même. Et la cause de cela était cette simple fausse-couche, une fausse-couche qui l’avait peut-être estropiée à jamais. Laustrey ne s’expliquait pas non plus son cas. Était-il autrement fabriqué que les autres ? Car, enfin, tout le monde fraudait.

Une petite enquête autour de lui à ce sujet ne le lui avait-elle pas révélé ?

« Tous et toutes, tôt ou tard, paieront ces fraudes, surtout les cérébraux comme vous, avait encore répondu le médecin. Évidemment, tout ce qui se fait est compréhensible, avait-il ajouté. On ne veut pas d’enfants, la vie est trop difficile. Mais la nature ne saurait entrer dans ces détails. Elle, elle ne vise que la reproduction et malheur à qui transgresse sa loi. — l’unique loi humaine, songez-y ! Que d’enfants malingres, débiles, souffreteux, difformes, ne sont que des ratés, fruits d’avortements eux-mêmes manqués ; que de femmes aussi s’éteignent à la cinquantaine sans cause réellement apparente. Celles qui se livrent à des manœuvres abortives sont innombrables. « Il ne faut pas que l’enfant naisse », on ne voit que ça. L’enfant quelquefois ne naît pas, soit ; mais la mère qui est touchée, paiera ; si l’enfant naît, la mère paiera par ses larmes et ses alarmes le fruit endommagé par elle dans ses propres entrailles. Quant à l’homme, il paie aussi. Ce sont les reins, c’est le cœur, et, comme la perversion ne tarde pas à suivre la fraude, les sens de l’homme par trop émoussés s’éteignent avant l’âge et s’ils ne s’éteignent pas tout à fait, l’anaphrodisie s’en mêle et puis vient la génésie qui rend l’homme dangereux, aussi bien pour lui que pour son entourage.

Étienne, tout pensif, avait repris le chemin de la villa. Jamais sa situation ne lui était apparue aussi horrible. Il adorait sa femme qu’il ne pouvait approcher sans provoquer en elle des troubles physiques mortels ; de son côté, sa femme l’adorait aussi, mais ne pouvait elle-même lui donner la moindre satisfaction charnelle, la plus petite des excitations l’affaiblissait jusqu’à l’évanouissement. Cette continence, imposée par les circonstances, l’affolait littéralement ; il en arrivait à désirer, la nuit, des approches qui lui semblaient, le jour, les plus saugrenues. Il se serait bien rendu dans les maisons closes, mais outre qu’il avait juré à sa femme de ne prendre que la maîtresse qui serait acceptée par elle, il n’avait jamais pu approcher une prostituée sans un recul qui en rendait l’approche absolument impossible. La peur des maladies le hantait aussi. Il savait bien, parbleu que les femmes mariées ou que les filles trop faciles n’en étaient pas indemnes, donc non moins dangereuses de ce côté. Durant une année, il s’était contenté d’un onanisme à deux, mais le médecin s’était élevé avec tant de force et d’énergie contre cette manœuvre où il laissait — affirmait-il — le meilleur de lui-même, qu’il ne s’y adonnait plus qu’à la dernière extrémité. Comme tant d’autres, il avait cru que les sports étaient un sérieux dérivatif à tous ses désirs. On le lui avait tellement soutenu. Il n’en était rien. Après deux mois d’exercices violents, il s’était trouvé plus que jamais excité. C’était même des suites de cette fringale que sa pauvre femme avait failli mourir.

Mme Sutter, sur la plage, lui semblait certainement la seule femme désirable. Il était sûr à présent de lui plaire. Le tour qu’avait pris sa conversation avec elle en était le plus sûr témoignage. Et puis, elle ne déplaisait pas à sa femme, ce qui était le plus important. Loyalement, il allait donc maintenant la mettre au courant et, ensemble, ils prendraient une décision.

Tout cela lui sembla tout à coup si extraordinaire, qu’il s’écria, au moment où il atteignait la grille de sa villa.

— C’est à devenir fou… car c’est fou !… c’est fou !… c’est fou !…

— Tu ne souffriras pas ?

— Non, mon chéri.

— Je te préviens, Paule, que si je m’aperçois que tu as le plus léger chagrin, je brise tout, je fais ma malle et je disparais…

Et même Étienne Laustrey avait ajouté :

— C’est certainement par là que je devrais commencer.

Elle dit simplement :

— J’en mourrais. Non ; tout, tout, tout, mais ne pas te perdre. Va, mon grand, cette fois je suis décidée au sacrifice. Il le faut… Tu n’es pas coupable, ni moi non plus. C’est la fatalité, que veux-tu ?… Voyons, ajouta-t-elle, dis-moi comment tu vas t’y prendre… Vois-tu, ce sera mon amusement, à moi, qui ne peut plus rien être pour toi que ta sœur… ta sœur et ta confidente.

Alors, en s’efforçant d’être gai, avec elle, il dressa le plan de sa prochaine aventure.

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