07
La villa des Charvais. De dehors, une grande bâtisse carrée, ou presque, n’était-ce l’avancement timide d’une aile de la largeur de deux mètres ; des fenêtres trouant bien symétriquement les murs ; bref, la maison des xix et xx siècles, siècles de la caserne et du château de cartes. Au pied de l’escalier, un lampadaire, bronze ou fonte, assez consciencieusement astiqué, peint ou verni, à prétention sculpturale, représente une femme. On ne voit d’elle qu’un bras levé, tenant une torche ridiculement terminée par un globe dépoli, qu’un peu de cou, jusqu’à la naissance du sein et qu’un genou poli et luisant. Le jardin, avec ses allées bien sablées, ses parterres fleuris, est tenu avec goût. Les Charvais sont riches. Le père est commissionnaire dans la rue d’Hauteville et la mère ne comprend pas la vie sans trois mois à Trouville et deux mois à Nice. Michel Charvais est presque livré à lui-même. C’est un bon petit garçon correct, d’intelligence bizarre et qui aime s’amuser froidement, comme s’habiller correctement. Demain, il fera partie de la bourgeoisie, respectable de la mode comme des institutions et succédera plus tard à son père. Son existence est réglée comme celle de tous ses pareils. De dix-huit à vingt-six ans : la noce, une noce gentille, qui ne cassera rien ; puis, le mariage avec la fille d’un bourgeois établi dans la commission, ce qui permettra de réunir les deux maisons, tant au point de vue matrimonial qu’au point de vue affaires. Ce sera la vie tranquille de cette bourgeoisie qui acceptera la guerre, trente ans plus tard, avec un étonnement réel et sans même y avoir jamais songé.
Michel Charvais, en smoking, recevait à l’entrée. À ses côtés, Tintin, qui mettait pour la première fois les pieds dans la villa de son amant, paradait en robe de soirée, une robe de soirée fabriquée par elle avec des soies fournies par l’intermédiaire de la maison Charvais. Tintin, dix-huit ans, modiste de son état, travaillait chez Reboux. C’était la gamine trop vite émancipée, trop tôt initiée — dans la rue Berthe, à Montmartre, — et à la vie et à l’amour. Pâlotte, mais les traits fins, elle « faisait » néanmoins très bien à la lumière. Son père était maçon et sa mère allait en journées. À dix-sept ans, lasse des coups maternels et des saoulographies paternelles, elle s’était sauvée du logis en laissant un mot pour qu’on ne s’inquiéta pas. Et comme la mère, et probablement la grand’mère avaient fait de même, en effet, on ne s’inquiéta pas. D’ailleurs, par sentimentalité. Elle écrivait une fois tous les mois pour faire savoir qu’elle était heureuse, qu’elle avait un joli « petit chez soi », rue Mazagran au « cintième », qu’elle « travaillait » et que « son ami » était très gentil avec elle.
Ce furent Stéphanie Gonnet et Suzette Tournemire qui arrivèrent les premières. Elles habitaient à deux pas des Charvais. Stéphanie Gonnet, vingt ans, robuste, belle fille, le sachant et en tirant orgueil à tel point qu’elle avait consenti, une fois, disait-on, à poser chez un peintre fameux. Elle était l’enfant unique de marchands de meubles. Elle suivait encore des cours, la plupart imaginaires, lisait des romans, courait les musées. Pour l’instant, elle était censée se trouver chez une vieille tante habitant Saint-Germain, d’où elle ne reviendrait que le lendemain.
Suzette Tournemire habitait avec son père, sans cesse en voyage pour ses affaires. Charvais, tout de suite, les chargea de la préparation des hors-d’œuvre. Lui-même avait tenu à dresser le couvert, parce qu’il s’estimait méticuleux, adroit et avisé.
Jude, Régina et Colette arrivèrent ensemble.
Jude connaissait la maison. En effet, le jeudi et le dimanche, il allait fumer des cigarettes chez son ami Charvais et même y déguster certaines boissons anglaises qui venaient d’être mises à la mode.
Régina et Colette s’étaient habillées pareillement. Elles cherchaient souvent l’une et l’autre à passer pour sœurs. Cela leur semblait distingué.
Régina, tout de suite, voulut s’occuper. Elle était déjà d’une amabilité excessive, ce qui la faisait aimer partout où elle allait. C’est elle qui, à la maison, mettait le couvert et vaquait aux soins de tous, les jours de réception, servait le thé, beurrait les tartines, toujours rieuse, contente, heureuse de vivre.
