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Jean III, duc de Bretagne, (Jean le Bon,) ressentait au fond de l’âme une haine si violente pour sa belle-mère, qu’il avait enveloppé dans cette haine Jean de Montfort, son frère consanguin. De là une grande ardeur à déshériter Montfort et à donner la couronne ducale à la fille de Guy de Penthièvre, le frère de Jean III. — Consultés par le prince, les États répondent qu’ils s’en remettent à la sagesse de leur duc, et cette réponse une fois connue, le prince Jean ne songe plus qu’à trouver, pour sa nièce, un mari qui sache défendre la princesse et la couronne de Bretagne contre Jean de Montfort. Il y avait en ce temps-là, à la cour de France, un prince de la maison de Châtillon, neveu du roi de France, Charles de Blois ; Charles de Blois fut choisi par le duc de Bretagne pour être le mari de Jeanne la Boiteuse, l’héritière du duché de Bretagne. À peine eut-il marié sa nièce, Jean III mourut, hors de son duché, et sans avoir eu le temps de désigner Charles de Blois comme l’héritier de sa couronne ducale. — Celui-ci se proclama duc de Bretagne, à la place de l’oncle de sa femme, Jean le Bon ; et comme il ne pouvait guère compter sur la protection du roi de France, dont son compétiteur était le cousin, il se tourna du côté de l’Angleterre et du roi Édouard III. À cet instant commencent, mais sans les haines violentes qui éclateront plus tard, les rivalités de la France et de l’Angleterre. Dès l’année 1335, Édouard III disputait à Philippe de Valois la couronne de France, qu’Édouard III revendiquait du chef de sa mère. La guerre de succession en Bretagne se présentait, juste à point, pour servir de prétexte aux collisions des deux couronnes. Le prétexte était d’autant mieux choisi, que cette question d’hérédité était plus remplie de difficultés et de nuages ; car le droit public de la Bretagne ne reposait encore que sur des faits. Jusqu’alors (nous ne parlons pas des nécessités que les révolutions entraînent avec elles), la souveraineté s’était transmise de mâle en mâle, suivant le droit d’aînesse, le fils excluant la sœur, même plus âgée, en même temps, qu’à défaut d’héritier mâle, la fille du prince recueillait l’héritage paternel. Ainsi Havoise, la fille d’Alain III (1066), Berthe, la fille de Conan III (1148), Constance et Alix, dans des temps plus rapprochés, avaient porté légalement la couronne ducale. Mais, d’une part, Jean III ne laissait pas d’enfants, son frère était son parent le plus proche, et d’autre part, sa nièce invoquait les droits de son père qui, s’il eût vécu, aurait hérité directement de Jean le Bon. Dans cette occurrence, Jean de Montfort s’était emparé de Nantes ; il s’était fait reconnaître par les évêques ; il s’était composé un parti parmi les seigneurs bretons, parti d’abord peu nombreux, ; parce que les seigneurs étaient tenus en respect par la France, mais bientôt le nombre de ses partisans avait augmenté, à mesure que Jean de Montfort devenait plus puissant, et surtout depuis qu’il se fut emparé des trésors du feu duc de Bretagne. Bientôt Brest, Rennes, Vannes, avaient ouvert leurs portes à Jean de Montfort, et maintenant que l’Angleterre va se mettre de la partie, la lutte deviendra sérieuse ; elle sera terrible. En effet, des deux côtés les chances étaient égales, les deux concurrents au trône de Bretagne avaient des droits égaux. Si l’un descendait en droite ligne de Louis le Gros, l’autre, par sa mère, Marguerite de Valois, la sœur du roi régnant, appartenait à une famille qui s’était alliée plus d’une fois à la maison royale de France. Entre ces deux rivaux, Philippe VI devait exercer son autorité de suzerain. À ces causes, le roi de France convoque une cour composée des pairs et des grands du royaume ; Montfort y comparut escorté de quatre cents gentilshommes ; jamais couronne, avant d’être débattue par les armes, ne fut disputée d’une façon plus légale ; la loi divine et la loi naturelle, le droit romain et le droit féodal, les coutumes et les canons, furent invoqués tour à tour par les deux prétendants. Montfort trait son droit du droit public de la monarchie française ; la loi salique, invoquée récemment par Philippe le Long lui-même, Montfort l’attestait en sa faveur, soutenant que si la Bretagne était un fief du roi de France, c’est-à-dire une portion du domaine de la couronne, le droit public de la Bretagne devait rester sous l’empire de la constitution française. D’ailleurs, n’était-il pas le frère du dernier duc, et par conséquent plus proche parent de ce prince, que la fille d’un autre frère ; et surtout que le mari de cette même fille, inhabile à recueillir personnellement un fief qui, de sa nature, ne pouvait pas être possédé par une femme ? Il est vrai que la Bretagne avait obéi à des duchesses ; mais d’abord, ces héritières d’un si grand patrimoine n’avaient possédé la couronne qu’à défaut d’héritiers mâles, et ensuite, en ces temps-là, la Bretagne n’était pas encore ce qu’elle est devenue depuis, une duché-pairie, unie à la France par les liens les plus étroits.
Àces raisons de Jean de Montfort, Charles de Blois repiquait, de son côté, que sa femme, Jeanne de Penthièvre, devait recueillir tous les droits de son père ; elle était, disait-il, le seul rejeton de la branche aînée ; les femmes pouvaient posséder des fiefs en Bretagne, et certes elles n’étaient même pas exclues de la pairie française, témoin la comtesse d’Artois, à qui la pairie avait été adjugée de préférence à son neveu. — En résumé, pour les uns et les autres prétendants, les motifs ne manquaient pas ; mais, ici encore, il s’agissait moins de reconnaître des droits que de défendre des intérêts. Jean de Montfort eut bien vite compris que dans tous ces débats il n’avait rien à attendre du roi de France ; et pour ne pas s’exposer à se voir retenir, malgré lui, par la volonté de son suzerain, il renonça à cet injuste protectorat dans lequel sa cause était jugée à l’avance. Alors, chose étrange, et c’est une remarque de Voltaire, on vit un roi de France, héritier du trône par exclusion de la ligne féminine, prendre en main la cause d’un prince qui tenait tous ses droits de sa femme, tandis que l’autre prince, le roi d’Angleterre, à l’instant même où il revendiquait la couronne de France du chef de sa mère, se déclarait le champion d’un principe tout opposé ; — dans la personne du comte de Montfort, Philippe de Valois donnait un démenti formel à la loi salique, pendant que le roi Édouard de son côté en adoptait toutes les conséquences, par sa levée de boucliers contre le comte de Blois ; exemple trop fréquent de la facilité avec laquelle les souverains sacrifient et les principes et les droits sacrés de la justice à l’intérêt de leur ambition !
Ici va commencer cette longue guerre qui a duré plus de vingt années, toute remplie de vicissitudes incroyables, de défaites bientôt oubliées, de nombreuses victoires sans résultat. C’est qu’en effet il ne s’agit pas seulement de savoir à qui restera le trône de Bretagne : il s’agit de savoir qui l’emportera, de la France ou de l’Angleterre ; il s’agit de savoir de quelle terrible façon va s’engager la lutte de ces deux grandes nations, lutte acharnée et qui n’aura pas moins de quatre siècles de durée ! Jusqu’au règne de Philippe de Valois, les guerres entre la France et l’Angleterre n’ont pas ce caractère de haine et de violence qu’elles auront bientôt ; c’était de la guerre, ce n’était pas une rivalité nationale, ce n’était pas cette antipathie que rien n’arrête, ce duel sans miséricorde et corps à corps, sur terre et sur mer, cette séparation complète, absolue, sans retour, de deux peuples qui avaient eu jusqu’alors tant d’origines communes, tant de rapports de bon voisinage et d’intérêts ; cette fois, l’Angleterre cessait tout à fait d’être normande, elle renonçait tout d’un coup à ses habitudes françaises, à ses instincts français, même à la langue française, son vieil amour, pour revenir à la langue des esclaves, à l’idiome saxon, que les capitaines de Henri I et de Richard Cœur-de-Lion avaient en exécration. : Linguam anglicanam abhorrebant. — Nous le répétons, la guerre de Bretagne ne fut tout au plus que le prétexte, cherché avec tant d’ardeur par les deux peuples de France et d’Angleterre, pour se battre enfin tout à leur aise, jusqu’à ce que les terribles leçons de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, eussent appris aux Français à ne jamais désespérer de la patrie. Aussitôt donc que la cour des pairs de France eut adjugé à Charles de Blois le duché de Bretagne, il arriva que le royaume entier fut soumis aux destinées d’une seule province. À ce moment aussi la Bretagne ouvrait la France aux Anglais, mais en revanche elle donnait Duguesclin à la France : « La Bretagne, c’est M. de Chateaubriand qui parle, jusqu’alors peu connue dans notre histoire, formait à l’extrémité occidentale de la France, un état différent du reste du royaume, pour le génie, les mœurs et la langue d’une partie de ses habitants. Cette longue presqu’île, d’un aspect sauvage, a quelque chose de singulier : dans ses étroites vallées, des rivières, non navigables, baignent des donjons en ruines, de vieilles abbayes, des tentes couvertes de chaume, où les troupeaux vivent pêle-mêle avec les pâtres. Ces vallées sont séparées entre elles, ou par des forêts remplies de houx, grands comme des chênes, ou par des bruyères semées de pierres druidiques, autour desquelles plane l’oiseau marin, et paissent des vaches maigres avec de petites brebis. Un voyageur à pied peut cheminer plusieurs jours, sans apercevoir autre chose que des landes, des grèves, et une mer qui blanchit contre une multitude d’écueils : région solitaire, triste, ombrageuse, enveloppée de brouillards, couverte de nuages, où le bruit des vents et des flots est éternel.
