‹ La Bourgeoise pervertieChapitre 7 sur 24 · 06

06

L’aube d’une fin d’automne jetait sur le Boulevard Gambetta — (allant de Fontenay-sous-Bois à Nogent-sur-Marne) — un brouillard dense, épais, qui, à l’horizon, faisait se fondre les arbres et les villas lointaines dans le ciel, les réduisant à l’état d’ombres à peine bleutées.

Colette et Régina, frileusement emmitouflées, se dirigeaient vers la gare de Nogent, qui était la plus proche. Derrière les grilles hautes, à travers les marronniers et les jets de tilleuls jaunis, presque dégarnis, se dissimulaient des maisons comme posées sur des pelouses. Tous les volets étaient encore clos.

— Presse-toi donc, Colette ; nous allons rater le train de 7 h. 20 ! dit Régina.

Et comme Colette n’accélérait pas assez le pas, désespérément, Régina ajouta :

— Ah ! décidément, tu es bien toujours Mamz’elle Tranquille, toi !

Au bout de l’avenue qui longeait la voie du chemin de fer se trouvait l’entrée du bois de Vincennes, toujours mélancolique, mais toujours attrayant.

— Tiens, on l’entend, le train ; vite.

Toutes deux prirent le pas gymnastique, et peu après, s’engouffraient en coup de vent dans la gare. Elles traversaient la voie, juste au moment où le train venant de Joinville débouchait du pont.

— Heureusement qu’il ne va pas vite le tortillard.

Ce chemin de fer, dit de Vincennes — on ne sait trop pourquoi, puisqu’il va de Paris à Brie-Comte-Robert — n’a point changé depuis sa fondation.

Ce sont les mêmes gares, petites, étriquées, humides. Ce sont les mêmes trains qui passent tellement au « ralenti » qu’on est en droit de croire que ce chemin de fer est un chemin de fer pour rire. Non, rien n’a changé depuis quarante ans, hormis peut-être les publicités sur les panneaux, et, comme de juste, le prix des places, lesquelles n’ont jamais diminué. Les voyageurs qui se connaissent quasiment tous, prenant le même train, s’attendent sur les quais comme s’attendaient les pères jadis et comme s’attendront plus tard les fils, car la France est le pays de l’évolution lente. Ligne sans avenir ou dont l’avenir est incertain et vraiment limité. Gagnera-t-elle seulement jamais Melun ? Dès le matin, tous les trains se comblent de petites ouvrières et d’élèves, du lycée Charlemagne ou de l’école Massillon, qui gagnent Paris. Les jeunes hommes attendent les jeunes filles. C’est vingt minutes de flirt permis dans les bidels, ou dans ces impériales où, monter, est un danger et, descendre, une mort certaine. Les wagons de la gare de Vincennes sont les rebuts de toutes les lignes de France et probablement du monde entier. Personne ne se plaint. À quoi bon ? C’est aussi la seule ligne où il n’y a des catastrophes que tous les trente ans… mais alors quelles catastrophes !… On se hisse donc par groupe, le matin, comme on se hissera, à Paris, par groupe, le soir ; même à ce fameux train de minuit quarante-cinq qui attendra les acteurs : Delaunay, Taillade, Montbars. N’est-ce pas le train des Théâtres ?

C’est le départ popote et l’arrivée popote : On montre n’importe quoi à « l’entrée » et n’importe quoi à la « sortie ». Le voyageur ne serait-il pas même en droit de montrer sa mauvaise humeur et de demander des dommages et intérêts pour voyager dans d’aussi exécrables conditions ? La ligne de Vincennes est une de ces lignes banlieusardes, inconnues du grand public, qui lui préfère avec raison les tramways de pénétration extra-muros. Ceux-ci coûtent moins cher et vont plus vite. La ligne de Vincennes, c’est la ligne vraiment française. Comme la France, elle va piano et… comme elle peut, en se figurant toujours qu’elle est à la tête… de la civilisation !

Des mains se serraient, des conversations s’engageaient, banales toujours, qu’il fit beau ou mauvais, sur le temps qu’il faisait.

