04
Un matin de belle lumière, Jude proposa une excursion.
On irait à pied, par la grève, — à marée basse bien entendu, — jusqu’à Cayeux. C’était neuf kilomètres à faire sous le soleil, mais dans l’air pur du large. On déjeunerait en route, à l’ombre du Bateau ivre, ce qui serait délicieux. Jude avait le goût de ces parties de campagne prestement proposées, lestement acceptées et menées.
Àla hâte, Mariette confectionna le poulet acheté la veille pour le repas de midi. Il refroidirait en route. On emporterait le tout, poulet, œufs durs, pain, vin, eau et bière dans un panier que Jude s’engageait à porter.
Au dernier moment Mme Sutter (qui avait promis à M. Laustrey de prendre avec lui l’apéritif au Casino), se déclara effrayée par la journée chaude qui se préparait. Mme Yvonne Arnoult, tout de suite, entrevoyant le moyen de s’éviter une fatigue, se souvint fort à propos qu’elle avait promis une visite à une famille d’Ault.
Les deux mères décidèrent donc de laisser aller ensemble Jude, Colette et Régina.
Cependant, le jeune homme eut un léger sourire lorsque Yvonne lâcha :
— Amusez-vous bien.
Justement, la mer se retirait. Néanmoins, pendant une vingtaine de minutes, ils durent marcher sur les galets. Régina et Colette qui, par ridicule coquetterie, s’étaient refusées à chausser leurs caoutchoucs, souffraient le martyre ; leurs hauts talons menaçaient à chaque instant de leur faire tourner le pied. Aussi, lorsque devant eux s’étala à perte de vue une longue lagune de sable ocré, doré par endroits et comme agitée par les remous sculptés par les vagues en se retirant, se déchaussèrent-elles.
— C’est cela, enlevez donc ces sacrés souliers, acquiesça Jude. Vous serez plus à l’aise, pieds nus.
Elles s’assirent. Comme un honneur, Jude avait réclamé le droit de débotter, ce qui lui avait été consenti non sans quelques difficultés ; elles se méfiaient toujours de lui, prétextant qu’il avait mille tours dans son sac.
Régina, la première, avait tendu ses pieds. Comme elle avait oublié de descendre ses jarretières qu’elle plaçait très haut, Jude s’en était allé les dénicher au-dessus des genoux, ce qui l’avait fait rire nerveusement. Elle s’était presque pâmée lorsqu’il avait déposé, en riant aussi, un baiser sur chaque pied. Colette, avant de s’asseoir, baissa ses bas. Mais lorsque Jude s’était aperçu du stratagème, il avait crié à la tricherie et pour se venger, après lui avoir retiré ses bas, il lui avait pris les jambes, et soudainement, les avait tirées à lui, puis s’était esquivé en criant :
— Cette fois, c’est vu.
Àprésent, Colette qui, d’un coup de reins, s’était remise debout, protestait et prenait Régina à témoin.
Mais Régina assura que Jude venait de dire la vérité puisqu’elle-même avait vu.
— Oh toi ! jeta Jude négligemment, toi… ce n’est pas la première fois.
Les deux jeunes filles devinrent cramoisies et se regardèrent, croyant avoir mal entendu. Puis elles se rappelèrent son entrée imprévue dans leur chambre le jour où il les avait surprises dans une position qui avait pu lui paraître licencieuse. Elles feignirent ne point entendre. Les femmes ont l’art d’opposer aux impertinences qui les troublent une force presque incroyable de non-compréhension.
Jude haussa les épaules, sourit, et, cyniquement, en faisant l’enfant :
— Pourquoi ne m’admettriez-vous pas dans vos petits jeux ? Ce serait bigrement amusant, sans compter qu’en plus de la rigolade, je pourrais y amener un élément qui ne pourrait manquer de vous intéresser, un élément qui compléterait très certainement l’aventure dans laquelle, assez égoïstement, et contre toute loi naturelle établie, mes petites, vous vous êtes jetées inconsidérément, sans doute, depuis assez fort longtemps.
Content de sa petite phrase qu’il jugeait bien balancée, il se mit à marcher entre Colette et Régina interdites et maintenant gênées. Un peu plus loin, il les prit toutes les deux par la taille et commença à leur tenir des propos qui les couvraient de confusion, mais qui les faisaient rire aussi, car Jude était loin de manquer d’esprit et d’à-propos.