« Il faut que le pays et les habitants aient frappé de tout temps l’admiration des hommes ; les Goths et les Romains y placèrent les restes du culte des druides, l’île de Sayne et ses vierges, la barque qui passait en Albion les âmes des morts, au milieu des tempêtes et des tourbillons de feu ; les Francs y trouvèrent Murman et mirent Roland à la garde de ses marches ; enfin, les romanciers du moyen âge en firent le pays des aventures, la patrie d’Artus, d’Yseult aux blanches mains et de Tristan le Léonois. Sur les bruyères et dans les vallées de la Bretagne, vous rencontrez quelques laboureurs couverts de peaux de chèvre, les cheveux longs, épars et hérissés ; et vous voyez danser, au pied d’une croix, au son d’une cornemuse, d’autres paysans portant l’habit gaulois, le sayon, la casaque bigarrée, les larges braies, et parlant la langue celtique. »
Tel était le théâtre, tel était le prétexte de la guerre entre les deux grandes nations d’Angleterre et de France : les deux compétiteurs, dans ces luttes acharnées, seront soutenus par des forces à peu près égales ; du côté de Charles de Blois s’avancent les ducs de Normandie, de Bourgogne et de Lorraine, le roi de Navarre, des soldats ramassés en Espagne, à Gênes, partout ; du côté de Montfort, arrivent le roi d’Angleterre, Robert d’Artois, beau-frère du roi de France, traître à son roi, traître à son pays, et la plus grande partie des villes de Bretagne. Illustre mêlée, dans laquelle les rois de France, d’Angleterre et de Navarre croisèrent leurs épées ; capitaines fameux : Beaumanoir, le duc d’Espagne, Clisson, Duguesclin, jeune homme qui faisait ses premières armes ; on se battait sur mer, on se battait sur terre. Les femmes elles-mêmes ; les femmes surtout, eurent leur part, et leur bonne part dans la gloire de ces batailles. La guerre commença avec rage. Au début de la première campagne, le duc de Normandie, fils aîné du roi de France, entra en Bretagne à la tête d’une armée de dix mille hommes. La ville d’Ancenis tomba au pouvoir des Français. D’Ancenis on marcha sur Champtoceau, et la forteresse fut vivement emportée. Ces premiers succès encouragèrent à entreprendre le siége de Nantes. Nantes était résolue à se bien défendre ; la ville était forte et brave, elle était entourée de points d’appui qui ne laissaient pas que d’ajouter à sa confiance ; surtout elle comptait sur le château de Valgarnier. Valgarnier avait pour gouverneur le capitaine Ferrand, intrépide Breton, peu disposé à subir les lenteurs d’un siége. Aussi bien, quand il se vit serré de près par le duc d’Athènes, Ferrand propose, pour en finir à l’instant même, que la querelle soit vidée, non pas derrière des murailles, mais, en champ clos, épée contre épée, cœur contre cœur. Le château de Valgarnier, Ferrand promit de le rendre au duc d’Athènes si, dans un combat de deux cents chevaliers français contre deux cents chevaliers bretons, ce sont les Bretons qui succombent. De part et d’autre la proposition est acceptée ; on se rencontre, ainsi qu’il est convenu ; on se bat de part et d’autre, pour la France, pour la Bretagne ! — À la fin, ce sont les champions de la France qui l’emportent. Parmi les vaincus on en prend trente à qui l’on coupa la tête, et les têtes sanglantes de ces braves gens sont jetées dans la ville de Nantes, comme un avertissement affreux ! — Alors la ville parla de se rendre ; ces têtes coupées avaient anéanti son courage. Abandonné par ceux même qui avaient juré de le défendre, Jean de Montfort livra la ville au duc de Normandie, à condition qu’un sauf-conduit lui serait donné pour aller trouver le roi de France, devant lequel il voulait lui-même plaider sa cause. Montfort fut, en effet, envoyé à Paris, non pas comme un prince souverain à qui une trêve est accordée, mais comme un vulgaire prisonnier de guerre dont on dispose. La tour du Louvre lui servit de prison.
Certes, à cette heure, il n’est personne qui n’eût pensé que la guerre était finie, Montfort laissant à peine derrière lui un enfant en bas âge dans les bras d’une femme jeune et inoffensive, dont on ne parlait que pour son esprit tout féminin et sa bonne grâce ; — mais cette guerre de la succession de Bretagne, cette grande cause qui se juge au quatorzième siècle, c’est la cause de la rivalité entre la France et l’Angleterre, c’est le duel terrible de la royauté française et de la royauté anglo-normande, qui depuis cinq cents ans se disputent la domination des Gaules ; cette femme qui recommence la guerre civile quand on la croit apaisée, c’est Jeanne de Flandre.
La noble dame était à Rennes quand elle apprit la captivité de son mari ; à l’instant même, la comtesse de Montfort comprit qu’elle seule elle était appelée à le défendre, à le venger, à relever la fortune expirante de sa maison. Cette princesse, cette noble dame que l’histoire a désignée comme la femme la plus extraordinaire de son siècle, était douée d’une énergie que l’adversité ne devait pas abattre. Sa beauté, son esprit à la fois gracieux et indomptable, faisaient autant d’adorateurs de tous les chevaliers qui combattaient sous sa bannière. « Seigneurs, leur disait-elle, ne vous ébahissez mie de monseigneur que nous avons perdu ; ce n’estoit qu’un homme ; vecy mon petit enfant qui sera, si Dieu plaist, son restorier, et vous fera des biens assez. » En même temps, Jeanne levait des troupes et parcourait les villes de Bretagne, le casque en tête, et montée sur un cheval de bataille. Elle fit plus, elle conduisit, elle-même, son jeune fils en Angleterre, et elle obtint du roi Édouard III les secours qu’il avait promis à Montfort. À ce propos, le Livre du duc Jehan raconte que le roi d’Angleterre protégea la dame de Montfort, quar il estoit :
Droit breton, chacun le sçavoit,
Et les Bretons, très-bien le sçoie,
S’entredoivent tous d’un accord
Amer et craint jusqu’à la mort.
Dès que la comtesse de Montfort eut obtenu le secours qu’elle implorait, on la vit reparaître sur les champs de bataille, et plus brave que jamais, pour disputer, à main armée, cette couronne que Charles de Bois croyait affermie sur sa tête.
Ce prince, maître de la ville de Rennes et d’une grande partie de la Bretagne, voulut terminer la guerre par un effort décisif, et il s’en vint mettre le siége devant Hennebon ; derrière ces remparts restés fidèles à sa fortune, se tenait la comtesse de Montfort, cherchant et préparant les moyens d’engager la lutte de nouveau et de la soutenir. Surprise dans Hennebon, Jeanne de Flandre était perdue si elle eût hésité une heure ; mais, avec le courage d’un vieux soldat, elle accepte le siége ; elle attend l’ennemi de pied ferme ; elle fait sonner le tocsin, elle harangue ses troupes, elle jette dans les âmes l’enthousiasme qui l’anime. C’est en vain que les assauts succèdent aux assauts ; les assiégés, inébranlables sur leurs remparts, repoussent les plus vives attaques. Jeanne de Flandre est partout, chevauchant de rue en rue, priant, poussant, gourmandant les soudards. « Qu’on dépave les cours, montez des pierres aux créneaux, préparez la chaux vive et l’huile bouillante ; que les femmes elles-mêmes donnent l’exemple aux soldats ! » Ainsi parlait la dame de Montfort ; on obéit, on accourt, le tocsin fait entendre sa voix puissante, les trompettes font retentir leur cri de guerre ; en même temps Jeanne voit accourir autour de sa bannière déployée Guillaume Cadoudal, Yves de Trésiguidy, le sire de Landerneau, le capitaine de Guingamp, les deux frères de Guirisech, Henri et Olivier de Spinefort, gentilshommes intrépides, heureux de se battre pour une si belle cause, et sous les ordres d’un tel capitaine. Au reste, et c’est la justice que lui rend Froissart :
« La comtesse, qui étoit armée de corps et étoit montée sur un bon coursier, chevauchoit de rue en rue par la ville, et semonoit ses gens de bien défendre, et faisoit les femmes, dames, demoiselles et autres, défaire les chaussées et porter les pierres aux créneaux pour jeter aux ennemis, et faisoit apporter bombardes et pots pleins de chaux vive pour jeter sur les assaillants. »
Un jour, enfin, peu s’en fallut qu’Hennebon ne tombât entre les mains des asstégeants. La ville venait de soutenir un assaut qui n’avait pas duré moins de dix heures, elle était attaquée, de trois côtés à La fois, par les troupes du comte de Blois. Jeanne de Montfort, au sommet d’une tour, étudiait les mouvements de l’ennemi ; l’idée lui vint alors que, pendant l’assaut, le camp de Charles de Blois était resté sans défense. Seigneurs, chevaliers, communiers, ils étaient tous aux remparts, résolus d’en finir. En ce moment décisif, la comtesse eut le coup d’œil d’un héros ; elle descend de la tour, elle prend avec elle trois cents lances, et, sortie par une porte opposée à celle qu’on attaquait, la voilà qui tombe sur le camp de Charles de Blois ; le camp est tout en flammes ; le peu de soldats laissés à sa garde s’en vont en criant : « Au secours ! » Où est ennemi ? d’où vient-il ? quel secours inespéré arrive à la ville d’Hennebon ? On n’en sait rien, mais les assiégeants sont épouvantés de se voir assiégés à leur tour ; ils venaient pour prendre une ville, et c’est eux qui seront pris tout à l’heure. Vous les eussiez vus alors abandonner en toute hâte ces murailles dont ils occupaient déjà les hauteurs, et chercher, dans l’incendie et le désordre de leurs tentes, l’ennemi qui les était venu surprendre. — Cet ennemi invisible et présent, c’était la comtesse de Montfort. Quand elle voit revenir les troupes de Charles de Blois, Jeanne comprend que la ville est sauvée ; en même temps elle ordonne à ses compagnons de ne pas attendre les Français, et de gagner de toute la vitesse de leurs chevaux la ville d’Auray, située à six lieues de là. Elle-même, heureuse de sa citadelle délivrée, elle pousse en avant, l’épée et le flambeau à la main. Les siens la croyaient perdue, au bout de cinq jours ils la voient reparaître au milieu d’un escadron ramené d’Auray. Avec quel empressement la ville lui fut ouverte au bruit des clairons, au son des trompettes, au vivat même de d’armée française, charmée, dans une si belle et fière princesse, de tant d’héroïsme et de sang-froid !
Pourtant, dans cette armée accourue au siége d’Hennebon, comme à une affaire décisive, se trouvaient Charles de Blois, le duc de Bourbon, Bertrand, maréchal de France, le vicomte de Rohan, Louis de La Cerda, capitaine espagnol, brave et expérimenté gentilhomme, qui se battait également bien sur terre et sur mer. — Plus que jamais le siége était poussé avec vigueur ; à la femme courageuse qui défendait la ville, on faisait l’honneur d’une attaque vive et sérieuse. Avec douze machines de guerre, La Cerda battait les murailles d’Hennebon ; rien n’entrait dans la ville, pas un soldat, pas une épée, pas un morceau de pain, pas même l’espérance. Serrés de si près, la ville et le château parlaient de se rendre, enfin. Seule, la comtesse de Montfort espère encore ; elle prie, elle supplie ! Qu’on lui donne encore trois jours, rien que trois jours, au bout desquels, s’il faut la rendre, eh bien ! elle brisera son épée. — Mais, dans trois jours, l’armée anglaise peut venir. Et, en effet, l’armée anglaise viendra, soyez-en sûrs ; le roi Édouard III ne renoncera pas à cette facile entrée d’Angleterre en France que lui offre la Bretagne ; la Guienne est trop éloignée de l’Angleterre ; aussi bien avec quelle joie Édouard III n’a-t-il pas accepté l’hommage de la Bretagne ! D’un coup d’œil, le roi anglais avait compris les avantages de cette domination. À l’aide de la Bretagne, il devait rétablir l’autorité des Plantagenets sur le continent ; la Bretagne l’aiderait à reprendre la Normandie, comme autrefois la Normandie avait aidé le roi d’Angleterre à prendre la Bretagne. Voilà ce que savait la comtesse de Montfort, aussi bien qu’Édouard III lui-même ; voilà pourquoi elle attendait nécessairement la flotte anglaise ! Elle se demandait pourquoi la flotte ne venait pas ; elle repassait en elle-même toute sa mauvaise fortune : son mari captif, sa cause perdue, son enfant bientôt sans asile ; elle-même, Jeanne de Montfort, elle se voyait déjà entre les mains de l’homme à qui elle avait si énergiquement disputé le trône de Bretagne. — Vaines plaintes ! prières inutiles ! Il fallait se rendre ! Jeanne de Montfort n’aura pas ce répit de trois jours ; au dehors l’armée ennemie, au dedans des espions et des traîtres, comment résister à ces forces conjurées ? — L’évêque de Léon était dans la ville d’Hennebon, où il soutenait la cause de Montfort, pendant que son neveu Henri servait le comte de Blois. — C’en était fait, la ville d’Hennebon allait ouvrir ses portes ; déjà même l’évêque de Léon appelait son neveu pour qu’il eût à recevoir la ville au nom de Charles de Blois. — Ô bonheur inespéré ! — Jeanne sur les créneaux, regardait tout au loin, du côté de l’Angleterre, pour savoir si elle ne verra rien venir : — Aux. armes ! s’écria-t-elle, aux armes ! — Fermez les portes ! — Revenez aux murailles ! voilà le secours ! voilà le secours ! — En effet, les voiles anglaises blanchissaient au loin ; l’anse du Blavet était couverte de vaisseaux grands et petits, c’était bien la flotte anglaise retardée par les vents contraires. Au même instant la négociation est rompue, l’évêque de Léon quitte la ville et suit son neveu au camp de Charles de Blois ; les Anglais débarquent sur le rivage, conduits par Gauthier de Mauny, l’un des plus célèbres capitaines de l’Angleterre, et la fleur de ses chevaliers ; Jeanne elle-même, au comble de sa joie, s’en vint recevoir ses libérateurs : « Qui adonc vit la comtesse descendre du châtel et baiser messire Gauthier de Mauny et ses compagnons, les uns après les autres, deux ou trois fois, bien peut dire que c’était une vaillante dame. » (Froissart, liv. I.)