Le train arrivant, on se recula. On s’engouffra à la hâte. Un coup de sifflet et le train repartit, laissant le quai vide. Seul, l’homme qui tenait un petit drapeau rouge à la main, y semblait abandonné comme dans un désert après le départ de la caravane.

Les Arnoult et les Sutter sont définitivement installés à Fontenay dans une grande villa qu’on a dénommée la « 212 », parce qu’elle se trouve au 212 du Boulevard Gambetta. Les ménages s’accordent. La famille Sutter occupe le premier étage et le second est laissé aux Arnoult. Les repas ne sont pas pris en commun, mais les réceptions, — car il y en a — se font dans le même salon et les deux familles y prennent part.

Jude s’est lancé définitivement dans les lettres. Il a songé qu’il y a décidément « à faire » dans cette partie. Il potasse surtout le théâtre, parce que le théâtre rapporte et le plus d’honneurs et le plus d’argent. Le livre d’un certain Polti vient de paraître et est son bréviaire. Il n’y a en somme que trente-six situations dramatiques… pas une de plus, pas une de moins ; le tout est de savoir les arranger. Il s’y exerce.

En dehors de son travail, il est comblé. Régina et Colette lui sont soumises. Il a fini par leur faire comprendre que la meilleure façon de s’arranger, c’était encore de s’entendre à l’amiable. Il les visite, mais elles le visitent aussi quelquefois, la nuit, selon leur désir de gamines très précoces. Il les contente le mieux qu’il peut, triche, ou s’arrange. Ses dix-neuf ans lui permettent tout de même des prouesses. Ils ont fini par trouver presque naturelle leur petite vie amoureuse à trois.

Rien n’a plus la forme de la vertu que le vice-habitude.

Entre eux trois, ils ne mettent même plus le masque hypocrite de la pudibonderie. Néanmoins, Régina se rend toujours chaque dimanche au temple, à Vincennes. L’amour ne les occupe plus ; ils sont satisfaits. C’est à Onival, quelques jours après l’aventure du Bateau Ivre que Régina et Colette se sont données, la même nuit, à Jude. Elles sont entrées dans l’amour avec une telle simplicité, que, depuis, aucun d’eux ne songe à se libérer et à briser les liens qui les unissent. Leurs chambres à tous les trois se trouvant au troisième étage, ils sont assurés de toute la sécurité désirable. On étonnerait fortement Colette et Régina si on venait à leur parler de leur impudicité, de la dépravation de leurs mœurs. Évidemment, elles se cachent, parce qu’elles savent que se donner à un homme en dehors du mariage n’est pas accepté, mais elles trouvent que le soi-disant mal est vraiment exagéré. Il n’y a pas dépravation là où la conscience de la dépravation n’est pas. D’ailleurs, les latitudes, comme l’habitude, déplacent aussi le point de vue des jugements.

Certainement, Régina aime bien Jude ; elle trouve de la satisfaction à ses caresses comme à celles de Colette, mais elle a rencontré un jeune homme, en prenant le train. À l’insu de Colette, elle a reçu une lettre et, ce jour même, elle doit se rendre à son rendez-vous. Elle ne s’explique pas pourquoi elle veut s’y rendre. Il est plus fort que sa volonté ce désir. Elle est certaine qu’elle ne court aucun danger, les lettres de son amoureux sont trop pleines de respect.

Il s’appelle Gustave Goder…

Mme Sutter, elle régulièrement, se rend à Paris trois fois par semaine ; et, Yvonne, une seule fois. Pour Mme Sutter, il y a toujours quelque chose à acheter dans les magasins, — toujours alibis propices.

Le dimanche, les deux familles vont jouer dans le bois de Vincennes, aux boules, au croquet. Jude, à Joinville, chez Perre, possède un « trois ». Le dimanche matin, Jude, Colette et Régina (quand celle-ci rate le temple) font le « tour de Marne ». Sous le pont de Joinville, les deux jeunes filles ont toujours la même frayeur et poussent les mêmes cris. Une fois, n’ont-elles pas failli chavirer !