Entre Onival et Cayeux, quelques années auparavant, une tempête avait jeté un canot sur la plage. Il gisait sur le flanc. C’était le seul endroit sur ces neuf kilomètres de pierre et de sable où l’on pouvait alors trouver un peu d’ombre les jours de soleil et un semblant d’asile les jours de pluie. Pour les douaniers de la côte, c’était surtout un excellent poste d’observation. Cette épave, Jude l’avait appelée le « Bateau Ivre », en souvenir sans doute du célèbre poème d’Arthur Rimbaud. Jude s’occupait déjà de littérature.
C’est à cet endroit que tous les trois s’installèrent.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écrièrent soudain Régina et Colette.
Jude venait de placer sur la serviette étendue sur les galets, deux petites bouteilles, l’une remplie d’un liquide vert foncé, l’autre d’un liquide rouge brun.
— … La Petite mominette Pernod apéritive…
— De l’absinthe !…
— Et le petit rhum digestif… Il va sans dire que j’ai pris cela à la buvette du Casino… Seulement, avant de nous apéritiver, j’ai une proposition encore plus agréable, à mon sens, à vous faire. Il est exactement onze heures. Que diriez-vous d’une pleine-eau au préalable ? Rien ne nous mettrait mieux en appétit ?…
— Mais il n’y a pas de cabine ! s’écria Colette, méfiante.
— Nous n’avons pas nos costumes de bains ! fit Régina, déjà scandalisée.
— Oh ! ici, répliqua Jude en souriant, à quatre kilomètres d’Onival et à quatre kilomètres de Cayeux, un vieux bachot retourné peut servir de cabine, et on peut se baigner nature ; et puis, si vous tenez tant à la vêture, vous garderez vos chemises… Monsieur le Soleil les séchera en dix minutes…
D’abord elles refusèrent, s’excitant l’une l’autre dans le refus ; mais, quand elles virent Jude qui, dépouillé audacieusement de ses vêtements, apparaissait insouciant, quoique nu comme un jeune dieu, et se précipitait dans les flots… — elles se regardèrent en riant.
— Allons-y, fit Colette engageante ; après tout, c’est très rigolo.
— Et puis, on ne le saura pas, répartit Régina.
Et elle ajouta comme pour se donner une excuse :
— Non, ce que c’est drôle, ce que l’on va s’amuser aujourd’hui, hein, Colette ?
Pour Régina, vivre c’était s’amuser. Ce désir de jouissance était si fortement incarné en elle que le soir, en se couchant, elle déclarait : ou « je ne me suis pas amusée aujourd’hui » ou « Mon Dieu que je me suis bien amusée aujourd’hui ». Toute sa vie d’ailleurs, l’amusement devait présider à toutes ses actions…
— C’est égal, constata Colette, il n’y va pas par trente-six chemins, le petit gars.
— Tu l’as entendu, tout à l’heure ? En tous les cas, il n’a pas hésité à se déshabiller lui… et…
— Et, à notre tour, nous avons tout vu…
— Il ne se cachait pas. Non… ce qu’il est vicieux !
— Quel type !
— Bah, fit Régina, tout cela c’est entre nous, n’est-ce pas ?
— Alors, ça ne te révolte pas, tout ce qu’il nous disait ?…
— Si… Tout de même un peu, mais ce serait peut-être drôle…
Ce disant, toutes deux se déshabillaient.
— On garde sa chemise, tu sais…
— Tiens, pardi ! répliqua Régina, d’un ton scandalisé.
— Eh bien, cria Jude, sortant soudain de l’onde, ruisselant. Vous venez ?
Elles crièrent : oui.
Régina ajouta :
— On se fabrique ses costumes de bains.
— Pas la peine… encombrants, les costumes de bains, gouailla Jude.
— Tu as des épingles de nourrice ? interrogea Régina.
— Pourquoi pas un nécessaire de voyage ?
— Zut, alors…
— Folle ! avec un bout de ficelle… tiens, la ficelle qui enveloppait le poulet… chacune un morceau… là, une rosette à présent.
Entre leurs cuisses elles tirèrent leur chemise et en attachèrent les bouts.
— On a presque l’air d’un homme, remarqua Colette, en s’esclaffant.
Cette constatation licencieuse mit aussi Régina en joie.