Les Anglais furent reçus comme des libérateurs ; à peine entrés dans la ville ils repoussent l’attaque désespérée de Louis d’Espagne ; toute la nuit la ville fut battue en brèche, mais le jour venu, Gauthier de Mauny se précipite sur l’armée française, l’épée au poing. — Il fallut céder au nombre et le siége fut levé ; Louis de La Cerda, duc d’Espagne, forcé de renoncer au château d’Hennebon, se jette dans la basse Bretagne ; Auray, Guérande, Vannes, Carhaix, Dinan, sont ravagées et pillées par ces mercenaires. Pour ajouter à ces misères, monté sur quelques vaisseaux marchands, ce féroce La Cerda dévaste les côtes ; il arrive par mer à Quimperlé, et il va pour compléter son butin dans ces campagnes désolées, lorsqu’au retour il rencontre Gauthier de Mauny, qui le suivait à la trace des maisons brûlées et des populations égorgées ; cette fois, aux soldats anglais s’étaient réunis les paysans bretons, avides de la vengeance commune. Point de répit, point de pardon : il fallut que l’Espagnol payât ses violences ; on le pousse, on le presse, lui et sa bande ; il est blessé, son neveu est tué dans la mêlée, il veut retourner à ses vaisseaux, les vaisseaux ont été pris par les Anglais ; enfin il se jette dans une barque qui l’emporte jusqu’au port de Rhédon, toujours suivi par le chevalier de Mauny ; de Rhédon, La Cerda, monté sur un petit cheval du pays, arriva sous les murs de Rennes, aussi heureux et aussi fier de l’aventure que s’il n’avait perdu ni ses soldats, ni son neveu, ni son butin. Quant au chevalier de Mauny, une fois qu’il eut renoncé à prendre La Cerda, il voulut revenir par mer à Hennebon ; la tempête jeta ses vaisseaux aux environs de La Roche-Perriou. — Alors, pour ne pas être oisif, l’idée vint à l’Anglais de prendre le fort. — La Roche-Perriou était défendue par un vaillant homme, Gérard de Maulain. — Au premier assaut, Jean de Bouteiller et Matthieu Dufresnoy, qui s’étaient des mieux battus à Quimperlé, sont blessés grièvement à côté du chevalier de Mauny. — Pour comble d’accident, à une lieue de là, dans un petit fort appelé le Faouët, se tenait le frère de Gérard de Maulain. Quand donc René de Maulain sait que son frère est attaqué par le chevalier de Mauny, René accourt à l’aide de Gérard, et, chemin faisant, la première barque qu’il rencontre, c’est la barque qui remportait les deux chevaliers blessés. — Il enlève la barque, il emmène dans son fort Bouteiller et Dufresnoy. — De son côté, Mauny revient pour délivrer ses compagnons, et il met le siége devant le Faouët. — À son tour arrive le capitaine de La Roche-Perriou au secours du Faouët assiégé. — Mauny se retire furieux d’être battu, furieux de laisser aux mains de l’ennemi ses deux compagnons d’armes ; seulement, et pour ne pas avoir tous les démentis, il s’empare d’un château fort qui dominait une hauteur boisée. — Puis il revient à Hennebon, où la comtesse de Montfort l’attendait, non pas sans impatience, car le siége d’Hennebon allait recommencer.
En effet, Charles de Blois, maître d’Auray, de Vannes, de Carhaix, était revenu devant Hennebon, promettant de ne pas se reposer qu’il ne l’eût prise. Avec le prétendant était La Cerda, ce noble aventurier ce fantasque Espagnol, naguère et si complétement battu à Quimperlé. Maintenant Louis d’Espagne avait avec lui, non pas des Espagnols mais des Génois. Superbe et plein de rancune, il n’avait pas oublié sa défaite, sa fuite, cette barque de pêcheur, ce cheval de paysan ; aussi, à peine sous les murs d’Hennebon, La Cerda s’en va trouver Charles de Blois, et avant toute demande, il lui fait jurer, au nom des services rendus et des services à rendre encore, que la première grâce dont lui, La Cerda, il fera la demande, lui sera sur l’heure accordée ! Charles de Blois, sans méfiance, et qui ne peut guère songer qu’à un | prince, chevalier et chrétien, La Cerda puisse jamais faire une demande indigne d’un chrétien et d’un chevalier, jure qu’il fera ainsi que veut Louis d’Espagne ! Alors, celui-ci, sans nulle honte, demande la tête de Jean de Bouteiller et de Hubert Dufresnoy, les deux chevaliers bretons faits prisonniers par René de Maulain.
« Je vous prie que vous fassiez ici, tantôt, venir les deux chevaliers qui sont en votre prison du chastel de Favet, et me les donniez pour en faire ma volonté, c’est le don que je vous demande ! Ils m’ont chassé, d’esconfit et blessé ; ils ont occis monseigneur Alphonse, mon neveu. Si ne m’en suis autrement vengé, fors que je leur ferai les têtes couper devant leurs compagnons qui céans sont renfermés.
« Messire Charles, qui de ce, fut moult ébahy, lui dit : Certes, les prisonniers volontiers, puisque demandez les aurez, mais il serait grand’cruauté et blâme à vous, si vous faisiez deux si vaillants hommes mourir, et auroient nos ennemis cause de faire ainsi aux nôtres, quand tenir les pourroient ; pourquoi, cher sire et bon cousin, je vous prie que vous veuilliez être mieux avisé ! » — Noble langage ! et pourtant, comme il avait donné sa parole, Charles de Blois se crut obligé de la tenir ; il envoya chercher les deux prisonniers qué demandait La Cerda, et, à son vif regret, Jean de Bouteiller et messire Hubert Dufresnoy sont livrés à l’Espagnol, pour qu’il en soit fait à sa merci. Donc pas plus tard que demain, au lever du soleil, si Dieu ne leur vient en aide, les deux chevaliers seront mis à mort.
Cette triste nouvelle arrive jusqu’à Jeanne de Montfort, et tout au tant que la courageuse dame, le chevalier de Mauny s’en indigne. Rien qu’à apprendre les lâchetés de l’ennemi, les assiégés sentent redoubler leur courage ; aux cruautés de La Cerda ils répondent par des railleries. « Allez requerre vos compagnons qui se reposent aux champs de Quimperlé, » disaient-ils ; mais quand il est revenu de la première surprise, le chevalier de Mauny, encouragé dans ce nouvel exploit par Amaury de Clisson et par Jeanne de Montfort, explique son projet de délivrance : — « Ce serait grand honneur à nous si nous pouvions délivrer nos compagnons. — Tentons-le, et si nous succombons dans cette entreprise glorieuse, le roi Édouard nous en sera gré. » Il dit, ses compagnons l’approuvent. On convient qu’au point du jour, avant l’heure du supplice, deux troupes de cavaliers sortiront de la place. — L’aube paraissait à peine, que, d’une part, Amaury de Clisson se précipite sur le quartier de Charles de Blois ; surpris, mais non pas découragés, les Français arrivent et font face au danger le plus pressant. Clisson soutient bravement leur attaque, et, par une retraite habile, il attire les assiégeants hors de leur camp. Pendant ce temps, Gauthier de Mauny s’élançait avec sa troupe dans la partie du camp qui servait de prison aux nobles chevaliers qu’attendait le supplice. Où sont-ils ? On les trouve ; les gardes sont massacrés, et les prisonniers, si heureusement délivrés, rentrent dans Hennebon au bruit des fanfares et des cris de joie. Grand bonheur de se battre ainsi ! admirable bataille qui délivre de braves chevaliers ! touchant témoignage de la fraternité de la chevalerie ! Ces sortes d’histoires héroïques servent merveilleusement à reposer celui qui écoute et celui qui raconte. — Découragé, moins encore par cette sortie heureuse que par la mauvaise action qu’il avait permise, Charles de Blois, une seconde fois, leva le siége d’Hennebon, et la comtesse de Montfort mit à profit cette heure de trêve pour aller en Angleterre chercher de nouveaux renforts.
Vous savez quel était le roi d’Angleterre, Édouard III : bon chevalier, hardi capitaine, héros à son heure, grand ennemi du roi de France, par politique autant que par haine nationale, Son règne commençait à peine, et en attendant les nombreux travaux qui devaient remplir sa vie, il s’était épris de la comtesse Alix de Salisbury. Alix, cette belle dame qui a laissé sa trace brillante et passionnée dans l’histoire d’Angleterre, avait eu l’honneur, tout comme Jeanne de Montfort, car on dirait que c’est le siècle des héroïnes, de défendre le château de Salisbury, attaqué par David, roi d’Écosse, en personne. « Là était la comtesse de Salisbury, qu’on tenait pour la plus belle dame et la plus sage du royaume d’Angleterre. » Elle-même, Alix, elle avait remis le château, sauvé par elle, au roi Édouard. « Si le blessa tantôt une étincelle de fine amour au cœur, qui lui dura par longtemps ! »
Une autre circonstance singulière, c’est que les maris de ces deux femmes, étaient, en même temps, les prisonniers du roi de France. Si le courage était le même, la haine était égale, comme la beauté. Quand donc la comtesse de Montfort arriva à cette jeune et brillante cour d’Angleterre ; le roi Édouard III donnait une fête à la comtesse de Salisbury ; à cette fête étaient conviés les plus brillants et les plus hardis chevaliers de l’Europe. Là brillaient, au premier rang, le roi d’Angleterre, le comte de Hainaut, Robert d’Artois, les comtes de Derby, Glocester, Warwich, Cornouailles, Suffolk ; de leur côté, Jamais les dames qui étaient l’ornement et la parure chatoyante de cette fête n’avaient été plus richement parées et plus belles ; seule, Alix était vêtue d’une robe sans ornements. Pour être au niveau de ces rares merveilles de la jeunesse, de la beauté, de l’élégance, les beaux jeunes gens des nobles familles, et même les vieux capitaines, jeunes encore tant ils étaient impétueux et braves, s’étaient parés de leurs plus riches armures : le casque d’or, l’épée d’acier, l’armure complète, sans oublier l’écharpe brillante, aux couleurs symboliques. La fête était complète : l’esprit, les yeux, le regard, tout en était ! Messire Jean Froissart lui-même, le grand historien et le poète, avait fait une tragédie d’Ariane qui fut applaudie comme plus tard sera applaudi le Cid de Corneille. Même, c’était l’instant où la comtesse de Salisbury, triomphante, venait de laisser tomber ce beau petit ruban bleu qui rattachait, d’une élégante façon, son bas de soie. Honny soit qui mal y pense ! mais ce ruban, ramassé par l’amoureux Édouard, a donné naissance à l’une des plus brillantes chevaleries de l’Europe : ordre moult honorable, et où tant d’amour se nourrissait. Ce fut à ce moment que la comtesse de Montfort se présenta dans la fête royale ; et telle est l’autorité du vrai courage, qu’au nom seul de la comtesse, soudain toute la cour fait silence. Les chevaliers s’empressent à qui saluera, le premier, cette noble femme ; la comtesse de Salisbury elle-même vint baiser cette main qui tenait si bien une épée, et tout d’abord, dans l’orgueil de cette visite. Le roi Édouard III accorda à Jeanne de Montfort un secours de quarante-six vaisseaux, commandés par Robert d’Artois, ce prince du sang royal de France, que nous verrons bientôt mourir, les armes à la main, en combattant contre son roi et contre sa patrie.