Jude est un gaillard heureux, vraiment heureux. Rien, en effet, ne manque à son bonheur. La seule ombre à l’horizon, c’est le service militaire qui l’attend. Mais son oncle Salanderschumacher veille. Il a déclaré que Jude serait — d’autorité — versé dans l’auxiliaire. N’a-t-il pas donné pour les élections prochaines au Cercle Républicain, à un certain Ganivet, l’homme de Waldeck-Rousseau, la somme rondelette de 5.000 francs ?

Colette et Régina roulent lentement vers Paris. Elles se rendent dans une École professionnelle de couture. C’est leur dernière année. À leur sortie, Alexandre Arnoult et M. Sutter, de connivence, doivent les installer du côté de la Madeleine.

Colette et Régina — Costumes pour dames.

Cela fera bien sur l’enseigne. La rue Richepanse leur plairait assez, surtout un premier étage. Pour l’instant, toutes les deux flirtent avec deux jeunes gens de Fontenay, des fils de famille qui se rendent au lycée Charlemagne. Elles sont sur leurs gardes. Les lycéens sont corrects d’allure, si corrects que Régina s’amuse à les « allumer ». Son rire clair et vibrant suffit. Mais tout en riant, Régina, — ce jour-là, — cherche le moyen qui lui permettra de plaquer Colette à quatre heures, en sortant de l’École ? Une course ? Laquelle ! Colette voudra l’accompagner… Un magasin ? Colette l’y voudra suivre ? Elle trouvera.

— Et votre amie, Mademoiselle Colette ?

— Colette ? Ma foi, je l’ai perdue à la sortie de l’École. Je n’ai trouvé que ce moyen pour me rendre à votre rendez-vous.

— Prenez quelque chose… voyons, un grog ?

— Si vous voulez.

Gustave Goder et Régina sont assis dans le fond de la Brasserie Grüber.

— Vous savez, je ne suis venue qu’après avoir trouvé votre lettre très convenable et que vous m’assuriez avoir quelque chose à me dire de très particulier. Qu’est-ce que c’est ?

— Tout d’un coup… comme ça… cela m’est difficile… Je suis timide à l’excès et surtout intimidé.

Régina se met à rire, en le regardant les yeux en coulisse.

— Alors, comme je suis timide aussi et que vous m’intimidez énormément, nous avons des chances de ne rien nous dire du tout.

— C’est vrai…

— On ne vous voit plus dans le train depuis huit jours, pourquoi ? interroge Régina.

— Mon oncle est rentré à Paris. Je suis mes cours.

— Des cours ?

— Oui, je prépare mon admission à l’École d’administration militaire.

— Vous allez être officier ?…

… — d’administration ; oui, dans quelques jours… je l’espère du moins, j’ai beaucoup potassé… Et vous ?

— Moi ? fait Régina, je suis dans une école professionnelle de couture. C’est ma dernière année ; l’année prochaine, on m’installera sans doute du côté de la Madeleine.

— Vous serez une grande couturière, alors ?

— Je l’espère.

Régina jette de temps à autre des regards inquiets du côté de la porte.

— Vous craignez d’être surprise ?

— Dame, je me souviens à présent, que mon père, quelquefois, vient ici.

— Nous sommes si bien cachés !…

Goder est de plus en plus gêné.

— Vous avez lu ma lettre ?

— Oui, je l’ai lue…

— Alors, vous savez que je vous aime ?

— Oui, j’ai lu cela… voilà.

— Voilà.

— C’est tout ?

Régina ne peut s’empêcher de laisser fuser son rire et de conclure :

— C’est tout.

Un bon moment, tous deux étaient restés silencieux.