— C’est pour demain ? hurla Jude, les mains mises en entonnoir.
— On vient ! crièrent-elles.
Elles se prirent par la main et descendirent en courant sur les galets, en sautillant comme de jeunes biches. Leurs petits seins, à travers leur chemise de linon, tremblotaient légèrement.
Elles entrèrent dans l’eau en se jetant mutuellement de l’eau dont les mille gouttelettes scintillantes les dérobaient presque au regard de Jude qui leur promettait, à la sortie du bain, une danse échevelée de Peau-Rouge, mais de Peau-Rouge sans plumes… mais avec poils.
Puis, tous les trois s’engagèrent avant dans la mer. Elles ne s’arrêtèrent que lorsqu’elles eurent de l’eau à la poitrine. Comme elles dansaient chaque fois que la vague descendait, elles exhibaient leurs petits seins encore plus durcis par le froid de l’eau et sur lesquels se collait de plus en plus le fin linon.
Jude, qui savait nager, plongea soudain entre elles deux, — ce qui leur fit pousser des cris stridents…
— Vous savez, criait-il en revenant à la surface et tout en se mouchant et en se lissant les cheveux, vous savez… je vois dans l’eau.
Elles poussèrent des cris dans lesquels il y avait bien un peu d’indignation, mais surtout de la crainte.
Contrairement à toutes les croyances admises, les petites filles sont beaucoup plus vicieuses que les petits garçons. Les hommes mûrs n’ont qu’à se souvenir. C’est pourtant aux alentours de leur quinze ans — et l’on n’a jamais trop su pourquoi — qu’on se met à encenser leur vertu ! — la plupart du temps pas mal ébréchée — presque à les sanctifier, à les madoniser. L’imagination de l’homme est sans doute aussi vaste que son besoin d’idéalisation ; mais, au sens banal du mot, combien les hommes sont plus simples, plus francs, plus nets. Jude, à quatorze ans, que la chair commençait vraiment à tourmenter — et de quels tourments ! — avait été « accaparé » par une amie de sa mère, une veuve dans la trentaine qui, sous prétexte de lui apprendre ses notes et de lui donner les premières notions de la musique, l’emmenait chez elle deux fois par semaine. Ce que furent ces leçons, M. et Mme Weiss ne le surent probablement jamais ; seulement, au bout de deux mois d’études, il fallut les cesser ; l’enfant dépérissait. Brusquement séparé de sa maîtresse, Jude reprit ses couleurs, mais à quelque temps de là, toutes les bonnes qui passaient à la maison n’avaient — si elles voulaient rester dans la place — qu’à se bien tenir et… qu’à « se mal » conduire. De cette initiation à laquelle aucun sentiment d’ordre sentimental ne se mêlait, Jude n’avait conservé de l’amour que le côté sensuel à satisfaire et un grand mépris de la femme ; et cela d’autant qu’il avait appris que, dans le même temps où la femme l’initiait à l’amour, elle avait comme amant et encore pour l’unique satisfaction de ses sens pervertis, un assez triste individu qui la faisait chanter.
Quand Jude jugea avoir fait suffisamment le fou, en cavalier seul, il les prit toutes les deux par la main et les entraîna dans une ronde, en chantant La Noire, d’Aristide Bruant, alors en vogue :
La Noire est fille du Canton
Qui se fich’ du qu’en dira-t-on
Nous nous moquons de ses vertus
Puisqu’elle a les « tétons » pointus
Voilà pourquoi nous les chantons
Vive la Noire et ses tétons !
Jude, tout à coup, eut l’air de redevenir sérieux. Il affecta même de ne plus prêter attention aux quatre petits seins, qui eux aussi, venaient de danser la ronde en montrant leur forme en coupe rose et ferme.
— À présent, un petit peu de natation, proposa-t-il. À chacune son tour.
Prestement, il s’empara de Régina et la courba, lui maintenant le ventre sur sa main.
Cela avait l’air si simple, si naturel, qu’elle se laissa faire.
— Et la tête bien haute ! Gina, bien haute ! lance les bras en avant en pointe pour les ramener à la hauteur de la poitrine… et jette les jambes en arrière, avec force… Colette !… éloigne-toi, si tu ne veux pas être douchée.
Tranquillement, Colette s’éloigna pour s’essayer aussi à nager.
