‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 6 sur 24 · 05

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Quand le trio déboucha dans la grande rue d’Onival, il s’aperçut qu’on le regardait curieusement.

— Qu’ont-ils donc à nous regarder ainsi ? dit Colette.

— Pourtant, personne n’a pu nous voir ? murmura Régina déjà inquiète.

Jude prit un parti :

— Asseyons-nous à la terrasse de l’unique café du village, dit-il ; de cette façon, convenablement installés devant de la bière, nous nous laisserons admirer et nous prendrons connaissance de la cause de l’admiration que nous provoquons.

Le patron lui-même se présenta :

— De la bière, déclara Jude, et, si vous voulez des chaises pour tous ces imbéciles qui nous suivent… sans que je sache Dieu pourquoi ?

— Comment, fit le patron, vous ne savez pas ?… C’est vrai, vous arrivez probablement d’excursion… il s’agit de votre domestique…

— Qu’est-ce qu’elle a fait Mariette ? interrogea Jude, soudain intéressé.

— Je n’ose vous dire cela devant ces demoiselles.

— Ah !

Le jeune homme se leva et s’éloigna avec le patron.

Colette et Régina de loin le virent prendre sa figure d’étonnement, « faire figure à l’envers ».

« — On a pincé dans une cabine votre domestique avec le baigneur en train de… disait le cafetier. Vous comprenez ?

« — Qui ça ?

« — La femme du baigneur, pardi… alors… vous pensez !…

« — Zut, fit simplement Jude et il ajouta :

« — Que ceci ne nous empêche pas de boire.

Les deux têtes se penchèrent tout de suite vers Jude revenu, et la même phrase sortit des deux bouches souriantes, avides :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Jude prit un temps :

— Il y a que Mariette s’est fait pincer par la femme du baigneur en train de forniquer, avec le baigneur.

— Oh ! fit Régina, sur un ton scandalisé.

— Quoi ? quoi ? interrogeait Colette, en train de quoi ?

Il fallut que Jude lui répéta le mot : forniquer.

Colette ouvrit seulement des grands yeux et dit avec compassion :

— La pauvre fille !

— Rentrons, fit Jude, en jetant l’argent dû sur la table.

Il regarda les sept ou huit commères qui s’étaient attachées à leurs pas et les imitant :

— C’est-y, mes braves femmes, qu’on vous douève qué que chose ?

Elles tournèrent les talons, maugréant contre les Parisiens.

— Flûte, on va être sans bonne et c’est nous qui allons faire le travail, s’exclama Colette.

Ce départ, car le départ s’imposait, ennuyait et souriait tout à la fois à Jude qui perdait sa belle garce, mais qui regagnait du même coup sa liberté.

— Mariette a sa mère bien malade et elle part, dit Mme Sutter aux jeunes filles.

Comme il était le seul homme de la maison, Yvonne et Solange le rendirent juge du scandale.

— Où est-elle, interrogea le jeune homme.

— Dans sa chambre, elle fait ses malles… répondit Yvonne. Va un peu surveiller son départ ; avec les bonnes, tu sais, on ne sait jamais !

Jude trouva Mariette en chemise et les yeux rougis.

— J’voulais point partir sans vous revoir, lui dit-elle… Quelle histoire ! Monsieur Jude et pourquoi ? Il ne m’a rien fait c’t’homme-là, il m’a pas seulement touchée, j’vous l’jure.

— N’empêche, ma pauvre Mariette, que tu as été pincée avec lui, toute nue, dans la cabine !

— Dame, c’est la vérité ; j’dis pas que si on n’était pas venu nous embêter, il ne se serait pas passé quelque chose, mais aussi vrai que vous êtes là, il avait pas plutôt fermé la porte en me déposant le petit baquiet que les gens y sont venus taper sur la caisse.

— Enfin, dit Jude, tu voulais bien ?

— C’est lui surtout qui voulait. J’vous dis qu’on venait seulement de fermer la porte. Y a rien eu… donc…

— Ce n’est pas ta vertu qui t’a empêchée ?…

— Ça, vous dites la vérité, fit-elle en souriant, à travers ses larmes.

— Je… ne te suffisais donc pas ?

Mariette, gênée, baissa les yeux et déclara avec sa franchise brutale.

— … Il ne me déplaisait pas non plus… pardi… c’était un beau gars, et pis, çui-là était propre, l’était-y pas toujours dans l’iau ?

— Enfin, tu pars ?

— Hé, j’pouvions pas rester ; les femelles de l’endroit, elles m’arracheraient les yeux à croire que l’baigneur il est à elles toutes.

— Mais où vas-tu ?

— Oh ! vous en faites pas pour ça, M’sieur Jude, j’vais chez ma mère au pays. Pour la moisson j’vaux bien un gars de batterie…

Elle hésitait…

— Voilà… il y a quelqu’un que j’regrette à part toute la famille qu’a été bonne pour moi ici, c’est vous M’sieur Jude… Vous m’en voulez pas, au moins ?

— Mais non, ma fille. Moi, tu sais, je ne suis pas comme tout le monde… et puis, pas, aujourd’hui tu es comme moi, tu es resté le bec dans l’iau, comme tu dis.

— Ça c’est vrai… mais j’penserai bien souvent à vous et à vos mignardes caresses.

— On va se venger ensemble, veux-tu ?… et du baigneur et des commères ?…

— … Mais pas de ces demoiselles ; elles sont si gentille ?…

— À qui le dis-tu ?… le Sort est injuste, vois-tu, car moi, je reste.

— J’vous souhaite bonne chance du côté d’ces demoiselles… je me suis bien aperçue que vous en pinciez et pour toutes les deux encore, polisson.

Tout en parlant, elle avait poussé le verrou, s’était assise et attendait, heureuse et ragaillardie, le dernier bon vouloir, l’amoureux adieu de Monsieur Jude.

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