Goder, surpris mais heureux de constater que la jeune fille acceptait sa déclaration sans se fâcher, avait repris :

— C’est tout… c’est tout… Eh bien moi, voilà, j’ai 25 ans. Dans quelques jours, je serai donc officier… officier d’administration, c’est-à-dire dans les bureaux… Je porterai quand même l’uniforme. Il y a de l’avenir vous savez ?… Il faut vous dire que je n’ai ni père ni mère ; c’est un oncle qui m’a élevé, un oncle originaire de la Touraine. Il est venu exprès habiter ici, pour moi. Comme je vois que vous riez beaucoup, il est bon que vous sachiez que je ris aussi. Mes amis m’ont toujours dit que j’avais un excellent caractère. Enfin, vous savez c’est pour le bon motif que je vous recherche… Quel âge avez-vous, Mademoiselle Régina ?

— Dix-sept ans passés… je suis née en 1885.

— Vous êtes bien jeune, c’est vrai… enfin, si, dans six mois, un an, deux ans… vous voulez… vous n’aurez qu’à me faire signe, car je vais potasser dur et m’arranger pour conquérir le second galon… et alors on se mariera ensemble.

Régina, ahurie par tout ce qu’elle entendait, éclata de rire :

— Non mais, comme ça, sans me connaître… on a pensé… ma main ? Le mariage dans deux ans ? Vraiment Monsieur, laissez-moi respirer…

Riant aussi, Goder dit :

— Si vous n’avez pas la dot réglementaire, on s’arrangera. J’ai un peu de bien, mon oncle, et j’ai aussi un cousin dans le Nord, dans la banque, qui parferait la somme, s’il le fallait.

— Quelle somme ?

— Les trente mille francs exigés…

— Oh ! que c’est drôle… 30.000 francs ! Il faut que je vous achète 30.000 ?…

— Oui, c’est la loi… Alors ?

— Oh ! bien, alors on verra… conclut Régina… on a le temps.

— On se reverra tout de même ?

— Ce n’est pas très correct, vous savez ?

— Enfin, dit Goder, gêné, je puis vous écrire, et de temps en temps, vous saluer ?…

— Évidemment, me saluer, cela est naturel, mais m’écrire !

— Vous suis-je sympathique ?

— Oui… certainement…

— Je vous aime tant, éclate tout à coup Goder, en s’emparant de la main de la jeune fille.

Régina devient rouge, se trouble… et se sent même émue.

— Vous avez de si jolis yeux bleus, des yeux presque violets, des yeux de pervenche ; et puis, si vous saviez comme je pense à vous… oui, toute la journée, et le soir donc !… J’ai trouvé dans un journal un portrait de jeune fille qui vous ressemble… je le regarde et je m’efforce de croire que c’est vous… Tenez, en déguisant mon écriture pour ne pas la reconnaître, j’ai écrit dessous : À mon cher fiancé Gustave Goder, et j’ai signé : Régina Sutter.

— Il ne manque plus que la date, dit Régina partant d’un fou rire…

— Je mettrai celle d’aujourd’hui, 10 juillet… Seulement, si vous étiez gentille, vous me donneriez tout de même votre photographie et c’est vous qui écririez tout cela de votre main et qui signeriez et qui mettriez la date ?…

— Cela, non ; voyez-vous qu’on arrive à la découvrir ?

— Je vous engage ma parole d’officier.

— D’abord, vous ne l’êtes pas encore, réplique-t-elle, jouant l’incrédulité.

— C’est tout comme… Qu’est-ce que trois ou quatre jours ?

— Mais, c’est beaucoup… Et si vous n’étiez pas accepté ? Mettons donc deux ans au moins… deux ans… pour moi. Non, tout cela est fou, Monsieur Goder. Que dirait mon père ?…

— Qu’est-ce qu’il fait, Monsieur votre père ?

— Il est caissier principal dans une grande banque.

— Il est donc dans les bureaux, comme moi, je le serai. Monsieur votre père est gentil avec vous ?

— Oh ! très gentil. C’est un homme tranquille ; il se rend au bureau le matin, et il en revient le soir ; il parle peu, trouve tout bien et m’aime beaucoup.

— Et Madame votre mère ?