Au bout d’un moment, d’un coup sec, Jude avait tiré sur la chemise de Régina et tout doucement sa main s’égarait :
Elle avait fait : Oh !…
— Tais-toi, fit-il en riant… ou, saperlipopette, je te fais boire un coup… Je te tiens, n’aie pas peur… seulement remets-toi un peu sur tes pieds, tu seras mieux.
Na… fais semblant de nager, pour que Colette ne se doute de rien.
Mais Régina ne songeait plus à se débattre. À l’instant où elle avait senti sur son ventre, si près de son sexe, la main de Jude, elle avait, malgré elle, souhaité, (tout en se disant que c’était très mal), l’intime caresse de la main du jeune homme.
Et toute sa vie, il en devait être ainsi. Colette l’avait eue ; à présent, c’était Jude ;… plus tard, les autres mâles viendraient vers elle plus spécialement que vers d’autres femmes, parce que la sentant passive et sans défense dès qu’ils l’attaqueraient par son côté faible, son besoin charnel étant toujours à satisfaire !…
Lorsque Colette se rapprocha, Jude, le plus sérieusement du monde, déclara que Régina saurait très vivement nager, attendu qu’elle était pleine de bonne volonté et il ajouta :
— À ton tour, Colette !
Régina, encore toute tremblante, légèrement ahurie aussi, aurait bien voulu rester près de Colette, mais Jude lui fit signe sèchement de s’éloigner. Alors, elle pensa qu’il était juste que Colette subisse le même sort qu’elle… ne serait-ce que pour ne pas avoir le droit de le lui reprocher plus tard… si… si elle apprenait… et puis, elle trouvait décidément que Jude était un très drôle de garçon ; qu’après tout, cela n’avait pas grande importance et ne tirait pas à conséquence. Elle s’éloigna donc, laissant Jude avec Colette. Lui, la courba comme il avait courbé Régina, puis il lui fit les mêmes recommandations. Il la soutenait, elle, par la poitrine et aussi par le haut des cuisses ; de cette façon, la mer la portait presque.
— Toi, Colette, en trois ou quatre leçons, tu nagerais, tu sais ? Tu te tiens admirablement sur l’eau… Essaye la planche pour voir… je ne te tiendrai que par le bas des reins, tu vas voir…
Docilement, Colette qui, décidément, ne pouvait deviner où voulait en venir son cousin se mit sur le dos. Elle ne se rappela la légèreté, la transparence de son costume, qu’au moment où Jude se penchait sur elle amoureusement et l’embrassait.
— Allons, finis, fit-elle en riant… c’est idiot… laisse-moi reprendre pied, je suis toute nue… vrai… j’ai honte.
— Tais-toi !… je t’en supplie… Régina est loin… elle ne peut nous voir… et puis, pour une fois que je puisse t’admirer à mon aise, t’aimer… un peu… dans ce décor… un décor extraordinaire, regarde ; le ciel et l’eau… Tu n’es même plus sur la terre, n’est-ce pas délicieux ?… délicieux et un tantinet original, avoue-le… Tu es superbe sur ce lit liquide, Petite Lette. Oh ! reste ainsi… Non, ne bouge plus… D’abord, n’oublie pas que tu fais la planche… Laisse-moi encore t’embrasser. Il s’était baissé. D’un coup sec de ses dents, il défit si prestement la rosette de la ficelle qui libérait la chemise que Colette ne s’aperçut de l’audace libertine qu’au moment où il n’était plus temps de songer à se reprendre en reprenant le pied. Alors, comme Colette, elle s’abandonna à son cousin en même temps qu’à la vague qui la berçait si doucement, si délicieusement…
Les jeunes nymphes, sorties les premières de l’onde, s’étaient élancées vers le « Bateau Ivre ». Elles riaient maintenant pour se donner une contenance mais, tout de même soupçonneuses, s’examinaient. Régina, elle, savait… Colette qui se souvenait soudain que Jude avait fait aussi nager Régina avant elle, s’écria, un peu avec dépit, un peu avec étonnement :
— Ce n’est pas possible ?… Non ? Toi aussi alors ?
Mais Jude les suivait de près. Il pensait que les confidences faites dans l’instant pouvaient gêner ses projets et gâter la belle journée qui s’annonçait ; aussi, fut-il ahuri quand il se vit apostropher par Colette, cachée avec Régina derrière la barque :
— Eh ! bien, tu en as du toupet… toi, tu sais…
Il comprit qu’elles s’étaient parlé ; aussi décida-t-il de prendre les choses en riant.