Quand cette flotte partit des côtes d’Angleterre, la trêve était expirée. Charles de Blois avait équipé trente-six navires d’une grandeur remarquable, pour s’opposer à la descente des Anglais, et il en avait confié le commandement à Louis d’Espagne. Les deux flottes se rencontrèrent à la hauteur de Guernesey. Les guerriers des deux partis déployèrent sur l’Océan le même courage et la même animosité que sur les champs-de bataille de l’Armorique. Cette fois encore, Jeanne de Montfort donna l’exemple ; elle combattit de sa personne sur le pont de son navire. On se battit toute la journée avec un incroyable acharnement, jusqu’à ce qu’un épouvantable orage, survenu à la tombée du jour, eût dispersé les deux flottes. La flotte de La Cerda fut jetée sur les côtes de Biscaye, pendant que la comtesse de Montfort, plus heureuse, parvenait à gagner les rivages de Bretagne ; elle aborda près de Vannes, et elle résolut d’assiéger cette ville, que le sort semblait désigner à ses armes. En effet, Vannes fut enlevée à Charles de Blois, et presque sans coup férir ; mais elle fut reprise presque aussitôt par Hervé de Léon, par Robert de Beaumanoir, maréchal de Bretagne, par Olivier de Clisson enfin, car ces Clisson se rencontrent en Chaque bataille. À peine Vannes est-elle reprise, que le roi d’Angleterre arrive au secours de Jeanne de Flandre. Il assiége Vannes, Nantes, Rennes, il prend Rohan et Pontivy ; il sait très-bien que l’interminable duel entre la France et l’Angleterre commence à peine, mais il ne dit à personne quels grands rêves s’entassent et s’agitent dans son cœur. En effet, Édouard III ne pense pas qu’il soit impossible de réunir sur sa tête ces deux illustres couronnes : France ! — Angleterre ! Son arrivée sur les rivages de la basse Bretagne avait été signalée par la consternation générale ; mais, après les premiers succès, Édouard III s’était trouvé dans une position difficile. Du côté de l’Angleterre, les Communes, déjà menaçantes, n’envoyaient plus au roi anglais, que de rares subsides et des soldats moins nombreux que les exigences et les conseils. D’autre part, Louis d’Espagne tenait la mer avec sa flotte et coupait les convois. Pour ajouter aux embarras de la position, Édouard apprend que le duc de Normandie s’avance à la tête d’une armée de quarante mille hommes. Livrer bataille dans un pays comme la Bretagne, le prince anglais ne l’osa pas ; il pensa qu’il était plus prudent de se retrancher près de Vannes, et là d’attendre l’ennemi. Bientôt arrive le roi de France. Les deux armées enfin se trouvaient en présence, et la querelle de la France et de l’Angleterre allait se vider aux plaines illustrées jadis par Waroch ; mais à l’heure du combat, on vit accourir deux cardinaux, légats du pape Clément VI, qui faisait sommer les deux rois, pour qu’ils eussent à déposer les armes. L’ordre pacifique de Clément VI est le bienvenu d’Édouard et de Philippe, l’un et l’autre n’étant guère disposés à jouer de si importantes destinées sur le résultat d’une seule bataille ; entre la France et l’Angleterre une trêve est consentie ; cette trêve devait durer trois ans, mais au premier prétexte la trêve fut violée par les Anglais, et sous le prétexte que voici : Olivier de Clisson, fait prisonnier à la prise de Vannes par le roi Édouard III, avait été rendu à la liberté à condition que, même à la cour de France, lui, Olivier de Clisson, traître à la cause soutenue par son roi, il servirait les intérêts de Jeanne de Montfort. Le même traité avait été conclu avec plusieurs seigneurs bretons et normands, serviteurs de la France. Le secret de ces intelligences fut acheté par le roi de France ; d’autres disent qu’il lui fut donné pour rien, par le mari de la comtesse Alix de Salisbury, et que, pour se venger du royal amant de sa femme, Salisbury avait livré au roi de France les sceaux des seigneurs vendus au roi d’Angleterre. — Froissart, qui n’aime pas à accuser de si puissants seigneurs, s’exprime ainsi en parlant d’Olivier de Clisson : « Je ne sais s’il en étoit coupable ou non, mais je crois moult enuis (avec peine) que du si noble et si gentilhomme comme il estoit et si riche homme, on ne dût penser ni pourchasser fausseté ni trahison. » En même temps que Clisson, furent dénoncés comme ses complices Geoffroy d’Harcourt, le sire d’Avangour, le sire de Laval, Geoffroy de Malestroit, Jean son fils, et Jean de Montauban ; arrêtés au milieu d’un tournoi, le roi de France leur fait trancher la tête, sans autre forme de procès, au milieu des halles de Paris. — Seul, Geoffroy d’Harcourt parvient à s’échapper ; la Normandie paya plus tard à Geoffroy d’Harcourt, la dette du roi de France, — Ainsi périrent de la mort des traîtres, Alain de Quedilhac, les trois frères Guillaume, Jean et Olivier des Brieux, Denis Duplessis, Jean Mallart, Jean de Sénédavi, Thibaut de Morillon et Denis de Calac,
« Et non content, dit Pierre Lebaud, ledit roy Philippe, de celle crudélité, fist prendre en Bretagne maistre Henry de Malestroict, frère du dessus dit Geoffroy de Malestroict ; lequel Henry estoit clerc et diacre ; et pour ce que l’évêque de Paris le demanda comme clerc, il le luy fit mener en sa cité, sans chapperon, lié de chaînes de fer, en un tombereau, sur un gros bois mis de travers, afin de le vilipender, et que tous le peussent mieux voir à leur aise. Puis après, par commission que ledit Philippe impétra du pape, de le dégrader de diacre et de tout autre ordre, le fist mettre en une eschelle et montrer à tout le peuple de Paris, lequel meu à la fureur de leur roy, le lapidèrent, et mourut trois jours après. »
Àquoi bon ces terribles supplices, même quand ils sont mérités ? et comment donc le roi de France pouvait-il espérer que la tête d’Olivier de Clisson, suspendue aux murailles de Nantes, ne serait pas pour la Bretagne un profond sujet de douleur et de colère ? Le roi d’Angleterre témoigna un profond ressentiment de ces vengeances ; il écrivit au pape pour se plaindre de ce que le roi de France avait osé porter la main sur des nobles attachés à sa personne, et, malgré la trêve, il se déclara leur vengeur immédiat. D’autre part, épouvantés de ces exécutions formidables, les seigneurs chancelants n’hésitent plus à passer au roi Édouard III ; même ceux qui étaient fidèles au roi de France hésitent, ils se demandent s’ils doivent continuer à servir ce roi ombrageux et sanguinaire. Ainsi la trêve est rompue ; le bourreau des halles de Paris a donné le signal d’une guerre nouvelle et plus impitoyable. De nouveau la Bretagne est invoquée comme l’arbitre de la fureur et de l’ambition des deux peuples d’Angleterre et de France ; on dirait que les deux nations s’en viennent chercher dans la vieille Armorique, l’Angleterre ses lettres de noblesse, la France ses chartes de propriétaire. Dans la vieille Bretagne aux landes sauvages, la Bretagne bretonnante, berceau de la mère patrie, les Anglais sont les maîtres. Dans la haute Bretagne, la France domine. Vous le voyez, les Bretons du quatorzième siècle sont invoqués comme juges, soldats et capitaines, dans toutes les causes féodales ; la noblesse, les villes, le peuple de Bretagne, apportent leur courage et leur constance dans ce débat commencé d’une façon désespérée pour la France, et qui aboutit cependant à l’expulsion des Anglais, chassés de la terre de France par l’épée de Duguesclin et la sagesse de Charles V. Cependant, soyez attentifs ! une autre héroïne va tout à l’heure mériter votre attention et vos respects. Olivier de Clisson non moins favorisé qu’Amaury de Montfort, aura pour son vengeur, lui aussi, sa veuve elle-même, Jeanne de Belleville, tant le noble exemple de la comtesse de Montfort portait ses dignes fruits de courage et de fidélité. En effet, à la première nouvelle que son mari a subi le supplice des traîtres, la veuve d’Olivier de Clisson appelle à son aide et à sa vengeance ; quatre cents gentilshommes dévoués à la fortune de sa maison. Aussitôt commencent les sanglantes représailles : on se met en marche pendant la nuit ; une partie de cette petite troupe reste cachée dans une embuscade, pendant que son général, à la main blanche, au sourire charmant, suivi de quelques cavaliers, s’en va frapper à la porte d’un château occupé par les troupes de Charles de Blois. La garnison ignorait le supplice d’Olivier de Clisson ; celui qui commandait pour Charles de Blois, sans défiance, ouvre la porte à cette dame qui demande un asile pour la nuit. — Elle entre. — À peine entrée, un des siens fait retentir les airs des sons du cor ; on pensa que c’était une fanfare : c’était un signal pour les chevaliers restés en embuscade ; et les voilà qui accourent : ils sont sous les murs de la citadelle ; la citadelle est prise, la garnison est égorgée, et quand le roi de France demande à Charles de Blois qui donc cause tous ces revers, Charles de Blois répond au roi de France : — Sire, c’est Jeanne de Clisson qui se venge !
En effet, Jeanne de Clisson avait déclaré la guerre au roi meurtrier de son mari. On la voit, sur les côtes de France, comme autrefois les Normands de Rollon, porter le ravage et la dévastation. À force de prendre des vaisseaux au roi et de piller les villes du littoral, Jeanne de Clisson reconstruit la fortune de sa maison, dont les biens ont été confisqués. Grande louange pour la comtesse de Montfort, de voir son exemple suivi avec tant d’héroïsme ! — Et avec quelle joie se rencontrèrent ces deux femmes, quand Jeanne de Clisson vint offrir à Jeanne de Montfort son jeune fils Olivier, enfant de sept ans il est vrai, mais déjà cet enfant se plaisait au choc des armes ; déjà, dans son regard brillait le feu guerrier. La comtesse Jeanne de Montfort accepta avec orgueil l’inestimable présent que lui faisait Jeanne de Clisson ; elle voulut que le fils de Clisson partageât la bonne nourriture du fils de Jeanne de Montfort. Ce jeune Clisson, laissez-le grandir, il deviendra le seul homme en France qui osera porter l’épée du grand connétable Duguesclin.