Colette s’affala dans un fauteuil, indifférente aux agissements de Jude lequel, sans vergogne, lutinait déjà Stéphanie Gonnet qui se défendait pour la forme :
— Que va dire votre cousine ?
Régina se contentait de rire. Avant le départ, les trouvant gentilles dans leur robe de soirée, Jude les avait prises l’une après l’autre. Satisfaites, elles attendaient tranquillement le bon repas. De Jude, elles ne pouvaient être jalouses sans l’être peut-être d’abord l’une de l’autre. Mais l’aventure commencée à deux qui les avaient mises dans le cas de se supporter avait été précédée par la longue liaison qui unissait déjà, depuis l’enfance, Régina à Colette. Colette, jalouse de Régina, l’était moins de Jude. Il en était de même de Régina. Cependant, et sans oser encore se l’avouer, Colette éprouvait une grande tendresse pour son cousin.
Marguerite Larille entra en esbrouffe. Son ami, surtout connu sous la dénomination de Totor, la suivait, portant une petite caisse. Victor Lavel qui achevait sa « rhéto » au lycée Charlemagne, était fils d’un grand charbonnier de Paris. Il habitait Joinville, dans sa famille, et était censé aller le soir même au théâtre du Gymnase où l’on jouait le Maître de Forges. Comme sa mère était friande de ses impressions et qu’il avait lu le roman encore en vogue, qu’il connaissait d’autre part le nom des acteurs, il savait qu’il s’en tirerait après la semonce paternelle qu’il ne manquerait pas de recevoir pour avoir… manqué le train. Cela lui arrivait quelquefois.
Marguerite, mince, souple, était élève du Conservatoire, section piano. Très délurée, très libre d’allures, elle ne fréquentait que les hommes très jeunes. Ce qu’elle aimait, c’était les initier à l’amour. Elle aimait errer dans les jardins où les fruits sont encore verts, où les adolescents novices se tournaient vers sa beauté radieuse et accueillante comme certaines fleurs, par exemple, le tournesol, qui oriente ses pétales vers le soleil. Rien ne la troublait et ne l’enchantait plus que d’arriver la première dans leur cœur et à leur chair. Elle avait alors l’impression d’entrer dans des draps blancs qui sentent la toile neuve et qui n’ont jamais servi ni à l’amour, ni au sommeil. Elle en savourait les prémices et préparait ces apprentis au métier d’amour, jouissant de leurs incertitudes, de leurs joies et de leurs progrès. Elle gardait ordinairement ses amants cinq ou six mois, les éduquait convenablement et les laissait, après, voler de leurs propres ailes. Au besoin elle n’hésitait pas à leur fournir la remplaçante. Tous les prédécesseurs de Victor Lavel la venaient voir de temps en temps, chez elle, où elle n’hésitait pas, le cas échéant, à leur donner gracieusement un supplément d’éducation ou d’instruction. Elle consolait aussi « ses petits » comme elle les appelait et il lui était même arrivé, racontait-on, d’aller faire une scène à l’amie d’un de ses anciens initiés qui était venu se plaindre à elle des souffrances dont il était l’objet dans sa nouvelle liaison. Cependant, contrairement à ses habitudes, depuis dix-huit mois, elle gardait Victor Lavel. Avait-elle un faible réel pour ce grand garçon dégingandé qui, naïvement et dans toutes les circonstances de la vie tirait son portefeuille, persuadé qu’avec de l’argent tout pouvait s’arranger ? Peut-être, cette manie avait-elle eu le don de plaire, outre mesure, à Marguerite Larille, car les leçons spéciales, supplémentaires, obligatoires, des grands manitous du Conservatoire coûtaient les yeux de la tête, et il fallait deux à trois leçons de chaque professeur pour tenter avec chance l’examen de sortie. Or, Marguerite Larille en était à sa dernière année et cela expliquait sans doute une plus longue durée de son attachement à Totor. Et puis Totor adorait la musique et trouvait très naturel d’aider son amie à obtenir un prix.
— Attention ! V’là le croque-mort et le cercueil !
C’était Muguette Langlois et sa boîte à violon. Elle habitait Nogent-le-Perreux. Sous ses dehors de petite parisienne racée, Muguette très gentille, très jolie, très polie, très fine, raffolait de canotage, de musique et de toilette. Elle possédait un canot, un violoncelle, un violon et une contre-basse. Toute la journée, elle passait son temps à canoter ou à musiquer. Quelquefois, même, il lui arrivait d’emporter un de ces instruments sur l’eau, et, cachée de tous, sous les grands arbres de l’île de Beauté, elle se grisait d’azur et de musique. Orpheline de père et de mère, elle vivait dans la famille de son tuteur qui raffolait de sa pupille.