— Maman ?… elle, elle est gentille aussi. Chez nous, on dirait qu’elle est presque toujours comme une invitée. Elle part après déjeuner, revient le soir quelquefois avec mon papa qu’elle attend dans un café par ici, chez Graff, à côté… Il faut vous dire qu’on demeure à Fontenay avec les Arnoult, les parents de ma petite camarade. Nous faisons bon ménage ensemble…

— Il y a aussi un jeune homme, il me semble ?

Colette rougit et, vivement, dit :

— Jude, c’est leur neveu, le cousin de Colette, un drôle de garçon, très gai. Ah ! il ne s’en fait pas celui-là ; il doit partir au régiment cette année et il est riche, riche !…, riche !…

— Il épousera peut-être sa cousine ?

La bouche un peu pincée, Régina haussa les épaules :

— Oh ! ça, je ne crois pas…

— Entre cousins… quelquefois ?

— Jude ?… il n’y a que son prochain départ qui l’occupe… ça… et… s’amuser.

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— Il fait de la littérature, des pièces, des nouvelles… dans le fond, on ne sait pas… c’est… c’est un original, un drôle de type, un peu fou, par exemple et toujours chantant. Il conduit tout le monde chez nous, mais gentiment, en nous faisant rire. Il n’a pas pour deux liards de méchanceté ; il est taquin, voilà tout. Il nous fait des blagues ; enfin, quoi, c’est le boute-en-train de la maison. Un jour, je vous raconterai quelques-unes de ses farces. Tenez, l’hiver dernier, il s’est arrangé pour bouleverser toutes les pendules, toutes les montres de la maison ; le lendemain, ou plutôt dans la nuit, on allait chercher l’heure les uns chez les autres. Papa s’est levé à 4 heures du matin croyant qu’il était 6 heures !… et nous donc… Colette et moi, à 8 h. 30 ; au lieu d’être au cours, nous prenions le thé… Lui, Monsieur, restait couché ! N’est-ce pas, il n’a pas d’obligation ! Le soir, quand nous nous racontions nos ennuis, lui, se tordait de rire. C’est Colette qui l’a, la première, soupçonné.

« — Il y a du Jude dans cette affaire-là… »

Alors, elle l’a pressé de questions, et il a fini par avouer. Papa était furieux, mais tout de même, n’est-ce pas, on riait… parce que c’était drôle. Ah ! il nous amuse… Mais je bavarde… il faut que je m’en aille…

Elle s’était levée et, gentiment, lui tendait la main.

— Alors ? interrogea-t-il, quand vous reverrai-je ?

— Oh ! vous savez, je ne puis rien dire, rien promettre… D’abord, dans vingt jours, nous partons à la mer pour deux mois. Si, d’ici là, vous voulez m’écrire. Mais où ?… pas chez nous…

— Poste… restante si vous voulez ?… justement dans cette rue, il y en a une, et c’est à côté de la gare.

— Je n’oserai jamais aller y chercher une lettre.

— Pourquoi ? Il y a un guichet ; vous vous approchez et vous demandez votre lettre.

— Pas à mon nom, protesta-t-elle.

— Non… tenez R. S. 13.

— Pourquoi 13.

— Ou un autre chiffre… parce que s’il y avait d’autres lettres pour R. S… n’est-ce pas ?

— R. S. 13, soit, accepta Régina.

— Quand y passerez-vous à la poste ?

— Tous les samedis, le matin. Cela va-t-il ?…

— Mais oui.

— Seulement, vous savez cela ne m’engage à rien. Vous signerez de votre prénom ?

— Entendu.

— Vous ne voyagez plus ?

— Non, parce que, maintenant, j’habite Paris, 57, Boulevard Beaumarchais, pas très loin d’ici, la maison où il y a des marches.

— Allons, au revoir… Monsieur Goder.

Une dernière poignée de mains, Régina gagna la porte et disparut.