Cependant Charles de Blois avait repris la campagne ; la ville de Kemper fut la première conquête du prince. Quatorze cents habitants tombaient massacrés par une soldatesque altérée de vengeance, et le massacre durait depuis le matin, lorsqu’un chevalier vint dire au prince Charles, qu’on avait vu — chose horrible à voir ! — le corps sanglant d’une pauvre femme, sur lequel un enfant à la mamelle se traînait encore, pressant ce sein glacé de ses lèvres innocentes. Saisi d’horreur à ce récit, le comte de Blois versa des larmes et suspendit le carnage. Que ces larmes lui soient comptées ! c’est si rare, un chrétien qui pardonne au milieu de la bataille ! c’est si rare et si beau, un soldat qui pleure sur le sang que répand la guerre autour d’elle ! Cependant un des capitaines du roi d’Angleterre, le comte de Northampton, s’était emparé des places de Carhaix et de La Roche-Derrien ; Charles de Blois, à la tête de quatorze mille hommes, s’en vint mettre le siège devant cette dernière place. Il poussa l’assaut avec tant de vigueur, que bientôt les assiégés demandèrent à capituler. Charles, trop assuré de la victoire, exigea que ses ennemis se rendissent à discrétion. Réduits à une si terrible extrémité ; les assiégés répondirent que mieux valait mourir ; et, en effet, ils se battaient encore, lorsque l’Anglais Thomas d’Agworth et Tanneguy Duchastel se montrèrent au loin, à la tête de huit mille combattants qu’ils amenaient au secours de la forteresse. À ce moment, et quand il aurait dû serrer la ville de plus près, Charles de Blois laissa une partie de son armée sous ces murailles dont la résistance est doublée par l’espérance, et avec le reste de ses troupes, il s’en va attendre l’armée anglaise sur les bords de la rivière du Jaudi. — Le moment était bon pour se battre contre la France. Cette grande misère qui a pesé sur notre pays de 1345 à 1366, était si grande en ce moment, que nul ne se pouvait douter que cette misère grandirait encore. L’heure fatale de Crécy, moins fatale cependant que le glas funèbre de Poitiers, avait sonné pour la France ; avec sa gloire, l’ambition de l’Angleterre avait grandi ; il ne s’agissait plus, à cette heure, de savoir qui donc sera duc de Bretagne, mais de savoir comment s’appellera le roi de France. Édouard d’Angleterre, forcé par la tempête de relâcher en Normandie, avait poussé jusque sous les murs de Paris, et maintenant il revenait de cette expédition hasardée, vainqueur et tout-puissant, maître de tout sauver maître de tout briser sur son passage. Évidemment, la fortune était du côté de l’Angleterre. Quand donc il eut vu Charles de Blois diviser ses troupes pour aller au-devant du grand capitaine qui revenait des plaines de Crécy, d’Agworth mit à profit cette faute sans excuse, il évita les troupes que Charles de Blois avait placées sur son chemin pour lui barrer le passage ; il traversa la rivière au pont Aziou ; la rivière franchie, il tomba comme la foudre, — la nuit était obscure, — sur le camp ennemi, et une bataille effroyable se livra entre les deux partis, à la clarté des torches. D’Agworth, deux fois prisonnier, fut deux fois délivré par ses soldats, qui enfin restèrent les maîtres du champ de bataille. En vain Charles de Blois s’élance sur les pas des Anglais qui emmenaient leur chef, en vain d’Agworth est fait prisonnier de la main même du duc de Bretagne, les Anglais, éperdus, avertirent la garnison bretonne de La Roche-Derrien ; la garnison fit une sortie et délivra encore une fois le vaillant d’Agworth.
En ce moment, l’intrépide Charles de Blois (car il faut rendre justice à ce rare courage uni à tant de fervente et sincère piété), se trouvant attaqué de deux côtés à la fois, ne put soutenir ce double choc. Longtemps il s’efforça de rallier ses troupes dispersées ; la valeur du chevalier ne put réparer la faute du capitaine. Entouré d’ennemis, couvert de dix-huit blessures, le comte ne voulut rendre son épée qu’à Robert du Chastel, chevalier breton. Tel fut le résultat de la bataille de La Roche-Derrien, qui se livra le 18 juin 1347.
À La Roche-Derrien en Tréguier
Où mourut maint bon chevalier,
Maint bon vassal et maint haron
Et maint écuyer de regnom,
Furent mors, prié et desconfis,
Les uns armés les autres esbis.
Ce fut la nuit à la chandelle,
La bataille y fut moult belle.
Je vais nommer les principaux
Qui là souffrirent tant de maulx :
Premier le sire de Laval,
Rohan, Montfort, Rogé, Derval,
Le sire de Chateaubriand,
Moururent là, en un moment.
L’on mena Charle en Angleterre
Comme prisonnier de droit guerre.
Singuliers accidents de la fortune ! Maintenant c’était au tour de Charles de Blois à rendre son épée, tout comme le comte de Montfort avait rendu la sienne ; des deux compétiteurs à la Bretagne, l’un et l’autre étaient prisonniers de guerre ; également braves celui-ci et celui-là ; mais le plus digne de notre intérêt et de nos sympathies, c’est le protégé de la France, c’est Charles de Blois : il unissait la piété au courage, à ce point que, mort comme un soldat, l’Église en voulut faire un saint dans le ciel. Chaque matin, son aumônier lui disait la messe ; et la présence même de l’ennemi ne mettait pas obstacle à ce pieux devoir. Prisonnier des Anglais, Charles de Blois retrouva cette résignation chrétienne à laquelle il s’était habitué de si bonne heure ; sa patience fut plus grande que les épreuves n’étaient rudes. C’était, plus que jamais, la guerre sans pitié et sans respect, dont Duguesclin, le premier, devait faire honte aux soldats de la France et de l’Angleterre. Le prisonnier, quel qu’il fût, était soumis au plus affreux dénûment. Prince souverain, gentilhomme chevalier dont l’humanité n’était mise en doute par personne, et, tout blessé qu’il était, à peine si Charles de Blois obtint la faveur d’un lit de paille ; telle fut sa pieuse fermeté, qu’à dater de ce jour il ne voulut plus d’autre couche. — Le comte de Blois, prisonnier et traité comme le dernier des serfs, Jeanne de Montfort était sans doute assez vengée ; elle tenait l’ennemi de sa maison, car Charles de Blois s’était rendu à un Breton, non pas à un Anglais ; il était donc à la comtesse. Pour tout dire, elle usa de la victoire comme une femme qui se venge ; elle fit promener son captif dans les villes de Bretagne, à travers les carrefours de Carhaix, de Quimperlé, de Vannes, de Brest, d’Hennebon ; et enfin elle fit jeter son ennemi dans la Tour de Londres, où le comte de Blois resta neuf années. Au bout de ces neuf années de captivité et de misère, le roi Édouard III consentit à échanger le prisonnier de La Roche-Derrien. L’offre acceptée, les deux fils de Charles de Blois, devenus les otages de leur père, sont amenés à Londres par une brillante compagnie de chevaliers amis du comte de Blois : le sire de Beaumanoir, Bertrand de Saint-Pern, Martin de Fléchières, quelques-uns disent Bertrand Duguesclin. Le roi anglais fit aux ambassadeurs de son captif une réception toute royale. — À la fin, Charles de Blois quitta la tour de Londres, laissant à sa place ses deux enfants qu’il ne devait plus revoir, et qui restèrent trente années dans cette prison, comme les otages de la paix en Bretagne. Ce fut le beau moment de la vie de Jeanne de Montfort, ennemie de la France ; la France était humiliée outre mesure : point de frontières, le pillage partout, l’autorité nulle part, le désordre au dedans, la peur et l’ennemi au dehors, les campagnes sans culture, les villes sans défense, l’Église sans prières, l’armée sans discipline, la féodalité désormais impuissante à protéger ce royaume qu’elle avait divisé en mille parcelles inaperçues ; Paris qui déjà s’inquiète et s’agite, aspirant déjà après une liberté qu’il faudra payer de tant de sang : — quel État plus misérable ? — surtout si vous comparez l’abaissement de la France à l’orgueil de cette nation anglaise triomphant contre nous sur tous les champs de bataille ? — Telle était la joie de notre brillante héroïne : triomphe complet et sans réplique, à ce point qu’un jour enfin, dans le château d’Hennebon, la comtesse de Montfort, — bonheur inespéré ! — vit arriver ce mari pour lequel elle s’était battue si longtemps. C’était bien lui, en effet, c’était lui ! Montfort avait brisé ses fers, il avait trompé ses geôliers, il retrouvait sa femme enfin, ses amis, peut-être même le duché de Bretagne… la mort l’arrêta dans ce vaste espoir, et Jeanne de Montfort, qui parlait au nom de son mari captif, parla désormais au nom de son fils enfant. Toujours est-il que ce comte de Montfort, qui a régné si peu de temps, qui est mort sitôt après sa délivrance, est un embarras pour les faiseurs de chronologies. Les uns le placent, sans hésiter, parmi les ducs de Bretagne, sous le nom de Jean IV, si bien que son fils devient Jean V et son petit-fils Jean VI ; les autres, par ce motif, qu’en effet, le premier Jean de Montfort n’a pas régné sur la Bretagne, et parce qu’il est mort avant que la querelle entre la maison de Blois et la maison de Montfort eût été décidée par le traité de Guérande, ont fait, du fils de Montfort, Jean IV. Ici, et comme si cette guerre de la succession eût été faite pour manifester dans tout son éclat le courage des femmes, nous allons retrouver notre troisième héroïne, cette troisième Jeanne, Jeanne de Penthièvre, la digne émule de Jeanne de Clisson et de Jeanne de Montfort.
Celle-là, elle aussi, elle aimait son mari d’un amour loyal, sincère, dévoué ; elle voulait défendre sa gloire ; tout autant que la dame de Montfort ou la dame de Clisson, Jeanne de Penthièvre était brave et hardie ; mais cependant sur qui s’appuyer pour sa vengeance ? Car cette fois il ne fallait pas songer à la protection de l’Angleterre, Jeanne de Penthièvre n’en voulait pas, la Bretagne n’en voulait plus.
Peu à peu, en effet, s’était effacée, du côté des Anglais, cette élégante courtoisie d’une nation qui avait vécu si longtemps des mœurs, de l’esprit, des passions de la société française. Peu à peu, l’Angleterre, si longtemps bienveillante pour la France, en était venue à l’irritation insolente qui devait engendrer cette inimitié et ce long divorce entre deux nations longtemps unies par les mêmes intérêts, par les mêmes devoirs. En un mot, et après tant de sincères sympathies, l’Anglais, à force d’user et d’abuser de sa victoire, était devenu l’exécration de la Bretagne. Maintenant, elle supportait difficilement cette alliance, féconde en misères ; les villes étaient cruellement rançonnées, les campagnes subissaient les plus affreux ravages ; de leur côté, les Français, sous le prétexte que l’Anglais occupait la Bretagne, brûlaient les châteaux qui tenaient pour le comte de Montfort : sanglantes représailles des massacres de La Roche-Derrien. — Les prisonniers eux-mêmes, contre le droit des gens, n’étaient pas respectés dans ces fureurs. Nous sayons bien que l’on peut nous opposer la suspension d’armes de 1348, entre les rois de France et d’Angleterre ; mais pourquoi donc acceptez-vous cette trêve, qui a duré plusieurs années, sans donner une heure de repos, une heure ! — à la Bretagne ?