Muguette Langlois était une petite fille bien sage et bien naïve, sentimentale exagérée, nourrie de romans anglais, de poésie et d’œuvres de Mozart, de Bach, de Schumann, de Beethoven. Elle se faisait une idée très pure de l’amour. Elle ne se doutait guère des projets de Charvais, de ses amis et amies. On lui avait dit qu’on s’amuserait, qu’on danserait et que son violon et sa présence étaient désirés. C’était Jude qui l’avait invitée. Il la connaissait pour l’avoir rencontrée quelquefois sur la Marne. Une fois, elle l’avait ravie avec son violon. Il l’avait rejointe, l’avait félicitée très sincèrement. Chacun dans son bateau, ils avaient bavardé. Poète et musicienne ne pouvaient que s’entendre. Jude lui avait aussi donné des vers à mettre en musique, des vers qu’elle trouvait délicats et doux. Justement, elle lui avait fait savoir que la musique en était finie, — car elle composait à ses heures — et Jude ne l’en avait engagée que plus fortement à venir, pour lui faire entendre leur mélodie. Jude qui caressait, en secret, l’espoir de la posséder, avait été jusqu’alors fort convenable avec elle, et c’est pourquoi Muguette avait accepté de venir souper avec son jeune et premier collaborateur.
Puis, arrivèrent ensemble Rodolphe Legendre, Ludovic Blanc, Albert Leuth qui s’annoncèrent : « Brelan de potaches ». Tous les trois se donnaient des allures d’hommes blasés. Le dimanche, sur la Marne dans leur « quatre », on les voyait débarquer chez Convert, les jambes demi-nues, vêtus de blanc et les manches de leur tricot négligemment noués autour de leur cou.
Rodolphe Legendre était le fils d’un notaire de la région qui venait de quitter sa charge pour s’adonner enfin à ses penchants favoris : les lettres et la philosophie. Les deux amis de Rodolphe avaient leurs parents établis, l’un dans la poterie et l’autre dans les assurances. Malgré leurs allures de casse-cœurs, ils n’avaient pas encore d’histoire et c’est ce qui les désolait le plus.
Enfin, se présentèrent les derniers invités : les frères Margotil (Pierre et Paul), Chander et Lerou, des intimes de Charvais.
— Ça manque de femmes, déclara Ludovic Blanc, en regardant les jeunes filles qui avaient fini par se grouper dans le salon attenant à la salle à manger.
Charvais, de deux ans plus âgé que lui, le regarda avec pitié et ironie.
— Qu’en ferais-tu, mon pauvre petit ?… et puis, vraiment, que te faut-il. Sept femmes pour six hommes !…
— Contre… rectifia André Leuth…
— …il me semble qu’on peut s’amuser… Mais ce n’est pas tout cela… mes chers amis et amies : Au salon ! À l’apéritif, cria-t-il.
Tous et toutes se précipitèrent vers le salon avec des gestes gamins, se disputant déjà. Jude, étant le plus âgé, déclara que la police lui incombait et qu’il aurait l’œil sur tous ceux et toutes celles qui oseraient se bien conduire.
— Malaga ? Amer Picon ? Pernod ? Vermouth ? lançait Régina à pleine voix, déjà excitée par la présence de tous ces jeunes gens et aussi par un vermouth que Jude l’avait obligée à boire dans la cuisine.
— L’orgie commence ! hurla Jude.
Cependant, Muguette Langlois, indifférente à ce qui se passait autour d’elle, penchée sur le piano, chantonnait doucement, le petit poème de Jude, mis en musique par elle :
Un peu d’eau claire au creux d’une feuille,
Un peu d’air autour de la maison,
Une fleur qui se fane et qu’on cueille,
Dans mon cœur un amour en prison.
C’est ici que la nuit je m’enivre,
C’est ici que je pense à ses yeux,
À ses yeux bien plus beaux que les livres,
Où je lis des poèmes très vieux.
Les jardins sont mouillés ; sur les roses,
De la pluie a mis des diamants ;
Dans ses yeux toutes les fleurs reposent,
Dans mon cœur se meurt un chant d’amant.
Un peu d’eau claire au creux d’une feuille,
Un peu d’air autour de la maison.
Une fleur qui se ferme qu’on cueille,
Dans mon cœur un amour en prison.