Allait-elle raconter cette aventure à Colette ? Comme elle ne l’avait pas mise au courant du rendez-vous accepté, elle ne jugea pas nécessaire cette confidence. Goder ? Madame Goder ? Oui… peut-être, mais pas tout de suite… Elle ne le connaissait pas, somme toute… Tout de même, il avait l’air d’un bon garçon. Il lui avait dit des choses gentilles, il la trouvait belle. Cependant, déjà, elle aurait voulu être au samedi. Elle se voyait entrant au bureau de poste, s’approchant du guichet : « Avez-vous une lettre pour moi ? Mlle R. S. 13, s’il vous plaît ? » Femme d’officier ! cela ne lui déplaisait pas trop. Le militarisme, à ses yeux, était une caste supérieure, une caste qui pouvait frayer avec les gens du monde… Elle allait s’informer du costume. Justement parmi ses copines, il y avait Centon, Germaine Centon, dont le père était maître-coupeur dans une grande maison d’uniformes, place du Théâtre Français.

D’abord, tous les officiers étaient habillés « la même chose » ; seuls, sur les tuniques, les écussons changeaient.

Tout à coup, elle s’arrêta pour se dire :

« — Je suis complètement dingo ! Comme si c’était fait !… Oh, là, là, faut-il que je sois gourde… non… faut-il que j’en aie une pochetée ? Ce type-là ?… il veut m’enjôler pour… pour coucher avec moi parbleu… et c’est tout. En ce cas, bernique, il n’y a rien de fait, je ne le laisserai pas approcher… merci, Jude suffit. D’abord, il est beaucoup plus rigolo. Certainement, j’aimerais mieux l’épouser… Jude ; Colette aussi… encore plus certainement… mais lui n’y pense guère… Puis zut… jusqu’ici, ni Colette, ni moi, nous n’y avons jamais sérieusement pensé, non plus… Dommage, qu’il ne puisse nous épouser toutes les deux, puisqu’on s’accorde si bien ensemble tous les trois.

Àla gare de Nogent, Colette l’attendait, étonnée de ne pas l’avoir trouvée au train.

— Ratée, ma chère, d’une minute…, je l’ai vu partir… je t’ai perdue rue Jean Beausire.

— Allons, pressons-nous. Jude est en face, chez Bezançon. Il nous offre l’apéro. Il m’a cueillie à l’arrivée.

— On rentrera tard, on va se faire attraper…

— Jude se débrouillera. Il a quelque chose d’épatant à nous dire, paraît-il.

Elles traversèrent la place ; Jude, dans un petit bosquet, les attendait.

— Tu as raté ton train, toi ? dit-il à Régina.

— Eh… oui, comme tu vois…

— Quoi qu’on prend ? Vermouth’cass, les petites ?… interrogea Jude.

— Et toi ?

— Moi, vous voyez, j’ai commandé mon petit Pernod.

— Dis, maintenant, ce que tu as à nous dire.

— Voilà, commença Jude : On va faire prochainement un gueuleton monstre. Vous êtes invitées toutes les deux.

— Où cela ? dit Colette étonnée.

— Chez Charvais… dans sa villa. Depuis le 1 juillet, il est seul dans sa propriété, et il s’embête à « cent francs l’heure » ; alors, il m’a demandé si on ne pouvait pas se réunir — quelques-uns et quelques-unes — un soir ; on ferait venir le dîner de chez le pâtissier, on danserait, on chanterait, enfin, on s’amuserait toute la nuit… si faire se peut…

— Mais, quand cela ? interrompit Régina.

— Quand ? mais le 14 juillet, mes gosses… Les mères partent dans trois jours pour Onival… Je devais les accompagner… Jusqu’à la dernière minute, je l’ai laissé croire ; seulement, je me suis fait écrire hier par l’oncle Salanderschumacher qu’il m’invitait à déjeuner le 17… de cette façon, je reste jusqu’à la fin du mois avec vous… À nous trois, j’espère que nous ne nous ennuierons pas, hein ?

— Qu’est-ce qu’on fera ? interrogea Régina.

— Peut-être bien que Petit Jude avec vous fera un petit voyage de deux ou trois jours… parfaitement (il aimait fort parler de lui à la troisième personne).

Il continua :

— Petit Jude, en bon juif, a mis des sous de côté ; dame, il tient de son papa, mais il les dépensera en bon chrétien, puisqu’il l’est par sa maman.