Qui donc a parlé de repos, quand chaque jour, au contraire, amenait une collision nouvelle entre les Bretons de Charles de Blois et les Anglais, alliés de Montfort ? Pas un instant de répit, pas un. jour sans quelque venin jeté sur ces plaies saignantes ! Le brave d’Agworth tombe sous le fer d’un aventurier au service de Charles de Blois, et dès le lendemain, l’ami de d’Agworth, Richard Bembro, gouverneur de la ville de Ploërmel, pour venger son frère d’armes, s’abandonne aux plus violents excès de la colère. Alors l’indignation de la Bretagne ne connaît plus de bornes. Le sire de Beaumanoir s’en va demander, lui-même, compte à Richard Bembro de ses insolences, et l’Anglais répond à Beaumanoir par un défi : — Seul contre seul, ou trente contre trente, — peu importe, pourvu que les épées ne restent pas dans le fourreau, inoccupées ? La trêve sera peut-être violée, mais la trêve et la paix jurées doivent passer après la joie d’en venir aux mains et de savoir laquelle des deux nations est la plus brave. L’offre de Bembro est acceptée par Beaumanoir. On se battra donc, tout de suite, demain, dans les landes de la Croix-Hellan, près du chêne de mi-voie, à égale distance de Ploërmel et de Josselin. — On se battra pour savoir (la belle excuse !) qui a plus belle amie.
Ainsi fut cette besogne armé et créantée ; mais laissons parler maître Froissart :
— « Quand le jour fut venu, les trente compagnons de Brandebourg ouïrent messe, puis se firent armer et descendirent tous à pied, et ainsi firent les compagnons à monseigneur Robert de Beaumanoir. — Et quand ils furent l’un devant l’autre, ils parlementèrent un peu ensemble tous soixante, puis se retirèrent arrière, les uns d’une part, les autres d’autre part. Puis fit l’un d’eux un signe, et tantôt se coururent sus et se combattirent fortement tous en un tas, et rescouaient (se venaient en aide) bellement l’un et l’autre quand ils voyaient leurs compagnons à meschef.
COMBAT DES TRENTE.
« Assez tôt aprez qu’ils furent assemblés, fut occis l’un des François, mais les autres ne cessèrent pas de combattre, au contraire ; ils se maintinrent de part et d’autre aussi bien que si tous fussent Rolands et Oliviers. Je ne sais dire, à la vérité « s’ils se tinrent le mieux et s’ils le firent le mieux », mais tant se combattirent longuement, que tous perdirent force et haleine et pouvoir entièrement. Il leur convint alors de s’arrêter et reposer, et se reposèrent par accord, et se donnèrent trêve Jusqu’à ce qu’ils se seroient reposés, et que le premier qui se releveroit rappelleroit les autres. Quatre François et deux des Anglois étoient morts. Ils se reposèrent longuement d’une part et d’autre, et tels y eut qui burent du vin que on leur apporta en bouteilles, et restreignirent leurs armures, et fourbirent leurs plaies.
« Quand ils furent ainsi rafraîchis, le premier qui se releva fit signe et rappela les autres. Alors recommença la bataille, si forte qu’en devant, et dura moult longuement.
« Ainsi se combattirent comme bons champions, et soutinrent cette seconde reprise moult vassalement ; mais finallement les Anglois eurent le pire, car ainsi que je ouï recorder, l’un des François qui étoit à cheval les brisoit et fouloit trop mésaiment, si que Brandebourg leur capitaine y fut tué, et huit de leurs compagnons, et Les autres se rendirent en prison, car ils ne pouvoient ni ne devoient fuir. Et ledit messire Robert et ses compagnons, qui étoient demeurés en vie, les prirent et les emmenèrent au château de Josselin comme leurs prisonniers, et les rançonnèrent depuis courtoisement quand ils furent tous resanés (rétablis) car il n’y en avoit nul qui ne fût fort blessé, et autant bien des François que des Anglois. »
Froissart ajoute : « Si fut en plusieurs lieux cette aventure contée et recordée. » La Bretagne chante encore à cette heure le combat des Trente comme une belle appertise d’armes. Les poèmes, les chansons nationales, les récits de la veillée, nous parlent de cette brillante mêlée que les Anglais-ont voulu mettre en doute. Durant plusieurs siècles, on a pu lire sur une pierre placée au bord du chemin qui conduit de Ploërmel à Josselin : — Que cette pierre était dressée à l’immortelle louange de la bataille des Trente, gagnée par monseigneur le maréchal de Beaumanoir, le 26 mars 1350. Enfin, et c’est là un témoignage des plus authentique, voici la liste des combattants de la Croix Haeslan.
LA BRETAGNE, PAR M. JULES JANINPL. IV
Plus nous avançons dans ce récit et plus nous trouvons que la cause française est désespérée, en Bretagne, en Normandie, en France. La bataille de Poitiers et la captivité du roi Jean ont comblé la mesure de nos misères. À l’instant même où il croyait tenir le prince Noir, le roi Jean devient le prisonnier de l’Angleterre ; Lancastre, qui allait au secours de l’armée anglaise la croyant perdue, s’arrêta et du même pas envahit la Bretagne. La première opération de Lancastre fut le siége de Rennes ; le siége fut long et difficile, la ville était bien défendue et courageuse. Elle aimait le comte de Blois, elle se méfiait de l’Anglais, elle avait pour la défendre au dedans, Bertrand de Saint-Pern, pour la protéger au dehors, le jeune Duguesclin, qui faisait ses premières armes. Le ciel même prit en aide cette cité généreuse. Une nuit que les Anglais s’introduisaient par la brèche, les cloches de Saint-Sauveur sonnèrent à toutes volées, agitées par des mains invisibles ; et comme les habitants accouraient en toute hâte, la statue de la Vierge désigna d’un geste de quel côté venait le péril. Repoussé par la force, et malheureux dans ses ruses de guerre, le duc de Lancastre appela à son aide la famine. Il fit serrer la ville de plus près, et enfin cette malheureuse cité, pressée de toutes parts, se demanda ce qu’elle allait devenir. À l’hôtel de ville sont convoqués tous les habitants de Rennes, ils entrent à portes ouvertes. Le gouverneur, le sire de Penhouët prenant le premier la parole, demanda à ces malheureux encore un peu de résignation et de courage ; sa voix n’est pas écoutée, l’assemblée est unanime, elle déclare qu’il faut se rendre ! Ce fut alors qu’un bourgeois de Rennes, un de ces braves gens qui ont prouvé maintes fois que le courage civil n’était pas inférieur au courage des hommes d’épée, parla en ces termes :
« J’ai une femme et des enfants qui vivent encore et qui me demandent du pain ; j’ai perdu mon fils aîné à la dernière sortie, donc je puis dire, autant que le plus malheureux d’entre nous, combien sont grandes les misères de ce siége. Considérez cependant, avant de rien décider, que si vous vous rendez ainsi, le parti de monseigneur le comte de Blois est à jamais perdu, et que l’honneur vous défend de rendre sa dernière ville, au moins sans son aven. Or voici ce que je propose : je me charge, quel que soit le péril, de faire connaître notre situation au seigneur duc qui est à Nantes. Mieux vaut qu’un seul périsse que toute une cité. Je vais me rendre au camp de Lancastre ; je captiverai la bienveillance du prince, et j’en profiterai pour m’évader. Pour prix de mon dévouement, je ne demande qu’une grâce : si je péris dans cette entreprise, ceux qui sont ici présents feront en sorte de pourvoir aux besoins de ma femme et de mes sept enfants. » Cette proposition généreuse est dignement accueillie. Le jour d’après, on fit une sortie ; le généreux bourgeois, qui s’était mêlé aux soldats, se laisse prendre par les Anglais, et demande à parler à leur général. Le prisonnier est introduit dans la tente de Lancastre. Là, le rusé Breton raconte avec une feinte simplicité une histoire préparée à l’avance : « Un convoi conduit par quatre mille Allemands est attendu à Rennes, demain, au lever du soleil, ni plus tôt, ni plus tard ; ils viendront par tels sentiers. » Les Anglais se laissent prendre à cette feinte ; ils marchent en grand nombre au-devant des routiers allemands, et cependant, le bourgeois s’échappe et gagne la route de Nantes. Justement, Duguesclin chevauchait de ce côté avec sa bande, n’ayant pas pu entrer dans la ville assiégée, bien qu’il en eût fait la demande à Lancastre. Le bourgeois lui raconte sa ruse et le jeune capitaine la met à profit sur-le-champ ; il court au camp des Anglais, gardé par un petit nombre d’hommes ; tout est passé au fil de l’épée, et, vainqueur, il rentre dans la ville de Rennes, précédé d’une longue file de charrettes chargées de provisions enlevées à l’ennemi.
Grâce à ces généreuses résistances, la ville de Rennes fut sauvée, mais la France était bien malade. Peu s’en fallut (1356) que le roi Jean ne donnât sa couronne pour retrouver sa liberté. — Mais, menacée d’être anéantie pour le paiement de cette rançon royale, la France entière s’était soulevée, et Paris avait attendu, de pied ferme, le roi Édouard III, et le prince Noir. Devant Paris et devant Reims, ces fiers Anglais s’arrêtent étonnés de l’obstacle. Lancastre, sur l’entrefaite, avait été rejoindre son père et son frère ; les Anglais prendront la Bretagne quand ils auront la France ; en attendant, une trêve de trois années fut consentie entre Blois et Montfort : trois ans, c’est-à-dire que la trêve sera maintenue tant que les Anglais seront sous les murs de Reims et de Paris, tant que Lancastre sera arrêté en Normandie, tant que le traité de Bretigny sera observé entre les deux peuples. Et cependant, cet instant d’un repos si court soulagea grandement la noble province, car c’est étrange à dire, c’est une chose difficile à croire, et pourtant rien n’est plus vrai, la Bretagne retrouvait, grâce à ce peu de repos, son ardeur, son courage, des ressources pour faire la guerre, des armes pour la soutenir. Noble époque, ce quatorzième siècle ! Rien n’abat ces nations qui se heurtent d’un choc si violent. Vous les croyez brisées dans la mêlée, soudain elles reparaissent plus brillantes et plus fortes. Dans toutes ces ruines grandissent les forces, dans toutes ces batailles se retrouve une exubérance de vie incroyable ; une société se fonde sur les débris de la société féodale ; le peuple se montre enfin au milieu de ces tumultes. — Le passé n’est déjà plus, mais l’avenir approche. — De ces sanglants tumultes, deux nations vont sortir : la France et l’Angleterre. Véritablement, à cette heure, l’histoire moderne est dans le travail d’un grand enfantement.