— Pour l’instant, mes chéries, constatez vous-mêmes que je n’ai rien du tout… qu’un fou désir de m’habiller d’abord et de vous embrasser ensuite… à moins que vous préfériez que je ne vous embrasse d’abord et que nous nous habillions après. Seulement, il serait bon de nous essuyer préalablement avec la nappe et les serviettes. Quand vous aurez vos robes, comme de bons juges, vous me jugerez si… le cœur vous en dit ; je plaide coupable, mais je doute que vous me condamniez, car je suis entré dans l’eau comme j’en sors. Pas le moindre larcin à me reprocher. Vous ne pouvez même pas me fouiller. D’ailleurs, je ne puis rien vous cacher. J’en prends à témoins le ciel et la terre et le vieux dieu d’Israël. En attendant, comme vous ne vous décidez pas à me donner la nappe ou une des trois serviettes, je m’étends sur les galets et vais me sécher proprement au soleil en prenant l’apéro.
— Tiens, cria Colette, voici la nappe.
Il s’en saisit au vol, s’en ceignit la taille, à la manière des garçons de café et gravement dit :
— Nous disons donc : trois mominettes au sucre, n’est-ce pas, Mesdemoiselles ?
Et il cria à la cantonade :
— Trois mominettes au sucre, trois !
N’y tenant plus, Régina et Colette qui semblaient mécontentes, s’esclaffèrent.
En déjeunant — lui, toujours en « Adam — Garçon de café », — elles jugèrent toutes les deux qu’il valait mieux ne pas parler de ce qui s’était passé. Elles s’amusaient énormément pourtant à le voir aller et venir nu, sans pudeur, et cette indifférence n’était pas sans charme pour ces jeunes filles qui avaient déjà tiré de l’homme, en se cachant comme Ève, une légère et anodine satisfaction.
Colette avouait :
— Il est impayable, ce Jude.
Régina disait :
— Non, vrai, tout de même, il n’est pas gêné !
Au dessert, Jude annonça qu’il allait leur réciter un petit poème de sa façon.
— Ça doit être fou, dit Colette.
— Tu vas en juger. Ce qui fait l’originalité de ma poésie, c’est qu’il y a des vers. — Sont-ce des vers ? — qui ont des tas de rimes ; et d’autres, qui n’en ont pas du tout… C’est comme dans la vie, vois-tu ; il y a des tas d’hommes qui ont des tas de femmes et d’autres qui n’arrivent jamais à s’accoupler… pas ? Écoutez, mon poème loufoque.
Il lança, comme au Chat Noir :
— « Nous allons entendre notre excellent camarade, le bon poète, l’exquis rimeur, le délicieux et spirituel chansonnier, Jude Weiss, un nom bien chrétien, Messeigneurs, et porté pourtant par un descendant d’Adam d’abord, du Christ ensuite, en ligne directe. Notre ami va vous dire : Les Cages.
Les Cages sont des petits wagons
Moins larges que longs.
Ou bien encore les Cages sont
Des Maisonnettes armées dont
On aurait oublié de poser le ciment
Des maisons pleines de chansons
Pleines de ciel à la façon
Des petits peintres de Barbizon.
Aux « quatre coins » y joue le Vent
Elles rappellent les couvents
Les casernes et les prisons
Même quand on est pas dedans
À la manière des pinsons
Les Cages sont des petits wagons
Où l’on s’en va de long en long
Et zon, zon, zon,
Des cabinets au restaurant
Et zan, zan, zan.
Tambour ! Ran ra-ta-plan… plan-plan !
C’est fini.
— C’est idiot, déclara Colette.
— Bien digne de toi, renchérit Régina.
Dans le fond, elles lui savaient gré de n’attacher aucune importance à ce qui s’était passé. En traitant légèrement la petite tentation à laquelle toutes les deux avaient succombé, Jude savait ce qu’il faisait ; il les affranchissait de toute hypocrisie à son égard et leur laissait la facilité de succomber encore quand elles le voudraient, ou quand il les provoquerait. Si l’hypocrisie est un hommage à la vertu, le cynisme est le plus grand ennemi du vice.