— Et où irions-nous, où nous emmènerais-tu ? interrogea Colette.

— C’est une surprise, mes chéries ; cela dépend, j’attends des renseignements.

Toutes les deux s’écrièrent :

— Dis, dis, dis, où ?

— Non, ce ne serait plus une surprise ; et puis, je vous le répète : j’attends des renseignements.

— Et, chez Charvais, le 14, qui y aura-t-il ?

— Pour ne pas oublier, nous trois d’abord ; puis, Charvais et son amie.

— Tintin ?

— Tintin-le-Trottin, oui.

— Elle est bien mal élevée, observa Régina d’un air pincé.

— Ce n’est ni Charvais ni moi qui l’avons élevée. Elle est amusante ; avouez, en sus, que c’est bien le moins que Charvais amène son amie.

— Après ? demanda Colette.

— Après ? Stéphanie Gonnet fera son possible pour s’échapper de chez elle, c’est-à-dire… qu’elle viendra, la belle Stéphanie ; Suzette Tournemire a promis aussi ; Marguerite Larille s’est engagée avec son petit Totor ; Muguette Langlois, vous savez, la petite qui canote si bien, apportera son violoncelle.

— Une pimbèche, affirma Colette.

— Comme hommes ? s’inquiéta Régina.

— Moi, un ; Charvais, deux ; l’ami de Marguerite Larille, trois ; Rodolphe Legendre, quatre ; Ludovic Blanc, cinq ; Albert Leuth, six ; tous les trois, vous le savez, élèves du Lycée Charlemagne ; et peut-être viendront encore d’autres copains et d’autres copines… Chander, les frères Margotil. Le principal c’est que l’on s’amuse ! Ah ! j’oubliais : tenue de rigueur.

— Quoi ? hein ? firent ensemble les deux jeunes filles.

— Charvais a dit : tenue de rigueur… et il ne blague pas sur ce chapitre, vous savez ?

— Je n’ai pas de robe, s’exclama Régina.

— C’est peut-être comme ça qu’il a voulu dire, répliqua froidement Jude.

— Tu es fou ? fit Colette, en haussant les épaules.

— Avec Charvais, tu sais, on ne sait jamais ; ce tranquille a toutes les audaces. Mais que diable, vous êtes toutes les deux assez jolies pour vous montrer sans robe.

— Non, mais en chemise pendant que tu y es ? gouailla Colette.

— Quelle horreur ! appuya Régina… Moi, je n’irai pas.

— Avec ça, répliqua Jude en haussant les épaules, si tu n’y allais pas, tu en ferais une maladie, toi… Petit Jude, te le dit : Tu iras. Sur ce, mes petites, rentrons à la maison où nous attend la soupe et le reste.

Ce soir-là, Petit Jude, avant de s’endormir, dut donner bien d’autres détails et comme il n’en avait pas, afin d’être heureux, il en inventa, car il avait l’imagination fertile « comme un champ de l’ancienne Mésopotamie », affirmait-il.

Dans les bras de Petit Jude, Colette rêva de chemises et de dentelles ébouriffantes, et Régina, fatiguée, d’un amour pur qui s’exhalait d’une lettre écrite par un jeune officier aux moustaches conquérantes…

Quant à Jude, il rêva qu’il dormait tranquillement dans un lit qui n’était pas encore le sien et dans lequel, subrepticement, s’était glissée Stéphanie Gonnet, dont la croupe rebondie lui faisait plaisir à regarder…