On sait le traité de Bretigny, dicté à Londres en 1360 ; la France rendait Calais, le Poitou, le Limousin, la Saintonge, l’Aunis, l’Angoumois, le Périgord, le Rouergue, le Quercy, l’Agénois ; mais cette fois la France, du moins, conservait la Normandie, l’Anjou, le Maine, la Touraine, la suzeraineté du duché de Bretagne et du comté de Flandre. — Il était arrêté, entre les deux puissances, que le roi de France, conjointement avec le roi d’Angleterre, déciderait du sort de Charles de Blois et de Jean de Montfort, se réservant, l’un et l’autre monarque, le droit d’aider chacun son allié dans le cas où les deux adversaires poursuivraient leur lutte à main armée, mais sans que cette guerre (misérable fiction !) pût passer pour une guerre entre la France et l’Angleterre. Enfin il était dit, quel que fût le duc, qu’il s’appelât Blois ou Montfort, il rendrait hommage au roi de France. — Or, quelle trêve plus lamentable et plus lâche ? Voici deux grandes nations qui conviennent de faire une halte dans le sang, à condition qu’une malheureuse province intermédiaire continuera à se battre à leur profit ! — Nous ne nous battrons pas avec nos armes et nos soldats, mais nous nous battrons avec les armes et les soldats de la Bretagne ; nous tiendrons notre champ de bataille en haleine, et des deux parts, Anglais et Français, au nom de Montfort, au nom de Blois, nous continuerons à piller la province malheureuse. Indigne calcul ! mais il servait la politique des deux peuples de France et d’Angleterre. En effet, excités par cette double haine, les Bretons se mirent à se haïr, ceux de Montfort de toute la haine qu’ils portaient à la France, ceux de Charles de Blois de toute la haine qu’ils portaient à l’Anglais. De part et d’autre, tant la rage était grande, on n’attendit pas la fin de la trêve entre les deux rois de France et d’Angleterre pour en venir aux mains, Trêve dérisoire, en effet ; elle n’avait pas arrêté un seul instant les exactions, le pillage, la violence ; les deux prétendants au duché de Bretagne étaient restés sous les armes, tout prêts à livrer bataille. Le premier, et six mois avant la Saint-Michel, Charles de Blois rompit la trêve, et les Anglais, qui ne l’avaient guère respectée, furent attaqués avec furie. Duguesclin commençait à enseigner à la France la haine de l’Anglais, cette haine devenue nationale. Si l’attaque avait été vive, les représailles furent sérieuses. Un jour, le château, de La Roche-Tesson tombe, entre les mains de Duguesclin ; un autre jour, Duguesclin lui-même est fait prisonnier par Hue de Cauvelée, et forcé de payer trente mille florins d’or pour sa rançon. Sur l’entrefaite, cette armée de Montfort se trouva portée au grand complet ; l’armée se composait de trois mille hommes d’armes, quatre mille archers à cheval, neuf mille hommes de pied, commandés par les meilleurs gentilshommes du duché de Bretagne. — D’abord Charles de Blois fait signifier la guerre au comte de Montfort ; Montfort répond qu’il accepte la guerre. — Aussitôt Charles de Blois prend à Montfort la ville de Carhaix ; de Carhaix, le comte va pour assiéger le château de Bécherel, et le gouverneur promet de se rendre, si, dans quinze jours, il n’est pas secouru par le comte de Montfort. En même temps accourait Montfort ; mais, comme il trouvait la place envahie, il se résolut, non pas sans hésitation, à forcer les lignes de Charles de Blois, à moins que Charles de Blois et Montfort, en présence des deux armées, n’en finissent par un duel. — Ce duel plaisait à Charles de Blois ; ses capitaines répondirent, pour leur prince, que l’armée entière acceptait le duel proposé par le comte de Montfort. C’en est fait, le sort en est jeté ; on se battra dans huit jours, et ce sera la dernière bataille ; le lieu de la lice est arrêté de part et d’autre, on se rencontrera dans les landes d’Évren.
En effet, huit jours après, jour pour jour, et comme s’il se fût agi d’un duel d’homme à homme, les deux armées furent exactes au lieu du rendez-vous. Cette mêlée avait, pour les combattants, tout l’attrait d’un dernier coup de dé jeté sur la table où se joue la dernière partie. Montfort arrivait, tout bouillant de courage, à la tête des Anglais amenés par Jean Chandos ; lui-même, Montfort, il conduisait deux cents gentilshommes bretons, ayant à sa droite son compagnon Olivier de Clisson, jeune homme qui faisait ses premières armes ; venaient en même temps Tanneguy Duchâtel, Olivier de Cadoudal ; Olivier de Trésiguidi, Robert Knoles et le seigneur de Montaigu. — Du côté de Charles de Blois arrivaient, d’une allure hardie et calme, le sire de Léon, Jean de Laval, sire de Châtillon, Duguesclin, les sires de Rochefort, de Rieux, de Malestroit, le vicomte de Rohan et le sire de Retz. Déjà tous ces hommes étaient en présence, l’immense prière de ces bataillons épais était montée jusqu’au ciel, les deux armées n’attendaient plus que le signal des batailles, lorsque soudain les évêques des deux côtés de la Bretagne, prélats qui ne voyaient que des frères dans l’une et l’autre bataille, membres-de cette Église désolée qui ne savait pour quel parti invoquer la puissance du dieu des armées, s’interposent enfin dans cette querelle ! — Ils avaient trouvé, disaient-ils, la base d’une paix durable. Prêtez l’oreille, enfants de la Bretagne, prêtez l’oreille à vos pasteurs. N’obéissez pas plus longtemps, vous aux inspirations de la France, et vous à l’ambition de l’Angleterre. Pourquoi tant de sang répandu ? pourquoi tant de villes renversées, et tous ces enfants de la même-patrie qui déjà-lèvent le fer contre leurs parents, leurs amis, leurs voisins ? La Bretagne n’est-elle donc pas assez grande pour que Montfort et Charles de Blois y vivent en paix ? La couronne ducale ne peut-elle donc pas suffire à ces deux têtes ? — Qu’ils soient dues l’un et l’autre ; qu’ils portent l’un et l’autre le manteau d’hermine : on verra alors s’ils aiment véritablement la commune patrie, et si en effet les Bretons doivent servir plus longtemps de sanglante risée à la France, à l’Angleterre. — À la voix de leurs prélats, les enfants de la Bretagne, quel que soit l’homme qu’ils appuient, se sentent prêts à déposer les armes. Qu’il en soit ainsi, disent-ils, puisque les deux compétiteurs ont des droits égaux, qu’ils se partagent, par portions égales, cette terre qui appartient aux princes de leur race. Que s’ils ne veulent pas de cet accord, eh bien ! les Bretons feront, à leur tour, comme ont fait les Anglo-Normands de Richard Cœur-de-Lion et les Français de Philippe-Auguste, ils resteront immobiles de part et d’autre, ils demanderont, ils exigeront la paix ! Si les Anglais et les Français veulent se battre, le champ leur est ouvert, les Bretons (à chacun son tour), s’amuseront à juger des coups et des courages. — C’est ainsi que parlent ces intermédiaires pacifiques. — L’armée le voulait, il fallut obéir. Désormais, nonobstant le consentement de la princesse Jeanne la Boiteuse, duchesse de Bretagne et femme du comte de Blois, le duché sera partagé en deux principautés égales, désormais la ville de Rennes sera la capitale de la partie échue au comte de Blois, pendant que Nantes appartiendra au comte de Montfort. La condition est acceptée, les otages sont donnés de part et d’autre, l’arrangement est agréé des deux parts ; — Blois et Montfort signent le traité le 12 juillet 1363. — Un autel était dressé entre les deux armées. — Les serments les plus solennels furent prêtés sur l’Évangile et sur l’hostie consacrée ; les landes d’Évren retentissent du cri de joie des deux armées. — À ce moment la Bretagne pouvait espérer quelque trêve… La volonté hautaine de Jeanne de Penthièvre, l’indécision de Charles de Blois, son mari, le peu de foi qu’il avait dans la bonté de sa cause, vinrent briser ce traité qu’il avait juré sur l’autel. — « Non, certes, disait l’altière princesse à Charles de Blois, non, je ne signerai pas un contrat qui fait de moi la moitié d’une duchesse ! Je veux toute la Bretagne, ou bien je ne veux rien ! » Le traité fut déchiré ; Charles de Blois fut le premier (et pourtant il était pieux, s’il en fut !) à renoncer au partage. — Il garda la ville de Nantes, qui était déjà entre ses mains. — De son côté Montfort conserva les otages qu’il avait reçus, et parmi ces otages était Bertrand Duguesclin ! — Au reste, le traité de Bretigny n’avait guère duré plus longtemps que le traité d’Évren ; la France s’était rencontrée aussi fière que Jeanne de Penthièvre elle-même, elle avait voulu toute sa terre, et le roi Jean était revenu en sa prison anglaise, poussé par un sentiment chevaleresque, peut-être aussi rappelé par une invitation moins glorieuse. Une fois encore, la Bretagne redevenait le champ clos de la France et de l’Angleterre ; seulement entre Blois et Montfort tout se préparait pour que la bataille fût décisive : de jour en jour les hommes et les événements grandissaient. Le duc de Normandie s’appelait maintenant Charles V, et son nouveau règne venait d’être étrenné par une des plus belles victoires de Duguesclin, la bataille de Cocherel (17 mai 1364). Plus que jamais Charles de Blois appelait à son aide ; dix-huit mille combattants lui répondirent. De son côté, le comté de Montfort, arrêté au siége d’Auray, n’était pas resté oisif. Il avait avec lui ces terribles Anglais, dont le nom était inscrit en lettres de feu sur les murailles de nos villes ; et pourtant, la veille même de la bataille, Montfort hésitait encore ; il se faisait un crime d’exposer, dans sa querelle personnelle, la vie de tant de braves gens ; bien plus, il envoya un héraut à Charles de Blois, offrant, une dernière fois, l’exécution pleine et entière du traité des landes d’Évren. Montfort suppliait Charles, son cousin, de ne pas pousser plus loin cette guerre impie ; il s’engageait, si le traité d’Évren était maintenu, à rendre à Montfort ou à ses héritiers la partie du duché de Bretagne qui lui serait dévolue, à lui Montfort, dans le cas où il mourrait sans enfants. Le héraut apporte au comte de Blois et à la duchesse le message dont il est chargé ; il est reçu avec mépris et renvoyé avec des paroles outrageantes. — La duchesse Jeanne voulait toute sa terre. — « Monseigneur, disait-elle à Charles de Blois, je vous prie, ne passez aucun traité, sinon que le duché me reste ! » Cependant la ville d’Auray, serrée de très-près par Montfort, envoie dire à Charles de Blois qu’elle ne peut plus tenir que peu de jours, et qu’elle se rendra si elle n’est bientôt secourue. — Il fallut se mettre en marche, non pas sans quelque hâte. On était à une journée d’Auray ; la halte du premier jour se fit à l’abbaye de Lanvaux, du diocèse de Vannes. Charles de Blois et son armée pouvaient entendre, du camp même, les cris de joie et le son des cloches, les habitants d’Auray chantant déjà leur délivrance. À l’arrivée de Charles de Blois, Montfort fait sortir son armée du camp où elle s’était retranchée. Les deux armées employèrent tout un jour à prendre leur ordre de bataille ; et sauf la bravade d’un chevalier anglais qui s’en vint, sur le bord du ruisseau qui coupait la plaine, demander si quelque chevalier breton voulait faire le coup de lance, la journée entière fut pacifique. À l’appel de l’Anglais, le Breton Hervé de Kergoet sort des rangs, renverse l’Anglais du premier coup de lance, puis, de la façon la plus courtoise, il lui rendit ses armes et son cheval.