« R. S. 13 ». La lettre tant attendue depuis le matin se trouvait maintenant sous le sein gauche de Régina. Elle l’avait lue et relue avec cette ferveur exagérée qui accompagne ordinairement un amour naissant, car Régina finissait par se convaincre elle-même qu’elle aimait ou qu’elle devait aimer, ce qui est tout un. L’amour est surtout une auto-suggestion. Dans cette lettre, l’officier d’administration annonçait, avant toute chose, sa nomination. Sa lettre commençait par un : « J’ai le plaisir »… et continuait par ces phrases doucereuses, tendres, ces phrases qui plaisent toujours aux jeunes filles qu’une telle littérature, reçue, consacre presque femme. Il y était parlé d’attachement éternel, de fidélité et d’un tas de choses que, seule, la banalité sait exprimer en termes imprécis, voilés, mais restant pourtant, pour les intéressées, toujours plaisantes, sinon adorables à lire. Régina, un moment, pensa répondre, mais elle jugea que cet acte manquait de correction ; et puis, elle s’avouait qu’elle aurait de la difficulté à trouver des phrases en dehors de celles déjà consignées par son jeune ami. En somme, elle ne pouvait que les lui retourner. Cependant, il fallait songer à entretenir cette flamme ; il y allait de son avenir, car les épouseurs se faisaient rares quand l’épousée n’arrivait qu’avec sa petite personne. Ce qui la chiffonnait surtout, c’était de garder, pour elle seule, son aventure. Cela aussi lui en enlevait beaucoup du charme ! Colette aurait commencé par l’attraper, par la brutaliser peut-être ; car Colette, quoique tranquille, à plusieurs reprises, en ces derniers temps, s’était montrée jalouse à son endroit. Quant à Jude, elle sentait qu’il était le dernier à devoir apprendre ses… fiançailles. Colette n’aurait point manqué d’avertir son cousin, lequel, par surcroît, se serait moqué d’elle. Et soudain, elle se trouva très malheureuse d’avoir à garder un tel secret, pour elle toute seule.

Mais le soir, avec cette extraordinaire mobilité qu’ont les femmes, et surtout les jeunes filles qui sont encore des enfants, elle ne pensait plus — ou si peu — à « son fiancé », et c’est l’esprit libre, qu’elle se prépara à se rendre chez Charvais et à bien s’amuser à la fête à laquelle elle était conviée.

Les mères, trois jours après leur arrivée à Onival, annonçaient qu’elles s’installaient, qu’elles les attendaient tous les trois à la fin du mois.

Elles trouvaient enfin un moment pour écrire aux enfants. Elles disaient avoir trouvé M. Étienne Laustrey arrivé l’avant-veille dans sa villa. Elles plaignaient le pauvre veuf, et faisaient savoir qu’elles l’avaient engagé à prendre ses repas aux Mouettes en attendant la venue d’une bonne que Solange Sutter se chargeait bien de trouver. Elles avaient aussi reçu une lettre de M. Arnoult, lequel voyageait dans les Flandres. Quant au papa de Régina, pour la première fois, il se prélassait sur une grève, heureux d’avoir pu obtenir deux grands mois de vacances. M. Sutter, l’hiver précédent, avait gagné une pleurésie dont il se remettait difficilement et le directeur de la banque, sur les conseils de son médecin attitré, avait octroyé à son caissier principal, noté comme excellent employé, huit semaines de vacances — et huit semaines de vacances payées ! Les mères engageaient les enfants à ne pas se coucher trop tard et à veiller à ce que Jude ne manquât de rien… Colette, chargée de la cuisine du 212, par intérim, devait tenir soigneusement son livre de comptes et veiller au linge que rapporterait le jeudi suivant la blanchisseuse, etc…

Colette qui détestait faire la cuisine, avait adopté un seul menu : des œufs ; de la charcuterie qu’elle rapportait, et des pommes de terre qu’on mangerait invariablement en « robe des champs ». Au bout de deux jours, Jude, dégoûté des œufs, prétextant aussi que sa religion lui défendait un tel abus de cochon et, ayant les pommes de terre « en détestation », avait bravement ceint le tablier bleu et comme il ne quittait la villa que pour retrouver « ses petites » à l’apéritif, s’était mis à cuisiner, un livre de cuisine sous les yeux. Son premier repas avait été déclaré « immangeable, » à cause de petits pois durs comme des billes ; son second, par contre, avait réuni tous les suffrages et, depuis, la veille, Colette et Régina ne tarissaient pas d’éloges sur un certain pot-au-feu, — le meilleur qu’elles eussent jamais mangé, — déclaraient-elles.

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