L’aurore pâle et froide du 29 septembre 1364 trouva les deux armées prêtes à combattre ; de chaque côté flottait la bannière nationale, l’hermine brillait également sur l’armure des deux chefs, le mot d’ordre était le même : Bretagne ! Malo ! Au riche duc ! les combattants portaient les mêmes noms ; ils se connaissaient pour s’être rencontrés dans les mêmes fêtes de la jeunesse, dans les mêmes combats de l’age mûr. Plus nombreux étaient les soldats de Charles de Blois, mieux posée était l’armée de Montfort, que venait de renforcer une troupe d’Anglais accourus des plaines de Normandie, et même la position était formidable à ce point, que Duguesclin n’était pas d’avis de livrer la bataille. Le comte de Blois entendit trois messes, et enfin, après s’être approché de la sainte table, il donna le signal du combat. Jean de Montfort, pendant ce temps, prenait ses amis à témoin qu’il n’avait rien voulu d’injuste, et qu’il était poussé à cette extrémité. — L’affaire s’engagea lentement. L’armée française s’ébranla la première, « et c’étoit, dit Froissart, chose belle à voir, car les François (l’armée franco-bretonne) estoient aussi serrés et aussi joints qu’on ne peut y jeter une pomme qu’elle ne chust sur un bassinet ou sur une lance. » Jamais les landes de l’Armorique n’avaient été témoins d’un spectacle mieux fait pour enflammer tous les cœurs.
Un ruisseau murmurait entre les deux armées ; mais, peu à peu, le ruisseau jaseur s’enflait et devenait un torrent difficile à franchir. Les Français furent les premiers à passer l’eau, sans égard pour leur ordre de bataille, qui s’en trouva dérangé ; ils avaient à leur tête le comte d’Auxerre, Louis de Châlons, Duguesclin, qui commandait un corps de Bretons ; la réserve obéissait au sire de Rieux. Du côté de Montfort se tenaient Jean Chandos et Clisson. La réserve de Montfort était commandée par le sire de Caverley, l’un des héros du combat des Trente ; « et chaque fois, dit Froissart, que l’une des batailles de l’armée de Montfort plioit, mestre de Caurrèbé, qui étoit sur èle, venoit à cet endroit : où il veoit les gens branler, ou disclore, ou curir, il les reboutoit et mettoit sus par force d’armes. Et cette ordonnance leur valut trop grandement. » — L’affaire s’engage avec grandes précautions, tant chacun comprenait l’importance de cette bataille décisive. Bientôt, cependant, le comte de Blois (non pas sans avoir demandé une absolution dernière à son confesseur), brave autant qu’il était pieux, se jeta dans la mêlée, et c’est à grand’peine si le vicomte de Rohan lui-même put le suivre. — Du premier bond, Charles se rencontre avec un chevalier vêtu d’hermine, et d’un coup de massue, il Le jette à ses pieds, en criant : Bretagne ! Bretagne ! pensant avoir tué Jean de Montfort… Ce n’était pas Montfort ; Montfort était plus loin, appelant son rival ; mais on lui avait prédit avant la bataille, que celui-là serait tué qui porterait l’hermine, et il en avait revêtu un de ses compagnons d’armes. — Chandos fut le premier à l’attaque ; de l’arrière-garde, Olivier de Clisson s’en fut droit au comte d’Auxerre. — La bataille grandit sous tous ces courages réunis, en même temps que se gonfle le ruisseau enflé par la marée. L’enseigne de Montfort est renversée par Louis de Chälons, Robert Knoles la relève ; de leur côté, Clisson et Jean Chandos faisaient merveilles d’armes : « Tenoit ce jour-là une hache, Olivier de Clisson, dont il ouvroit et rompoit les rangs, et ne l’osoit nul approcher, et se combattit si avant… que trouva forte rencontre sur lui, tant que du coup d’une hache il fut féri en travers, qui lui abattit la visière de son bassinet, et lui entra là pointe de la hache à l’œil, et l’eut depuis crevé. » Chandos allait cherchant Duguesclin par une prévision nationale, comme s’il eût deviné que celui-là était né pour arracher la France à l’Anglais ; il le rencontre enfin, et, bondissant comme un lion, il précipite Duguesclin de son cheval. C’en était fait du grand capitaine-sans le secours d’Eustache Lahoussaie, de Charles de Dinan, de Beaumanoir, déjà prisonnier, mais à qui Montfort, par courtoisie et pour que son prisonnier prit sa part de la fête (les élégances chevaleresques !) avait permis de combattre jusqu’à la fin de la bataille. Pour tout achever, revient Clisson, soutenu du sire de Caverley, qui met en désordre les troupes du comte de Blois. — Tout fuit… tout est perdu. — Seul, Duguesclin est resté à sa place, cherchant, du regard, comment sauver cette cause et cette armée… « Rendez-vous, cria Chandos, rendez-vous, Guesclin : la journée n’est pas vôtre ! » — Duguesclin rendit le tronçon de son épée : il était le seul qui eût survécu des quatre commandants de l’armée bretonne. Privés de leurs chefs valeureux, les soldats n’eurent plus qu’à s’enfuir. « Sauf, dit Froissart, aucuns bons chevaliers et écuyers de Bretagne qui ne vouloient mie laisser leur seigneur, monseigneur Charles de Blois, mais avoit à plus cher à mourir que reproché leur fut leur fuite. » — Voilà toute cette bataille d’Auray. « Là fut toute la fleur des chevaliers de Bretagne, pour le temps et pour la journée, occis ou pris. »
Àla fin de la journée, et quand la victoire n’était plus en doute, Montfort, voyant venir à lui Clisson et Chandos, couverts de sang et de poussière, les serre tous les deux dans ses bras, s’écriant qu’après Dieu il leur doit sa couronne ! Au même instant arrivèrent deux chevaliers qui dirent à Montfort : « Victoire, monseigneur ! messire le comte de Blois (nous l’avons vu) est mort. » — Montfort, plus troublé que joyeux, se dirige vers le lieu où avait été trouvé le cadavre. À cette vue, le prince ne put retenir ses larmes : « Ah, mon cousin ! s’écria-t-il, il me déplaist quand je vous trouve ainsi, car il eût pu arriver autrement. » Mais l’Anglais Chandos, tirant le prince en arrière, lui dit : « Sire, sire, partons d’ici, et rendez grâce à Dieu de la belle aventure que vous avez ; car, sans la mort de votre cousin, n’eussiez pas eu le duché de Bretagne. » Le cadavre de Charles fut transporté à Guingamp, et enseveli dans l’église des Cordeliers avec les plus grands honneurs. En ce moment enfin, Jean de Montfort s’appela Jean IV, duc de Bretagne, et fut surnommé le Conquérant. Désormais la cause de Jeanne la Boiteuse était tout à fait perdue ; elle-même, l’obstinée princesse, pour sauver quelques débris de cette fortune, elle fut obligée de reconnaitre Montfort comme duc de Bretagne.
Par ce tu dois considérer
Et sagement toy adviser,
Comme fortune n’est point estable,
Ains en tout temps est variable.
Et maintenant, c’en est fait de vous, Charles de Blois ! Vous êtes mort comme un soldat, vous avez vécu comme un chrétien. — Le premier qui fut instruit officiellement de cette victoire d’Auray, ce fut le roi d’Angleterre ; en même temps, Jean de Montfort offrait au roi de France l’hommage voulu pour le duché de Bretagne. La France, vaincue sur tous les champs de bataille, et trop occupée à se défendre pour prendre en main une autre cause que la sienne, renonça désormais à protéger la maison de Blois ; elle envoya en Bretagne Jean de Craon, l’archevêque de Reims, et le maréchal de Boucicaut. Hommes sages, ils commencèrent par poser en principe que la Bretagne ne serait pas partagée. La comtesse de Blois conserva à grand’peine le comté de Penthièvre et le vicomté de Limoges, ses deux jeunes enfants restant détenus en la tour de Londres, non pas maintenant comme pages de leur père, qui n’était plus, mais comme une garantie que la paix ne serait pas troublée par les prétentions de la ligne féminine. Quant à poursuivre la guerre, le peuple de Bretagne criait merci ; il se battait depuis trop longtemps, pour vouloir recommencer ces luttes sanglantes. Les villes étaient en ruines, les champs étaient dévastés, les églises étaient profanées ; les vieillards et les femmes restaient seuls dans les chaumières désolées. — La paix ! la paix ! disait-on de toutes parts. On fut sur le point de se battre au nom de la paix ; mais enfin, loué soit Dieu ! après cinq mois de longues conférences commencées à Rennes, achevées à Guérande, fut signé le traité du 11 avril 1365. Voici en un seul mot ce qui fut arrêté :
Les filles ne succéderont au duché de Bretagne qu’à défaut d’héritiers mâles. — Et voilà cependant pourquoi on se battait depuis vingt-trois années ! Et voilà la querelle qui avait coûté tant de misère et tant de sang ! et voilà pour quels motifs cette nation bretonne se battait avec toutes les chances malheureuses de la guerre civile ! — Une guerre faite par l’étranger ! pour l’étranger ! Deux cent mille hommes qui se battent pour des droits mal définis ! — Le nouveau duc de Bretagne s’en vint à Paris pour apporter, en personne, l’hommage au roi de France. Ledit hommage se fit ainsi qu’il est dit dans un acte tiré des Archives de la province de Bretagne :
« Acte de l’hommage fait au roi Charles par Jean, duc de Bretaigne, comte de Montfort, lequel fit ledit hommage, ayant ôté son manteau et son chaperon, le genou baissé et les mains jointes entre celles du roi, disant faire ledit hommage comme duc et pair de France, en la forme et manière que ses prédécesseurs, ducs de Bretagne, avaient fait aux rois de France, lui offrant la bouche et les mains ; à quoi il fut reçu par le roi, qui fit lever le duc et le baisa ; et par après, ledit duc lui fit l’hommage lige, par cause du comté de Montfort l’Amaury, de Néoufle et autres terres qu’il tenait en France, à quoi il fut pareillement reçu ; et ce fait, l’évêque de Beauvais, chancelier de France, protesta que ledit hommage que le duc avait fait était à hommage lige, et que ses prédécesseurs l’avaient ainsi fait, et exhiba au duc et à son chancelier, et autres gens de son conseil, deux actes d’hommage, auparavant faits au roi de France par le duc Arthur et autres pairs, la copie desquels est insérée audit acte ; à quoi fut répondu, par le chancelier et gens du conseil dudit duc, que l’hommage n’était lige, et que les prédécesseurs du duc ne l’avaient fait autrement. — Le 13 décembre 1366. »
Cette guerre de la succession amena les plus graves changements dans l’état social de la Bretagne ; la hiérarchie féodale s’en ressentit la première. Toute la puissance des temps antérieurs devait s’anéantir, on le conçoit, à une époque de trouble et d’anarchie où chacun pouvait, suivant son penchant ou ses intérêts, prendre parti pour l’un ou pour l’autre des prétendants au trône de Bretagne. Dans la bourgeoisie, les événements provoquèrent des modifications non moins importantes. Tandis que la noblesse, décimée et appauvrie par tant de combats, voyait s’évanouir les derniers restes de son autorité, les classes moyennes, enrichies par le commerce, acquirent des fiefs nobles et s’introduisirent jusque dans le conseil privé du prince, réservé naguère à l’élite des hauts barons. Une mesure prise par le duc Jean IV grandit encore les bourgeois à leurs propres yeux. Le prince fit aux communautés de leurs villes la cession des murs et des remparts ruinés pendant la guerre, à condition toutefois de supporter les frais de réparation et d’entretien. Or, du jour où une autre classe de la société obtenait à son tour le privilége de consacrer au pays son sang et sa fortune, la noblesse perdait le seul de ses privilèges qui fût véritablement un illustre, un digne sujet d’envie et d’orgueil.